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Journal du droit des jeunes

2007/4 (N° 264)


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Pour se référer à la genèse des CEF, on se reporte en 2002 lorsqu’on entendit parler de la création d’outils pour les mineurs délinquants dans l’objectif de protéger la société de ces jeunes. On se souvient de ce qui passait en boucle sur les images de télévision. Cela faisait effectivement très peur. Dans les premiers temps, c’est Jacques Chirac qui s’en empara en affirmant que, s’il était élu, il créerait des centres spécifiques pour enfermer les mineurs et protéger les personnes âgées de ce genre d’action. Lionel Jospin reprit la balle au bond et déclara qu’il le ferait aussi s’il était élu, qu’il créerait des centres éducatifs fermés. Le mot était lâché. Assez rapidement, le projet a pris corps, notamment parce que des travaux de réflexion avaient été réalisés antérieurement.

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Je fréquentais la PJJ à l’époque et on discutait des réponses à apporter aux mineurs délinquants. Un manifeste était sorti [1][1] « La délinquance des mineurs : manifeste pour une réforme »,.... D’un projet qui avait du sens, est sorti quelque chose qui, dans un premier temps apparaissait impensable pour répondre à la problématique. Après les élections, je fus contacté par le député local qui suggéra de transformer l’établissement que je dirigeais en CEF, voire d’en créer un. Je donnais au départ une fin de non recevoir car s’il y a un métier que je ne sais pas faire, c’est de l’éducatif dans l’enfermement. Je ne sais pas apprendre à nager sur le bord de la piscine.

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Peu après, on m’annonça qu’il y avait une progression sur le cahier des charges et on me demanda de relire le projet. Je voulais bien jouer le pari du centre éducatif et prendre ce que la loi permet, à savoir que la fermeture est juridique. Aussi, nous allions déposer un projet de centre sans mur et sans grillage. La veille du dépôt de notre projet, l’avenant prévoyant que des barbelés avec retour sur les grillages devaient être installés, venait de sortir. Le directeur régional de la PJJ m’interrogea et je décidai de ne pas modifier une ligne du projet. À notre stupéfaction, le directeur de la PJJ de l’époque, M. Jean-Pierre Carbuccia-Berland, déclara que cela lui convenait, qu’il avait bien conscience que ce ne sont pas des murs qui arrêteront les jeunes. C’était complètement incohérent avec la position officielle, mais pour autant, on restait dans nos convictions.

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La question du droit à l’éducation est très présente, puisque notre projet se place dans la ligne d’une réponse éducative à une problématique. Les jeunes que nous accueillons sont avant tout des jeunes dont personne ne veut. En tant que directeur de foyer, quand les équipes craquent, on sait bien que des jeunes mettent à mal des équipes entières.

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Quand on sait que la seule réponse serait une mesure d’incarcération, on se dit que travailler un projet qui puisse répondre à la prise en charge de ces jeunes, pourquoi ne pas le faire ?

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Effectivement, on peut disposer d’un outil qui va posséder des moyens énormes. Le nombre d’adultes qu’on met autour de ces jeunes permet d’apporter de l’éducatif et une alternance dans la prise en charge puisque les acteurs de première ligne peuvent éviter l’épuisement puisqu’il y a du relais possible.

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On a souhaité développer un projet en ville. De la même manière qu’éduquer dans l’enfermement n’est pas possible, travailler sur la rupture ne fait pas partie de ma culture d’éducateur spécialisé. Proposer des méthodes faisant appel à la rupture à des gosses qui manquent de lien depuis la plus tendre enfance m’apparaît comme une incohérence. L’avantage de rester dans le cœur de la cité, c’est de demeurer dans le cadre du lien avec l’environnement familial, social. C’est facile de faire venir une famille quand le train est à quelques minutes, quand il y des moyens de transport ordinaires. Quand on est perdu au fin fond des Vosges et que c’est une épopée pour accéder à un centre éducatif, cela me paraît difficile.

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Un projet résolument en ville, on veut que cela ne soit pas un lieu apparaissant comme un furoncle dans un environnement, on veut que cela s’apparente à une école. En terme de personnel, il est plus facile de trouver des gens qualifiés quand on est d’une accessibilité facile. La qualification est l’une des raisons pour lesquelles nous nous sommes installés en tissu urbain.

La vie quotidienne au CEF

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On est situé au bord d’un canal. L’eau a cette possibilité qui permet l’évasion. On a comme outil un bateau école, avec les règles de la navigation. La batelerie, c’est une appartenance, celle des gens de l’eau. Autre thématique également, les droits de l’enfant. Nous sommes en collaboration étroite avec l’association Thémis et la question de l’accès à la citoyenneté par les droits de l’enfant fait également partie de notre démarche, avec comme axe de travail et comme référence ce qu’a pu écrire Jacques Faget [2][2] Jacques Faget, « Sociologie de la délinquance et de..., entre la démarche de citoyenneté et l’accès au droit.

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Au cœur également du projet, on situe la démarche de valorisation et d’estime de soi à partir de l’art. On a mis en concours dans le cadre du recrutement des personnes qui disposent d’une valeur artistique. Nous travaillons avec une artiste, un designer, une institutrice qui est écrivain et musicienne. Elle a travaillé avec sa classe à la réalisation d’un poème qui a été présenté dans le cadre des « Printemps de l’écriture » et les gamins ont reçu le prix de poésie de l’inspecteur d’académie, alors que c’était des jeunes qui étaient en exclusion scolaire quelques semaines avant. Quand ils travaillent l’art pictural, ils le font avec un professionnel qui passe par les exigences assez strictes. Mettre en œuvre dans le cadre des ateliers de scolarité une approche pour ne pas être dans le leurre par rapport aux réalisations de ce qu’ils font.

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Pour que les jeunes accèdent à tout ceci, on est dans la contrainte, dans la contenance forte, pas dans la contention. Ce qu’il y a de paradoxal dans la démarche doit être clarifié, clairement explicité dans le cadre de la rencontre avec le magistrat et le centre qui va accueillir le jeune. Nous sommes présents à chaque fois dès le début de procédure, en tout cas quand le juge décide du placement du jeune. C’est un outil qui est très utilisé par les magistrats de l’instruction, d’autant qu’à Strasbourg, la vice-présidente de la chambre d’instruction est une ancienne substitut du procureur aux mineurs et soutient les démarches éducatives. De plus en plus, les juges pour enfants utilisent l’outil des centres éducatifs fermés alors qu’au départ, ils refusaient la démarche. Aujourd’hui, on est sur un outil qui rentre beaucoup plus dans l’ordinaire.

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Aujourd’hui, les jeunes sont, dès que possible, scolarisés dans les collèges environnants. On a deux jeunes dans les collèges de Saverne ; un autre qui a réintégré, au terme du placement, une classe de première au lycée à Strasbourg ; un jeune apprenti qui a signé son contrat avant de quitter le centre. On a accueilli 31 jeunes depuis avril 2005, et 20 jeunes ont quitté le CEF. Sur les vingt jeunes, sept –dont quatre sur les premiers mois de placement – sont passés par la phase d’incarcération. Depuis décembre 2005, un seul jeune a été incarcéré.

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L’outil aujourd’hui est performant. Pour décliner cette performance, cela demande un certain nombre d’éléments et de moyens que nous avons réussi à mettre en œuvre. Nous avons très peu de turn over en terme de personnel. Je ne suis pas en capacité de défendre tous les CEF du pays. J’ai participé au rapport 2005 du défenseur des enfants, j’ai fait un petit tour des CEF et pour certains, je n’acceptais pas la démarche, notamment quand on voit des barbelés sur des grillages.

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Il y en a vingt actuellement, 18 du secteur associatif, deux de la PJJ. 746 mineurs ont été concernés par le dispositif. Dans le programme, quatre CEF devraient encore ouvrir en 2006, 20 en 2007 et quatre en 2008. L’idée est de disposer de 46 structures avec 497 places dont 36 pour l’associatif et 10 pour la PJJ. 60% des jeunes ne récidivent pas, avec le recul depuis l’ouverture en 2002. Les fugues représentent 3,5%… Au début, on a été convoqués en décembre 2005 chez le Garde des sceaux. On avait le record de France des fugues… Forcément, quand on ne met pas de murs, on sait que le pari n’est pas gagné. Maintenant, on n’a plus de fugues. Une chose à éviter, ce sont les paquets de jeunes qui quittent ou qui rentrent. Il faut du turn over souple et doux et ça commence à être compris par l’administration centrale. Il ne faut pas placer trois-quatre jeunes coup sur coup, parce que fatalement, cela va créer un petit noyau qui va être en opposition à la démarche du centre.

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Le programme de formation des cadres des CEF a réussi à faire avancer les idées, notamment qu’il faut être le plus possible en lien avec un environnement social et familial. De plus en plus, les directeurs sont en capacité de mettre en œuvre des réponses qu’on pourrait dire ordinaires, mais avec des moyens exceptionnels.

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Ce qui m’intéressait dans la démarche, ce sont les moyens. Comme le disait un sous-préfet qui examinait le projet, la réanimation médicale coûte beaucoup d’argent et, ici, on est dans la réanimation sociale. C’est aussi sur un temps court. Mon sentiment sur les centres dits fermés s’est donc modifié. En conclusion, d’une hache, on peut fendre une tête, on peut aussi fendre du bois.

Notes

[*]

Intervention à la journée d’études de DEI-France, le 18 novembre 2007.

[**]

Directeur de l’association Oberholz (Bas-Rhin).

[1]

« La délinquance des mineurs : manifeste pour une réforme », AFPEJ, Lien Social, n° 612, 7 mars 2002, selon lequel, « il faut construire un système nouveau où il puisse y avoir de la contention dans l’éducatif et de l’éducation dans l’enfermement ».

[2]

Jacques Faget, « Sociologie de la délinquance et de la justice pénale », Édit. Erès - Jeunesse et droit, Novembre 2002.

Plan de l'article

  1. La vie quotidienne au CEF

Pour citer cet article

Botteaux Didier, « Le centre éducatif fermé de Saverne », Journal du droit des jeunes, 4/2007 (N° 264), p. 45-46.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2007-4-page-45.htm
DOI : 10.3917/jdj.264.0045


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