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Journal du droit des jeunes

2006/3 (N° 253)


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Directeur d’un centre de placement immédiat (CPI) habilité par la direction régionale Nord-Pas-de-Calais de la protection judiciaire de la jeunesse, je m’interroge quant à la place qui est la mienne dans un dispositif de l’éducation renforcée. Et les réponses que je vois apparaître ont tendance à accroître mon énervement actuel.

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Pour faciliter l’analyse de la situation, pour la rendre compréhensible sans la simplifier à l’extrême, je m’appuierais sur deux questions fondamentales :

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de quels dispositifs sont issus les mineurs pour lesquels nous sommes sollicités et dont certains nous seront confiés ?

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que deviennent ces mêmes mineurs et de quels autres dispositifs peuvent-ils bénéficier à l’issue de leur accueil ?

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Les réponses à ces deux questions devraient permettre de mieux définir le caractère transitoire, temporaire, passager des accueils au sein de notre dispositif. Par extension, elles devraient permettre de mieux percevoir la logique de l’évolution, la cohérence du parcours dans lequel s’inscrivent de tels accueils.

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Notre habilitation prévoit que nous accueillons des mineurs délinquants relevant de l’ordonnance du 2 février 1945, dans le cadre de l’alternative à la détention. Deux origines possibles :

  • les mineurs déférés pour lesquels le parquet requiert un mandat de dépôt ;

  • les mineurs objet d’une détention préventive pour lesquels une alternative est proposée à l’issue du mandat de dépôt.

Nous ne sommes pas compétents pour intervenir dans le cadre de l’aménagement de peine.

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Nous sommes également habilités à intervenir, toujours sous le couvert de l’ordonnance du 2 février 1945, pour des mineurs en situation d’impasse éducative (bénéficiant d’une mesure de milieu ouvert ou de placement) en proposant des médiations éducatives diversifiées, des scénarios éducatifs multiples, susceptibles de « renouer » le lien éducatif.

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Nous ne sommes pas habilités à intervenir dans le cadre de l’assistance éducative.

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L’habilitation stipule une durée de placement de trois mois, renouvelable une fois, des reconductions supplémentaires exceptionnelles peuvent intervenir mais elles doivent faire l’objet d’un accord préalable de la protection judiciaire de la jeunesse.

Les mineurs accueillis

124 jeunes accueillis, dont 6 filles pour 118 garçons.

Et 82% de ces mineurs ont été victimes d’agressions sexuelles, de viols, lesquels ont été commis principalement dans la cellule familiale, dans le voisinage ou dans les institutions éducatives.

Dès lors, du fait de cette histoire, quels regards ces mineurs portent-ils sur les adultes ? De quel crédit ces derniers peuvent-ils bénéficier ?

Dès lors, les mineurs doivent-ils être les seuls à « faire leurs preuves » où les adultes doivent-ils d’abord et avant tout faire la démonstration qu’une relation éducative peut s’instaurer hors de toute pression, de toute demande de soumission, de tout rapport de force ?

Pour moi, quand un jeune arrive dans le dispositif, c’est d’abord aux adultes de travailler à le rassurer. Les exigences vis-à-vis des mineurs interviennent dans un second temps.

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Dans tous les cas, le placement dans notre dispositif doit être une « étape » dans un « parcours éducatif », le fil rouge assurant la cohérence dudit parcours par un éducateur de la PJJ chargé du suivi de la mesure pénale : sursis avec mise à l’épreuve (SME), contrôle judiciaire (CJ), liberté surveillée préjudicielle (LSP), mise sous protection judiciaire MSPJ. Il en est de même pour tous les placements dans les autres dispositifs de l’éducation renforcée : centre éducatif renforcé (CER), centre éducatif fermé (CEF).

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La spécificité du centre de placement immédiat (CPI) réside dans les missions qui lui sont dévolues : observation, diagnostic, proposition d’orientation, le tout à partir d’un accompagnement éducatif de proximité. Rien de très original en soi.

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Nous sommes, pour les accueils en alternative à la détention, dans l’accueil immédiat. Cela signifie qu’il n’y a aucune démarche d’admission, que les informations qui nous sont transmises sont minimes, le plus souvent inexistantes quand les mineurs ne sont pas connus antérieurement des services de la protection judiciaire. Nous n’avons pas de « liste d’attente », nous ne faisons pas de « tri », ce qui implique que nous répondons à une demande si une place est disponible ; dans le cas contraire, la demande est rejetée.

