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Journal du droit des jeunes

2007/6 (N° 266)


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Au terme de plus de vingt ans d’études sur les quartiers populaires et de diagnostics liés à la politique de la ville, la démonstration n’est plus à faire[1][1] Voir la synthèse de C.Avenel, Sociologie des « quartiers.... Les 751 zones urbaines sensibles (ZUS), dans lesquelles vivaient 4,7 millions de personnes au recensement de 1999 (soit 8 % de la population française, et 12 % des Franciliens), concentrent les situations de précarité et d’exclusion. À tel point qu’il nous semble légitime de parler d’un processus de ghettoïsation. Certes, il ne s’agit pas de suggérer une comparaison directe entre les ZUS françaises et les ghettos de certaines grandes villes d’Amérique du Nord ou du Sud[2][2] L. Wacquant, Parias urbains. Ghetto, banlieues, État,.... Pour autant, il ne faudrait pas s’interdire de penser l’existence d’un processus de « séparatisme social » éloignant de plus en plus les conditions de vie et les destins des différents groupes sociaux[3][3] Voir les constats convergents de E. Maurin, Le ghetto.... Pour nous, ce processus de ghettoïsation a deux faces, trop rarement étudiées de concert : l’une objective, relative aux conditions de vie des habitants et aux difficultés d’insertion socio-économique qui se posent massivement pour la jeunesse, l’autre subjective, relative aux représentations que les habitants se forgent d’eux-mêmes, des différents groupes sociaux qui composent la société et de leurs relations.

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Les ZUS se caractérisent par une triple concentration :

  1. des familles nombreuses, voire très nombreuses, et donc la jeunesse de leur population (les moins de 25 ans peuvent représenter 50 % de la population sur certains îlots) ;

  2. des milieux populaires à faible revenu et à fort taux de chômage ;

  3. des populations étrangères et d’origine étrangère.

Ces premiers facteurs peuvent déjà susciter un sentiment de « différence » par rapport au reste de la société. Ce sentiment peut ensuite s’enraciner de façon décisive dans le rapport des familles aux institutions et, en premier lieu, à l’école. Faiblement dotés en capital culturel et scolaire, ayant souvent des difficultés de maîtrise de la langue française, les parents sont à la fois peu outillés face à la culture de l’institution et très démunis pour assurer le suivi scolaire des enfants [4][4] A. Van Zanten, L’école de la périphérie. Scolarité.... De fait, les problèmes précoces de scolarité, le taux de redoublement, le taux d’échec scolaire, le poids des orientations vers l’enseignement professionnel et l’absentéisme sont beaucoup plus importants chez les enfants d’immigrés appartenant aux classes populaires. Malgré leur mobilisation et celle de leurs familles durant la scolarité, ils sont profondément marqués par leurs handicaps scolaires de départ et le retard qu’ils prennent dès la maternelle [5][5] J.-P. Caille, F. Rosenwald, Les inégalités de réussite....

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Les jeunes d’origine maghrébine sont notamment les plus touchés par l’échec scolaire : à la fin des années 1990, ce sont 42 % des garçons et 27 % des filles qui sortaient du système scolaire sans aucun diplôme [6][6] F. Lainé, M. Okba, Jeunes de parents immigrés : de.... De manière générale, l’inégalité des destins sociaux se mesure de plus en plus dans les affectations et dans les parcours scolaires. Les jeunes et leurs familles le savent, et ceci constitue une source de plus en plus importante de leur ressentiment et de leur prise de conscience d’une discrimination collective [7][7] G. Felouzis, F. Liot, J. Perroton, L’apartheid scolaire.....

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Faiblesses scolaires et discriminations constituent deux handicaps majeurs sur un marché de l’emploi très concurrentiel. Le taux de chômage des ZUS est ainsi globalement deux à trois fois supérieur à celui des autres territoires, le taux de chômage des jeunes de 16 à 25 ans se situant entre 30 et 40 % et pouvant dépasser les 50 % pour les jeunes issus de l’immigration sortis de l’école sans diplôme ou avec un simple CAP. Les taux d’emplois précaires et d’emploi à temps partiel contraint sont également supérieurs. De tout cela résultent des conditions économiques précaires, quelques fois miséreuses, qui suscitent honte, sentiment d’injustice, colère et/ou désespoir sur le plan individuel.

