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Journal du droit des jeunes

2006/7 (N° 257)


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Q. : Parlons d’abord d’actualité. Le législateur vient de prévoir des délais plus longs pour le regroupement des familles d’étrangers. La même tendance politique répète que la vie d’un enfant dans le cercle familial monoparental est un facteur de troubles de comportement, voire de délinquance. Il y a là un message paradoxal que le pouvoir nous donne. Doit-on poser aussi nettement un rapport entre la séparation avec le père et le développement de l’enfant ?

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B.C. : Les causalités linéaires – les explications par une cause – sont très critiquables. Il faut s’entraîner à raisonner en termes de constellations affectives et en termes de constellations déterminantes. Les déterminants d’une populations ne sont pas les déterminants d’un individu de cette population. Les déterminants d’une population : on confond famille monoparentale et mère abandonnée. Une mère qui travaille, qui a un amant, après le divorce, ce n’est pas une famille fermée. Une mère qui élève son enfant avec sa propre mère, ou avec un autre homme, ça s’appelle sur le papier « famille monoparentale » et pourtant, l’enfant a tout ce qu’il faut autour de lui pour se développer : une référence, « maman » et autour de cette base de sécurité, des constellations : beau-père, frère, sœur, copain, instituteur... Un enfant d’une famille d’une mère seule mais socialisée ne devient pas délinquant ou très peu, parce qu’il a autour de lui des tuteurs de développement ; et même si le père vient à manquer, il se développe quand même.

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En revanche, si on prend une autre population : une mère abandonnée, au RMI, pas de travail, pas d’homme, pas de famille, et qui attribue à son enfant le seul espoir de sa vie de jeune femme, alors là, c’est la prison affective et il y a un risque grave de trouble de développement. Ce n’est pas du tout la même situation au point de vue de l’attachement, ce n’est pas du tout pareil.

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On englobe tout ça dans « famille monoparentale » alors qu’il s’agit pour un enfant, dans le premier cas, de plein d’ouvertures, de rencontres, de gens qui interviennent dans son développement et dans le second cas, il y a une prison désespérée, où la mère est désespérée. Le seul baume qu’elle a dans sa vie, c’est son enfant et elle l’entraîne dans son désespoir.

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Le premier à avoir fait un travail entre carences affectives et délinquance, c’est John Bowlby [1][1] John Bowlby, « Attachement et perte », 3 volumes, ... en 1950 qui a observé une population d’enfants anglais dont les parents avaient été tués dans les bombardements de Londres. Il a travaillé avec Anna Freud et René Spitz [2][2] René A. Spitz, « De la naissance à la parole », P..... Inspirés par l’éthologie animale ils ont pris deux populations. L’une de deux cents enfants : ils ont été traumatisés, répartis au hasard par la Croix Rouge qui les envoyait où il y avait des places. Ils ont été entourés par des institutions qui ont fait plutôt bien ce qu’elles ont pu : zéro délinquant. L’autre population de cent vingt-trois enfants matériellement bien installée dans un bon hôtel mais, humainement, personne ne leur parle : dix sept décès par anaclitisme (point de départ de l’hospitalisme) et vingt-trois délinquants. Ces enfants n’avaient pas la graine de la délinquance, l’environnement avait tutorisé les développements sécurisants dans une institution mais n’avait pas tutorisé le développement sécurisant dans une autre institution.

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Ce qui est entré dans la culture, c’est le slogan – et non la réflexion – selon lequel un enfant en carence affective va devenir délinquant. Conclusion partiellement vraie, totalement fausse à partir d’un point de départ vrai : les 123 enfants. Des jeunes en prison se sont également emparés du slogan : « je suis en prison parce que personne ne m’a aimé... ».

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Q. : Et par rapport à l’immigration ?

