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Journal du droit des jeunes

2007/6 (N° 266)


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Lorsque les personnes qui ont travaillé sur l’organisation de ces ateliers ont commencé à réfléchir sur l’enchaînement logique des thèmes à aborder lors de nos débats, c’est évidemment assez naturellement que la question de l’évaluation du danger est apparue comme le préalable, l’acte premier, de tout le dispositif de protection de l’enfance.

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C’est d’abord bien sûr une question éthique : qu’est-ce qui fait que tel enfant, à un moment donné, va bénéficier, ou se voir infliger, toute une réorganisation de sa vie et de son environnement familial parce quelqu’un, venu de l’extérieur, un jour, l’a considéré en danger. Pour son bonheur ou pour son malheur…

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Mais c’est aussi une question stratégique pour les départements : on sait que l’ensemble des prestations d’aide sociale à l’enfance, y compris celles qui sont ordonnées par l’institution judiciaire, sont les conséquences d’un acte d’évaluation le plus souvent produit par les services des conseils généraux, notamment au moment du signalement initial. Il y a donc tout intérêt à veiller particulièrement à la fiabilité de ce jugement d’évaluation initial, porte d’entrée de l’enfant dans un dispositif lourd en conséquences humaines, on pense là aux drames, souvent médiatisés, liés à des évaluations défaillantes, en conséquences financières (nos élus savent nous convaincre de la noblesse de cette préoccupation) et organisationnelles, on pense là aux effets désastreux de l’hyper judiciarisation des situations de danger.

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On ne s’étonnera donc pas que dans la phase préliminaire du processus d’élaboration de la loi de réforme de la protection de l’enfance, Philippe Bas ait souhaité consacrer à ce thème unique les travaux de la commission réunie autour du sénateur Nogrix, à laquelle le département de l’Ardèche a eu l’honneur d’être invité.

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La réflexion menée sur le thème du signalement au sein de cette Commission est en effet à l’origine du glissement significatif de l’expression enfant maltraité vers celui « d’enfant en danger » ou en « risque de danger » à propos duquel « des informations préoccupantes », et non plus un « signalement » - terme désormais réservé à la transmission à l’autorité judiciaire - vont justifier la mise en œuvre d’une démarche d’évaluation médico-sociale.

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Dans le département de l’Ardèche, c’est au terme des travaux d’élaboration du schéma de la protection de l’enfance de l’année 2001, qu’un atelier avait très clairement pointé la nécessité d’une action de formation destinée à tous les travailleurs sociaux susceptibles de contribuer à l’évaluation des situations de danger rencontrées par des enfants du département.

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Au départ, l’idée était moins de parvenir à une vérité absolue sur la question que de tendre d’une part vers une fiabilisation du jugement d’évaluation et d’autre part vers l’acquisition d’une sorte de culture commune de l’évaluation. Il n’est en effet pas acceptable que selon le lieu, selon les intervenants, la même situation puisse faire l’objet d’appréciations fort différentes. Ce qui est vrai à l’échelle d’un département l’étant également à l’échelle du territoire tout entier.

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Vouloir fiabiliser l’acte d’évaluation et vouloir tendre vers une culture commune de cet acte, nous a très vite amenés à rechercher une méthode que chacun puisse s’approprier comme un outil partagé. Sur cet aspect, il n’est pas inutile de souligner l’absence surprenante de la question méthodologique de l’évaluation en protection de l’enfance dans les cursus de formation des travailleurs médico-sociaux.

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Cette démarche nous a également conduit à mener une réflexion plus large sur nos organisations en interne : qui déclenche l’évaluation ? Qui évalue ? Qui valide ? À quel niveau ? Etc. Même vis-à-vis de nos partenaires : qui pilote ? Quelle légitimité ? Quelle subsidiarité ?

I - La méthode

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Lorsque il fallut rechercher dans la littérature professionnelle des éléments méthodologiques précis et spécifiquement tournés vers l’enfance en danger - et non vers l’évaluation « en général » -, je n’ai trouvé qu’un seul ouvrage réellement spécialisé sur ce thème, écrit par un praticien chercheur, comme il se définit lui-même. Il s’agit de l’ouvrage « Évaluer en protection de l’enfance » [1][1] « Évaluer en protection de l’enfance : théorie et méthode »,..., de Francis Alföldi, qui anime désormais en Ardèche chaque année, plusieurs cycles de formation auxquels participent tous les travailleurs médico-sociaux du département.

