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Journal du droit des jeunes

2007/6 (N° 266)


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Clarifier le débat sur la sécurité : telle est la devise de Claris depuis sa fondation autour de l’été 2001, à un moment où « l’insécurité » envahissait le débat médiatico-politique de façon quasi exclusive et dans une moralisation qui interdisait pratiquement toute analyse intellectuelle. Évoquer les problèmes économiques, sociaux et politiques devenait alors presque impossible, sous peine d’être dénoncés comme de dangereux irresponsables méprisant les victimes et cherchant à « donner des excuses » aux délinquants.

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En ce mois d’avril 2007, à l’approche d’un autre second tour d’élection présidentielle, après cinq années marquées par une accentuation considérable de la répression (création de nouvelles infractions en pagaille, renforcement des moyens et des contrôles policiers, révolution dans la procédure pénale, abaissement des seuils d’âges pour les sanctions, alourdissement des peines et augmentation de près de 20 % de la population carcérale), la situation ne nous semble pas avoir fondamentalement évolué.

Pourquoi n’a-t-on pratiquement pas parlé de sécurité dans la campagne de 2007 ?

La raison principale de ce demi silence tient naturellement au fait que cela reviendrait à faire le bilan du gouvernement sortant et en particulier du ministre de l’Intérieur, N. Sarkozy. Or ce bilan nous semble globalement négatif, pour au moins trois raisons. Premièrement, sa façon d’instrumentaliser les statistiques de police, à des fins de management mais aussi de communication politique et de promotion personnelle, a rendu pratiquement impossible une analyse de la réalité de l’évolution de la délinquance connue des services de police et de gendarmerie. Deuxièmement, son discours vindicatif, guerrier, insultant et méprisant envers les habitants des quartiers populaires a été une des causes des émeutes de novembre 2005. Troisièmement sa façon de gérer les forces de police, et notamment d’enterrer la police de proximité qui tentait péniblement de se mettre en place, a accru non seulement les violences policières, mais aussi les violences subies par les policiers. De manière générale, son action a accéléré une dégradation des relations entre la police et les citoyens dont nous sommes tous victimes, y compris les policiers qui s’en rendent compte même s’ils n’osent généralement pas le dire ouvertement de peur des représailles. On lira à ce propos le tout récent sondage réalisé par le Syndicat général de la police (FO) et disponible sur http://www.sgp-fo.com. Sur les 5 051 policiers qui ont rempli le questionnaire, 55 % déclarent que leur situation professionnelle s’est « plutôt dégradée », 69 % pensent que leurs conditions de travail se sont « plutôt détériorées », 76 % pensent que les conditions de leurs interventions sur la voie publique se sont également « plutôt dégradées », 74 % pensent que leurs rapports avec la population ne se sont pas améliorés depuis 5 ans, 77 % pensent que l’image de la police nationale ne s’est pas améliorée depuis 5 ans et pour finir 60 % ne conseilleraient pas ce métier à leurs propres enfants…

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Certes, au contraire de 2002, la campagne électorale a été marquée par une grande diversité dans les thèmes abordés, au point même de reléguer les questions de sécurité en deçà des attentes des Français si l’on en croit les enquêtes d’opinion. Mais la façon dont ces thèmes ont été traités ne nous rassure pas. Sans même parler des dérives du candidat de droite qui visait, et qui a réussi, à attirer vers lui une partie des électeurs du Front national, il nous semble que, derrière les déclarations d’intention et les indignations, certains enjeux de fond pour l’avenir de la société française n’ont même pas été aperçus par la plupart des candidats. C’est le cas en particulier des processus de ghettoïsation qui travaillent la société depuis un quart de siècle et sur lesquels nous voulons insister aujourd’hui.

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Les quartiers populaires – « zones urbaines sensibles » dans le vocabulaire officiel – ne sont certes pas les seuls territoires en grande difficulté dans la société française. Et les processus que l’on y observe n’y sont pas toujours spécifiques. À certains égards, ils sont seulement un « miroir grossissant » de problèmes qui concernent toute la société. Reste que, ne pas analyser ces problèmes est doublement dramatique. D’abord parce que, une fois de plus, cela risque de conduire le futur gouvernement à développer des politiques publiques qui, quelles que soient leurs intentions, ne seront pas au niveau des problèmes et conduiront à constater au final leur incapacité à changer la donne. L’histoire de la politique de la ville devrait tout de même nous servir de leçon ! Ensuite parce que, en sous-estimant gravement la nature comme l’ampleur des processus de ghettoïsation, on finit toujours d’une façon ou d’une autre par accuser les habitants de ces quartiers d’être des « assistés » et de ne pas faire ce qu’il faut pour « s’en sortir ». Et, en fin de compte, comme ces habitants ont notamment pour caractéristique d’être souvent « issus de l’immigration », on risque fort de renforcer encore davantage la peur, la suspicion et la xénophobie dont ils sont de plus en plus victimes.

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Sortir de ce cercle vicieux suppose non seulement que nos dirigeants soient capables de transformer notre regard sur ces quartiers et sur leurs habitants, mais encore qu’ils soient en mesure d’identifier les véritables causes des problèmes. Faute de quoi, ils continueront à creuser les tranchées qui séparent de plus en plus les conditions de vie des uns et des autres, ils continueront à nous dresser de plus en plus les uns contre les autres.

Pour citer cet article

Mucchielli Laurent, « Éditorial », Journal du droit des jeunes, 6/2007 (N° 266), p. 30-31.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2007-6-page-30.htm
DOI : 10.3917/jdj.266.0030


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