Accueil Revues Revue Numéro Article

Journal du droit des jeunes

2006/9 (N° 259)


ALERTES EMAIL - REVUE Journal du droit des jeunes

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 20 - 22 Article suivant
1

À l’horloge des sociétés occidentales, l’aiguille semble aujourd’hui arrêtée à la minute de sécurité. En effet, au nord comme au sud, tous les programmes électoraux, toutes tendances confondues, utilisent désormais ad nauseam l’argument sécuritaire pour interpeller les électorats tièdes, voire même pour reconquérir ouvertement les voix égarées vers les extrêmes. En cette urgence parfois médiatiquement orchestrée, il est devenu raisonnable de penser qu’aucun parti n’aurait de chance d’être élu s’il faisait l’impasse sur les mesures à prendre. Evidemment il y a la manière et, Reine Ségolène à Tsar Nicolas, celle-ci sera décisive pour d’aucuns ; mais il n’empêche, le fait parle de lui-même : la peur est de retour en nos campagnes, au point qu’il faille instruire actions et programmes qui, s’ils sont tous différents, semblent au moins s’accorder sur une chose : leur totale inefficacité. Or, la paix et la sécurité étant des exigences légitimes, celles-ci justifient à raison que du café du commerce à l’Élysée chacun s’en préoccupe. Bref, nous ne pouvons éviter le débat. L’éviter comporterait peut-être même plus de risques encore. Rien n’est simple. Alors que faire ?

2

Si l’on ne peut bien sûr prétendre à la pierre philosophale, on peut cependant tenter d’éviter les vaines questions politiciennes, les flèches faciles, et quitter un instant l’arène aux passions pour rappeler quelques principes qui semblent, eux aussi hélas, très incontournables.

Ce que nous faisons aux jeunes d’aujourd’hui, nous le faisons au monde de demain

3

La vie est chose perpétuelle, et si l’être humain a survécu aux cataclysmes, s’il a vaincu la peste, le choléra et même le chagrin d’amour, c’est en grande partie parce que les facultés d’éduquer et de transmettre ont bâti des générations solidaires qui ont appris les unes des autres. C’est d’ailleurs en raison de cette caractéristique anthropologique que, toujours, la guerre contre le terrorisme est militairement vaine ; le Royaume-Uni en a fait l’expérience douloureuse en Ulster pendant plus d’un siècle, où chaque génération emprisonnée y était aussitôt remplacée par la suivante, où chaque terroriste incarcéré était aussitôt remplacé par son fils, son frère, son ami, son cousin. On peut vaincre une armée mais on ne peut vaincre un peuple. Le phénomène d’émotions solidaires est partie incontournable des groupes, et cette transmission est la base de l’éducation, des liens identitaires, et forcément aussi la partie indispensable des apprentissages. Et en vertu de cette loi « naturelle », chaque adolescent que nous enfermons, que nous rejetons, transmettra solidairement la violence que nous lui avons offerte à la génération suivante : parfois de façon littérale, par le biais d’une souffrance impulsive, alcoolisée ou dévoyée ; parfois de façon indirecte par le biais d’une absence d’émotions, d’une perte de qualité relationnelle - mais toujours, et dans tous les cas, grâce à ce qui lui a été fait, grâce à ce qui lui a été transmis par le monde des adultes qui l’a précédé.

4

C’est pour cela, principalement, que la tolérance zéro est un mythe absolu. Car si la présence policière a des chances de ramener précairement le sentiment de sécurité, elle ne règlera jamais les problèmes « auto organisés », c’est-à-dire, les problèmes qui se nourrissent précisément de la violence inévitable du système, de l’absence de moyens, et de la faiblesse de qualité qui en découle. Et dans cette optique, chaque gouvernement qui prendra des positions radicales et musclées contre la délinquance juvénile, ne pourra que travailler à la perpétuation de la violence sociale, c’est-à-dire : à sa reconversion pour demain, à sa transmission à la génération suivante.

