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Journal du droit des jeunes

2007/6 (N° 266)


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Comme le rappelle Philippe Meirieu[1][1] Philippe Meirieu, entretien filmé pour le reportage..., l’école en France s’est largement constituée en opposition et en réaction contre le pouvoir d’influence des familles. Que l’on se rappelle la véritable guerre que se sont livrées les familles paysannes et les enseignants de village pour imposer la fréquentation scolaire. Le choix initial du système éducatif, entre le secteur privé et public, ancien en France ne change en rien le fait que chacun des systèmes (en dehors de rares initiatives et mouvements minoritaires) a soigneusement cultivé la distance et la mise à l’écart des familles vis-à-vis de l’espace intérieur de l’école (pédagogie, choix des enseignants).

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Les difficultés d’un enseignement de masse, dans les années 80 et 90 ont donné lieu à la fois à la poursuite et à un aménagement de cette tendance. En milieu populaire, sous l’effet des mesures de « zonage éducatif » les parents ont été fortement mobilisés depuis l’école ou autour d’elle, tout en étant soigneusement maintenus à l’écart de son fonctionnement réel et concret. La mise ne place, puis la perpétuation des « plans Vigipirate » a par exemple fortement servi cette tendance : les parents peuvent toujours pénétrer dans les établissements scolaires quand ils sont convoqués ou pour venir chercher les bulletins en mains propres ; leur présence de leur propre initiative est par contre doublement découragée au nom de la sécurité publique comme celui de la pédagogie.

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Dans ce contexte particulier, la carte scolaire a toujours tenu un rôle central ; élément de rationalisation de l’adaptation de l’offre scolaire vis-à-vis de la démographie locale, le sens même du « secteur » doit être recherché sur un a priori idéologique républicain et fort : si chaque enfant a droit à une école publique, le corollaire est que nul n’a le droit de la choisir. En jetant un interdit sur la question du choix, le système scolaire entend ne pas s’aligner sur la logique de marché et garantir une forme de neutralité, au fondement de la vision républicaine de la société française.

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Progressivement, entre le début du vingtième siècle et les années 80-90, on a assisté à une modification du contenu justificatif de la sectorisation scolaire : si au début du siècle passé, le secteur se présentait avant tout comme la garantie d’un traitement égal entre les enfants des villes et des villages par la mise en place d’établissements scolaires proches des domiciles (les enfants avaient en quelque sorte le droit d’être intégrés à un « secteur »), il n’est plus du tout invoqué de la même façon aujourd’hui.

Du secteur à la zone

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En effet, au cours des années 80-90, la pratique de sectorisation semble avoir connu un second usage public : le maintien plus ou moins sévère des secteurs des établissements, particulièrement en zones considérées comme en difficulté, a été perçu comme un moyen de lutter contre une certaine forme de ghettoïsation et de fuite de ces établissements.

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Les politiques de zonage ont ainsi largement reposé sur la tentative de maintenir une certaine hétérogénéité sociale des enfants accueillis dans les établissements concernés tout en devant faire face à l’ambivalence « explosive » des effets de cette « discrimination positive » sur les familles des enfants concernés. Si les ZEP avaient été pensées à leur origine comme devant maintenir l’attractivité des établissements concernés (et la développer), en affichant l’ambition de constituer de véritables « laboratoires d’excellence pédagogique », il faut bien reconnaître que l’effet sur le public a été en général aux antipodes : course aux dérogations, pratiques dilatoires, recours au privé, montrent bien que ces politiques n’ont pas réussi à être à la hauteur de leurs objectifs.

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C’est dans ce contexte où l’éducation prioritaire traîne derrière elle la réputation de ne pas être efficace et se trouve toujours accusée d’être coûteuse, que des changements de discours d’intention sont apparus au cours de la campagne présidentielle de cette année.

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Les deux principaux candidats, avec quelques variations dans le vocabulaire, se sont affirmés favorables à un assouplissement ou à une liberté accrue, voire à une désectorisation généralisée des établissements d’enseignement.

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De façon marginale mais hautement symbolique, la possibilité de ce qui constituerait a minima un bouleversement majeur (dont personne ne peut mesurer les conséquences même sur un plan pratique) semble préparée par les mesures nouvelles tirées du Plan de cohésion sociale qui permettent dorénavant aux « meilleurs élèves des établissements dits sensibles » de s’affranchir de la carte scolaire. Le message porté par l’administration de l’Éducation nationale, en commençant par son ministre est ainsi devenu clair (sans que l’on mesure à quel point il constitue un reniement complet des politiques récentes et des fondements mêmes l’école) : « c’est une bonne chose pour ceux qui le peuvent d’échapper au secteur de son école ». Comment d’ailleurs croire à une motivation « républicaine » de ce type de mesures ? À supposer que le ministre croie lui-même aux intentions invoquées, ce ne serait sans doute pas « les meilleurs élèves » qui devraient « avoir la chance » de rallier les « meilleurs établissements » les plus cotés, mais bien entendu les plus faibles qui en ont sûrement le plus besoin [2][2] Le simple fait que cet illogisme ne soit pas plus souvent....

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Ce message a une portée énorme : la fuite plus ou moins organisée, plus ou moins efficace selon les milieux, des secteurs scolaires avait toujours fait l’objet d’une condamnation non pas seulement sur la forme (sa légalité) mais aussi sur son fond. Il a toujours été considéré comme illégitime de ne pas vouloir être éduqué avec ses voisins ; le choix de la scolarisation privée s’est lui-même toujours préoccupée de se présenter comme dicté par des options philosophiques ou pédagogiques et non pas pour échapper à un milieu donné.

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Sur la même période (ce qui a sans doute contribué à légitimer ce changement d’option), on a connu une certaine diabolisation de la propension des jeunes et des familles des quartiers défavorisés à « vouloir » rester entre soi. On dénonce pèle mêle depuis plus de dix ans les tendances au communautarisme, au refus de mobilité d’une certaine frange de la jeunesse jusqu’aux pratiques d’occupation de cages d’escalier et d’espaces collectifs. Là encore, nous assistons à une forme de renversement conceptuel : le ghetto ne serait pas subi, il serait l’œuvre de ses propres victimes ; il ne serait plus le produit des politiques économiques et de logement de ces dernières décennies mais l’expression d’un désir condamnable de refuser de se mélanger, de s’intégrer ou de circuler dans la société comme dans la vie économique.

De la zone à la mobilité

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Certains auteurs sociaux ont poussé cette piste de réflexion jusqu’à expertiser les difficultés de la jeunesse de quartiers sous l’angle du déficit de mobilité. Récemment, un éducateur et conseiller politique, Jean-Marie Petitclerc, proposait dans cette logique de fermer les établissements dits sensibles pour forcer les jeunes à sortir de leur quartier et à fréquenter des établissements « de centre-ville » dans lesquels ils ne seraient plus majoritaires [3][3] Tribune publiée dans les ASH du 30 juin 2006. En réponse....

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Ainsi nous voyons se dessiner une situation dans laquelle l’effort public, politique, ne consiste plus à valoriser l’investissement des éducateurs, des enfants et des familles autour des établissements scolaires et éducatifs des quartiers en difficulté mais à valoriser les efforts de ceux qui parmi eux se destinent à en sortir. Les enseignants et « super profs » récemment affectés dans ces écoles et collèges gagnent des points d’ancienneté destinés à leur permettre d’en partir plus rapidement. Les parents, quant à eux, sont dorénavant fondés, légitimés et invités à réclamer le droit pour leurs enfants d’y échapper ou d’en sortir.

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Dès lors, on ne voit pas très bien comment les enseignants et éducateurs qui y croient encore, ceux qui sont engagés dans des pratiques collégiales et coopératives d’ouverture sur le quartier et les familles [4][4] Voir à ce sujet les descriptifs des actions et innovations..., vont pouvoir continuer à valoriser l’image de leur travail, de leur établissement, des enfants, des familles et de du quartier, quand le « sauve qui peut » est décrété en haut lieu.

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La mutation récente des politiques d’éducation prioritaire au bénéfice d’une nouvelle logique dite de « réussite éducative » confirme l’abandon de l’optique de valorisation des territoires au profit de méthodes et pratiques de suivi d’individus et de familles repérés et considérés comme en difficulté. Or, le passage d’un paradigme territorial vers un paradigme de suivi de personnes et situations, entraîne des changements profonds sur les pratiques éducatives elles-mêmes.

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L’optique territoriale a en effet le mérite de permettre de répondre à des besoins spécifiques de personnes en difficulté sans pour autant que celles-ci y gagnent un quelconque statut. L’optique territorialisée en matière éducative permet également de prendre en compte les multiples facteurs d’isolement et de solitude vécus par les adultes et enfants concernés sur le plan social, économique, culturel et politique. Le travail éducatif de proximité, quand il peut être ouvert, permet aux personnes concernées de s’en emparer pour trouver des solutions à la combinaison de leurs difficultés, et cela d’une manière plutôt naturelle et non stigmatisante [5][5] Laurent Ott, Travailler avec les familles, Ères, 2.... Il est bien évident que la logique des « projets de réussite éducative » repose sur l’établissement de relations sociales bien moins circulaires que binaires, relevant quasi exclusivement, dans l’école comme hors de l’école, sur des relations de type contractuel.

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Les parents d’élèves se trouvent aujourd’hui pris aux pièges de ces relations bilatérales généralisées. S’ils semblent y avoir gagné le droit de considérer avec méfiance l’établissement de leur quartier, en attendant un droit incertain à la mobilité, ceux qui sont le plus en difficulté parmi eux voient au contraire leur espace de liberté se limiter aux contrats d’intégration et d’accompagnement qu’on leur propose.

Un ghetto peut sans doute en cacher un autre

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La valorisation de la mobilité scolaire comme valeur intrinsèque et comme injonction parentale de veiller à l’intérêt de ses enfants (sous entendu, en général, contre la fréquentation de certains autres) va sans doute concourir à en créer de nouveaux. Cette nouvelle ghettoïsation sera sans doute sous le signe de la solitude généralisée et aura deux visages. Ce sera d’abord celle vécue par les enfants et les familles prisonnières de « contrats » éducatifs à répétition, ou celle des enfants et des parents qui opteront pour des parcours scolaires complexes, nécessitant éloignement et changements d’établissements qui ne leur permettront pas de développer un point de vue collectif sur le vécu de l’école et de la parentalité.

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Lutter contre la ghettoïsation passe sans doute, au contraire de ces tendances, par la rencontre et la fréquentation durable de ses pairs pour comprendre les mécanismes de relégation à l’œuvre et rebâtir une identité valorisée. La mobilité, de ce point de vue, constitue le meilleur obstacle à cette prise de conscience. On souhaiterait interdire aux familles qui ont connu dans leur histoire l’émigration et le déracinement (ne fût-ce que régional) de se constituer de nouvelles racines, que l’on ne s’y prendrait pas autrement.

Notes

[*]

Éducateur et enseignant, docteur en philosophie, auteur de « Le travail éducatif en milieu ouvert », Érès, 2007.

[1]

Philippe Meirieu, entretien filmé pour le reportage « Le grand malentendu », consacré aux relations parents/enseignants, produit et diffusé en 2005, par la Cathode (Réalisation de D. Delattre).

[2]

Le simple fait que cet illogisme ne soit pas plus souvent perçu dévoile implicitement que la croyance en la supériorité des établissements de centre-ville ne repose pas sur la certitude d’un meilleur enseignement mais simplement sur une sélection préalable des élèves qui les fréquentent.

[3]

Tribune publiée dans les ASH du 30 juin 2006. En réponse le JDJ a publié « D’une violence l’autre ou Petits « autocars chers » et grandes manœuvres dans les cités  » par Jean-Pierre Bigeault, n° 259 - novembre 2006, p. 9-11.

[4]

Voir à ce sujet les descriptifs des actions et innovations récompensées par la Fondation de France, dans le domaine du développement des relations parents/enseignants, portées par des équipes éducatives d’établissements primaires sur www.fdf.org/jsp/site/Portal.jsp ?page_id=210

[5]

Laurent Ott, Travailler avec les familles, Ères, 2004.

Plan de l'article

  1. Du secteur à la zone
  2. De la zone à la mobilité
  3. Un ghetto peut sans doute en cacher un autre

Pour citer cet article

Ott Laurent, « L'annonce de la désectorisation comme d'un progrès : prémisse à une solitude éducative totale ? », Journal du droit des jeunes, 6/2007 (N° 266), p. 37-39.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2007-6-page-37.htm
DOI : 10.3917/jdj.266.0037


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