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Pour les situations d’impasse éducative, nous traitons la demande en amont avec le « fil rouge ». Si nous pensons pouvoir apporter une alternative éducative, nous rencontrons le mineur. Toute rencontre implique un engagement de notre part, il n’y a pas de sélection à partir des entretiens. Par contre, le mineur ou le référent ont la possibilité de se dédire après cette rencontre si nos propositions ne correspondent pas à leurs attentes.

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Le cadre est posé. Il n’y a plus qu’à… !

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Tous les acteurs institutionnels de notre secteur connaissent ce cadre. Tous les acteurs professionnels ont, un jour ou l’autre, entendu parler des établissements de l’éducation renforcée : les médias en ont donné une image réductrice alimentant la stigmatisation (avec la complicité tacite des associations et des professionnels concernés), les revues professionnelles interpellent à longueur de pages la légitimité éducative de ces dispositifs « d’exception », les courriers des lecteurs abondent de réflexions – le plus souvent pertinentes – émanant de « professionnels de la profession » qui s’offusquent, s’interrogent, contestent, s’alarment, crient « au loup », s’inquiètent des dérives sécuritaires, refusent de cautionner…

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Et pourtant, ces établissements, dont le notre, sont sur-sollicités !

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Mais d’où viennent donc toutes ces demandes ? Qui ose encore présenter un mineur dans ces dispositifs qui dévoieraient le principe même de l’acte éducatif ? Quels sont ces aveugles, ces inconscients qui se fourvoieraient dans une telle démarche ?

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Les juges pour enfants, les juges d’instruction, les juges de la liberté et de la détention ?

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Les services de la protection judiciaire de la jeunesse : unité éducative en milieu ouvert (UEMO), service éducatif auprès du tribunal pour enfants (SEAT) ?

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Les services habilités de milieu ouvert ?

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Les établissements du secteur public ou du secteur habilité ?

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L’aide sociale à l’enfance ?

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Seuls les juges sont habilités à ordonner un placement dans un tel dispositif. Mais ils apprécient l’opportunité d’une telle orientation en fonction des rapports éducatifs, des recueils de renseignements fournis par les éducateurs des différents services de la protection judiciaire. Elle s’appuie le plus souvent sur des critères éducatifs mais aussi sur la situation pénale. La demande peut s’appuyer sur la nécessité d’un bilan éducatif pour déterminer l’orientation la plus adaptée, la nécessité d’un isolement du quartier ou de la famille, la nécessité d’ordonner une mesure contraignante au regard du délit ou du crime pour lequel le mineur est déféré…autant de « cas » qui répondent à notre habilitation.

Pour imager mon propos, voici des classes relais initié par ministère de la justice, judiciaire d’un parallèle avec le dispositif l’éducation nationale et le direction de la protection a jeunesse (PJJ)

La circulaire Éducation nationale n°2000-141 DU 4-9-2000 (« soutien aux équipes des dispositifs relais ») stipule : « … Les classes relais, et plus largement les dispositifs relais, représentent une modalité temporaire de scolarisation. Elles accueillent des jeunes sous obligation scolaire en risque de déscolarisation ou en rupture de scolarité. La quasi-totalité des élèves admis dans une classe relais le sont à cause de problèmes d’absentéisme, d’incivilités, de refus scolaire, de démotivation dans les apprentissages. Plus de la moitié d’entre eux relèvent d’une mesure judiciaire ou administrative.

Lors de leur séjour en classe relais, les élèves bénéficient d’un encadrement pédagogique et éducatif renforcé combinant les compétences d’enseignants et d’éducateurs. Les activités proposées à chacun d’eux visent à la fois une resocialisation et une rescolarisation afin de leur assurer une réinsertion dans un cursus de formation, soit en collège, soit en formation professionnelle … ».

La finalité est clairement affirmée : la réinsertion dans un cursus ordinaire de formation scolaire ou professionnelle. Il ne s’agit donc pas d’un dispositif d’exclusion, mais bien d’un dispositif ayant pour vocation de faciliter le retour dans un dispositif général. Il s’agit de travailler au retour à l’intérieur du cercle vertueux de l’éducation nationale des élèves en difficulté, et non pas de fomenter leur éloignement définitif de ce même cercle pour la satisfaction unique de ses acteurs. Et pourtant, le bilan des classes relais faisait état de la tendance « institutionnelle » du corps enseignant à utiliser ce dispositif pour « exclure » durablement certains élèves du cursus ordinaire.