5

En somme, la violence sociale des sociétés technologiques est viscéralement liée à leur modèle démocratique, car celui-là a surtout tendance à valoriser les solutions à court terme, lequel constitue d’ailleurs la définition ultime de toute stratégie politicienne : se faire élire pour quatre ans sur base d’une idée qui ne tient pas deux mois. Bref, le long terme est rarement qualité du politique là où il est, sans doute, qualité majeure du champ social et de ses acteurs, parce que le matériau qui y est traité ne s’analyse précisément qu’en termes d’avenir.

6

C’est pour cela que toute action éducative et sociale est dangereuse et vaine dès qu’elle néglige de penser à la génération suivante et à l’impact que forcément nous avons sur elle.

7

C’est pour cela aussi que nous ne pouvons punir, exclure, menacer, enfermer, sans penser que ceux à qui nous le faisons sont évidemment les parents et les adultes de demain.

Éduquer, c’est transmettre l’humanité

8

Nulle part, à aucun endroit du monde, aucune classe sociale ne vit comme vivent les animaux sauvages. De Bornéo à Washington en passant par Outreau et Marchienne, tout le monde, partout, éduque les enfants à une forme d’humanisme qui nous permet de vivre ensemble sans trop nous tuer, et parfois même en nous aimant. S’il y a sans doute des différences entre un humanisme de clan et un humanisme idéalisé et universel, une chose est cependant évidente : nous avons tous et toutes pour vocation de transmettre des codes qui permettent de sauvegarder l’entité sociale et la protéger de la destruction.

9

Or, j’ai une conviction profonde en ce domaine : c’est en éduquant les émotions que nous transmettons l’humanité.

10

Lorsqu’un jeune délinquant arrache le sac d’une vieille dame, qu’il la fait tomber et lui écrase les phalanges pour obtenir son butin, on peut penser que les émotions qui l’habitent n’ont pas toutes été correctement humanisées ; en perpétrant son agression, il rend compte du manque certain des émotions raffinées qui lui permettraient de comprendre la souffrance d’autrui. Si les animaux ont des émotions primaires, l’être humain, lui, doit raffiner ses émotions brutes, pour en faire des émotions secondaires qui sont aussi ce qu’on appelle les émotions sociales.

11

En toute logique, si ce jeune délinquant est enfermé dans un lieu qui ne peut l’aider à raffiner ces émotions fondamentales par des moyens qui tiendront compte de sa fermeture à l’aide, il restera un risque potentiel pour lui-même, mais aussi dans une mesure variable pour son entourage et sa descendance.

Enfermer ne suffit pas

12

Or tout le problème est là : les systèmes punitifs, les institutions avec règlements d’ordre intérieur rigide, avec tarif de punition, qui valorisent une approche comportementale stricte, transmettent mal l’humanité parce qu’ils transmettent mal l’affection ; parce qu’ils ne démontrent pas d’intérêt véritable pour la personne ; et surtout parce que ces systèmes punitifs ne peuvent en aucun cas transmettre la sécurité du lien. Dans une relation où la menace existe, où la punition est la règle, la sécurité du lien n’apparaît pas, et les jeunes apprennent à se méfier de l’adulte, ils apprennent à ne pas croire dans les valeurs que nous portons.

13

Et bref, ils apprennent à se liguer contre tout ce que nous représentons.

14

Bien sûr, nous pourrions nous dire que les choses sont toutes et toujours la faute d’un État qui ne pense qu’à l’Ordre ; la faute de multinationales qui ne pensent qu’au profit ; la faute des Beatles ou de « Fifty cents » qui ont rendu les filles volages. Mais faisant cela, nous éviterions de voir que des solutions sont bel et bien à notre portée.

15

Car s’il est bien du rôle d’un ministre de l’intérieur de penser à la sécurité, s’il est du devoir d’une ministre de la justice de penser les solutions d’urgence, il reste que l’éducation et les moyens de changer le quotidien sont pour toujours hors de leur portée. On ne change pas la société par décret, et la société ne change que par l’effet d’actions microscopiques qui ont la force de se répandre.

16

Enfermer les délinquants juvéniles ne suffit donc pas. Et sur ce point, le politique ne nous est d’aucun secours parce que, peut-être, nous avons plus de pouvoir que nous ne le pensons.

Le vrai pouvoir est dans nos têtes

17

En première attitude, réfléchissons d’abord à moins nous faire si prestement les hauts fournisseurs de la Cour, en révisant les manières de nous occuper des enfants et des adolescents à risques. Il est en effet de notre pouvoir d’inventer des méthodes pour ne pas les renvoyer, les punir, les carencer et accentuer en eux la brisure avec le monde des adultes. Or ces méthodes nouvelles sont bel et bien de notre ressort, car aujourd’hui plus aucun règlement n’a l’utilité sociale qu’il affichait en des temps encore proches. C’est donc bien nous, les professionnels de la relation, qui devons chercher. Ce n’est en effet pas la discipline qui nous protège de l’alcoolisme, ce n’est plus la vertu qui nous protège de la maladie, ce n’est pas l’obéissance qui nous protège de la toxicomanie, ce n’est pas la soumission qui nous évite la délinquance, et en définitive, ce n’est pas même pas le bon comportement qui nous procure un emploi à vie ou une sécurité relationnelle acquise.

18

La seule chance de survie sociale et mentale est aujourd’hui de bâtir une personnalité plus forte qui puisse résister aux stimulations d’un monde en crise permanente et à l’influence morbide des pathologies familiales. Et à ce titre, la discipline est définitivement un apprentissage faible, totalement impropre à générer quelque santé que ce soit.

19

En seconde attitude, il faut supposer que nos victoires ne seront plus jamais d’ordre« idéologique », mais qu’elles seront désormais et seulement d’ordre « méthodologique ». Nous ne changerons pas la réalité sociale par de belles idées mais par des faits et des démonstrations. Or, ces démonstrations devront tenir en compte la tendance des sociétés actuelles à ne pouvoir valoriser que des solutions pauvres en argent, mais donc fortes en créativité. Or, ces solutions existent, et si elles ne sont certes pas faciles, elles obligent désormais à penser autrement.

20

À titre d’exemple, l’expérience que nous avons menée pendant plus de dix ans dans une institution d’adolescents à Bruxelles a montré que des initiatives nouvelles avaient une chance de rentabilité dès qu’elles pouvaient être théorisées. Pendant des années, une petite équipe motivée et très formée a pu fonder sa pédagogie sur l’évitement du renvoi disciplinaire, le refus de la menace et, bien souvent même, l’abandon de la punition au bénéfice de personnalités synonymes de souffrances et de dangers. Cette expérience qui fut racontée par voie de livre et d’articles a, par exemple, montré qu’il était possible de réinsérer valablement des jeunes gens qualifiés délinquants, afin de – simplement – leur faire prendre une place d’adulte et de parent dans le monde d’aujourd’hui. Si le principe de base est assez simple à comprendre, il est encore néanmoins très difficile à faire accepter : on ne peut aider des jeunes délinquants si on les frustre dans leur besoin d’immédiateté. Plusieurs de nos expériences ont en effet montré que de jeunes adolescents voleurs et consommateurs de cannabis ont pu être aidés en gagnant de l’argent précocement, et en étant autorisés à dépenser cet argent pour satisfaire leurs besoins de consommation. L’argent gagné diminuait forcément les vols, replaçait parents et éducateurs dans un rôle de confident, et permettait enfin d’initier un travail d’alliance thérapeutique, de maturation et de consolidation de la personne, qui autorisait à moyen terme l’arrêt de la pratique délinquante et, diminuait fortement l’addiction cannabinique. Mais pour cela, il fallait passer par la seule voie acceptable par l’adolescent lui-même : celle de la satisfaction « honnête » de ses besoins en sensations. Bien entendu, cette voie n’est pas simple à prendre, elle demande formation, expérience et prises de risques calculés. Mais c’est, je le pense, la seule façon d’agir sur la construction de la personnalité, la seule façon d’agir en pensant à la génération qui, forcément, aura ces jeunes adolescents pour parents.

21

La consommation de cannabis est un merveilleux exemple de ce principe. Imaginons un instant que nous soyons Harry Potter, et que d’un coup de baguette nous supprimions l’envie de cannabis chez nos adolescents pendant toute la durée de leur placement. Que se passera-t-il ? De toute évidence nous aurions moins de problèmes, certes, mais que se passera-t-il après dix-huit ans ; c’est-à-dire au moment où tout leur sera proposé à la porte même de l’institution : drogues légales, alcool, stimulants, anabolisants, tranquillisants et autres mirages modernes ? Est-ce l’interdit qui aura construit plus de résistance aux produits ? Car si ce n’est pas le cas, comment fait-on pour ne pas devenir toxicomane quand on n’a pas de baguette magique Or, cette construction ne devrait-elle pas précisément devenir la vocation même de l’éducation spécialisée ? Car ce n’est pas l’interdit des produits que nous devons enseigner, mais leur impérieuse modération. Et pour qu’il y ait modération, il faut une charpente d’émotions parfaitement organisée, un axe salutaire qui puisse donner plaisirs psychiques, émotions positives, et estime de Soi lorsque la pression sociale, toujours plus compétitive, se fait insupportable. Lorsque le rappeur noir américain « Fifty cent » crie dans son jargon monocorde : « deviens riche ou meurs en essayant de le devenir », l’homme est sans doute moins à craindre que la réalité qu’il dénonce, à savoir : que des gamins sont prêts à mourir pour se sortir d’une misère sociale qui a détruit toutes les solidarités adultes autour d’eux, et que ces adolescents mal aimés, « mal grandis », ne rêvent que de domination et de compensations commerciales habilement déguisées sous des idéologies d’emprunt.

22

Le cannabis est donc merveilleusement là pour nous faire rêver à son fabuleux pouvoir : celui de se multiplier dès qu’on l’interdit, celui de se répandre dès qu’on ne l’éduque pas à se modérer. Et la force psychique nécessaire à l’apprentissage de la modération, ça ne se transmet pas par la punition, la menace, l’enfermement et ses inévitables rituels de soumission et d’humiliation.

23

En place de conclusion, force m’est de penser que le changement social attendu ne peut passer que par l’action d’un devoir d’impertinence, ferme, érudit et concerté, de la part de ces travailleurs sociaux qui ont la charge de ceux-là qui, sans le savoir, fabriquent déjà nos très prochaines tolérances zéro. Parce que, somme toute, c’est bien en éduquant les émotions que nous transmettrons l’humanité, parce que, somme toute aussi, dans la pénurie des moyens le désespoir n’a plus rien de poétique, et que seule une imprudence raisonnée peut désormais venir au secours du réel.

Notes

[1]

Roland Coenen est psychothérapeute, spécialiste des adolescents à risques. Il a écrit « Éduquer sans punir, une anthropologie de l’adolescence à risques, Éres 2004. ». Il animera une journée d’étude à Paris le 29 novembre 2006 et à Marseille le 30 janvier 2007 : « Aide et non demande : un nouveau défi pour les intervenants » (voyez le dépliant joint au présent numéro).

Plan de l'article

  1. Ce que nous faisons aux jeunes d’aujourd’hui, nous le faisons au monde de demain
  2. Éduquer, c’est transmettre l’humanité
  3. Enfermer ne suffit pas
  4. Le vrai pouvoir est dans nos têtes

Pour citer cet article

Coenen Roland, « Les adolescents qui se droguent, se mutilent, se détruisent, sont aussi les adultes et les parents de demain », Journal du droit des jeunes, 9/2006 (N° 259), p. 20-22.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2006-9-page-20.htm
DOI : 10.3917/jdj.259.0020


Article précédent Pages 20 - 22 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback