Accueil Revues Revue Numéro Article

Journal du droit des jeunes

2007/3 (N° 263)


ALERTES EMAIL - REVUE Journal du droit des jeunes

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 37 - 42 Article suivant
1

Un ancien pensionnaire du foyer de semi-liberté de Vitry sur Seine a consacré plusieurs années à reconstituer - cinquante ans après - l’histoire d’un foyer de jeunes à partir des témoignages de ceux qui l’ont vécu.

2

Il rapporte ses entretiens enregistrés avec une trentaine d’anciens pensionnaires et une bonne vingtaine d’anciens directeurs, éducateurs et psychologues de ce foyer.

3

Sur les 530 pages de ce livre, il en consacre quelques unes à ses souvenirs personnels. Nous vous les livrons ici.

Au rapport

4

Joe, le directeur du foyer, m’a remis il y a quelques années un rapport de tests psychologiques censé décrire mon état psychique en 1963, soit deux ans après ma venue au foyer. En voici quelques extraits :

5

Attitude et comportement du sujet au cours de l’examen  : correct, mais à la limite coopérant. Verbalisation abondante. Tendance aux généralisations excessives et mal adaptées. Esprit raisonneur. Ton monotone, élocution confuse, difficile à suivre par l’interlocuteur.

6

Sujet très perturbé affectivement. Important complexe d’échec. Souci de se revaloriser à ses propres yeux et à ceux de son entourage. Anxiété profonde qui contribue à fausser son jugement.

7

Examen intellectuel : les tests de connaissances scolaires proposés en mathématiques ont été refusés par deux fois par le garçon qui prétexta une fatigue et en discuta le bien fondé. En réalité, il s’agissait d’une réaction d’infériorité. Niveau de culture littéraire assez médiocre.

8

Les résultats particulièrement nuls aux tests aux données abstraites, techniques et visuelles ne doivent-ils pas être interprétés comme traduisant vraiment l’insuffisance intellectuelle, mais surtout les difficultés psychologiques du sujet. (…)

9

Au fond, les perspectives professionnelles sont inexistantes, et toute orientation précise serait actuellement prématurée, risquant d’être mal acceptée, car le sujet très troublé par lui-même reste cantonné dans ses propres problèmes et reste sans contact vrai avec la réalité.

10

En conclusion : c’est un sujet d’intelligence normale, mais sans envergure…

11

Cela se passe de commentaires ! J’étais donc loin d’être l’intello rêveur que certains se représentaient et qui avait d’ailleurs reçu le surnom de « pâquerette ». J’étais à quinze ans plutôt terne et inhibé.

Le passé familial

12

Je suis issu de parents juifs qui ont quitté la Pologne dans les années vingt, à cause de l’antisémitisme et de l’anticommunisme. Ils se sont connus dans un mouvement trotskiste en France. Durant la seconde guerre mondiale, ils se planquent en zone libre, dans la région de Toulouse et je nais en 1946 dans cette ville. En 1948, ma mère retourne à Paris, mais seule. Mon père reste dans le Sud. Ils ont vécu ensemble pendant vingt ans et, à ma naissance, mon père se barre pour mener une vie de petit aventurier médiocre. Durant les dix premières années de ma vie, j’ai le souvenir de vacances passées avec lui pendant quelques semaines, puis il disparaîtra totalement de ma vie d’enfant.

13

Nous avions quelquefois des soirées dessin au foyer. On dessinait ce qu’on voulait à partir d’un thème donné. Je me souviens, un soir, le thème était « la vie de famille ». J’avais dessiné une table avec quatre chaises vides !

Ma mère

14

Elle ne se remariera pas, vivra apparemment pour moi. Si elle a eu d’autres aventures amoureuses, elle fut très discrète. Je n’ai jamais vu d’homme à la maison. Elle est laborantine dans un laboratoire privé à Paris. Je me souviens qu’elle faisait de temps en temps des petits boulots en plus le soir et le week-end pour augmenter son revenu. Nous vivions dans un petit deux-pièces à Paris au sixième étage d’un immeuble sans ascenseur. Il fallait aller chercher chaque semaine le charbon pour le poêle à la cave. Je dormais dans un divan-lit dans le salon. Mais, ce n’était pas du tout la misère. J’ai le souvenir d’une relation conflictuelle avec ma mère. Durant toute sa vie, nous n’avons jamais pu nous parler cinq minutes sans une montée d’agressivité de part et d’autre. Je peux compter sur elle, mais j’ai le sentiment qu’elle ne me fait pas confiance, qu’elle ne croit pas vraiment en moi.

