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Journal du droit des jeunes

2006/3 (N° 253)


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Dégager quelques pistes de réflexion pour le débat qui va suivre, nécessite de replacer la question : « comment mieux répondre aux besoins et à l’intérêt de l’enfant ? Quel travail auprès des parents ? » dans l’ensemble qui détermine le degré d’efficacité de l’action éducative.

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Chacun a une idée précise, à ce moment de la journée, de ce qui nous réunit.

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Nous avons été invités pour réfléchir au sujet de la crise du textile, de la couture et du tricot.

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Le tissu social serait fragile, il se déchirerait à certains endroits, il ne serait pas très bien ignifugé et aurait tendance à s’enflammer à la périphérie… La réparation des accrocs, en langage technique : le stoppage, aurait un prix élevé et les spécialistes se feraient rares… Le fil à coudre fourni jusqu’à maintenant n’aurait plus assez de résistance… Le tricotage du lien social n’irait pas beaucoup mieux, les mailles seraient trop lâches et l’ouvrage, malgré un entretien coûteux, s’effilocherait.

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Un livre paru en novembre 2003, sur lequel je vais revenir, condamne sans appel la protection de l’enfance. Ceux qui ont organisé ce débat national se sont montrés plus nuancés ; ils ont qualifié le système de perfectible et compris que l’on ne peut plus demander au seul travail social de réparer les déchirures de la société.

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Ce préambule, pour moi indispensable, recentre la question « comment mieux répondre aux besoins et à l’intérêt de l’enfant ? Quel travail auprès des parents ? ». Vaste débat. En ce qui concerne les besoins et l’intérêt, la question est posée comme si ces deux concepts étaient intimement liés… Je pense qu’il n’en est rien :

  • Les besoins ne seraient-ils pas intemporels ?

  • L’intérêt de l’enfant ne serait-il pas temporel et variable ?

Cette approche place ces concepts sur deux plans différents. L’intérêt de l’enfant n’interviendrait que lorsque les besoins fondamentaux ne sont pas respectés ; de fait, l’intérêt de l’enfant n’a pas à être amélioré ; il se définit par rapport à des carences ; il intervient comme une assurance contractée par le législateur au profit de l’enfant.

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L’intérêt supérieur de l’enfant apparaît à cinq reprises dans la Convention Internationale des droits de l’enfant : art. 3, 9, 18, 21, 37.

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L’article 3-1 est une sorte de « joker », un tirage permanent permettant de sortir par le haut de toute situation délicate ; les quatre autres traitent de la séparation des parents, de leur obligation d’éducation, de l’adoption et de la privation de liberté.

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En ce qui concerne les besoins, je me suis reporté au préambule de la Convention précitée… Ce préambule aurait dû être imprimé sur papier glacé, réservé généralement aux revues de luxe.

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« Les états parties à la présente convention, considérant que… etc, reconnaissant que l’enfant, pour l’épanouissement harmonieux de sa personnalité, doit grandir dans le milieu familial, dans un climat de bonheur, d’amour et de compréhension… »

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Les spécialistes de la Prévention et de l’AEMO apprécieront. Une telle affirmation prise au pied de la lettre permettrait à la société d’intervenir dans la famille jusqu’à la remplacer par une garantie juridique toujours plus savante de l’intérêt supérieur de l’enfant. Paradoxalement, nous retrouverions la situation de 1889 résumée par la célèbre formule de Jules Simon : « les orphelins qui ont le malheur d’avoir des parents ». Comme quoi, les meilleures déclamations pourraient nous conduire au meilleur des mondes [1][1] Le meilleur des mondes, d’Aldous Huxley. qui n’est pas, chacun le sait, un monde meilleur.

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Grandir serait donc une question de climat. Nous a-t-on réuni parce que le temps se gâte ?

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Mieux répondre aux besoins suppose de bien identifier ceux qui sont fondamentaux, de les respecter en les incluant nécessairement dans l’action éducative dont la cohérence ne peut être obtenue que dans un cadre de ce qui pourrait être un risque éducatif partagé par l’ensemble des acteurs. Ainsi sortira-t-on de ce que J.P. Chartier [2][2] Jean-Pier re Chartier, Directeur de l’École des psychologues... a nommé la « démission alternée ». Il est temps d’arrêter de jouer aux dés avec l’avenir des enfants et adolescents :

  • déplacés ;

  • déscolarisés ;

  • désœuvrés ;

  • délinquants ;

  • détenus..

Le tragique de ce jeu de dés c’est que la dernière face tombe sur

  • déshumanisés…

Répondre mieux, c’est être attentif au temps qui passe, ne pas laisser l’enfant dans une attente vide de sens. Un vieux monsieur, il y a plus de 300 ans déclarait : « La petite enfance laissée à la solitude peut être terrifiante et engendrer des monstres d’humanité » (Vincent de Paul).