Osons une autre comparaison, et remercions Madame Barbier de l’avoir faite en son temps. Cette Directrice départementale de la protection judiciaire du Pas-de-Calais, en 2004, définissait l’éducation renforcée comme un dispositif de « soins intensifs ou d’urgence ».

Je poursuis la comparaison hospitalière en rappelant qu’il s’agit d’un dispositif transitoire, temporaire, qui doit permettre le retour dans un dispositif de « soins traditionnels ou spécialisés », après diagnostic, évaluation et proposition d’orientation adaptée. Mais en tout état de cause, l’éducation renforcée n’a pas vocation à générer des parcours qui entretiendraient durablement la marginalisation des mineurs concernés dans des dispositifs d’exception.

Cette définition, pour le moins pertinente, permet de préciser par extension - les missions des dispositifs traditionnels de l’éducation spécialisée : l’AEMO pourrait s’apparenter aux « soins à domicile », les maisons d’enfants aux « soins généraux délivrés par l’hôpital général », les instituts thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques (ITEP) aux « soins nécessités par une prise en charge spécialisée »… dans cette logique globale du parcours hospitalier, chacun perçoit bien la place de l’urgence ou du soin intensif. Qui n’a pas en souvenir les reportages télévisés sur tel ou tel service hospitalier d’urgence où l’on voit un médecin, fatigué mais encore séduisant, téléphoner à moult reprises à d’autres hôpitaux ou cliniques afin de « trouver une place » pour un malade ; cette mission devenant d’autant plus impossible que le malade est classé « à risque » ou « chronique ». Dans ces deux exemples, l’égarement apparent des partenaires ou des acteurs institutionnels de ces dispositifs est à la mesure de leur capacité d’argumentation : les uns expliqueront que les classes actuelles ne sont pas équipées pour accueillir et assurer l’enseignement à de « tels mineurs » (ceux qui sont concernés par les classes relais), en oubliant qu’ils ont « fait avec », parfois avec beaucoup d’innovation, dans les années précédentes ; les autres expliqueront que les nouvelles modalités de tarification ne permettent plus la prise en charge de « chronique » ou de « situation à risque » (ceux qui « stagnent » aux urgences) avec des moyens constants, alors qu’ils l’ont fait, parfois avec beaucoup militantisme et d’inventivité, dans les années précédentes.

Cette démonstration ne peut que servir les propos de Michel Autes[*] qui tentent à démontrer que, particulièrement dans le secteur social, c’est l’offre qui crée la demande !

[*]

Vice-président de la délégation « Prévention et santé » au conseil régional du Nord-Pas-de-Calais, auteur notamment de « Le travail social ou les aventures de Tintin au Congo », Cultures en mouvement, n° 42, novembre 2001.

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Cependant, il arrive parfois que des juges sollicitent en direct une admission quand l’ensemble des établissements du secteur ont opposé des refus à une demande concernant un mineur « décrit comme » trop difficile, trop instable, trop violent, trop asocial, trop rétif à toute intervention éducative, trop seul (c’est-à-dire sans « solution familiale »)… ou pas assez coopérant, pas assez demandeur, pas assez investi dans un projet, pas assez adapté à la collectivité…

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Il arrive aussi qu’un établissement habilité ou public sollicite en direct une admission quand un mineur pose de « graves » problèmes de comportement au sein de la structure et qu’il y a urgence à lui poser (imposer ?) un cadre, quand il est nécessaire de lui faire un rappel à la loi (l’arme fatale !), quand il faut s’opposer fermement à sa « toute puissance », quand il est devenu impossible de poursuivre la prise en charge éducative, quand il doit (pour son bien) bénéficier d’un encadrement renforcé…

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Notons que dans l’esprit de la plupart, pour ne pas dire de tous ces interlocuteurs, le concept d’encadrement renforcé fait référence à la « force ». Force de la contrainte (il n’aura pas le choix !), force physique (il faut pouvoir le « coller au mur »)… nous avons déjà tout entendu !

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Dans la plupart de ces cas, nous argumentons sur l’absence de procédure, l’inexistence de faits constitutifs d’un délit, l’absence de réelle alternative à la détention.

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La réponse est unanime, elle est un cri du cœur : « …il peut passer en ordonnance 45, il a un dossier chez le juge pour enfants !.. ».. Et au mépris de toute procédure, de l’aspect contradictoire des débats qui doivent précéder une décision judiciaire, des professionnels s’autorisent à anticiper une décision, à faire pression pour qu’elle s’impose !