Deux souvenirs, presque caricaturaux

15

Je n’ai jamais été très bon en dessin à l’école. Un jour, je reviens avec un dessin qui a eu une bonne note. Sa réaction : « ce n’est pas toi qui l’a fait, refais le devant moi ! ».

16

Bien plus tard, alors que je viens d’avoir un diplôme universitaire suite à six années d’études, elle m’informera qu’elle est passée à l’université pour vérifier si mon nom figure bien sur la liste et « s’ils n’ont pas donné le diplôme à tout le monde ! ». Bref, ma mère n’était pas une grande psychologue.

Une enfance tumultueuse

17

Avec un père absent et une mère aussi déstabilisante, mon enfance et le début de mon adolescence ne sont pas un « long fleuve tranquille ». Je vole très tôt dans les magasins, par jeu, je traîne dans les bistrots (le flipper à vingt centimes). J’ai aussi repéré où ma mère planque son argent, dans une armoire sous un drap, et je me sers de temps en temps. Ma scolarité est difficile. Je parviens néanmoins en classe de sixième. J’entre au Lycée Buffon, à Paris, près de chez moi. J’y rencontre un « pion », Henri, qui s’intéresse à moi, tente de m’aider. C’est une rencontre déterminante pour la suite de ma vie. Pour la première fois, j’ai le sentiment que quelqu’un me fait confiance, tente réellement de communiquer avec moi. Je le reverrai régulièrement pendant plusieurs années. Puis je perds sa trace. C’est lui qui me retrouvera plus de quarante ans plus tard !

18

Quand j’atteins la classe de quatrième, ma mère me place en pension au Lycée de Montargis. J’y reste deux ans et je passe mon BEPC. Je me fais virer durant mon année en classe de seconde. Ma mère demande l’assistance judiciaire.

Le Centre d’Observation d’Evrecy

19

J’y resterai neuf mois. C’est un centre fermé en pleine campagne, pas très loin de la ville de Caen. Je devais avoir quatorze ans. Une vie en dortoir avec des éducateurs plus proches de la brute épaisse que du travailleur social. Je me retrouve dans un monde totalement différent de celui dans lequel j’avais vécu jusqu’alors : un de mes compagnons de chambre faisait travailler trois filles sur le trottoir, un autre était un jeune marin qui, au retour d’une période en mer, avait tout cassé dans un bar de la côte, un autre gamin handicapé avec une jambe folle s’entraînait à traverser la route quand une voiture passait…pour tenter de vaincre sa peur. J’étais certainement le moins délinquant du groupe, mais il va se passer quelque chose d’étonnant. Je suis pris dès mon arrivée pour un « caïd ». Deux raisons à cela : je viens de Paris et j’ai fait des études (mon BEPC !). Pour ces jeunes, seul un dur pouvait venir de la capitale. Mais je ne fais pas longtemps illusion, je ne sais pas me battre et je ne connais rien aux règles de leur milieu. J’apprends et je parviens à me faire une place. Je poursuis ma classe de seconde avec des cours par correspondance et participe aux quelques activités proposées. Ce centre parviendra à me dégoûter pour la vie du football, l’activité principale !

Le retour à la vie « civile »

20

Au bout de neuf mois, je retourne à Paris et je me retrouve devant mon juge. Je me sens endurci, je « roule des mécaniques », c’est la mode des « blousons noirs », entretenue par quelques chanteurs rock qui démarrent leur carrière. Mon juge m’informe que je peux choisir de retourner chez ma mère ou d’aller dans un foyer. Je choisis cette dernière solution et j’entre dans un foyer dans les Yvelines, près de Saint-Rémy les Chevreuses. L’ambiance n’est pas bonne, il y a de la violence. Je ne fais rien. Seul souvenir positif : un éducateur organisait une sorte de ciné-club, où l’on pouvait découvrir les films classiques : Carné, Renoir… Je me fais virer de ce centre et me retrouve devant mon juge. Ce dernier me propose de chercher moi-même un autre foyer. Mon ami Henri, le « pion » du lycée, me recommande, entre autres, le Foyer CFDJ de Vitry-sur-Seine.