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B.C. : L’expérience des hommes algériens du Sud, qui ont été sacrifiés par leur famille et exploités par l’industrie française : un homme par famille était sacrifié par l’industrie. J’ai connu des hommes qui, à Toulon, vivaient dehors parce qu’ils avaient deux couchettes pour trois hommes. Un car les emmenait le matin et les ramenait le soir. Ils n’avaient pas d’autre activité : pas d’école, pas de culture. Ils ne se sont pas intégrés parce qu’ils étaient trop exploités. Ils ne vivaient pas avec des enfants, ceux-ci restaient au pays avec leurs mères. De temps en temps, ils rentraient. Mais celui qui avait le rôle de père, comme souvent en Afrique, c’était le frère de la mère... et le père qui était en France, c’était le pigeon de la famille, et de l’industrie française qui en a bien profité.

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Quand il y a eu la loi sur le regroupement familial en 1974, ces enfants sont arrivés auprès d’un père qu’ils méprisaient. Ou bien les mères étaient malheureuses de venir en France parce qu’elles étaient mieux dans leur bled, avec leur structure familiale, que dans les HLM de banlieue. L’homme ne parlait pas la langue, gagnait mal sa vie, avait eu un accident de travail ou vieillissait, et les enfants avaient du mépris. Leurs mères n’ont pas valorisé ces hommes. Je le tiens des français d’origine maghrébine avec lesquels j’ai travaillé.

Le Murmure des fantômes, de Boris Cyrulnik

L’affection est un besoin tellement vital que lorsqu’on en est privé, on s’attache intensément à tout événement qui fait revenir un brin de vie en nous, quel qu’en soit le prix. Ceux qui refusent de rester prisonniers d’une déchirure traumatique doivent s’en libérer pour revenir à la vie. Ils en font même un outil pour arracher du bonheur. Dans ce livre, Boris Cyrulnik raconte comment le fracas du passé murmure encore chez le grand enfant qui tisse de nouveaux liens affectifs et sociaux. Et comment l’appétence sexuelle à l’adolescence constitue un moment sensible dans l’évolution de la réparation de soi. Attitude nouvelle face à la souffrance psychique, la résilience propose de construire ce processus de libération. Ce livre est un véritable message d’espoir.

Rens. : Éd. Odile Jacob, http://www.odilejacob.fr/, ISBN 2-7381-1674-4, octobre 2005, 224 pages, 7,50 euros.
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L’âge de l’interdit préverbal, c’est deux ans. C’est à cet âge que les parents énoncent ces interdits et un enfant s’arrête. Pour l’expérience d’éthologie humaine qui permet de défendre cette idée : avant l’enfant ne parle pas encore mais il comprend qu’il ne peut pas tout se permettre, qu’il y a des choses pour lesquelles il doit faire attention. Si la famille fonctionne mal à ce moment, si le père est disqualifié ou s’il n’y a pas de père, si la mère méprise le père, l’interdit préverbal ne se met pas en place. Et si on fait la recomposition familiale après l’âge de l’interdit, les garçons (plus que les filles, mieux protégées culturellement par la domestication) ont appris à se développer sur eux-mêmes. Je retrouve là le raisonnement à la fois lacanien et sociologique, mais le père n’était pas l’énonceur de la loi quand ils étaient au bled. Ils perdent leur père éducateur.

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Q. : Autre discours entendu, c’est la critique du « familialisme », on aurait privilégié le lien familial au dépens de l’intérêt de l’enfant, même avec des familles pathogènes. Aurait-on commis des excès en France ?

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B.C. : Quand il y a une culture structurée, il y a la mère, le père, la fratrie, les grands parents, les oncles et tantes, etc., un système de poly-attachement, une constellation qui entoure l’enfant. On ne peut plus dire que la mère est responsable des troubles ou encore que l’absence du père est responsable des troubles. La constellation qui entoure l’enfant est organisée par la culture. Si cette constellation est détruite, l’enfant n’ayant plus d’identification possible à des adultes, va retrouver les mécanismes archaïques de socialisation : la bande, les caïds (terme d’origine arabe qui ne plaît pas trop parce que l’aristocratie occidentale s’est faite exactement de la même manière). S’il n’y a pas de structure affective et sociale autour d’eux, ils redécouvrent les processus de socialisation archaïques comme on l’a fait et comme on le ferait encore. Comme dans la « Sa majesté des mouches » [3][3] William Golding « Sa majesté des mouches », Gallimard..., ils redécouvrent la chasse, les rapports de force, de domination et celui qui gagne impulse le social et écrase les « douteurs », ceux pour lesquels on ne peut pas tout se permettre.

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Q. : Dans le cadre de la discussion sur la réforme de la protection de l’enfance, certains souhaitent que soit mieux définie dans la loi la notion d’intérêt de l’enfant... pour donner des pistes au juge, parce que la notion serait galvaudée. D’autres considèrent que la notion de danger devrait être également précisée dans la loi. On en vient même à confondre le danger et l’atteinte à l’intérêt de l’enfant, qui sont des notions pourtant différentes. Comment peut-on définir ce qu’est une situation de danger ?

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B.C. : J’ai peur que cela soit une question idéologique et de n’être pas compétent. Cela me rappelle une phrase de René Spitz qui est l’un des premiers à avoir travaillé cette question : « il n’y a pas pire stress que l’absence de stress ». Par analogie, il n’y a pas pire danger qu’une protection excessive. Si on veut envelopper un enfant en lui supprimant tous les dangers, il va arriver à l’âge de l’adolescence sans avoir jamais triomphé d’une seule épreuve. Donc il n’aura pas constitué son identité. « Je sais ce que je veux, je sais ce que je vaux ! », on doit le savoir quand on arrive à 16-20 ans ; même si on se trompe, alors on change de direction, mais il faut qu’on ait une direction. Si on protège trop les enfants, si on leur supprime toutes les initiations, on les prive de la culture et vous ne pourrez pas citer une seule culture sans initiation.

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Q. : Pourrait-on assimiler la tendance sécuritaire, dénoncée d’ailleurs dans la pétition « Pas de zéro de conduite... », à une tentative de surprotection ?

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B.C. : Je ne pense pas que la récupération idéologique du travail de l’INSERM – souvent bien fait, mais incomplet – mène à de l’hyperprotection, c’est plutôt vers l’hypercontrôle que la récupération des conclusions de ce rapport s’oriente. Les dictatures contrôlent tout mais elles ne protègent pas. Plus on intervient tôt, moins c’est difficile. Mais ce qui doit intervenir tôt, c’est l’affection et la culture, elle-même déterminée par des lois sociales. C’est-à-dire que si on organise, comme dans certains pays, des groupes familiaux, avec les parents, des lieux de rencontre, avec des clubs de sport, des lieux d’art, des écoles, des universités, du travail, il y aura très peu de délinquance. Si on largue cette population, elle va redécouvrir les mécanismes archaïques de socialisation et il y aura de délinquance puisque pour eux, c’est l’adaptation à un milieu déstructuré et souvent hostile. Non seulement, ils sont largués de la culture, mais en plus, ils sont méprisés et prennent très mal certains mots qui les déqualifient quand ils viennent de la relation de haut en bas, comme on l’a entendu il y a quelques mois. C’est une relation d’écrasement, ce n’est plus acceptable.

Notes

[1]

John Bowlby, « Attachement et perte », 3 volumes, P.U.F.

[2]

René A. Spitz, « De la naissance à la parole », P.U.F.

[3]

William Golding « Sa majesté des mouches », Gallimard (Poche).

Pour citer cet article

 Rongé Jean-Luc, « Entretien avec Boris Cyrulnik », Journal du droit des jeunes, 7/2006 (N° 257), p. 11-12.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2006-7-page-11.htm
DOI : 10.3917/jdj.257.0011


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