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Dans de telles circonstances, de quel rapport à la loi témoignons-nous auprès de ces adolescents ? Lesquels, d’eux ou des professionnels, sont dans la « toute puissance », dans la « transgression » ?

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Si certaines situations vécues par certains établissements, si certains actes posés par des mineurs nécessitent un dépôt de plainte et éventuellement une présentation devant le magistrat, parfois avec réquisition de mandat de dépôt par le procureur et éventuellement notre interpellation par les services de la protection judiciaire de la jeunesse, d’autres sont indicatrices d’un niveau de tolérance (ou d’intolérance) qui nous semble faire fi de la problématique des mineurs que nous accueillons.

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Combien de fois les motifs qui ont prévalu à l’ordonnance d’une mesure d’assistance éducative au bénéfice d’un mineur, dans le cas présent d’un placement, deviennent les motifs qui justifient la demande de réorientation ou d’exclusion ?

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Ces mineurs vivent des situations familiales et personnelles qui les conduisent à l’errance, à l’absentéisme scolaire, à des comportements dangereux pour eux-mêmes (parfois pour autrui), à une dégradation de leur capacité relationnelle… qui les mettent en « danger ». C’est cette situation de danger qui justifie l’intervention administrative ou judiciaire.

Quelques exemples choisis

Un éducateur d’un foyer d’action éducative (FAE) nous téléphone pour un mineur qui, à l’occasion d’une altercation avec un collègue, a « pété un plomb » et cassé la porte du frigo. L’équipe considère qu’une telle atteinte au bien collectif signifie clairement qu’il ne peut plus vivre dans une collectivité traditionnelle, qu’il doit trouver un cadre plus « cadrant ».

Un chef de service de l’aide sociale à l’enfance (ASE) nous téléphone pour un mineur qui est en rupture éducative, il nous explique que ce mineur a fait l’objet de nombreuses plaintes pour insultes, menaces de mort, racket, violences (mineures) au sein de l’établissement et que l’équipe considère qu’elle ne peut plus travailler avec un jeune contre lequel elle a porté plainte.

Un chef de service d’une maison d’enfants à caractère social (MECS) nous sollicite en urgence pour que nous accueillions un adolescent de quinze ans qui ne va plus à l’école depuis une semaine, qui rentre alcoolisé le soir à … 19 heures, qui refuse de se lever le matin pour aller à l’école.. qui répond au directeur quand ce dernier tente de jouer de son autorité.

Un directeur de MECS nous téléphone car il veut réorienter un garçon qui l’a frappé au visage et lui a cassé ses lunettes… en réponse à la gifle qu’il avait reçu dudit directeur.

Un directeur de foyer de l’enfance nous téléphone pour un mineur de onze ans qui a commis une agression sexuelle au sein de l’établissement en nous expliquant qu’il ne peut imposer à un autre groupe ou un autre établissement de son service un mineur capable de tels actes car il représente un danger potentiel (pour les adultes ou les autres mineurs ?).

Une éducatrice d’un service habilité de milieu ouvert nous téléphone pour un adolescent de seize ans qui refuse toute idée de placement et pour lequel les demandes sont restées sans suite dans les établissements traditionnels car ces derniers exigent l’adhésion du jeune.

Un chef de service d’un service de semi autonomie nous téléphone pour un jeune de dix-sept ans et onze mois qui vit dans l’errance, qui refuse tout contact avec ses éducateurs, qui n’entretient pas son logement et n’a aucun projet… ce professionnel a peur, dans un mois, de ne pouvoir « virer » ce jeune potentiellement violent sans incident, il aimerait anticiper en s’appuyant sur une décision du magistrat.

Et la liste n’est pas exhaustive ! Ces situations représentent près de 30 % des demandes d’admission qui nous sont soumises. À la marge de ces arguments pseudo éducatifs, il y a aussi une certaine dose de rancœur, de jalousie, de condescendance :

« …nous ne sommes pas les laquais du ministère (de la justice)… » Mais nous ne faisons qu’accueillir des jeunes qui relèvent de sa compétence quand il s’agit de placements dans le cadre pénal. Fallait-il attendre le débat sur l’éducation renforcée pour constater que certains mineurs étaient exclus de toutes formes d’accompagnement éducatif du fait de l’absence dramatique d’une offre éducative pertinente de la part des établissements pour certains mineurs borderline ? L’appel d’offre du ministère de la justice, la création des unités à encadrement éducatif renforcé (UEER) puis des CER, des CPI et des CEF, est-il le fait d’une seule volonté répressive ou est-elle aussi la conséquence de l’abandon, par une grande part des professionnels, des institutions et des associations, des enfants et des adolescents les « plus » difficiles, les « moins casables » ?

« … avec de tels prix de journée, je veux bien en faire autant !.. ». Chiche ! Et pourquoi les associations du Pas-de-Calais, dans leur grande majorité, refusent de développer des projets qui concerneraient des adolescents en grande difficulté ? Et pourquoi les établissements rajeunissent constamment l’âge d’admission et pourquoi devient-il quasiment impossible de présenter une demande pour un adolescent de plus de dix-sept ans ? Et pourquoi les procédures d’admission des jeunes sont devenues plus complexes que les procédures d’embauche des professionnels ? Et pourquoi les établissements ont des pré requis (niveau scolaire suffisant, comportement adapté, projet scolaire ou professionnel abouti…) qui sont en totale contradiction avec les motifs initiaux de la demande de placement ? Et pourquoi les établissements ont des habilitations ou des agréments qui prévoient un fonctionnement sur 365 jours et sélectionnent les admissions en fonction des solutions familiales pour les week-ends et les vacances scolaires ?

« …à chacun son métier, on ne peut faire cohabiter les ASE et les PJJ… » Classifions ! Segmentons ! Discriminons ! Que propose-t-on alors à un adolescent de quinze ans impliqué dans une affaire criminelle (viol, complicité de meurtre…), qui a passé le plus clair de son temps en institut médico-éducatif (IME) et que la commission départementale d’éducation spéciale (CDES) ne veut plus orienter ? e quel type de prise en charge relève-t-il ? Faut-il créer une structure spécifique à chaque nouvelle situation ? Et que fait-on de ces adolescents qui ont connu un passage en service psychiatrique (assez souvent à cause d’excès de comportements qui ont saturé tel ou tel établissement) et pour lequel aucun établissement ne se considère compétent ? Soyons objectifs, quels sont les critères qui prédominent à nos demandes de réorientation vers un service « PJJ », l’accumulation des faits de délinquance ou l’accumulation des problèmes de comportement ?

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Et ces mêmes mineurs, nous souhaitons les exclure par qu’ils ne vont pas à l’école, parce qu’ils entraînent d’autres jeunes dans leur errance, parce qu’ils consomment de l’alcool ou du cannabis, parce qu’ils n’adhérent pas à la relation éducative (ce qui est l’argument ultime).

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Comme si le simple franchissement des portes de nos établissements devait suffire à guérir la moitié de ces maux ou du moins à laminer les excès de comportement, les dysfonctionnements psychiques, affectifs dont ils sont à l’origine.

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Et au final, ces mêmes professionnels et ces mêmes institutions qui critiquent (parfois avec des arguments entendables) les dispositifs d’éducation renforcée, les mêmes qui refusent le principe de l’enfermement ou de la coercition avec une grande vigueur morale et humaniste, les mêmes qui revendiquent l’adhésion éducative, les mêmes qui n’imaginent pas pouvoir faire cohabiter éducatif et répressif… ceux là sont les premiers à nous solliciter, à tenter de nous convaincre de la légitimité de leurs demandes parce qu’ils nous imaginent plus « cadrant » et plus « contenant », à argumenter sur l’impérative nécessité de la contrainte pour « LE » jeune qu’ils suivent, à légitimer la contention ou l’enfermement dans certaines situations où « EUX » sont désespérés, à légitimer le discours de la dernière chance ou du dernier recours, à développer l’idée que pour « CERTAINS » adolescents, « malheureusement », il n’y a pas d’autres solutions…

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Ces tentatives de manipulation d’un dispositif comme le nôtre a des effets pervers qui réduisent lourdement les options qui s’offrent aux mineurs à l’échéance de leur placement dans notre structure.

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Pourquoi ? Parce que ces mêmes professionnels sont conscients des raisons objectives qui les ont conduit à nous solliciter. Dès lors, quand nous les sollicitons à notre tour, ils nous prêtent les mêmes intentions que celles qui ont prévalu à leurs demandes. Ils transposent à nos dispositifs leur logique d’exclusion et ils imaginent que nous sommes dans la dissimulation, l’omission, le travestissement. C’est pourquoi, plutôt que de s’attacher à prendre en compte les bilans et rapports rédigés tout au long de l’accompagnement dans notre dispositif, ils s’acharnent à revenir sans cesse aux évènements ou aux comportements qui ont précédés le placement dans le cadre de l’ordonnance 45.

Quelques repères bibliographiques

Jean Pierre Chartier nous l’a dit et redit dans ses différents ouvrages : « …la mise à disposition d’une offre (éducative) doit donc précéder la demande car un long cheminement sera indispensable avant que celle-ci (la demande) puisse émerger… », il nous rappelle que si le devenir des adolescents déroutants dépend de l’histoire de chacun d’eux, il dépend aussi de « ses chances de rencontres dans un environnement susceptible de générer une variété d’expressions comportementales ». Le préalable classique qui impose aux jeunes d’avoir un « projet » pour bénéficier d’un accompagnement éducatif serait donc anti-éducatif ?

Pierre Kammerer, de son côté, nous invite à créer les conditions « d’une mère environnement », c’est-à-dire de « nous démarquer de l’accompagnement éducatif comme seul vecteur de l’acte éducatif », incitant les professionnels à imaginer des scénarios éducatifs, à poser des actes pour susciter des réactions. La dépression naît de l’écart entre « ce qu’il est et ce qu’il prétend être » et c’est à cet instant qu’il nous faudra chercher comment construire des dispositifs institutionnels, des espaces de médiation, des positionnements éducatifs qui permettront aux adolescents de trouver les conditions d’une réassurance au détriment d’épisodes dépressifs et de violence. Il faudrait donc nous interroger sur l’uniformisation de l’offre éducative !

Jacques Marpeau, pour sa part, nous propose de penser l’adolescent comme sujet responsable de ses actes, il nous propose de penser le processus d’éducation comme « la création des conditions d’un basculement dans des possibles impensables par le sujet lui-même », l’adolescent disposerait alors d’une liberté définie comme « la reconnaissance des possibilités multiples qui s’offrent à lui », l’acte d’éducation pourrait trouver sa place à la fois dans l’aide au repérage de ces possibilités et dans l’aide à l’apprentissage d’un « incontournable exercice du choix ». L’acte d’éducation devrait donc s’appuyer sur des utopies pour devenir efficace ?

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Qui a été violent le restera ! Qui a été asocial le restera ! Qui a été agressif le restera ! Qui a été insoumis à l’autorité le restera ! Qui a été dans l’errance le restera !

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Les victimes de la double peine sont des privilégiés. Dans le secteur social, les mineurs sont bien plus souvent victimes de la triple, de la quadruple, voire de la quintuple peine ! Et celles-là ne sont pas ordonnées par le système judiciaire, mais par le système éducatif lui-même.

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Dans ce contexte, comment imaginer l’orientation, le retour dans les dispositifs traditionnels des jeunes pour lesquels l’éducation renforcée doit être une étape, un passage, une transition, un tremplin, une planche de salut ?

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Dans ce contexte, l’éducation renforcée devient une fin en soi : on y entre sans difficulté pour ne plus en sortir ! Et les parcours se « renforcent » : CPI, CER, CEF, CER, CPI… et il n’est plus rare de rencontrer des mineurs ayant effectué plusieurs séjours successifs dans ces dispositifs, interrompus par des retours en famille « par défaut » à l’occasion desquels les comportements délinquants, violents, agressifs s’exacerbent, s’amplifient.

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Dans ce contexte, le serpent se mord la queue ! Le système se grippe ! Et voilà comment un dispositif visant la réintégration de mineurs marginalisés devient un dispositif qui génère une exclusion quasi-définitive.

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Il ne s’agit pas là d’une simple dénonciation gratuite. Sur 124 jeunes accueillis au sein de notre établissement, seuls sept jeunes ont pu réintégrer des dispositifs traditionnels de l’assistance éducative (maison d’enfants, famille d’accueil, foyer d’action éducative).

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Dans ces conditions, je comprends et je partage le désarroi de certains éducateurs « fil rouge » des services de la PJJ (SEAT, UEMO) qui désespèrent de construire un parcours éducatif cohérent pour ces mineurs parce que les relais éducatifs sont inexistants.

Notes

[*]

Directeur d’un CPI dans le Pas-de-Calais.

Pour citer cet article

Lecointe Bernard, « Les quelques propos énervés d'un directeur », Journal du droit des jeunes, 3/2006 (N° 253), p. 19-23.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2006-3-page-19.htm
DOI : 10.3917/jdj.253.0019


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