Mon arrivée au CFDJ

21

Je prends rendez-vous par téléphone et je rencontre Joe Finder. D’autres l’ont déjà exprimé avant moi : Joe tente de rassurer, je me souviens qu’il me faisait penser à Henri Salvador. Il me propose d’entrer au foyer après avoir écrit la fameuse lettre selon laquelle je demande à intégrer la maison et m’engage à respecter la règle de vie à l’intérieur. Je prends cette lettre au sérieux, car je mettrai plusieurs jours avant de l’écrire.

Mes souvenirs de ma vie au foyer

22

La première chose qui me vient à l’esprit, c’est l’ambiance, très chaleureuse à l’époque. Très vite des copains, on ne s’ennuie jamais, le temps passe vite. Je m’initie au sociodrame, à la photo, je prends des cours de guitare. Il ne faut pas non plus oublier l’environnement dans lequel nous vivions. Il n’existe plus aujourd’hui. Devant notre maison, il y a un terrain vague (sur lequel se trouve aujourd’hui la mairie de Vitry). Un terrain vague, c’était une sorte de prairie sur laquelle il y avait précisément une vie « vague ». Des jeunes et des moins jeunes s’y installaient pour vivre quelque chose ensemble : des flirts, de la guitare, des pique-niques, parfois aussi des bandes qui s’affrontaient. Le terrain était quelquefois occupé par les fêtes foraines et les bals en plein air, lieu de rencontres et d’affrontement. Une tente était de temps en temps dressée pour des concerts de jeunes chanteurs à la mode : Claude François, Hugues Auffray, Jacques Brel. Si l’on n’avait pas d’argent pour entrer, on pouvait s’asseoir par terre à l’extérieur, derrière la tente…

23

Ma vie en dehors du foyer n’est pas très brillante. Je retente pour la troisième fois une classe de seconde dans le lycée du coin. J’ai de graves problèmes de concentration, je n’y arrive pas. Je deviens donc jeune travailleur. Cela signifie qu’on va me proposer différents emplois que je garderai souvent seulement quelques jours : apprenti soudeur, magasinier, coursier…

24

Au début des années soixante, il n’y a pas de chômage. J’ai toujours gardé un intérêt pour la lecture, le livre. Je vais ainsi me faire recruter comme vendeur et « faire » presque toutes les librairies du Quartier Latin.

25

Le vol fait toujours partie de mes loisirs. C’est l’époque des disques vinyls.

26

Le jeu consiste à sortir davantage de disques que les copains. Souvent, nous les mettions sous notre pull-over ou, tout simplement, nous sortons du magasin en les tenant à la main.

Une activité lucrative bien organisée

27

Je suis, à un moment, recruté par la librairie des PUF, sur le boulevard Saint-Michel. Je tiens un stand à l’extérieur de la collection « Que sais-je ? ». Je vends, je collecte l’argent et je fais mon réassort. Donc, aucun contrôle avant l’inventaire de fin d’année. Une grande partie de l’argent passe, bien entendu, dans ma poche, ce qui me permet d’aller au boulot et de revenir au foyer en taxi ! Mais ayant déjà un esprit social (et totalement inconscient !), je n’hésite pas à donner sans les faire payer des livres à des étudiants qui me paraissent fauchés. Certains me passent même des commandes. Heureusement, je quitte cette librairie avant l’inventaire, non sans avoir donné le tuyau à d’autres gars qui se feront recruter après moi.

La première trouille de ma vie

28

À une autre époque, je travaille comme manutentionnaire dans le magasin Fnac près de la place du Châtelet (ce premier magasin de cette chaîne n’existe plus).

29

Pendant mon heure de déjeuner, j’exerce mon passe-temps favori dans le magasin Inno à proximité (qui n’existe plus non plus). Cette fois, ce sont des vestes en daim. Je vais dans la cabine d’essayage et je garde tout simplement une veste sur moi. Au bout de la troisième veste, je me fais prendre par les agents de sécurité.

30

La direction d’Inno appelle mon employeur qui me vire immédiatement. Je retourne au foyer en attente d’un procès. Je suis convoqué le jour de l’audience à neuf heures au palais de justice de Paris. Pendant trois heures, je vois passer devant le juge des gens qui écopent de un à cinq ans de prison. Je n’en mène pas large. Je n’avais pas compris tout de suite que ce sont les cas les plus graves qui passent en premier (ceux qui sont déjà en prison). Lorsque vient mon tour, je n’arrive pas à prononcer un mot. J’écope de trois mois de prison avec sursis. Je dois admettre que ce fut efficace : plusieurs années passeront avant que je fauche de nouveau quelque chose.

Une dernière tentative de reprise de ma scolarité

31

Ma mère propose de me payer des études dans un établissement privé. Je reprends donc pour la quatrième fois ma classe de seconde dans une boîte de « bourges » à Montparnasse. Je ne suis pas à l’aise, toujours mes problèmes de concentration. Au bout de quelques mois, je dis à ma mère qu’elle garde son argent, que je n’y arrive pas.

Mes retrouvailles avec mon père

32

Un jour, j’avais dix-huit ans, ma mère me remet une lettre qu’elle avait reçue pour moi : « Monsieur, je suis une amie de votre père. Il souhaite vous revoir. Je vous prie de me téléphoner au numéro suivant… ».

33

Je téléphone, une voix féminine me dit ceci : « je rentre des Iles Canaries, j’ai vu votre père, je souhaite vous en parler, je vous donne rendez-vous dans un café aux Champs-Élysées. Vous me reconnaîtrez, j’ai les cheveux blond cendré ».

34

Je rencontre dans ce café une jeune femme bronzée, qui me dit que mon père tient un restaurant, hôtel, boîte de nuit à Las Palmas de Gran Canaria et voudrait m’inviter à venir le voir. Elle me donne une adresse où lui écrire si je souhaite le rejoindre.

35

Je rentre au foyer, plein d’images de plages de sable fin et de palmiers, et j’en parle à Joe. Celui-ci joue parfaitement son rôle et « remet les pendules à l’heure » : « si ton père veut te voir après toutes ces années, c’est à lui de t’écrire ». Il a raison, je rappelle la dame et je lui dis que c’est à mon père de m’écrire, s’il souhaite me revoir. Il m’enverra quelques semaines plus tard une lettre avec un billet d’avion pour les Iles Canaries. Ce n’est pas tout à fait exact. En fait, il me fera passer pour un neveu d’un de ses amis, un pilote chef d’escale à Port Etienne, en Mauritanie. Durant l’été suivant, je pars donc avec cette sorte de billet gratuit sur Air Afrique à Port Etienne et, trois jours plus tard, le pilote en question me fera monter dans la cabine de pilotage pour m’emmener à Las Palmas.

Ma motivation pour l’écriture de ce livre

Il y a bien sûr le conscient et l’inconscient. Pour ce qui concerne ma motivation consciente, il y a certainement un agacement, voire une révolte face aux tendances actuelles à un retour aux centres fermés. Donc, le besoin de raconter ce que nous avons vécu en tant qu’exemple de ce qu’il faudrait faire si l’on souhaite réellement aider des jeunes en difficulté à ne pas finir leurs jours en prison, de mettre en parallèle la nullité des projets actuels avec le sérieux du travail en profondeur des responsables du CFDJ. Il y a eu quelque chose de plus personnel. Le lecteur apprendra à la fin de ce livre que l’équipe du CFDJ a créé un an après la fermeture de cet établissement une autre institution, mixte cette fois, avec des enfants plus jeunes.

Plus de vingt ans après ma sortie du foyer de Vitry, je suis allé rendre visite à Joe dans ce foyer et j’ai participé à un sociodrame avec d’autres anciens. Je jouais le rôle d’un gamin dans la salle que je ne connaissais pas. Au terme du sociodrame, on a demandé aux participants et aux spectateurs ce qu’ils avaient pensé de ce qu’ils venaient de voir et d’entendre.

Le gosse dont j’avais joué le rôle s’est exprimé ainsi : « le monsieur là-bas (c’était moi !) quand il a parlé, ça m’a fait tout drôle parce que c’est exactement ce que je pensais, ce que je ressentais. J’ai bien aimé ».

Cette expérience m’a profondément touché. Cela signifiait que je pouvais exprimer de façon improvisée les idées et sentiments d’un jeune qui avait trente ans de moins que moi. Comme s’il existait une communication d’inconscient à inconscient entre des personnes qui ont en commun une fragilité dans leur enfance et le passage dans un foyer de rééducation.

C’est ainsi que m’est venue l’idée de tenter de donner la parole à un maximum d’anciens de toutes les générations. Car, qui mieux que nous peut exprimer un tel vécu ! Et nous avons tous des choses à dire qui sont peut-être encore plus importantes que l’avis des « experts en jeunesse délinquante » et autres responsables politiques.

Relevant de ma motivation moins consciente, il y a certainement l’envie d’offrir à notre directeur Joe Finder un témoignage de ce que nous avons vécu, en grande partie grâce à lui.

Jean-Claude Walfisz à dix-huit ans avec Claude Martin, psychologue au foyer CJFDde Vitry-sur-Seine
36

Ces circonstances de mon voyage ne sont pas pour me déplaire. L’aventure, c’est l’aventure… J’arrive à Las Palmas, personne à l’aéroport, le pilote est parti. J’avais l’adresse de mon père, je prends un taxi. En arrivant, j’entre dans son restaurant et je reconnais immédiatement mon père.

37

Je lui dis : « Senior Walfisz ? ».

38

Il me répond : « Oui, qu’est-ce que vous voulez ? ».

  • « Il se trouve que je m’appelle aussi Walfisz ».

  • « Ah ! Jean-Claude, je ne savais pas que tu arrivais aujourd’hui ».

  • « J’ai un taxi qui attend en bas, je n’ai pas un rond ! ».

Ce fut le premier contact avec mon père après plus de dix ans. Je reste un mois à Las Palmas, les choses ne se passent pas bien. Je n’ai pas compris pourquoi mon père voulait me revoir, il ne s’occupe pas vraiment de moi, on ne peut pas dire qu’il ait la fibre paternelle. Ou peut-être que j’attendais trop de ces retrouvailles. Je rentre à Vitry totalement déprimé, je ne le reverrai plus avant plusieurs années.

Le départ du foyer de Vitry

39

La vie continue et le temps passe vite. J’ai une vie de plus en plus intense à l’extérieur du foyer, premiers flirts, les samedis soirs dans un club de Jazz « Les trois maillets » avec comme artiste permanent un vieux chanteur de blues, Menphis Slim. Je n’ai toujours pas fait grand chose de ma vie professionnelle.

40

Je prends conscience que j’approche de l’âge fatidique de 21 ans, il va me falloir partir. Trois mois avant ma majorité, Joe m’envoie faire un reportage photo pour le maire de Vitry. Il s’agit d’une réception à la Mairie avec une délégation de la ville de Burnley, dans le Nord de l’Angleterre, la ville jumelée.

41

Je prends quelques photos et je vois dans la salle une jeune professeur d’anglais qui venait nous donner des cours au foyer : « toi qui parle anglais, tu veux bien demander au maire de Burnley si je ne pourrais pas aller dans sa ville apprendre leur langue. Je dois partir dans trois mois et je ne sais pas quoi faire ».

42

Trois mois plus tard, je reçois une lettre de la mairie de Burnley. Ils m’avaient trouvé un boulot dans un labo photo, une famille d’accueil et le droit d’aller au collège du coin apprendre l’anglais (il n’y avait pas de cours spécifiques pour étrangers). Je vais ainsi suivre les mêmes cours que des gamins de la ville préparant leur GCE O Level (l’équivalent du BEPC).

43

Je m’apprête à partir. J’organise une petite fête champêtre dans le terrain vague devant le foyer à l’occasion de mon départ. Le Monoprix du coin recevra une dernière visite de ma part (je n’avais pas les moyens d’acheter la bouffe et les boissons !).

Le séjour en Angleterre

44

Je suis heureux. Je n’ai pas d’autre bagage que mon BEPC mais je me sens plus sûr de moi. C’est cela pour moi l’acquis du CFDJ de Vitry : le fait de parvenir à me convaincre que je ne suis pas plus con qu’un autre et que je pourrais peut-être faire quelque chose de ma vie. De plus, ce voyage me permet de couper le cordon ombilical, j’ai besoin de m’éloigner.

45

Je pars en Angleterre en juin 1967. Au bout de quelques mois, je me fais virer de ma famille d’accueil et de mon travail, mais je reste. J’apprends l’anglais et je gagne ma vie en travaillant le soir dans un pub et en donnant des cours de français et de guitare. Je loue une petite chambre meublée sous les toits. C’est la première fois de ma vie que j’ai une chambre pour moi tout seul. Je suis le seul Français de cette petite ville du Lancashire, ce qui me vaudra un article avec photo à trois reprises dans le journal local.

Le goût des langues vivantes

46

L’apprentissage des langues étrangères commence à me passionner. Après un séjour d’une année en Angleterre, je repars immédiatement pour l’Allemagne, Berlin-Ouest. J’apprends ainsi l’allemand et j’entame dans cette ville des cours d’espagnol. Je rentre en France au bout d’un an, je parle et j’écris couramment l’anglais et l’allemand, mais je n’ai toujours aucun diplôme.

47

J’ai fait, entre temps, connaissance de celle qui sera ma future épouse. En rentrant, je vais vivre avec elle. Sa mère est inspectrice du travail. Elle s’occupe, entre autres, d’une école privée dans le Val-de-Marne qui n’a plus payé ses professeurs depuis plusieurs mois. Ma future belle-mère passe un marché avec eux : vous payez le retard de salaires de vos enseignants… et vous recrutez mon futur gendre comme professeur d’anglais et d’allemand, je passe l’éponge.

48

C’est ainsi que je me retrouve enseignant sans diplôme. Ils me chargeront même plus tard de quelques cours de latin !

49

J’apprends qu’il existe une université qui accepte les non-bacheliers et propose des cours du soir pour les salariés, l’Université de Vincennes. Je régularise ainsi ma formation professionnelle en passant une licence d’enseignement anglais-allemand, sans grande difficulté, car je suis les cours avec de jeunes bacheliers qui sortent du lycée et je parle couramment les deux langues.

La vie de couple

50

Mon fils naît en 1971 et nous nous marions peu de temps avant sa naissance. J’ai vécu pendant plus de vingt ans un couple fusionnel et très conflictuel. Mon épouse est, à l’époque, institutrice. C’est une jeune femme extrêmement abîmée par une vie de famille à la limite de la maltraitance. Quand je la rencontre, elle n’a pas envie de vivre. Elle passera par des phases de dépression, de tentatives de suicide. Il serait intéressant de tenter de comprendre pourquoi des jeunes adultes extrêmement perturbés tendent à choisir comme compagnes des femmes avec un vécu tout aussi difficile. Car un grand nombre des anciens de « Vitry » auront vécu ce type d’expérience. Peut-être parce qu’une jeune fille avec une vie affective équilibrée ne pourrait pas supporter notre souffrance. Peut-être aussi parce que nous sommes les seuls à offrir un énorme investissement affectif (dont nous avons besoin). Nous avons tellement peur de ne pas être aimés, d’être abandonnés. Seule une partenaire ayant une demande complémentaire peut trouver son compte dans une telle relation de couple. Nous nous sommes aidés à survivre mutuellement. Cela n’a pas empêché quelques grands moments de bonheur !

51

Nous avons eu deux enfants, un garçon et une fille, que nous avons élevés le mieux que nous pouvions. Ils semblent plus équilibrés que nous avons pu l’être. Mon fils m’a même octroyé depuis quelques mois le statut de grand-père.

52

Je vis depuis une dizaine d’années avec une nouvelle compagne une relation beaucoup moins fusionnelle et un peu moins conflictuelle.

La vie d’adulte

53

C’est une banalité de le dire, le temps est passé très vite. Après une expérience de professeur dans un collège, je ne me suis pas senti une vocation pour l’enseignement. J’ai préparé le concours de l’École supérieure d’interprètes et de traducteurs (ESIT) et je suis sorti diplômé de cette école. Je pratique depuis trente ans cette profession.

54

J’ai très vite commencé en tant que travailleur indépendant. J’ai monté un cabinet avec un collègue anglophone à Berlin-Ouest. Je me suis défoncé au travail… un besoin de gagner de l’argent, de reconnaissance sociale. J’ai roulé pendant plusieurs années en Volvo, je me suis payé une maison en Vallée de Chevreuse et d’autres biens immobiliers. J’avais besoin de cette reconnaissance par le fric, sans être totalement dupe de cette illusion.

55

Le prix à payer : je n’ai pas vu mes gosses grandir, je n’ai pas trouvé le temps d’améliorer, dans la mesure du possible, notre vie de couple, les années ont passé sans que je puisse me poser la question de la vie que je souhaitais mener. J’avais oublié depuis longtemps la première phrase que l’on peut lire au foyer CFDJ de Vitry : « il n’y a qu’une seule supériorité, celle du cœur » (Beethoven).

56

Mais peut-on reprocher à quelqu’un qui a douté durant toute sa jeunesse de son droit à exister de chercher des moyens de s’imposer dans notre société, même si c’est par l’illusion de l’argent.

Une fin de carrière dans les coulisses du monde politique

57

De retour en France, au début des années 80, je me retrouve au chômage. Je décide de chercher un travail de salarié. Je trouve un emploi en tant que traducteur-interprète au Service du Protocole du Maire de Paris. J’ai ainsi travaillé pendant dix-huit ans dans les coulisses du monde politique à l’Hôtel de Ville de Paris.

58

J’ai traduit pour trois maires et leurs adjoints à l’occasion de réceptions, audiences et de quelques voyages. Ce fut une expérience très riche et souvent amusante.

59

Cela ne choquera plus personne aujourd’hui : je peux affirmer avoir rencontré dans ces coulisses du monde politique des voyous autrement plus sérieux que ceux que nous pouvions être durant mon adolescence.

60

(Entretien avec moi-même en avril 2004).

Tuez les tous… et vos enfants avec !

À paraître

Histoire d’un foyer de semi-liberté, de 1950 à 1983, par ceux qui l’on vécue.

Ma motivation pour l’écriture de ce livre ? Il y a bien sûr le conscient et l’inconscient. Pour ce qui concerne ma motivation consciente, il y a certainement un agacement, voire une révolte face aux tendances actuelles à un retour aux centres fermés.

Peut-on imaginer aujourd’hui, en l’an 2007, qu’il ait pu exister un foyer d’accueil de jeunes en difficulté, pour la plupart délinquants, dans lequel ceux-ci n’étaient pas enfermés, pouvaient même sortir librement à tout moment, aller à l’école ou ne pas y aller, travailler ou ne pas travailler, même s’y sentir heureux ? Peut-on imaginer que des adolescents condamnés, pour certains dès la naissance, à finir en prison ou en asile psychiatrique puissent aujourd’hui mener une vie d’adulte responsable à la suite d’un séjour de quelques années dans un lieu de tolérance et d’humanité ? Et si donc, pour une fois, une vision humaniste, fondée sur l’affectivité et la compréhension, avait été plus efficace que la répression !

Jean Claude Walfisz

L’ordonnance de 1945 est-elle condamnée ? Non, la prévention et l’éducation doivent toujours primer sur la répression. Pour la grande majorité des jeunes en difficulté, des foyers du type Vitry peuvent se développer et user des méthodes gratifiantes qui ont fait leurs preuves.

Ce livre devrait être lu par tous les éducateurs, tous les juges des enfants et par les parlementaires de la commission des affaires sociales de la Chambre des députés et de celle du Sénat. Puisse-t-il en inspirer certains.

Extraits de la préface de René Lenoir

Le titre « Tuez les tous …et vos enfants avec ! » est le commentaire de Joe Finder, directeur du Foyer de Vitry, à sa fermeture.

À paraître aux Éditions Jeunesse et droit ; ISBN 978-2-93017-658-1.

Plan de l'article

  1. Au rapport
  2. Le passé familial
  3. Ma mère
  4. Deux souvenirs, presque caricaturaux
  5. Une enfance tumultueuse
  6. Le Centre d’Observation d’Evrecy
  7. Le retour à la vie « civile »
  8. Mon arrivée au CFDJ
  9. Mes souvenirs de ma vie au foyer
  10. Une activité lucrative bien organisée
  11. La première trouille de ma vie
  12. Une dernière tentative de reprise de ma scolarité
  13. Mes retrouvailles avec mon père
  14. Le départ du foyer de Vitry
  15. Le séjour en Angleterre
  16. Le goût des langues vivantes
  17. La vie de couple
  18. La vie d’adulte
  19. Une fin de carrière dans les coulisses du monde politique

Pour citer cet article

Walfisz Jean-Claude, « À la rencontre de moi-même », Journal du droit des jeunes, 3/2007 (N° 263), p. 37-42.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2007-3-page-37.htm
DOI : 10.3917/jdj.263.0037


Article précédent Pages 37 - 42 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback