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Journal du droit des jeunes

2007/2 (N° 262)


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Le collectif « pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans » diffuse un communiqué de presse[2][2] Le communiqué peut être consulté sur http://www.pa..., qui annonce le recul de l’INSERM dans ses prétentions à dépister le « trouble des conduites » dans la petite enfance. Le collectif a réuni près de 200 000 signatures et le soutien d’une cohorte de spécialistes, pour dénoncer ce qui apparaissait comme une dérive déterministe (la délinquance trouve ses racines dans la petite enfance), mâtinée d’un parfum sécuritaire induit par le climat de la campagne électorale. Chapeau bas, chers collègues, vous avez bien travaillé !

Le courage de l’INSERM

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Portant le numéro 666, l’unité INSERM que dirige le professeur Jean-Marie Danion, semblait irrémédiablement vouée à produire du soufre. Or, c’est à présent de la lumière qui en sort grâce au courage et l’honnêteté intellectuelle des responsables, et du professeur Danion lui-même qui publiquement précise : « Désormais lorsqu’une expertise aura de fortes implications sociétales, comme celle-là, nous demanderons aux professionnels de terrain de nous faire des propositions sur les noms d’experts à consulter. Puis, à l’issue de ce travail, mais avant sa publication, nos interlocuteurs y auront à nouveau accès, afin de ne pas donner l’impression d’un texte détenteur d’une réalité intangible. Il nous faut également rejeter toute approche sécuritaire, en étant d’une vigilance sans faille vis-à-vis des risques de récupération politique »[3][3] Les interventions au colloque qui s’est tenu à la Maison....

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Bref, une belle victoire de la Science face au scientisme, et un appel à la vigilance de ceux qui, dans la recherche, tracent les schémas nosographiques collectifs. Cependant, tout n’est pas réglé pour autant. Pourquoi ?

Trouble des conduites : ça reste la bouteille à encre

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Nombre de professionnels ont mis l’accent sur l’invalidité de la notion même du « trouble des conduites » et son rapport supposé avec l’évolution délinquante. En fait, personne aujourd’hui ne peut dire avec pertinence de quoi le trouble des conduites est vraiment fait, ni l’avantage qu’une telle définition aurait en termes d’implications sur les politiques sociales et sanitaires.

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La notion d’enfant caractériel est à ce titre un redoutable exemple. Imaginée dans les années soixante sous le coup d’une autre belle invention : « la névrose de caractère », le terme a voulu donner un quolibet scientifique à l’enfant difficile. « Enfant caractériel », cela posait un savoir, un style, une étiquette, et sous cette impulsion scientiste, des centres spécialisés ont vu le jour, le plus souvent à la campagne, le plus souvent éloignés des familles et des villes. Or, on sait ce que cela a donné : les centres existent toujours mais plus personne ne croit à l’enfant caractériel. Il y a donc comme un vide de définition. En somme, nous assistons peut-être aujourd’hui à la reconversion moderne de l’enfant caractériel : plus de névrose de caractère aux relents psychanalytiques, - et même plus de névrose du tout ! -, mais un trouble ! Or, le trouble se montre bien plus trouble qu’annoncé, car « l’enfant difficile » n’en finit plus de disparaître sous les définitions, lesquelles servent invariablement plus à exclure qu’à inclure. Quelle est donc l’étiologie du trouble des conduites ? Un déficit émotionnel ? Une surexpression génique ? Une dysfonction familiale, sociale ? Tout à la fois ? En bref, si le trouble des conduites existe, celui-ci est forcément polymodal, multifocal, autrement dit : il n’est ni unique, ni même décelable par les seules conduites troublées des enfants ; il ne se montrera ni aux mêmes âges, ni aux mêmes contextes, et n’aura pas les mêmes manifestations symptomatiques. Bref, le concept même semble être un cul de sac.

La prévention est-elle la matrice de l’homme invisible ?

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L’étude de l’INSERM se base sur un credo : la croyance en la prévention, guérisseuse annoncée de la délinquance juvénile.

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Or, dans la course aux définitions, il est sans doute encore plus malaisé de séparer ce qui fait prévention de ce qui fait délinquance. Car personne, hélas, ne peut répondre rationnellement aux questions de la prévention en cette matière. Qu’est ce qu’un facteur de risque établi ? Quelles sont les politiques de réduction des risques ? Pour quels résultats ?

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Est-ce parce que nous agissons quelques sessions de « résolutions de conflit » avec des enfants qu’ils seront protégés de la délinquance ? Un enfant pris dans des séances de « thérapie du développement » se serait-il développé autrement sans ces séances ? Nul ne peut le dire. Alors, qu’est-ce que la prévention ? Résoudre un trouble des conduites non défini par une prévention non élucidée, cela semblait un peu difficile à tenir…

Un épouvantail se loge dans les plis de l’étude : c’est l’école

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En creux de l’étude, une organisation centrale apparaît telle une ombre omniprésente : c’est l’école et ses cruciales inadaptations. En effet, tous les enfants délinquants semblent au moins avoir ce point commun : n’avoir pu s’intégrer correctement dans les écoles. Sans que le fait soit clairement dénoncé par l’INSERM, il est troublant de constater que les premiers dérapages concernent à peu près toujours l’école, et que l’exclusion de l’école constitue en soi une machine à créer du pire. En ce sens, le « trouble des conduites » ne serait-il pas surtout révélé par une inadaptation à l’école telle qu’elle est aujourd’hui ? Un professeur, quarante élèves, quatre murs et un tableau noir, cela correspond-il encore à l’évolution sociale ? Le modèle classique est-il toujours le garant d’une égalité des chances si chère à nos démocraties ? Ou bien est-il, résolument, un machine à exclure ?

Mais la question centrale subsiste : comment cela a-t-il pu se produire ?

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La courageuse analyse des responsables de l’INSERM laisse cependant un point dans l’ombre : comment des gens instruits, avertis des risques qu’entraînent les procédures aventureuses, ont-ils pu tomber dans un pareil panneau ? Ne devons-nous pas demander à l’INSERM de faire la lumière sur ces points ? Car le dérapage intellectuel n’est évidemment pas le seul fait de l’INSERM, il peut se produire dans tous les secteurs de recherche, sous la pression d’un contexte social qui exige des scientifiques qu’ils produisent des solutions rapides. Une étude claire sur ce phénomène de dérive scientifique nous intéresserait au plus haut point.

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Comment expliquer, en effet, que de grands scientifiques de renom aient pu se commettre dans une étude aussi vide de sens, aussi aléatoire aux plans de la méthodologie et du concept, cela reste pour moi une question entière.

Notes

[1]

Psychothérapeute, auteur de « Éduquer sans punir, une anthropologie de l’adolescence à risques », Éres 2004.

[3]

Les interventions au colloque qui s’est tenu à la Maison de la Mutualité à Paris le 14 novembre 2006 peuvent être consultées sur le site http://www.inserm.fr/fr/questionsdesante/rapports/trouble_conduites.html.

Plan de l'article

  1. Le courage de l’INSERM
  2. Trouble des conduites : ça reste la bouteille à encre
  3. La prévention est-elle la matrice de l’homme invisible ?
  4. Un épouvantail se loge dans les plis de l’étude : c’est l’école
  5. Mais la question centrale subsiste : comment cela a-t-il pu se produire ?

Pour citer cet article

Coenen Roland, « Trouble des conduites et conduite trouble de l'INSERM », Journal du droit des jeunes, 2/2007 (N° 262), p. 14-15.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2007-2-page-14.htm
DOI : 10.3917/jdj.262.0014


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