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Journal du droit des jeunes

2007/5 (N° 265)


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« Rechercher la direction et la valeur dans l’acte lui-même, plutôt que dans les buts proposés »

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Nous n’étonnerons personne en réaffirmant que le travail social est de plus en plus piégé dans des paradoxes qui détournent nos pratiques de leurs finalités.

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Partant de notre pratique d’intervenant et de superviseur, nous allons ici porter notre attention sur le lien entre intime et social, sur ces mécanismes qui au sein de la société conduisent certains de nos concitoyens à se sentir surexposés, envahis dans leur intimité psychique et relationnelle et insécurisés dans leur sphère privée par le regard des agents de l’état, qu’in fine, nous (éducateurs, travailleurs psycho-médico-sociaux, criminologues, psychiatres) sommes pour la plupart.

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Il ne s’agit pas d’isoler les « bons » travailleurs psycho-médico-sociaux de ceux qui auraient des pratiques douteuses. Notre propos est centré sur les logiques implicites qui traversent les politiques d’aide, sur les effets pervers et iatrogènes des politiques sociales qui portent nos actions, de ces programmes officieux, légaux ou réglementaires que nous devons respecter et qui piègent à notre corps défendant nos pratiques.

Limites du dire

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Dans le cadre de l’aide à l’enfance et à l’adolescence, nous savons tous qu’une majorité de nos interventions d’aide répondent à une injonction administrative ou judiciaire. Ainsi les « aidés induits, forcés, contraints » que nous accueillons ou visitons et que nous devrions aider ne sont pas à l’initiative de notre intervention (même si ons m’objectera que leur comportement est une demande d’aide voilée, cachée… merveilleuse construction qui nous absout de tout [4][4] Croire que le sens qu’on donne aux comportements de...). Suite à un signalement ou à un dépistage, ces concitoyens, parents, enfants voient débarquer dans leur vie des « intrus » aidants. Mais bien sûr, l’aide est négociée, seulement suggérée, fortement induite ! ! !

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Carlos Sluski, psychiatre argentin, dont les origines expliquent sûrement la vigilance quant aux violences implicites de toute intervention d’aide, a cerné de manière exceptionnelle les dangers des stratégies qui enferment les individus et tentent de pénétrer au plus profond de leur intimité et de leurs pensées. À le suivre, plus la fracture de l’intime prend les atours de la bienveillance, du soin, de l’aide, conduisant l’individu à penser qu’il a voulu ce qu’on lui impose, - plus cette fracture est mystifiée -, et plus elle est insupportable. Incapable d’y résister, la personne qui est l’objet de cette irréprochable intrusion de son espace physique, psychique (faite pour son bien), risque bizarrement de finir par participer désespérément mais plus activement à un processus de divulgation, d’abandon, d’exposition de soi. Ce « déballage » deviendra même très vite, aux yeux de ceux qui pourtant l’ont initié, indécent, impudique voire suspect.

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Nous savons tous que dire, se dire, montrer sa vulnérabilité, confier ses secrets, livrer son intimité est une décision interdépendante. Elle nécessite par avance que le confident puisse au mieux prévoir ce que l’autre va faire de ce lâcher-prise, que les règles du jeu ne se retournent jamais contre lui, que le contexte soit clair. Cocteau disait si justement que le secret a la forme d’une oreille. Sommes-nous sûr que nos oreilles ont la taille nécessaire aux secrets que nous cherchons à recevoir ?

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Les règles du jeu, qui devraient préserver l’autre de l’abus de confiance dont nous pourrions être l’auteur sont-elles encore si franchement établies ? Dans nos contextes d’aide ne serait-il pas souvent correct - même si cela rend le processus d’aide, plus difficile -, que d’avoir l’honnêteté d’informer clairement les bénéficiaires de nos services que « tout ce qu’ils vont dire pourra être retenu contre eux ».

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Le glissement du social de l’espace public vers l’espace privé a été étudié par de nombreux spécialistes des sciences humaines. Ewald, Rosanvallon, Castel, Cartuyvels, entre autres, ont expliqué cela si clairement. À les lire, dans une vision de « l’état social », la déviance était perçue comme une conséquence du fonctionnement du système socio-économique global. La « responsabilité » de cette déviance était diffuse, complexe et collective. Les problématiques vécues par certains s’expliquaient avant tout à partir des grands maux de société (alcoolisme, pauvreté, manque d’éducation, précarité générale de l’alimentation, insuffisance des soins de santé, inadaptation des logements, etc.) dont on percevait les causes dans une société industrielle inachevée. Cette approche conduisait à valoriser des mécanismes de régulation au niveau du système social. L’aide s’inscrivait dans le développement de la solidarité sociale, des soins de santé, l’instruction publique, le développement communautaire, l’urbanisation, la redistribution des richesses, etc. Ces perspectives d’action apparaissaient comme les axes d’une politique d’émancipation sociale qui concernait tous les citoyens et chacun d’entre eux. L’aide individuelle était considérée comme totalement subsidiaire et périphériquement nécessaire. Peu de textes légaux organisaient d’ailleurs cette dernière et les professionnels s’y intéressaient subsidiairement.

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À l’aube des années 1970-80, la crise économique, l’estompement d’un rêve de justice sociale, l’épuisement d’une vision de l’État-social ont progressivement transformé la perception de la déviance. Partant d’une lecture mettant l’accent sur des rapports sociaux, le discours a de plus en plus privilégié les rapports de sujets à sujets. « À l’image d’ayants-droits malchanceux ou d’acteurs victimes d’une certaine violence sociale se substitue la responsabilité sociale de marginaux… » (Cartuyvels, 1994).

Focalisation sur l’individu

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L’approche des problématiques sociales, qu’elles soient liées à l’enfance, à l’adolescence, à l’âge adulte ou à la vieillesse a suivi cette tendance. Elle s’est lentement « décollectivisée », « atomisée ». L’individu déviant, le cas, sa situation et sa sphère privée devenaient progressivement la cible. La résolution des problèmes présentés s’est focalisée sur l’individu. Victime de sa propre histoire, « responsable sinon coupable » de sa déviance, l’individu et sa famille (thérapie familiale oblige) deviennent la cible du processus d’aide. C’est « sa », « leur » volonté de se changer, « sa », « leur » capacité à se reconnaître en problème, « sa », « leur » demande d’aide qu’il faut faire émerger. La résolution de son, leur problème conduira à la résolution de la problématique sociale qui n’est, somme toute, qu’un des signes révélateurs de « ses », « leurs » carences personnelles, familiales, relationnelles. L’aide individualisée ou familialiste trouvait ainsi des assises puissantes.

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Un des signes de ce glissement fut, entre autres, fin des années 70, l’émergence de tout un mouvement qui insistait sur la nécessité de rapprocher les services d’aide du citoyen [5][5] Il m’apparaît important d’ajouter que nombre de ces.... La création de centres de santé mentale, l’élan vers la psychiatrie de secteur, le succès de la thérapie familiale, la décentralisation des services d’aide psycho-médico-sociaux, la déjudiciarisation, la desinstitutionnalisation… sont devenus le leitmotiv de cette nouvelle conception. Dans cette vision de l’intervention, il fallait que les personnes, dont les problèmes personnels ou familiaux expliquaient qu’elles se mettent en marge ou qu’elles soient stigmatisées comme déviantes, puissent sans entrave, sans difficulté et sans contrainte demander de l’aide.

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Nous savons tous qu’entre ce que les choses sont en réalité et ce qu’elles devraient être « idéalement » existe un écart profond [6][6] Nous savons tout de même les dangers liés au déni de... : une frange de ces personnes déviantes ne se manifestait pas spontanément dans ces services d’aide. Inconscients, rebelles, insoumis, résistants, réfractaires, retors, ils restaient en marge de ce grand chantier d’aide.

Provoquer la demande d’aide, signaler

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Prisonniers de notre propre lecture, influencés par un discours politique essentiellement gestionnaire, séduits par les principes de protection et de précaution et pétris dans une approche scientifique devenue « psycho-médico-socio-individualisante », nous nous sommes piégés à faire plus de la même chose. Si ces personnes ne se présentaient pas spontanément dans les services d’aide, ce n’était pas parce qu’il fallait poser d’autres questions et trouver d’autres réponses. Non, il fallait aller de l’avant et mettre en place un dispositif qui permette de les repérer, de provoquer leur demande d’aide, de leur faire prendre conscience de leur problème afin qu’elles reconnaissent enfin la nécessité de notre protection et de notre aide ou, au minimum qu’elles adhèrent aux décisions d’aide énoncées par d’autres pour leur bien.

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Le dépistage et le signalement sont insidieusement devenus les piliers de ce nouveau travail psycho-médico-social et éducatif. Signaler, dénoncer sont devenus des attitudes citoyennes incontournables. Toute personne agissant autrement ne pouvait être que complice ! Le sommet révélateur de cette tendance a vite été atteint lorsque ces spots TV et affiches hyper-culpabilisants ont fleuri sur les espaces publicitaires. Ces affiches ne demandaient pas à tous une augmentation citoyenne des revenus de l’État pour que tout enfant, sans distinction, bénéficie d’un accompagnement précoce, d’un logement salubre, d’une alimentation adéquate, d’une scolarité soutenue, et encadrée, de soins de santé performants, d’animations culturelles multiples et diverses… Elles n’appelaient pas de même à un renforcement des politiques de prévention primaire telles que le soutien de tous parents, la création de crèches, l’augmentation du nombre d’enseignants, etc. Non, il y était montré d’une part, un enfant martyrisé avec le slogan : « cela vous concerne tous » et d’autre part, le numéro de téléphone des organismes recueillant les signalements. Perçus comme le repérage d’individus potentiellement en demande d’aide, le signalement et le dépistage n’étaient ainsi que des procédures civiques, positives, qui consistaient simplement à désigner ceux qui ont besoin d’aide et de protection, aux services administratifs et sociaux adéquats.

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Les prosélytes de cette vision de la protection et de l’aide à l’enfance ne mesuraient pas le succès de leur propagande. Les signalements se sont mis à pleuvoir et pleuvent encore. Les services devant gérer ceux-ci étaient et restent submergés à un point tel que noyés, ils savent difficilement décrypter les situations réellement problématiques (leur liste d’attente sont telles qu’il leur faut parfois quatre mois pour évaluer la nécessité d’intervenir).

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Il est à noter qu’en Belgique, le service d’aide à la jeunesse qui a été créé en 1991 afin de déjudiciariser l’aide, de la rendre disponible, accessible à tout citoyen, sans contrainte, s’est vite retrouvé piégé. Il se retrouvait, dans notre arrondissement, en 2004, à intervenir dans plus de 70 % de situations suite à un signalement. Bien que nous ne disposons pas de chiffres précis, notre expérience nous informe que la situation est la même en France et en Suisse.

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Cette étape transforme radicalement la relation d’aide qui va émerger par la suite et en tout cas, le sens de la démarche. Il ne s’agit plus pour une personne ou une famille en difficulté d’ouvrir son intimité à une personne choisie en fonction d’une relation préétablie et d’un cadre lui donnant des garanties certaines. Il ne s’agit plus d’une décision de se dire à quelqu’un de désigné, mais d’une pseudo-acceptation de le faire à une personne qui s’impose comme écoute et offreur d’aide. L’espace de parole, de confiance et de secret qui émerge entre le pseudo-aidant et le(s) pseudo-demandeur(s) d’aide, est, par les caractéristiques du lieu où s’exerce cette parole, par le rôle et la fonction de « l’aidant » et l’inversion de la demande qui l’initie, complètement transformé.

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Le signalement nécessite également un corollaire : l’évaluation. Il faut en effet, d’une part vérifier si la personne présente réellement le problème que le signaleur dit qu’elle a et ensuite déterminer si cette personne doit bénéficier d’une aide pour sortir de son problème.

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Et c’est bien ici que ce produit un doublement de l’effraction ; pour savoir quelle aide proposer, l’observation des faits ne peut suffire. Il faut doubler ce constat d’un travail d’investigation, d’enquête et de diagnostic. Il faut repérer, découvrir, enquêter, examiner, sonder etc., le vécu et la vie de la personne, y interpréter les causes de son problème pour établir un diagnostic fiable et, par là, prescrire l’aide la plus efficace.

Un processus d’aveu ?

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Pour Michel Foucault [7][7] Foucault M., « Histoire de la sexualité 1, la volonté..., c’est bien ici que l’intrusion prend toute son ampleur. Foucault insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas seulement que la personne se montre, avoue des faits, elle doit adhérer à un processus d’aveu qui permette de découvrir en elle, la vérité des causes personnelles, familiales, parfois inconscientes, sournoises, ou latentes de son problème. Au travers des pulsions, de l’histoire, de la vie, les relations de la personne en difficulté, c’est à l’expert, de trouver la juste explication de sa problématique, à la personne de se prêter docilement aux questions et investigations de ce dernier. Les faits ne sont que les révélations d’un scénario caché, de vérités dissimulées qui ne peuvent être révélées et interprétées qu’au travers d’un processus d’expertise dont nous sommes maîtres.

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S’il est donc attendu que la personne se prête docilement à l’immixtion d’un travailleur social dans son espace vital, ceci n’est qu’une première étape vers son abandon à notre science des causes, à notre expertise à découvrir en elle, en son histoire, son vécu, ses relations, les raisons de « ses » échecs, de « sa » déviance, de « ses » problèmes personnels ou familiaux. Et par-là, suivant nos présupposés causalistes, elle accédera au salut de notre aide.

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Je ne vais pas répéter ici mes positions quant au processus d’aide lui-même [8][8] Hardy G. et al, « S’il te plaît ne m’aide pas », érès-Jeunesse..., mais lorsque l’aide est mise en place, le mouvement ne fait que s’accentuer. Devant vouloir l’aide qu’on veut qu’il veuille pour un problème qu’on dit qu’il a, l’ « aidé » comprend vite qu’il doit adhérer aux besoins, plus affinés encore, de comprendre et de savoir de ses aidants.

La crainte d’une « assignation »

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Le signalement et la démarche d’évaluation à laquelle il conduit sont en soi vécus par les familles fragilisées, socialement défavorisées qui constituent la majorité des bénéficiaires d’action sociale [9][9] Rapport sur la pauvreté, Fondation Roi Baudouin, 1..., comme l’amorçage d’un processus d’intrusion dangereux. Déjà surexposés parce que souvent dans l’œil du cyclone (ils sont souvent déjà au centre d’un dispositif de multiples prises en charge), ils ont la pleine conscience et l’intelligence de savoir que, quoi que nous disions, si l’évaluation porte sur leurs compétences et ressources, elle est d’abord et avant tout la mesure de leurs carences, de leurs défauts, de leurs insuffisances, de leurs manques. Et nous pouvons faire des colloques et des congrès sur la compétence des familles, nous n’arriverons pas à mystifier le sens de cette première démarche.

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Et quels arguments peuvent offrir ces personnes pour calmer ces inquiétudes ? Souvent vulnérables, apeurées, résistantes, maladroites, voire révoltées usant d’un langage et de codes de communication qui n’appartiennent pas au monde de l’évaluateur, vivant dans un univers que ce dernier refuserait de partager, elles ne font majoritairement que confirmer les inquiétudes que le signalement lui-même avait éveillées. À lire les différentes enquêtes parues à ce niveau en France comme en Belgique, - enquêtes où on a voulu donner la parole à ces familles -, elles vivent cette étape comme le premier pas d’un cheminement qui ne peut aboutir qu’à leur assignation, tant crainte, d’une identité de parents inadéquats [10][10] Isabelle Ravier, « Le placement d’enfants et les familles »,....

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Il ne s’agit évidemment pas de remettre en causes les compétences des personnes chargées des enquêtes, des évaluations et des suivis. Nous supervisons assez de professionnels qui doivent se débrouiller dans cette complexité pour savoir la prudence et le respect dont ils entourent leur pratique. Nonobstant leurs précautions, ils ne peuvent échapper au piège dans lequel les fait tomber cette conception de l’intervention sociale pseudo voulue. Plus nous supervisons d’ailleurs ces équipes et plus nous entendons que ces travailleurs - sans être capables de s’en protéger-sont, pour la majorité, pleinement conscients de l’inextricabilité de leur mission.

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Les personnes signalées les plus sensées finissent vite par comprendre que leur salut est de se livrer au jeu. Si elles doivent vouloir l’aide qu’on veut qu’elles veuillent pour avoir la paix, et, si pour montrer non seulement leur docilité mais leur bon vouloir, elles doivent « spontanément » livrer le secret de leur histoire, exposer leur intimité qu’à cela ne tienne. À vot’bon cœur, m’sieurs, dames [11][11] Guy Hardy, « Le crépuscule des gueux. Pas sûr ! ! !... ! ! !

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Nous savons que les rebelles et indomptables qui veulent préserver leur dignité et leur intimité, qui refusent de se laisser aller, refusent d’expliquer leurs gestes et leur vie, risquent vite d’être perçus comme des personnes résistantes (ayant évidemment quelque chose à cacher), ce qui rend plus encore inquiétante leur situation. Et la boucle est bouclée.

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Piégés dans un processus de révélation, il reste donc aux plus perspicaces à préserver leur intimité en simulant leur adhésion, en nous fournissant intelligemment des vraies fausses histoires pour que nous puissions établir de bons rapports, faire de bonnes supervisions, pour que nous puissions trouver la « vraie » bonne explication des carences, des manques, des négligences, des maltraitances, etc. dont ils sont auteurs ou victimes et que nous puissions alors envisager la bonne manière de les aider (malgré eux).

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D’autres « bénéficiaires » (qui m’apparaissent dangereusement être en augmentation), n’ayant pas cette compétence de faire semblant, réagissent à l’intrusion bienveillante, en se laissant aller à ce qu’ils croient être une étape nécessaire. À la toute puissance de celui qui croit devoir s’introduire obligeamment dans leur intimité, ils s’abandonnent et lui livrent en détail, les aspects les plus intimes, les plus impudiques, les plus indécents, voire quelque fois obscènes, de leur histoire. Aveugle à ce que Cyrulnik[12][12] Cyrulnik B., Le murmure des fantômes, Odile Jacob,... relève avec tant de force que « la façade de la maison appartient à celui qui la regarde », le travailleur social pourra être séduit de tant de démonstration de confiance. Pourtant Cyrulnik ajoute qu’au sein de ce processus, le mensonge deviendra progressivement pour la personne, un moyen adéquat pour gérer la violence du processus lui-même ; la mythomanie y sera une vaine stratégie pour combler le vide affectif qui s’y installe et tenter d’y préserver un minimum d’humanité. L’absurdité de la cause engagée pourra aller à un point tel que l’intervenant, initiateur de ce vrai faux effeuillage, sera envahi, submergé par tant de drames et rendu impuissant, il reprochera à la personne son manque de retenue.

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Rendues coupables de leurs troubles, de ceux de leurs enfants, les personnes adhéreront béatement aux explications psycho-systémico-machin-chose de leurs aidants. Soulagement extrême, le problème était en eux et ils en découvrent enfin les raisons insoupçonnées.

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Les bénéficiaires de nos services ne sont pas les seuls à subir les effets d’une pensée qui conduit à justifier l’estompement doucereux des frontières de l’intime. Nos espaces d’interventions sont aussi en danger. Ils étaient jusqu’il y a peu préservés, des lieux de discrétion dont nous pensions tous que les frontières devaient être protégées [13][13] Hardy G., « Obligation de signalement : si ceci, alors....

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Quel intervenant éducatif ou social, cadré par des dispositifs légaux, ne se sent pas parjure, lorsque après avoir créé une relation avec une personne adulte ou enfant, au sein de laquelle la confiance installée a permis l’expression d’un terrible secret, d’un non-dit important, est procéduralement ou légalement obligé d’ouvrir à d’autres cet espace de confidentialité et d’inscrire dans un espace public cette parole que l’autre avait déjà si difficilement inscrite dans la si confidentielle relation interpersonnelle. Combien d’entre nous n’avons pas cette conviction de démériter de la confiance que le sujet de cette parole (enfant ou adulte) place en nous, lorsque nous sommes ou nous sentons obligés de donner publicité à cet « inter-dit » ? Nos exemples de supervisions sont légions. Des professionnels y pointent constamment les conséquences fâcheuses de la procéduralisation de leur action de dire et le fait que rarement ce signalement a concouru à un processus réellement aidant pour l’enfant, l’adolescent. Plus encore, ils signalent sachant qu’ils participent de la sorte à un processus vécu par l’enfant comme une catastrophe et dont les conséquences seront inimaginables. Il ne s’agit plus de protéger l’enfant mais uniquement de se protéger de ne pas avoir signalé. Et la protection des enfants se retourne contre eux ! ! ! ! Les protecteurs finissent par se protéger de procédures protectionnelles dont la protection de l’enfant est évacuée.

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Crédibiliser l’invitation que nous faisons à certains de nous laisser entendre leurs souffrances, leur fragilité, leur secret impose que, dans l’intimité de la relation que nous partageons, nous ayons la possibilité de travailler avec eux au dépassement de ces paroles et sur la manière dont celles-ci peuvent initier un processus de résilience et de changement qui devrait pouvoir rester intime et privé. Et cela ne supporte aucune procédure. Les choix sont et doivent rester constamment éthiques.

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Face aux discours ambiants sur l’incontournable efficacité protectionnelle des procédures de signalement et de dépistage, de l’intérêt de l’aide contrainte et du rappel à la loi, il serait temps que nous réaffirmions les conditions indispensables à un travail réellement protectionnel, éducatif, à une aide émancipatoire.

Quelle vaste chantier ! Mais nous ne pouvons démissionner

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La « Bush » du géant nous aurait-elle avalé ? Alors cessons de « T(ch)at(ch)er », laissons faire. Faisons confiance à notre « Blair ». Et puis c’est pas grave : Ça « yrkozira » mieux demain !.J’en suis « Blokker » ! ! ! Et dire que « Le Pen » est un sylo pour écrire ses révoltes ! ! ! ! Mon « Gant dit », cachant ma « Mandela » de velours, ose écrire que la résignation est un suicide quotidien !

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Quelques pistes pour un travail différent … À SUIVRE…

Notes

[1]

Formateur et superviseur d’équipes psycho-médico-sociales.

[2]

Directeur d’un service de prestations éducatives et philanthropiques (CARPE).

[3]

G..Bateson, « Vers une écologie de l’esprit », Seuil, Paris, 1977.

[4]

Croire que le sens qu’on donne aux comportements de l’autre n’est pas une invention au service de l’aide qu’on veut, mais une découverte de ce que ces actes sont en « réalité » est l’accouchement auto-validant (surtout si l’on dénie à l’autre l’autorisation de dire que l’on se trompe ou mieux, si on interprète sa franchise comme une résistance à notre science) : l’acte est indubitablement un symptôme qui manifeste un problème et qui est en fait une demande d’aide mais déguisée. Bien sûr uniquement lisible pour le spécialiste féru en ce que les événements n’apparaissent pas être mais sont sournoisement, secrètement pour le quidam, mais si explicitement à l’œil avisé de l’expert en demande d’aide que nous sommes. Redéfinir un comportement comme étant un appel à l’aide. Quoi de mieux ! S’assurer des demandes (d’aide) implicites à la mesure, à la démesure, à l’empan de notre offre (d’aide) explicite. Mieux que les économistes les plus libéraux : l’offre qui impose la demande. G.Hardy, conférence Avignon, juin 2006.

[5]

Il m’apparaît important d’ajouter que nombre de ces centres étaient portés par un projet pédagogique qui insistait sur la dimension communautaire de l’intervention. Cette dimension passa cependant vite à l’arrière arrière-plan.

[6]

Nous savons tout de même les dangers liés au déni de cet écart. Lire P.Watzlawick, « Le langage du changement », Seuil, 1980.

[7]

Foucault M., « Histoire de la sexualité 1, la volonté de savoir », Gallimard, 1976.

[8]

Hardy G. et al, « S’il te plaît ne m’aide pas », érès-Jeunesse et droit, 2001.

[9]

Rapport sur la pauvreté, Fondation Roi Baudouin, 1994.

[10]

Isabelle Ravier, « Le placement d’enfants et les familles », Recherche qualitative sur le point de vue de parents d’enfants placés, Jeunesse et droit, 2001.

[11]

Guy Hardy, « Le crépuscule des gueux. Pas sûr ! ! ! Pamphlet ? Pas sûr non plus ! ! ! », Journal du droit des jeunes, juin 2005.

[12]

Cyrulnik B., Le murmure des fantômes, Odile Jacob, 2003.

[13]

Hardy G., « Obligation de signalement : si ceci, alors cela ? ? ? » Journal du droit des jeunes, juin 2001.

Plan de l'article

  1. Limites du dire
  2. Focalisation sur l’individu
  3. Provoquer la demande d’aide, signaler
  4. Un processus d’aveu ?
  5. La crainte d’une « assignation »
  6. Quelle vaste chantier ! Mais nous ne pouvons démissionner

Pour citer cet article

Hardy Guy, Defays Christian, « L'intervention sociale et le désir de savoir », Journal du droit des jeunes, 5/2007 (N° 265), p. 37-41.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2007-5-page-37.htm
DOI : 10.3917/jdj.265.0037


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