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Sur le plan collectif, cette situation suscite aussi des sentiments d’enfermement dans le quartier et d’abandon voire de rejet de la part des « autres » (les autres mondes sociaux, les responsables politiques), qui sont d’autant plus forts que les ZUS se singularisent aussi par leur grande faiblesse voire leur absence de représentation politique au niveau local et de structuration politique au sens large. Dès lors, il n’est pas étonnant que les habitants développent fréquemment des relations ambivalentes à des institutions (services sociaux, services administratifs, école, police) qui renvoient une image négative de soi (sentiments de dépendance, d’infériorité, voire de mépris, de suspicion et de violence).

La non insertion des jeunes

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Ce tableau général mérite d’être affiné en direction des jeunes. L’on ne saurait analyser leur malaise sans rappeler que leur taux de chômage n’a cessé d’augmenter, creusant de surcroît les écarts en fonction des niveaux de diplôme (ce qui maximise les frustrations économiques et sociales des moins diplômés et accroît encore le caractère durablement discriminatoire des parcours scolaires). En moyenne nationale, le taux de chômage des jeunes hommes non diplômés un à quatre ans après la sortie du système scolaire a plus que doublé au cours des années 1990, passant de 27 % en 1990 à 56 % en 1999, et se maintenant autour de 45 % de 2000 à 2005 [8][8] Cf. www.insee.fr. Et, malgré la légère reprise de l’emploi, le chômage de longue durée des jeunes a continué à augmenter en 2004 et 2005 [9][9] Premiers résultats de l’enquête sur l’emploi 2005,.... Au total, dans les ZUS, « en 2003, un tiers des générations nées entre 1973 et 1983 [donc un tiers des jeunes âgés de 20 à 30 ans] est inactif ou au chômage, sans être en formation », soit environ 200 000 personnes, plus de 230 000 si l’on ajoute les 15-19 ans [10][10] Observatoire national des ZUS, Rapport 2004, p. 18.... Beau réservoir d’émeutiers potentiels…

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Cette non insertion économique pèse sur l’ensemble du processus d’intégration sociale et d’entrée dans la vie adulte. Derrière l’absence d’emploi et donc de revenu, se profile en effet l’impossibilité matérielle du départ du domicile des parents pour accéder à un logement personnel (sans compter la crise du logement social qui sévit en France) ainsi que la difficulté à pouvoir se situer favorablement dans la perspective d’une union conjugale et d’un projet familial. Avoir un emploi et un revenu, s’installer dans un logement, fonder sa propre famille : ce parcours conçu et attendu comme « normal » par tout jeune se trouve au mieux durablement contrarié, au pire perçu comme inaccessible. En d’autres termes, la non insertion économique n’est pas seulement une « galère » au quotidien, elle a des conséquences sur toute la perception de l’avenir et la vision du monde que se construisent ces jeunes, ce que peut résumer l’expression no future[11][11] S. Beaud, M. Pialoux, Violences urbaines, violence....

Même des diplômés

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Enfin, cette situation ne concerne pas seulement les jeunes « issus de l’immigration » ayant connu l’échec scolaire. L’augmentation du chômage et des formes précaires d’emploi concerne également ceux – et ils sont de plus en plus nombreux – qui sont diplômés [12][12] J.-L. Richard, Partir ou rester ? Destinées des jeunes.... Contrairement aux discours lancinants sur la liberté individuelle et contre les « excuses sociologiques », il ne suffit donc pas de « vouloir s’en sortir » pour échapper à la relégation sociale. Dans les quartiers dits « sensibles », beaucoup de jeunes « issus de l’immigration », en particulier maghrébine, rencontrent de grandes difficultés d’insertion malgré leurs diplômes. Dès lors, ils ne sauraient « donner le bon exemple » aux autres jeunes ni les dissuader de se révolter. Ils ne peuvent, au contraire, que désespérer un peu plus ceux qui n’ont pas réussi à l’école, et ils ne peuvent que se sentir solidaires de leur colère [13][13] E. Marlière, Jeunes en cité. Diversité des trajectoires....

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Les émeutes de novembre 2005 témoignent ainsi de la situation de désespérance d’une partie de la jeunesse confrontée à une double crise d’insertion dans la société et la vie adulte. Nous avons insisté ici sur la première, l’insertion socio-économique. Mais n’oublions pas la seconde, symbolique et politique. L’accès à la citoyenneté est particulièrement difficile pour ces jeunes issus de l’immigration qui se considèrent non reconnus, stigmatisés voire rejetés dans la société française, qui ne sont pas représentés par les forces politiques et se trouvent par conséquent démunis pour construire des actions collectives autonomes, durables et non-violentes, par opposition à ces déchaînements émotionnels passagers que sont les émeutes.

Notes

[1]

Voir la synthèse de C.Avenel, Sociologie des « quartiers sensibles », Paris, Armand Colin, 2004 ; ainsi que les rapports de l’Observatoire national des ZUS (http://www.ville.gouv.fr).

[2]

L. Wacquant, Parias urbains. Ghetto, banlieues, État, Paris, La Découverte, 2006, p. 145-171.

[3]

Voir les constats convergents de E. Maurin, Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, Paris, Seuil, 2004 ; H. Vieillard-Baron, Des banlieues françaises aux périphéries américaines : du mythe à l’impossible confrontation ?, Hérodote, 2006, 122, p. 10-24 ; J. Donzelot, Quand la ville se défait, Paris, Seuil, 2006.

[4]

A. Van Zanten, L’école de la périphérie. Scolarité et ségrégation en banlieue, Presses Universitaires de France, 2001 ; M. Millet, D. Thin, Ruptures scolaires. L’école à l’épreuve de la question sociale, Presses Universitaires de France, 2005.

[5]

J.-P. Caille, F. Rosenwald, Les inégalités de réussite à l’école élémentaire : construction et évolution, in INSEE, France, portrait social, Paris, INSEE, 2006, p. 115-137.

[6]

F. Lainé, M. Okba, Jeunes de parents immigrés : de l’école au métier, Travail et emploi, 2005, 103, p. 79-93.

[7]

G. Felouzis, F. Liot, J. Perroton, L’apartheid scolaire. Enquête sur la ségrégation ethnique dans les collèges, Paris, Seuil, 2005 ; J.-P. Zirotti, De l’expérience de la discrimination à la délégitimation. Les jugements des élèves issus de l’immigration sur les décisions d’orientation scolaire et les conditions de leur scolarisation, Les cahiers de l’URMIS, 2006, 11, p. 1-16.

[9]

Premiers résultats de l’enquête sur l’emploi 2005, Insee Première, 2006, n°1070.

[10]

Observatoire national des ZUS, Rapport 2004, p. 184.

[11]

S. Beaud, M. Pialoux, Violences urbaines, violence sociale, Paris, Fayard, 2003, p. 21-22.

[12]

J.-L. Richard, Partir ou rester ? Destinées des jeunes issus de l’immigration, Paris, Presses Universitaires de France, 2004 ; A. Frickey, dir., Jeunes diplômés issus de l’immigration : insertion professionnelle ou discriminations ?, La documentation française, Paris, 2005 ; R. Silberman, I. Fournier, Les secondes générations sur la marché du travail en France : une pénalité ethnique qui persiste, Revue française de sociologie, 2006, 2, p. 243-282.

[13]

E. Marlière, Jeunes en cité. Diversité des trajectoires ou destin commun ?, Paris, L’Harmattan, 2005.

Plan de l'article

  1. La non insertion des jeunes
  2. Même des diplômés

Pour citer cet article

Mucchielli Laurent, « Le processus de ghettoïsation : éléments d'introduction », Journal du droit des jeunes, 6/2007 (N° 266), p. 31-33.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2007-6-page-31.htm
DOI : 10.3917/jdj.266.0031


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