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Journal du droit des jeunes

2007/5 (N° 265)


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Àl’initiative du Réseau éducation sans frontières (RESF), un groupe de travail s’est réuni autour de Miguel Benasayag[*][*] Psychanalyste, professeur à Lille 3. A passé quatre.... L’idée de départ était de travailler sur les souffrances de l’enfant, ceux qui sont menacés, ceux qui partent, ceux qui les voient partir.

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Le psychanalyste a présenté une piste de travail qui va bien au-delà en proposant d’anticiper sur une éventuelle aggravation de la répression vis-à-vis des familles et des enfants sans papiers, facilitée par ce qu’il appelle l’effet « vaccination » qui voit l’opinion et les medias s’habituer même à l’insupportable. Il s’agit d’un projet plus ambitieux, de longue durée, qui vise à évaluer de façon sérieuse le traumatisme de ceux qui font ou qui laissent faire, le traumatisme d’une société qui autorise ce type de « sacrifice ».

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Autrement dit, tendre un « miroir », renvoyer à la société, par des travaux et des contributions diverses, psychologiques, psychiatriques, anthropologiques, sociopolitiques, pédagogiques, etc., l’image de ce qu’elle est, du pourrissement interne que provoque complicité ou passivité face à l’oppression, dans l’individu comme dans le corps social.

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Q. : Quels sont les effets sur les enfants des mesures d’éloignement du territoire, de placement en rétention, voire d’expulsion par la force, ou des enfants victimes d’une séparation forcée d’un parent faisant l’objet d’une expulsion ?

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M.B. : Notre projet n’est pas centré sur les enfants directement victimes. Je n’ai pas fait personnellement des recherches sur le type de traumatisme direct de ces enfants. Ce que nous savons, c’est que le fait d’être victime des violences d’État, comme c’est le cas pour les expulsions ou de dictatures comme en Argentine, est à l’origine d’un traumatisme très particulier parce que ce n’est pas pareil pour un enfant d’être victime des vandales qui arrivent dans une maison et qui cassent tout, même s’ils agressent les parents. Pour un enfant, on sait très bien ce qui est ressenti lorsque les parents ne soint pas contenants, qu’ils sont vaincus par une force, non protecteurs. Cela dépend de la nature de chaque enfant, mais on sait bien que ça occasionne certains types de traumatismes très graves. Ceci est aggravé de façon plus importante dès que cette violence est le fait de l’État. Quand les parents n’ont pas commis un crime ou une transgression quelconque et que l’État s’en prend aux parents et aux enfants. C’est beaucoup plus grave parce que il y a quelque chose qui fait que ce ne sont plus « simplement » les parents qui ne sont plus protecteurs, mais ce sont les institutions, la structure sociale qui devient non fiable, c’est-à-dire que tout peut arriver.

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Quand on parle de traumatismes et de séquelles, il faut voir deux côtés : ce qui se passe et à qui cela arrive. Cela dépend de la structure psychique de l’enfant. Ça peut varier du négligeable ; un enfant peut métaboliser le traumatisme de l’expulsion, de l’envoi dans un camp d’internement, de l’expulsion, de l’humiliation tandis que la plupart des autres ne pourront jamais le métaboliser au cours de leur vie et ils auront une vie très compliquée, très difficile par la suite.

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Q. : Il y a moyen de se restructurer, même là où le traumatisme a entraîné des dégâts neurologiques ?

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M.B. : Tout est possible. Mais dans tous les cas, si l’enfant se reconstruit, il va le faire autour d’un traumatisme. Sa vie sera marquée par une cicatrice, la trace d’avoir été de l’autre côté du miroir. Pour ces enfants-là, il y a quelque chose du « vernis social », comme disait Freud, de politesse, de sociabilité, qui apparaît comme une série de mots faux. Ils auront été confrontés à la barbarie sous-jacente.

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Q. : Peut-il y avoir une différence selon que la violence est le fait d’une autorité considérée par tous comme légitime et démocratique ou considérée comme dictatoriale et à l’égard de laquelle une bonne partie de la population se sent en résistance ?

