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Journal du droit des jeunes

2006/3 (N° 253)


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Les événements de l’automne, appelés « émeutes urbaines », ont remis sur le devant de la scène le rôle et la place de la prévention spécialisée, alors qu’il était courant de dire qu’elle avait du mal à rendre lisible son intervention à ses pairs du travail social, à ses partenaires ou interlocuteurs, à ses financeurs.

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Les élus locaux, les prescripteurs de prévention spécialisée continuaient encore récemment de soutenir une demande de compréhension et de clarification. Que fait la prévention spécialisée ? Peut-être était-elle trop centrée sur ce qu’elle faisait, alors que ceux qui en ont l’usage attendaient d’être informés sur l’impact qu’elle a sur les jeunes et sur les territoires.

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Les quartiers concernés ces derniers mois, par l’expression d’une violence correspondent, pour beaucoup, à des territoires d’intervention de la prévention spécialisée, à des sites politique de la ville, caractérisés par les constats qui ont envahi notre espace médiatisé, mais effectués de façon récurrente depuis de nombreuses années par les équipes éducatives.

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Depuis l’arrêté de 1972 qui en fixe ses principes [1][1] Arrêté du 4 juillet 1972 relatif aux clubs et équipes..., elle agit sur le jeune et sur son milieu, cependant il est plus nouveau de constater l’émergence de la demande des habitants, exprimant un souhait de sécurité, d’éloignement de ces jeunes qui font peur et qui dérangent, avec une augmentation des demandes de répression.

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Certes, les modifications de l’environnement du jeune, l’intervention sur le milieu appartiennent au cahier des charges de la prévention spécialisée, mais l’ampleur de la demande actuelle du milieu social « d’être protégé des jeunes » a souvent occulté cette question importante de « protéger les jeunes eux-mêmes » de ce qui les entraînent à recourir à la violence ?

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Il est probable que les feux éteints, la demande de sécurité ne fléchira pas, tant elle se nourrit de l’ostracisme et de l’exclusion des jeunes, de certains jeunes. Il est probable que les jeunes eux-mêmes paieront cher leur implication dans ces violences (peines de prison, exclusion du territoire français) Certains, nous l’avons constaté ont été sanctionnés pour d’autres.

La fondation Jeunesse feu vert

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Notre Fondation gère deux services de prévention spécialisée, l’un à Paris depuis 1957, l’autre en Seine-Saint-Denis depuis 1995. Le service parisien que je dirige compte neuf équipes d’éducateurs sur quatre arrondissements (11ème – 14ème – 19ème et 20ème ) composées de quatre ou cinq postes soit 44 professionnels ) celui du 93 intervient sur les villes d’Epinay, de l’Ile Saint Denis, de Saint Ouen, de Villetaneuse et de La Courneuve et compte sept équipes composées de trois ou quatre postes soit 33 professionnels.

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Nos actions s’inscrivent :

  • dans la loi n° 2002-02 du 2 janvier 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale qui en fixe le cadre d’intervention dans le Code de l’action sociale et des familles ;

  • dans le cadre de convention départementale passée avec le Conseil général ( pour Paris le Conseil de Paris) au titre du schéma départemental de la protection de l’enfance réaffirmée par la charte signée avec entre le président du Conseil de Paris et la présidente de la fondation Jeunesse feu vert.

Le rôle essentiel de la démarche éducative se fonde sur l’implication relationnelle des éducateurs et vise un changement des conduites. Elle ne peut se construire et prendre sens qu’avec le temps. Elle se caractérise par une confidentialité qui conditionne la confiance fondatrice de toute relation. Sa finalité se retrouve dans la construction de l’identité de la personne, de son accès progressif vers l’autonomie.

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Les équipes constatent souvent chez les enfants et les jeunes suivis des « troubles » du comportement qu’elles identifient ainsi

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 :

  • la fréquence de l’agir sous toutes ses formes, qu’il s’agisse du passage à l’acte, ou de tendance à l’instabilité, l’agitation… ;

  • la fréquence de conduites marginales et/ou délinquantes : consommation banalisée de produits (cannabis), appétence médicamenteuse, consommation d’alcool pour certains, délinquance plus ou moins organisée et répétitive ;

  • la fréquence des difficultés scolaires : échec scolaire durable, refus scolaire, phobie scolaire ;

  • les manifestations centrées sur le corps : conduites sexuelles chaotiques, conduites boulimiques (obésité), somatisation ;

À l’opposé de ces conduites bruyantes ou visibles, il faut noter la fréquence de l’ennui, du désintérêt, de l’inutilité, provoquant une impossibilité de se projeter vers des « possibles », et de façon plus importante de la dépression.

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Ces remarques témoignent de l’importance d’une action éducative exercée par des professionnels qualifiés en direction de préadolescents et de jeunes qui échappent, pour beaucoup, aux dispositifs de protection de l’enfance, mis en place.

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Comme nous le constatons, soit les jeunes les rejettent, les fuient, soit la nature des problématiques nécessitent d’autres modes d’intervention en milieu naturel, au plus près de ces jeunes.

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Mais il ne va pas de soi d’asseoir une légitimité d’éducateur dans un quartier où tout ce qui représente les institutions peut être vu comme une intrusion insupportable et une tentative de contrôle social. Et il ne va pas de soi d’imposer la légitimité de son discours et de sa pratique lorsque, au bout du compte, on ne trouve pas nécessairement de réponses aux fortes demandes d’insertion exprimées par les jeunes, quoi qu’en disent les médias.

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Notre action au quotidien se heurte à des résistances, des évitements voire des confrontations, des violences et des échecs. Il nous faut garder le cap, continuer à aller vers les plus difficiles, être dans la rue, là où ils sont, maintenir des activités de groupe souvent plus périlleuses à gérer que les suivis individuels.

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La question de la nature de l’action éducative est posée : quelle place pour l’animation, l’insertion, l’accompagnement psychologique, l’action collective ?

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Les pratiques de la prévention spécialisée au regard des enjeux de la protection de l’enfance…

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À partir des travaux conduits actuellement sur la prévention spécialisée, la justice des mineurs, la prise en charge éducative et les politiques locales de sécurité, il nécessaire de réaffirmer la capacité de la prévention spécialisée d’intervenir sur les malaises manifestés par les jeunes, entre la compassion et l’exigence éducative – la tentative de réduire leurs conduites à risques et une prise en compte de la sanction éducative ou pénale, dans la mesure où nous croyons qu’elle prend plus de sens lorsqu’elle est comprise par le jeune lui-même.

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Les symptômes peuvent être gênants pour l’environnement social des jeunes (délinquance, désordres, incivilités). Ils peuvent être ressentis comme handicapants par le jeune lui-même comme la souffrance, le désespoir, l’errance, la déscolarisation précoce, l’exclusion, le racisme.

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Les caractéristiques principales de la contention ou de l’éradication des symptômes sont une intervention sur l’événement plutôt que sur la personne, une visée à court terme et la mise en marche d’arc-réflexes plus empreints de comportementalisme que de personnalisme ou une restauration de la personne dans toutes ses potentialités.

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Les grandes perturbations familiales (et non la simple situation monoparentale qui est souvent transitoire et n’est pas en soi un facteur prédictif de délinquance), l’échec scolaire, l’absentéisme et la déscolarisation, la toxicomanie et d’autres pratiques addictives, la répétition d’actes de petite délinquance, les conduites à risque, sont autant de signaux qui nous disent qu’un adolescent est en difficulté et qu’il faut intervenir.

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Comment les équipes éducatives construisent-elles des stratégies et des pratiques qui ne soient pas en rupture avec le maintien de la « relation de confiance » et de la « relation d’aide » installées dans le long terme ?

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À Paris, les équipes éducatives axent leur travail sur une prévention, suffisamment en amont des problématiques observées et agissent par la mise en place :

  • des conditions d’une réussite scolaire, (aide et accompagnement de la scolarité ) ;

  • travail de coopération avec les collèges, avec une participation active au Comité d’Education pour la Santé et la Citoyenneté ;

  • cogestion de dispositif type Dispositif de soutien et d’apprentissage formation des délégués de classe ;

  • avec un constat objectif de la baisse des conseils de discipline ;

  • d’activités régulières à finalité éducative, porteuses d’occasion d’ouverture à l’autre, à la culture, à la pratique de sport… ;

  • de séjours où l’implication des jeunes est au cœur du projet élaboré, particulièrement pour les chantiers éducatifs ; chantiers sur les maisons de la Fondation ;

  • chantiers à dimension de solidarité internationale, réalisés soit en France, soit à l’étranger ;.

  • une action sur l’insertion professionnelle qui nous oblige à aller au devant des dispositifs existants, à les faire évoluer, à en construire de nouveaux avec des partenaires ;

  • convention de partenariat avec les missions locale pour un accueil spécifié construction d’offres de formation adaptée à ces jeunes ( BAFA santé, Fil d’Ariane ).

Les éducateurs de prévention spécialisée sont souvent le dernier maillon d’une chaîne de solidarité politiquement de plus en plus mise en question (voire mise en cause), la dernière main tendue en direction des jeunes en voie de marginalisation, aux pratiques déviantes et parfois délinquantes.

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Ce qui amène à poser la question de la légitimité politique de cette action éducative et de cette conception de la prévention.

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Pour construire des solutions de fond durables, il nous paraît nécessaire de développer une vraie politique de prévention, de conserver la double finalité d’éducation et d’intégration sociale, de concevoir la sanction pénale pour les mineurs, de manière exceptionnelle comme le prévoit l’ordonnance de 1945.

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Le discours ambiant est révélateur de la montée de l’intolérance à l’égard de la jeunesse des catégories sociales les plus démunies. Il nourrit un sentiment de peur à son encontre, produit un effet d’aveuglement qui nous ferait oublier qu’il s’agit d’enfants, d’adolescents pour lesquels nous devons avoir une ambition éducative.

Notes

[*]

Directrice de la fondation Jeunesse feu vert

[1]

Arrêté du 4 juillet 1972 relatif aux clubs et équipes de prévention (J.O. 13/07/72), not. art. 5 : « Peuvent être agréés les organismes qui, implantés dans un milieu où les phénomènes « d’inadaptation sociale sont Particulièrement développés, ont pour objet de mener une action éducative tendant à faciliter une meilleure insertion sociale des jeunes, par des moyens spécifiques supposant notamment leur libre adhésion. Ces organismes doivent disposer d’une équipe de travailleurs sociaux expérimentés : éducateurs, animateurs, personnes bénévoles compétentes en matière de prévention. L’action éducative de ces organismes est menée en collaboration avec les services sociaux, les groupements et établissements socio-éducatifs et culturels ».

Plan de l'article

  1. La fondation Jeunesse feu vert

Pour citer cet article

Léculée Annie, « Prévention spécialisée et protection de l'enfance », Journal du droit des jeunes, 3/2006 (N° 253), p. 17-18.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2006-3-page-17.htm
DOI : 10.3917/jdj.253.0017


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