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Dans la mythologie, Kronos, le temps, dévorait ses enfants ; je crains qu’il n’ait récidivé…

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Sur l’aspect des besoins fondamentaux, je conclurai par ceux que je place au sommet :

  • l’affection, dont tout témoignage devient suspect ; la « distanciation » a fait son œuvre ;

  • l’ambition qu’il ne faut cesser d’avoir pour ceux qui, souvent, ont perdu l’estime d’eux-mêmes ;

  • le goût de rire.

Je vais laisser s’exprimer l’un d’entre eux qui a eu la chance de rencontrer quelqu’un qui a su l’aimer et avoir de l’ambition pour lui.

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« Lettre à M. Lagaisse, Directeur de l’École primaire supérieure de Saint-Étienne.

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« Mon cher camarade,

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« Tu recevras le jeune Dini. Mets-le directement en 1ère année. Il a fait son cours préparatoire et, au-delà, chez moi. C’est un garçon traumatisé par l’absence de sa mère, absence qu’il a ressentie très tôt ce qui fait qu’à certains moments, il est capable du meilleur comme du pire… »

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« Il n’aime ni qu’on le ménage, ni qu’on le plaigne. Il aime à être comme les autres… »

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« N’hésite jamais à m’écrire à son sujet, pour tout ce que tu jugeras utile. Nous l’aimons comme un filset j’ai confiance en toi… »

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Ce jeune garçon, Henri Dini est devenu Directeur de l’École Normale de Caen. Le goût de rire renforce celui de vivre. Leur apprendre à rire ou leur en redonner l’envie tel Howard Butten qui commença comme éducateur, auteur de « À cinq ans je m’ai tué », plus tard devenu psychothérapeute, auteur de « Monsieur Butterfly », aujourd’hui parcourant les hôpitaux… il est clown. Il fait rire les enfants malades, les enfants handicapés, les enfants cassés… enfin quoi… les enfants. Clown, pourquoi pas ? C’est une immense ambition qui demande beaucoup d’expérience et de talent.

Quel travail auprès des parents ?

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« Tout le monde ne peut pas être orphelin ».

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En donnant la parole à « Poil de carotte », je veux souligner que ceux qui n’ont pas de parents ont été oubliés… Cependant, certains sont capables de s’adresser à ces mères imaginaires avec une lucidité pleine de respect :

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« Ma mère, jeune fille de seize ans, chassée de son Piémont natal par une famille tout entière soumise à l’inquisition, était venue cacher sa honte et me mettre au monde à Saint-Etienne. J’ai appris cela très tôt par ma famille nourricière, des petits paysans du Forez. Cette mère, je l’ai cherchée toute ma vie, qui n’a été publique qu’en apparence. Elle m’a secoué de crises, de fugues, de désespoirs, de complexes, de blocages, d’encouragements, de violences, en même temps que d’audaces incroyables, d’espérances, d’efforts surhumains. Elle m’a valu des échecs retentissants et des réussites inespérées… »

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Le « Ici nous travaillons avec la famille » est présenté par certaines institutions comme label de qualité… hors du travail avec la famille, point de salut… du moins pas d’admission…

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Sortir de l’idéologie du lien éviterait de se retrouver dans le paradoxe, « avoir tout fait pour maintenir les liens et se reprocher, en cas d’échec, d’en avoir trop fait ».

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Avant d’entreprendre un travail, il faut se faire une idée de la tâche à accomplir et ne pas la sous-estimer… Une évaluation des capacités parentales est indispensable, en particulier lorsqu’une AEMO de plusieurs années aboutit à un placement ; quels éléments objectifs peuvent nous conduire à ce fameux retour en famille qui peut aussi relever de l’idéologie, le retour mythique… l’éternel retour…

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Il faut aider les parents à se situer dans l’autorité parentale qui, plus qu’un droit, est un exercice. La dénomination de la Convention des droits de l’enfant conduit les parents dans une impasse ; elle les incite à courir après leurs droits, plus qu’après leurs obligations.

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J.P. Chartier a une analyse très sévère portant sur l’intitulé de la Convention… et comme il est parmi nous aujourd’hui…

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Il faut donc permettre aux parents de connaître et d’exercer leurs obligations et laisser le droit où il doit être… un peu comme une trousse à pharmacie en cas d’accident.

31

Un enfant de quatre ans m’a dit « j’ai deux papas et deux mamans… ». Cela m’a fait réfléchir sur les couples… Le nouveau conjoint, ami, concubin, compagnon, copain… à chacun son appellation.. Ils sont, à leurs dépens, les « flous nommés »… Quelle place ont-ils ? Dans la loi du 22 juillet 1987 sur l’exercice conjoint de l’autorité parentale, l’intérêt de l’enfant passe par cet exercice conjoint…

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« Faute de couple stable, on inscrit dans l’imaginaire social le mythe d’un couple parental transcendant le couple conjugal d’où la formule : il faut pérenniser le couple parental au-delà du couple conjugalAinsi est né le concept de bons parents séparés, ceux capables de pérenniser le couple parental… » (Hugues Fulchiron) [4][4] Hugues Fulchiron, Doyen de la Faculté de Droit de l’Université.... Et, depuis, il y a eu la « cerise sur le gâteau », la garde alternée.