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M.B. : Non. J’ai grandi sous une dictature et les violences policières étaient des violences de barbares. Ce n’était pas la violence d’une autorité qu’on pouvait considérer comme « bonne et légitime ». Moi et mes amis du quartier, nous pensions que les policiers et les militaires étaient des pourritures, des gens très violents, qui ne suivaient que leur intérêt et qui pouvaient tout se permettre. Quand on est agressé par ces gens-là, on est dans le cas de figure comme quand des voyous vous attaquent. Quand bien même c’est une dictature, c’est quand même l’État qui nous attaque. Ce n’est pas pareil que si on est attaqué par des voyous en rentrant chez soi le soir. Il y a quelque chose pour l’enfant qui est très difficile à vivre quand la structure sociale ne tient pas le coup. C’est l’expérience de la barbarie.

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Quand on est français, blanc, catholique, de bonne famille, peut être va-to-n traverser toute la vie en étant protégé de la barbarie. Il y a des gens qui ne connaissent la barbarie que par les journaux ou la télé. Ou bien, l’image de la barbarie qu’ils ont, c’est de pouvoir être agressé dans la rue. Il faut savoir qu’il y a 80% de la population mondiale pour laquelle la barbarie est une possibilité quotidienne ou périodique et peut expérimenter que le monde ne tient pas le coup, qu’il n’est pas vrai qu’il faut respecter la police ou que la société protège les enfants. Quand un enfant expérimente cette barbarie, si elle provient d’un État légitime, démocratique, nous sommes en train de mettre cet enfant au milieu d’une violence folle, puisqu’il n’y a plus de symbolique qui tienne le coup.

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Q. : Parce que personne ne se sent en résistance dans une société dont le gouvernement est issu d’un consensus qui ne fait guère l’objet de reproches… Dans le chef de l’immigré toutefois, cela fait longtemps qu’il y a une méfiance à l’égard de la police française. Les enfants des classes que fréquentent ces enfants qui se font expulser, ce n’est certes pas la même chose que ceux qui ont constaté l’absence du gosse juif envoyé à Drancy pour se faire expédier à Auschwitz - ce sont des gosses renvoyés au Kosovo, comme la famille Raba - mais, quand même, « l’effet miroir » dont vous parlez, de quelle façon les enfants de la société française le vivent-ils ?

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M.B. : Du côté des victimes directes, on peut déjà dire que tous les organismes ne réagissent pas de la même manière lorsqu’ils reçoivent un coup de batte de baseball sur la tête. On peut dire qu’il y en a qui s’en sortent bien. Ce que je veux proposer, c’est un travail complémentaire à l’action du Réseau éducation sans frontières (RESF), qui est de dire qu’on ne peut se centrer uniquement sur la victime directe, comme si on entérinait une vue pessimiste de la société, selon laquelle les autres ne sont pas touchés moralement. Je voulais dire que les gens sont touchés. Qu’ils le soient moralement, je n’en sais rien, je ne suis pas moraliste. Cela n’a pas de sens de culpabiliser moralement.

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D’un point de vue objectif, que se passe-t-il pour la population qui n’est pas directement touchée par la violence ? Les instituteurs, les voisins ? Comment sont-ils touchés indirectement par le fait de laisser partir les autres ? Pour un enfant français, que se passe-t-il quand il apprend qu’un de ses petits copains est expulsé avec ses parents, comme cela s’est passé à Reims où on est venu menotter un enfant congolais de quatre ans devant les voisins.

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Les petits l’apprennent, le maître d’école le sait aussi. Il faut arrêter l’attitude de la solidarité à sens unique. Des gens bien installés sont solidaires de ces pauvres gens. Ce que je veux dire c’est « ne croyez surtout pas que vous pouvez être immaculé, sans tache, en laissant partir les autres », c’est ce que j’ai voulu appeler « l’effet miroir ».

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On va proposer un travail d’enquête, qui ne peut être épidémiologique dans un premier temps, pour dire qu’en France, on a laissé partir les Juifs – même s’il y a eu les Justes – on laisse expulser les gens, on laisse virer les squats. Les gens laissent faire et ils ne se demandent jamais s’ils restent indemnes. Je tiens comme hypothèse qu’il y a des séquelles psychologiques concrètes du fait de laisser faire. On est aussi victime de traumatisme, d’anxiété, d’une diminution de la confiance. Il y a un tas de séquelles, plus sournoises, rarement évoquées, plus difficiles à déceler, qui montrent qu’on ne peut pas s’attaquer au tissu social comme s’il pouvait être considéré comme cloisonné, étanche. Quand le tissu social est attaqué, il ne peut pas ne pas y avoir de répercussion autour de l’endroit où il a été touché.

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C’est penser au lien social de savoir comment la crise sociale, les évènements sociaux prennent corps chez les gens sans qu’ils s’en rendent compte. Il ne suffit pas de dire « c’est bien » ou « c’est pas bien », comme dirait Kant au nom d’une morale universelle. J’essaye de montrer quelles sont les répercussions dans le reste du tissu social.

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Q. :N’a-t-on pas évoqué cette question dans les années trente, avec la montée en puissance du fascisme et du nazisme en se demandant comment les populations pouvaient se soumettre à ces régimes ?

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M.B. : Les travaux les plus importants devraient plutôt se trouver en Argentine ou au Chili. Que s’est-il passé dans la population après le coup d’état, puis au retour de la démocratie, du côté de ceux qui n’ont pas été directement touchés et qui ont essayé de continuer la vie comme si on était vacciné ? L’idée, c’est une vision complète de la chose : « ce n’est pas parce que vous n’êtes pas touché directement que vous n’êtes pas touché indirectement ». On s’occupe des victimes, on sait la façon dont elles ont été atteintes, il y a des études sur la question, on distingue bien les traumatismes, mais on est très peu attentif aux effets indirects, c’est un symptôme grave de nos sociétés. Pourquoi ? Parce que c’est le symptôme de la rupture du lien social. Ce qui se passe dans la société française, par exemple, devient beaucoup plus grave que le traumatisme des victimes directes. Il y a un véritable problème d’éveil, de prise de conscience des problèmes sociaux.

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Q. : Du point de vue de l’enfant, comme sujet, comment va-t-il subir cet « effet miroir », en tant qu’adulte en devenir. Ensuite, comment va-t-il ressentir ceux qui vont déculpabiliser, à l’égard des étrangers victimes - « ils n’avaient pas à être là, ce sont les parents qui les ont mis dans cette situation » -, et puis, ceux qui font de la résistance, les enfants qui voient les parents se mobiliser car ils souffrent de la situation. Y a-t-il deux façons de vivre la situation ou dans un cas comme dans l’autre « l’effet miroir » va-t-il jouer dans le même sens ?

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M.B. : Ce qu’il faut d’abord dire, c’est ce que nous pouvons déterminer : cette violence a un effet pathogène. Aussi peu nombreux soient les mômes expulsés ou sous la menace d’une expulsion, nous savons bien que les enfants sont quelque peu « trade unionistes » ; tout ce qui touche les enfants les intéresse. Ils savent que, même si dans leur classe il n’y a pas d’enfants dans le cas, on expulse des enfants. Nous ne pouvons pas tirer hâtivement des conclusions ; ce ne serait pas sérieux. L’élément pathogène est là. Cela ne prédit pas des conséquences chez l’un ou l’autre. Il y a un virus qui se balade, on est incapable de dire qui sera touché, qui sera malade. L’enquête qu’on doit faire est au départ de l’hypothèse de la présence de cet élément pathogène destructeur des liens, qui provient de l’État. L’État met en danger les enfants et pas seulement ceux qu’il expulse, mais aussi les « siens ». Je fais la différence entre ce qui est pathogène et ce qui est simplement anxiogène. Nous pensons que c’est pathogène, notamment à l’égard d’enfants moyennement fragiles. On devra donner des exemples de réactions plus ou moins graves dans l’entourage. Nous ne pouvons dire maintenant quelles seront les conséquences.

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La résistance et la solidarité sont à comprendre comme ayant une double efficacité. RESF est le seul groupe ayant une efficacité très forte en ce moment. Toutes les mesures atteignant les étrangers passent et RESF est le mouvement qui obtient des résultats concrets. C’est une efficacité linéaire. Il y a une autre efficacité, paradoxale, latérale, qui est énorme et beaucoup plus importante que la première, qui devient thérapeutique par rapport à la société. À la fois, on sait qu’il y a une brutalité exercée par l’État envers les mômes, et le fait de savoir qu’il y a quand même des gens qui refusent, qui sont solidaires, qui cachent les enfants constitue un élément thérapeutique. Même sans être directement en contact avec eux, le fait de savoir que tout le monde ne laisse pas faire, a des effets apaisants immédiats.

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Q. : C’est comme ça que la France s’est reconstituée après la guerre, elle s’est considérée comme résistante…

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M.B. : On parle d’une réalité qui montre que l’efficacité d’une résistance est mille fois plus importante que ce qu’on croit. L’effet de résistance, c’est l’image biblique des Justes… il suffit de quelques-uns pour sauver une ville. On voit ce qui s’est passé en Argentine : les enfants de disparus ont été très importants dans le retissage de l’histoire. On dit : « nos parents avaient raison de se révolter ».

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L’efficacité paradoxale de RESF est en train de devenir un palliatif, de prendre une position de restauration du lien social, permettant d’affirmer que « tout ça ne peut se passer en France ». Il faut se rendre compte qu’il est assez triste qu’il ait fallu passer par des mesures d’une telle indignité comme des enfants menottés, cueillis à la porte de l’école, pour qu’il y ait une réaction de sympathie dans l’opinion. RESF a un côté optimiste, de par leur efficacité, et c’est mille fois plus important, au départ d’un diagnostic pessimiste de la société française.

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Q. : Avez-vous une idée de la façon dont cette enquête pourrait être menée ?

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M.B. : On va tout d’abord faire un appel d’offre. Demander à des étudiants en médecine, en psychologie, à des pédiatres, des enseignants s’ils veulent se porter volontaires pour faire une enquête. Elle aura pour objectif de recueillir des données sur la façon dont ces évènements se sont passés pour l’entourage, là où il y a eu des expulsions ou des menaces d’expulsion. Souvent, il n’y a pas eu d’expulsion du tout, mais une menace présente pendant des mois. Une directrice d’école me racontait que pendant sept mois, elle a fait sortir un enfant de l’école caché dans le groupe d’une autre classe, au cas où la police serait à l’extérieur. On imagine bien que cela produit une anxiété généralisée à l’école… il n’a pas fallu 48 heures pour que tous les enfants soient au courant qu’un enfant était menacé… et pas par un méchant pédophile ou un voleur d’enfant, mais par les flics qui sont sensés le protéger.

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Pour les enfants, c’est impossible de leur poser des questions directement. Il faut les autorisations des parents. Mais on essayera de recueillir le plus de données possibles.

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Je profite de l’interview pour que les gens qualifiés contactent le groupe de travail à RESF pour commencer à mener cette enquête.

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Contact : Réseau éducation sans frontières, 8 Impasse Crozatier 75012 Paris.

Notes

[*]

Psychanalyste, professeur à Lille 3. A passé quatre ans et demi en prison durant la dictature en Argentine.

Pour citer cet article

  Benasayag Miguel,  Rongé Jean-Luc, « Les expulsions d'enfants : un traumatisme sociétal », Journal du droit des jeunes, 5/2007 (N° 265), p. 8-10.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2007-5-page-8.htm
DOI : 10.3917/jdj.265.0008


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