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Journal du droit des jeunes

2006/1 (N° 251)


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Ainsi, le volet social des mesures pénales immédiates répondant aux « nuits de novembre » est annoncé ; comme pour le volet répressif, les annonces concernent toutes le renforcement de tendances déjà amorcées :

  • la responsabilisation des familles vient ainsi s’ajouter aux mesures des précédentes lois Perben et Sarkozy instituant des amendes et des stages parentaux, à visée rééducative ;

  • l’accompagnement personnalisé à partir du CE1 n’est qu’une reprise des anciens PPAP [1][1] Programme Personnalisé d’Aide et de Progrès, déjà mis en place il y a quatre ans et déjà dénommés autrement depuis la rentrée scolaire. Ils font également écho aux « programmes de réussite éducative » mis en place par la loi Borloo et annoncés depuis la précédente année scolaire.

Cette persistance indique que les orientations réaffirmées à l’occasion des « événements » ne traduisent en aucune façon leur analyse, leur prise en compte ou leur compréhension ; il s’agit pour le gouvernement de se saisir d’une occasion d’aller « plus vite », « plus loin ». Or, les orientations retenues sont avant tout idéologiques.

Les orientations éducatives des deux derniers gouvernements de droite répondent toutes à des logiques identifiables

Le règne du cas par cas

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Le cas par cas n’est pas seulement affirmé comme un moyen, mais comme une philosophie générale : c’est dorénavant dans la discrimination (séparer les vrais jeunes des « racailles », soutenir les parents dans le besoin, pénaliser les autres, reconnaître les faux chômeurs des vrais) que se déclinent les propositions d’action en matière éducative et sociale. En partant d’une opinion généralement admise que tout cas est particulier, un glissement est pratiqué : le cas par cas n’est plus un moyen, il est une fin. Ce qui compte c’est de diviser ce qui paraissait uni : la masse des enfants en difficulté, les parents dépassés, les chômeurs, les SDF et de promettre aux uns ce que l’on menace de retirer aux autres.

Le « révélationnisme » remplace le « constructivisme »

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Depuis les années 70, le « constructivisme », bon an mal an, malgré le climat économique qui portait à toujours plus de « rationalisation budgétaire » était au constructivisme : le futur d’un enfant n’était pas inscrit tout entier dans son milieu et ses gènes ; la grande affaire c’était l’évolution et le progrès que parents, éducateurs et enfants allaient accomplir et créer ensemble.

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Aujourd’hui : changement de cap ; à coup de grands rapports de l’INSERM, Benisti et de comparaisons européennes, il s’agit au contraire d’identifier des individus et des populations « à risques » qui dès lors deviennent des « cibles » ; du coup l’éducation n’est plus vécue comme une aventure à conduire ensemble, mais comme un vaste plan de prévention du « pire possible » qui commence le plus tôt possible. On élève les garçons de milieu difficile dans la crainte et le souci qu’ils ne deviennent ni des prédateurs sexuels, ni des délinquants et on interprète précocement toute curiosité, toute agressivité comme des preuves de danger.

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Ce constructivisme a obligé les mentalités à changer à l’école ; on était sorti de « l’idéologie des dons ». On y revient à fond. À écouter le premier ministre et le ministre de l’éducation nationale, l’école va devenir une gigantesque gare de « tri » ; l’égalité des chances vue à cette aune, n’est plus qu’une opération d’aiguillage : séparer ceux qui peuvent progresser de ceux qui nuisent ; ouvrir des filières d’excellence pour permettre à ceux qui « guérissent de leur mauvais milieu » de s’affranchir de la compagnie des autres. On n’est évidemment plus dans le constructivisme, mais dans le « révélationnisme » : l’école ne construit plus ; elle révèle le fond de chaque individu et lui propose la « bonne » orientation.

L’individualisme à tous les étages

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En exportant le traitement des problèmes éducatifs des enfants issus des milieux les plus défavorisés, vers des équipes et services extérieurs (programmes de réussite éducative portés par le ministre … de l’emploi et de la solidarité), vers leurs familles aidées ou pénalisées (c’est selon), l’école française se trouve encore plus renforcée dans le déni de ses responsabilités éducatives. À quoi bon éduquer au collectif si on peut se borner de « traiter » les enfants asociaux ?

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L’individualisme est vraiment le vecteur commun de toutes les réformes en cour. Enfermer chacun dans ses origines, sa peur, son milieu, sa famille, voilà ce qui ressort de la philosophie de l’action politique actuelle en direction des milieux défavorisés. L’individualisation de l’éducatif et du social n’a en effet que des avantages : limiter les coûts et contractualiser les relations. Or, cette contractualisation permettra dans un second temps de faire accepter l’échec et l’orientation comme allant de soi, ou quasiment légitimes.

Séparer les éducateurs de leur public

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Ce qui est un peu plus nouveau par contre, c’est cette tendance qui s’affirme à travers la communication gouvernementale de semer des graines de discorde entre les éducateurs, les enseignants et leur public, en s’appuyant sur l’école pour pénaliser l’absentéisme, en donnant plus de pouvoirs aux équipes éducatives pour juger de l’investissement des familles, les ministres savent bien qu’ils vont conforter les tendances des enseignants à se mettre à dos les parents d’élèves et leurs élèves eux-mêmes. Là encore, ce qui compte c’est de produire de la séparation dans ce qui pourrait constituer un contre pouvoir insupportable : l’alliance et la solidarité des éducateurs avec leur public.

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Les gesticulations de M de Robien autour des « désastres » de la méthode globale, alors que les méthodes syllabiques règnent toutes puissantes en France depuis les années 60 et que les problèmes de lecture sont révélateurs de bien d’autres difficultés que la maîtrise du code, vont dans le même sens : jeter le doute dans l’opinion publique sur la sincérité et la qualité des enseignants. Il y a de beaux conflit qui se préparent à la prochaine rentrée dans les réunions enseignants/parents quand ceux-ci viendront demander des comptes sur des pratiques d’apprentissage qui n’auront, bien entendu, changé en rien.

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Il y tout de même une touche positive dans tout cela, la conjonction des mêmes orientations vis à vis des acteurs sociaux et des populations fragiles démontre, une fois de plus, que ces deux groupes se rejoignent et partagent, au fond, les mêmes intérêts : plus le travail éducatif sera sécuritaire et punitif à l’égard des populations défavorisées, moins il sera qualifié et plus il sera contrôlé pour les professionnels qui le mettront en œuvre.

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À l’inverse du mouvement qui nous est proposé et qui prend tous les prétextes (prévention, sécurité sanitaire, vigie-pirates, etc.) je crois que nous devrions en tant que professionnels, nous ouvrir davantage vis-à-vis de nos publics et refonder ensemble notre travail.

Notes

[*]

Éducateur et enseignant, Association INTERMEDES ; http ://fondation.intermedes.free.fr

[1]

Programme Personnalisé d’Aide et de Progrès

Plan de l'article

  1. Les orientations éducatives des deux derniers gouvernements de droite répondent toutes à des logiques identifiables
    1. Le règne du cas par cas
    2. Le « révélationnisme » remplace le « constructivisme »
    3. L’individualisme à tous les étages
    4. Séparer les éducateurs de leur public

Pour citer cet article

Ott Laurent, « Le " hors sujet volontaire " du gouvernement en matière d'école et de pédagogie », Journal du droit des jeunes, 1/2006 (N° 251), p. 11-11.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2006-1-page-11.htm
DOI : 10.3917/jdj.251.0011


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