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Cette démarche de reconduction annuelle de formation à l’évaluation autour de la méthode initiée par F. Alföldi est d’ailleurs partagée par au moins cinq départements, à ma connaissance : il s’agit des départements de l’Eure et Loir, de la Haute-Garonne, de la Manche, de l’Orne et du Val d’Oise. Elle fait également l’objet d’un cycle de formations proposées par le CNFPT de la région Picardie.

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On soulignera tout particulièrement le travail effectué dans le département de la Manche qui vient de se doter d’un guide méthodologique de l’évaluation tout à fait adapté.

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Sans avoir l’ambition de livrer toutes les finesses de la méthode évaluative de F. Alföldi, on peut cependant souligner les quelques principes généraux qui en font la richesse et l’originalité.

1 - Qu’est-ce qu’évaluer ?

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Évaluer les situations d’enfants en danger, c’est confronter les informations recueillies sur les conditions de vie de l’enfant, avec des critères professionnels d’appréciation du danger, pour obtenir un avis pondéré sur la gravité de la menace et sur les moyens d’y remédier.

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Comme on le constate, il ne s’agit pas d’une vision statique, mais d’une représentation « en mouvement », qui aboutit à la formulation d’un jugement de valeur sur la gravité d’un danger menaçant l’enfant, compte tenu des ressources disponibles en sa faveur.

2 - Le recueil des informations

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L’information, ce sont les observations ou les témoignages à partir desquels on évalue : ce sont des faits, le réel, daté dans le temps, situé dans l’espace, dont on cite la source. Le recueil de l’information, qui semble à priori l’étape la plus simple, est en fait chargé de difficultés. L’information n’est jamais totalement fiable, particulièrement en protection de l’enfance, puisqu’elle porte sur la sphère privée, intime des familles. Intentionnellement ou non, elle peut être déformée.

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Dix témoins du même fait peuvent en produire dix versions, a fortiori lorsque l’information transite par plusieurs personnes. Il faut donc s’exercer à une grande méfiance, une grande vigilance sur le recueil des faits, sur la manière d’observer, sur les enjeux personnels des parents, des autres professionnels, ceux de l’enfant, les nôtres. Il importe de replacer l’information dans le contexte de toutes les informations dont nous disposons sur la situation de l’enfant : c’est le principe de la « co-occurrence », qui donne leur sens aux faits corroborés et qui permet la construction d’une hypothèse cohérente sur l’ampleur du danger menaçant l’enfant.

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Une évaluation rigoureuse doit absolument distinguer nettement entre faits et appréciations. Les faits doivent être décrits dans un style dépouillé, le plus narratif possible, en oubliant les interprétations. Une fois les faits livrés avec une fidélité très soigneuse, il devient possible de porter sur eux des appréciations, des interprétations.

3 - La mise en œuvre de critères

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On définira les critères comme l’ensemble de la référence professionnelle en fonction de laquelle on évalue la norme, l’idéal : ce que devrait être une parentalité non dangereuse. Un critère, c’est un aspect important de la situation de l’enfant en danger qu’on évalue, un aspect dont on va faire une échelle, avec des graduations, des niveaux. Il n’est pas possible d’évaluer tous les aspects de la réalité complexe d’une situation d’enfant en danger, en tout cas, pas pour un professionnel de terrain.

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Sans prétendre à l’exhaustivité, on citera parmi ces critères : l’existence de négligences, d’un danger physique, psychologique, sexuel. Puis les critères qui relèvent de l’observation du comportement de l’enfant, voire du petit enfant (ce ne sont en effet pas les mêmes), ceux qui relèvent de l’observation de son environnement élargi. On attachera enfin un soin particulier à l’examen du critère « implicationnel », qui permet de prendre en compte l’effet produit par la situation sur l’évaluateur et son propre vécu.

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S’agissant de la graduation des niveaux, on peut s’en tenir à trois niveaux de lecture des critères : le niveau du bien-être, le niveau du risque et le niveau du danger, ou de la maltraitance.

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D’une certaine façon, l’acte professionnel d’évaluation en protection de l’enfance ne peut, malheureusement, s’apparenter à une démarche scientifique, universitaire, au sens académique du terme. Il faudra donc situer l’évaluation entre le qualitatif et le quantitatif, dans une démarche qui soit à la fois l’un et l’autre : mieux vaut examiner ce qui s’est passé avec un enfant lors d’une seule rencontre plutôt que de comptabiliser le nombre des rencontres. En protection de l’enfance, les critères strictement quantitatifs ne présentent guère d’intérêt parce qu’ils n’offrent pas de « lisibilité diagnostique ». L’ampleur du danger ne peut s’apprécier seulement avec des chiffres. C’est pourquoi le rapport d’évaluation ne peut être simplement codifié. Il doit être rédigé.

4 - La philosophie et la question des valeurs

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Il n’est pas possible d’évaluer la situation d’un enfant en danger sans rapprocher cette démarche des grands principes au nom desquels on évalue : s’agit-il d’atténuer les souffrances des enfants et des familles en difficulté (évaluation clinique), ou de réduire les coûts de l’action sociale (évaluation administrative) ou les deux à la fois ? L’évaluation aura une portée différente selon qu’elle centre sa démarche sur l’intérêt effectif de l’usager ou qu’elle s’efforce de réduire les coûts budgétaires de l’action médico-sociale.

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L’évaluation professionnelle obligera à s’interroger sur les valeurs qui sous-tendent notre façon d’évaluer.

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Il est nécessaire d’identifier non seulement des critères professionnels (respect de la personne de l’enfant, garantie de sa protection dans son milieu de vie, par exemple), mais aussi des critères personnels (valeurs « familiaristes », religieuses, politiques, disciplinaires, socio-culturelles, modes sociales, institutionnelles, influence de notre histoire personnelle, etc.). Il importe de prendre en compte ces valeurs personnelles dans la formalisation de la méthode d’évaluation. On parlera notamment de critères « implicationnels ».

5 - Évaluer à plusieurs

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Tous les spécialistes de la protection de l’enfance s’accordent sur ce point : l’évaluation ne peut pas être le fait d’un travailleur social isolé ; le risque d’erreur lié à la subjectivité de l’intervenant est évidemment trop important. Mais il ne va pas de soi non plus d’évaluer à plusieurs, notamment lorsque les intervenants sont de profession, de statut, ou d’institutions différentes. Pour éviter les affrontements, les guerres corporatistes ou la simple confrontation stérile d’opinions personnelles affirmées, il vaut mieux s’accorder sur une méthode et partager une culture commune de l’évaluation.

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Sur cet aspect, F. Alföldi propose notamment de mettre en synergie le groupe des évaluateurs à partir d’un ensemble d’outils préalablement discutés tels que le tracé de la carte familiale, le « génogramme » [2][2] Selon Alföldi, « le génogramme est une représentation... d’évaluation ou le « critéroscope ». Ces outils visent à permettre à chacun d’apporter sa contribution dans une logique de cohérence et de professionnalisme.

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Utilisée par la majeure partie des professionnels, le recours à la méthode vise moins à atteindre la vérité absolue sur la situation qu’un niveau de vraisemblance acceptable. Elle sert surtout à réduire la marge d’erreur, à atténuer la complexité de ce qu’on évalue, à en comprendre les enjeux et à permettre l’élaboration d’un projet ajusté aux besoins de l’enfant. Elle ne doit donc pas être trop complexe ni trop simpliste.

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Mais surtout, elle ne pourra fonctionner que si ses utilisateurs se sont approprié le modèle choisi. Chaque territoire étant spécifique, chaque professionnel étant unique, c’est à la méthode de s’adapter aux réalités du terrain, l’inverse étant inexorablement voué à l’échec. C’est pourquoi, en Ardèche, comme dans plusieurs autres départements, cet ajustement indispensable s’effectue au cours des actions de formation menées par le concepteur lui-même de la méthode, qui ne se présente pas comme un produit finalisé, mais comme un concept en mouvement, modulable, déformable.

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La succession des expérimentations, des modifications et des réajustements propres parfois à chaque territoire est la condition sine qua non d’une appropriation effective de l’instrument d’évaluation par les professionnels. On peut parier que sans ce mouvement de navette, ils l’auraient déjà sans doute rangé sur l’étagère des objets oubliés.

6 - La « centration » sur l’enfant

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L’une des dérives majeures de l’évaluation, surtout collective, c’est qu’en voulant sincèrement analyser la situation de l’enfant, on se retrouve très vite à ne parler que de ses parents, de ses grands parents, ou encore des relations tendues entre les services, etc. Plus les situations sont complexes, porteuses d’abus parentaux et de perversion, plus les intervenants risquent de se faire piéger par la contamination des pathologies des adultes (effets de sidération, de dramatisation ou de banalisation). Il est très important d’intégrer à la méthode un outil de « centration » permanent sur l’enfant lui-même, auquel il sera nécessaire de recourir régulièrement et obstinément tout au long de la démarche collective d’évaluation.

7 - La pondération dans l’évaluation

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L’évaluation est aussi un acte trivial : nous évaluons tous, tout le temps, que ce soit pour acheter un kilo de tomates, choisir un pantalon dans un magasin ou demander le placement d’un enfant. Le mécanisme est le même, seul l’enjeu diffère. D’où la nécessité d’ajouter rigueur et méthode quand il s’agit du devenir d’un enfant. Pour évaluer la situation d’un enfant, il faut prendre en compte non seulement des signes de souffrance, les symptômes, les défaillances parentales, mais il faut aussi pondérer ces facteurs par l’existence de ressources propres aux parents, à l’enfant lui-même et à son environnement. Pondérer, c’est donc peser le pour et le contre avant de se prononcer sur la valeur de cette parentalité-là, pour cet enfant-là.

8 - La question de la validation

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Reste la question de la validation d’une telle méthode ; ce n’est pas une question simple. De quelle validité doit-on parler ? De la validité universitaire, qui s’obtient en amont dans un laboratoire avec les critères de recherches académiques des scientifiques ? De la validité d’expérimentation, qui s’élabore au fur et à mesure des applications sur le terrain, dans un mouvement de va-et-vient entre les concepteurs et les utilisateurs ? L’une et l’autre ont leurs failles, la validité par expérimentation prenant le risque d’une validation empirique, la validité scientifique de type universitaire prenant le risque de n’être jamais utilisée sur le terrain, autant dire d’être inappropriée.

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Pour ce qui concerne le département de l’Ardèche et quelques autres sans doute, la question de la validation ne se pose plus dans la mesure où non seulement l’outil d’évaluation est désormais devenu l’instrument fondateur des méthodes et de la culture commune des évaluateurs, mais également l’outil de fiabilisation des évaluations à l’intention des décideurs administratifs et judiciaires.

II - Les organisations

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Si les aspects méthodologiques de l’évaluation des situations d’enfants en danger revêtent une importance particulière, il importe de souligner que la fiabilité de l’évaluation dépend également largement du circuit décisionnel qu’elle emprunte.

1 - Le rôle de pilote dévolu au conseil général

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Cette question est celle à laquelle tente de répondre la nouvelle loi de protection de l’enfance dans son article 12 (nouvel article L 226-3 du CAFS) : « des protocoles sont établis entre le Président du conseil général, le représentant de l’État dans le département, les partenaires institutionnels concernés et l’autorité judiciaire en vue de centraliser le recueil des informations préoccupantes au sein d’une cellule de recueil, de traitement et d’évaluation de ces informations ».

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Ce type de protocole qui existe dans le département de l’Ardèche comme dans beaucoup d’autres depuis déjà dix ans, consacrera vraisemblablement le rôle de pilote que les conseils généraux seront amenés à jouer. Il répond également à la question : qui évalue quoi ? Exceptées les informations qui relèvent d’emblée d’un traitement pénal (notamment celles relatives à des faits de maltraitance grave physique, sexuelle ou psychologique ou des négligences lourdes manifestes), le guide « Enfance en danger, que faire ? » réalisé en 1997 conjointement par le tribunal de grande instance, l’éducation nationale, la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) et le conseil général donne mission au conseil général d’évaluer toutes les informations préoccupantes qui parviennent aux cosignataires.

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C’est ainsi que sont désormais adressées à la direction de l’enfance, au sein d’un service qui fonctionne déjà comme les futures cellules de recueil, de traitement et d’évaluation, toutes les informations préoccupantes. Ce dispositif a largement contribué à faire de l’évaluation une mission à part entière, hautement stratégique, sensible sur le plan humain et sur le plan éthique. Cette conséquence du partenariat établi à l’occasion de l’avènement du guide a contraint le département à fiabiliser son dispositif d’évaluation, contrepartie de la légitimité nouvelle et quasi exclusive que lui confère ce protocole.

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Encore fallait-il que l’appropriation de cette mission d’évaluation par les professionnels du conseil général soit également partagée par les acteurs des autres institutions, notamment au sein de l’éducation nationale, mais également auprès des médecins, institutionnels ou autres (hôpitaux, généralistes, ordre des médecins), des services de la jeunesse et des sports (centres de vacances), des services de police et de gendarmerie, bref auprès de toutes les personnes qui agissent professionnellement auprès d’enfants.

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Il ne suffisait pas en effet d’établir un protocole entre décideurs : il fallait également qu’il soit connu, compris et adopté par tous les intervenants susceptibles de recevoir et de transmettre des informations préoccupantes. Cette phase de mise en œuvre du dispositif est primordiale car la démarche d’évaluation pourra se trouver gravement altérée si l’information n’est pas parvenue au bon moment, au bon endroit et de la bonne façon à celui qui doit intervenir. Et cette appropriation n’est pas non plus acquise une fois pour toutes : il faut sans cesse sur le métier remettre l’ouvrage : les personnels changent, l’encadrement également et les questions relatives à l’enfance en danger provoquent presque toujours beaucoup d’émotion, avec des effets de sidération ou d’affolement qu’il importe d’endiguer fermement dans un guide de procédures toujours actif.

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S’agissant des partenaires susceptibles de produire eux-mêmes de l’évaluation, je pense notamment aux personnels de la PJJ, du service social en faveur des élèves, ou du personnel des associations qui exercent des mesures d’investigation et d’orientation éducative (IOE) ou des enquêtes sociales judiciaires, le département de l’Ardèche les a également associés au processus de formation permanente reconduit chaque année sur ce thème.

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Cette initiative a permis, et continue à permettre, la naissance progressive d’une culture commune de l’évaluation du danger sans pour autant mettre tout le monde dans le même moule, chaque institution conservant sa spécificité. Mais au moins, les différences d’appréciation exprimées sur telle ou telle situation ne sont plus l’effet d’une querelle de chapelles ou de défiance du professionnalisme des uns à l’égard du professionnalisme des autres.

2 - Le circuit de l’information en interne

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Si le rôle du conseil général gagne a être clairement défini dans les protocoles précédemment évoqués, ses modes d’organisation en interne de la cellule « enfance en danger » méritent eux aussi une réflexion stratégique.

a - Qui évalue ?

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Au sein du conseil général de l’Ardèche, toutes les informations préoccupantes parviennent à la direction « Enfance », suivant la consigne donnée très clairement dans le guide « Enfance en danger, que faire ? ».

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La fonction de pilotage, de commande et de validation finale de l’évaluation est donc totalement exercée par un niveau central, toute la démarche technique d’évaluation étant elle, exercée au sein des unités territoriales, elles-mêmes divisées en pôles d’action sociale, le département étant fortement territorialisé.

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Cette fonction centrale de pilotage et de validation a été fortement souhaitée par les partenaires, notamment judiciaires, lors de l’élaboration du protocole. Il leur paraissait en effet facile d’identifier au niveau central un petit nombre d’interlocuteurs alors qu’ils n’imaginaient pas pourvoir le faire à partir d’un organigramme décentralisé trop complexe. Ce système, qui fonctionne sans heurt depuis maintenant plus de dix ans a également permis la mise en place d’un observatoire modeste, mais plutôt performant, au moins sur l’aspect quantitatif et sur un petit nombre d’items qualitatifs des situations de danger.

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À la lumière de cette expérience, il apparaît très important que la mise en place des futures cellules de recueil, de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes découle dans chaque département d’une réflexion approfondie. Selon la taille des départements, comment en effet concilier un niveau stratégique de pilotage et un niveau technique opérationnel, séparation de niveaux à mon sens absolument indispensable à la fiabilisation de l’acte d’évaluation.

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Sur le plan pratique, en Ardèche, le niveau central délivre à partir des informations qui lui ont été adressées un mandat d’évaluation à l’unité territoriale concernée. À noter qu’un premier tri s’effectue déjà au niveau central, certaines informations ne relevant pas d’une évaluation médico-sociale administrative : c’est le cas des situations relevant purement de la compétence des juges aux affaires familiales, ou de celles qui, contenant des informations à caractère pénal, doivent être adressées directement au parquet ou de celles qui concernent un enfant déjà suivi dans le cadre de mesures d’AEMO ou de placement judiciaires exercées par le secteur associatif.

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Dès réception de la commande d’évaluation, l’adjoint « famille prévention » de l’unité territoriale organise la stratégie évaluative, qui peut impliquer tout autant des intervenants de la PMI., de la polyvalence de secteur, ou de l’enfance, selon les cas, voire selon les disponibilités.

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À partir de là s’enclenche la démarche d’évaluation proprement dite qui ne doit pas être conçue comme une simple photographie de la situation. Cette démarche se déroule en général sur une durée de trois à six mois. Elle est toujours présentée aux familles comme une proposition d’aide face aux difficultés exposées, et non comme une inquisition ou un contrôle social, d’autant qu’elle ne peut s’effectuer qu’après avoir obtenu l’accord et l’adhésion des familles.

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Avec un volume de cinq à six cents évaluations par an depuis une décennie, on observe avec intérêt que les refus d’adhésion des parents à la démarche d’évaluation qui leur est proposée sont très rares. Le plus souvent, l’intervention évaluative recueille spontanément l’accord des parents.

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On peut être tout à fait convaincu aujourd’hui que cette mission d’évaluation représente sans doute la meilleure prévention qu’on ait jamais réussi à mettre en place dans ce département, à condition qu’elle soit réellement effectuée dans une attitude d’aide bienveillante aux familles et aux enfants. En intervenant très précocement dans les situations à risque, en évitant la lourdeur des mesures fortement contractualisées et les effets désastreux d’une judiciarisation parfois abusive, parfois trop hâtive ou trop tardive, l’évaluation cible l’intervention sociale préventive sur un objet précis, identifié et permet bien souvent la mise en place de solutions de proximité adaptées.

b - Les niveaux de validation

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Au terme de l’évaluation, un rapport est rédigé par les intervenants (toujours au moins deux personnes, le plus souvent de formation médico-sociale différente).

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L’adjoint « Famille-enfance » valide le rapport non seulement sur le plan technique (qualité rédactionnelle, notamment) mais aussi sur le plan des conditions de réalisation de la démarche évaluative : notamment respect des prérogatives de l’autorité parentale, mises en regard avec la nécessité de « centration » de l’évaluation sur le bien-être de l’enfant.

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Ce rapport est ensuite transmis au niveau central qui en valide ou non les conclusions ; la responsabilité du signalement judiciaire étant exclusivement exercée par ce niveau.

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La centralisation de la décision joue bien entendu le rôle de régularisation des flux de judiciarisation des situations. La collecte méticuleuse des éléments d’évaluation au niveau central permet également la constitution d’un historique propre à chaque enfant qui a fait l’objet d’informations préoccupantes.

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Ce dispositif est particulièrement efficace lorsqu’il y a « co-occurrence » des informations et permet de rapprocher immédiatement les nouvelles informations des conclusions des évaluations précédentes.

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On a vu trop souvent des évaluations banaliser les faits signalés parce qu’aucun rapprochement n’était effectué entre ces faits et les antécédents ou les informations connexes. À ce titre, la traçabilité des informations préoccupantes est incontestablement un facteur de fiabilisation de l’évaluation.

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Enfin, la centralisation des éléments d’évaluation permet aussi, une fois ces éléments « anonymisés », l’entrée de chaque situation dans l’observatoire départemental, désormais obligatoire, par effet de la loi de réforme de la protection de l’enfance.

Notes

[*]

Chef de service à l’ASE du département de l’Ardèche (07). Intervention pour les Ateliers nationaux de la protection de l’enfance, Besançon 28 et 29 mars 2007.

[1]

« Évaluer en protection de l’enfance : théorie et méthode », Dunod, Paris 2005, 243 p.

[2]

Selon Alföldi, « le génogramme est une représentation graphique de l’espace interpsychique familial. Il offre une lecture transgénérationnelle de l’histoire familiale dont il associe les éléments généalogiques, les événements importants et les relations les plus marquantes » (« L’évaluation en protection de l’enfance. Théorie et méthode », Dunod, 1999, Page 134).

Plan de l'article

  1. I - La méthode
    1. 1 - Qu’est-ce qu’évaluer ?
    2. 2 - Le recueil des informations
    3. 3 - La mise en œuvre de critères
    4. 4 - La philosophie et la question des valeurs
    5. 5 - Évaluer à plusieurs
    6. 6 - La « centration » sur l’enfant
    7. 7 - La pondération dans l’évaluation
    8. 8 - La question de la validation
  2. II - Les organisations
    1. 1 - Le rôle de pilote dévolu au conseil général
    2. 2 - Le circuit de l’information en interne
      1. a - Qui évalue ?
      2. b - Les niveaux de validation

Pour citer cet article

Patriarca Guy, « L'évaluation du danger, méthode et organisation », Journal du droit des jeunes, 6/2007 (N° 266), p. 20-24.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2007-6-page-20.htm
DOI : 10.3917/jdj.266.0020


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