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Cette situation qui engage le plus souvent les parents comme intermittents de l’autorité parentale n’a-t-elle pas des effets pervers quant à la place des nouveaux « flous nommés »… Je pense que M. Fulchiron et M. Chartier se feront un plaisir de nous éclairer…

34

Sur le travail avec la famille, il ne faut pas non plus oublier les stratégies de dissimulation tendant à nous abuser…

35

« Poil de carotte » serait-il aujourd’hui l’objet d’un signalement ? Je vous livre ses idées personnelles ainsi nommées, dit-il, « parce qu’il faut les garder pour soi »…

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« Interrogez nos amis : ils vous jureront tous que ma sœur Ernestine a une douceur angélique, mon frère Félix un cœur d’or, Monsieur Lepic l’esprit droit, le jugement sûr et Madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C’est peut-être à moi que vous trouveriez le plus difficile caractère de la famille. Au fond, j’en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je me raisonne, je me corrige ; sans fausse modestie, je m’améliore… » (Jules Renard) [5][5] Jules Renard, « Poil de Carotte ». (un des textes les plus beaux et les plus violents sur la solitude et la souffrance).

En conclusion

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Les français sont, paraît-il, fascinés par l’échec… les champions de la contre-performance… Ainsi, l’échec de la protection sociale s’est bien vendu… Monsieur Berger, professeur et psychanalyste, fait autorité en expertise et en constats…

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Nous ne serions pas en retard sur d’autres pays, nous serions sur une voie différente… Il serait temps de changer de voie, en quelque sorte un problème d’aiguillage. Je pensais que le rôle d’un expert était d’éclairer le jugement et non de prononcer la sentence « l’irréversible désastre » (Maurice Berger) [6][6] Maurice Berger, Professeur associé de psychologie à....

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La protection de l’enfance est en échec, mais elle n’est pas encore « mat », je dirai même qu’elle réussit encore de jolis coups dont elle peut être fière. Ce qui nous rassemble aujourd’hui, c’est la conviction qu’elle doit être améliorée ; nous sommes déterminés à nous y employer et changer de stratégie si nécessaire.

40

Je ne voudrai pas qu’il y ait méprise ; j’ai un grand respect pour le travail et l’apport de Maurice Berger dans le débat. Nous avons grand besoin d’experts de sa qualité et de celle de Liliane Daligand [7][7] Dr Liliane Daligand, Professeur de médecine légale... présente parmi nous ; nous avons aussi besoin de philosophes. Ainsi, l’intitulé de cette journée aurait pu être alors : Morale et efficacité, tel est le véritable enjeu de la protection de l’enfance, et la responsabilité de ceux qui seront chargés de la refonte législative annoncée.

41

Une dernière question :

42

« Qu’en serait-il de la démocratie sans les sciences sociales ? »

Notes

[*]

Directeur de l’Institut dépar temental de l’enfance et de la famille, département du Rhône.

[1]

Le meilleur des mondes, d’Aldous Huxley.

[2]

Jean-Pier re Chartier, Directeur de l’École des psychologues praticiens de Paris et de Lyon.

[3]

Henri Dini, auteur de « Gribiche », éditions « L’amitié par le Livre ».

[4]

Hugues Fulchiron, Doyen de la Faculté de Droit de l’Université Lyon 3 (extrait des actes d’un colloque Confrontations européennes régionales – Novembre 1991 : « Autorité, responsabilité parentale et Protection de l’Enfance ».

[5]

Jules Renard, « Poil de Carotte ».

[6]

Maurice Berger, Professeur associé de psychologie à l’Université Lyon 2, chef de service en psychiatrie de l’enfant au CHU de Saint-Étienne, psychanalyste, expert auprès des tribunaux, auteur de « l’Échec de la protection de l’enfance », Éditions Dunod.

[7]

Dr Liliane Daligand, Professeur de médecine légale et de droit de la Santé à la Faculté, psychiatre des hôpitaux et experte auprès de la Cour d’appel de Lyon, auteur de « L’enfant et le diable », Éditions de l’Archipel.

Plan de l'article

  1. Quel travail auprès des parents ?
  2. En conclusion

Pour citer cet article

Gougne Michel, « Contribution au débat national sur la protection de l'enfance », Journal du droit des jeunes, 3/2006 (N° 253), p. 14-16.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2006-3-page-14.htm
DOI : 10.3917/jdj.253.0014


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