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Journal du droit des jeunes

2008/1 (N° 271)


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Nous le savons, les sociétés technologiques optent tour à tour pour des politiques répressives envers les adolescents transgressifs. À ce titre, des prisons pour mineurs récidivistes fleurissent un peu partout du nord au sud de l’Europe et, malgré que la solution soit une impasse, malgré qu’elle ait maintes fois montré sa toxicité sociale, nous piétinons à découvrir un consensus intelligent entre, d’une part, le besoin accru de sécurité des populations et, d’autre part, les intérêts de ces jeunes en déshérence qui, - que nous le voulions ou non ! -, sont bien les adultes et les parents de demain.

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Car cela, oui, nous le savons : enfermer les récidivistes cela ne sert qu’à protéger très momentanément la population ; cela ne sert pas même à rendre les récidivistes moins actifs ; ça n’aide pas à fonder une famille, à trouver du travail, et encore moins à être heureux ; car, si c’était le cas, je gage que nous le saurions.

Alors que faire ?

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Voilà des années que nous piétinons sur le sujet et, s’il est classique de toujours tout reprocher au pouvoir, il est néanmoins urgent de comprendre que c’est bien l’effrayante absence de « nos » solutions qui bâtit l’augmentation des enfermements : puisqu’en effet, nous, travailleurs psychosociaux, éducateurs et thérapeutes, n’avons à ce jour rien trouvé qui puisse démontrer la supériorité d’une pratique sur une autre, la primauté d’un concept général, applicable à grande échelle, qui soit de nature à défier les censeurs de l’aide aux autres. La solution qui fera consensus sera avant tout de type « rationnelle et sociale », elle ne sera ni universitaire, ni médicale, ni policière : elle sera de celles qui allieront au mieux le besoin légitime de sécurité de chacun, et la très nécessaire évolution du mineur récidiviste. Car, sans cette évolution, il est probable que ces mineurs à risques deviennent rapidement des adultes à risques, dont la trajectoire débitera encore les budgets d’un État pressé qui, jamais, ne pense au long terme ; c’est-à-dire : en termes d’hospitalisations psychiatriques futures, de médications croissantes, de journées de prison, de désintoxications, de dommages collatéraux dus à la criminalité, de placements des enfants dans les dix ou vingt prochaines années, sans même envisager que les hordes de SDF qui continuent d’emplir la rue des désastres solidaires, doivent bien venir de quelque part.

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Et, redoutant cette inéluctable progression, l’absence de solution pour les mineurs récidivistes s’inscrit au tableau comme une tragédie « bâtie ensemble » qui souligne que nous, spécialistes de la relation d’aide, ne possédons aucune solution qui puisse démonter les fausses assertions de la « tolérance zéro », dont le vrai succès reste, à ce jour, d’avoir lancé la « politique zéro » en matière de délinquance. Et, parce que la société technologique ne se satisfait désormais que des démonstrations populistes au genre américain, la recherche de terrain – celle qui agit, réalise et démontre - devient une nécessité absolue, voire même, un espoir collectif.

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En somme, la solution viendra des travailleurs sociaux ou ne viendra pas.

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Elle naîtra d’une expérience réussie à laquelle on aura donné l’occasion de vivre, d’essayer des idées nouvelles pendant trois ou quatre ans. C’est très court, mais c’est faisable !

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Parmi les idées qui existent ça et là, le concept « d’émotions sociales », m’est toujours apparu comme une véritable mine d’or au regard des jeunes adolescents transgressifs.

Les émotions primaires et les émotions sociales

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Brièvement, trois catégories d’événements psychiques induisent les comportements adaptatifs, c’est-à-dire : les comportements qui permettent de répondre aux logiques de survies biologiques, sociales et psychologiques.

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Ce sont :

  • les instincts, et les pulsions qui leurs sont attachées ;

  • les émotions universelles primaires, telles : la peur, la colère, le dégoût, la surprise, la tristesse et la joie, que nous partageons avec de nombreuses espèces animales, et qui sont nos réactions émotionnelles les plus anciennes ;

  • les émotions sociales, dont le développement pendant l’éducation permet l’adaptation de l’individu au groupe, lequel garantit en retour sa relative survie économique, et sociale.

Les instincts, les émotions primaires et sociales participent autant à la pensée émotionnelle qu’à la pensée rationnelle. Il y a deux catégories essentielles d’émotions primaires et sociales : les émotions douloureuses et les émotions plaisantes. Pour ce qui sont des émotions sociales, la culpabilité, l’autodépréciation, l’autocritique, la timidité, le trac, la honte, et les peurs sociales en général, sont des émotions douloureuses qui ont pour mission de nous orienter vers de meilleures protections ou de meilleures adaptations ; tandis que l’amour, l’amitié, la curiosité, l’empathie, la solidarité, la conquête sociale, l’attachement, les sensations apaisantes et esthétiques, les sentiments moraux, se montrent extrêmement motivants, parce qu’ils développent de très essentielles sensations de plaisir ou d’apaisement.

Postulat

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À ce titre, je postule qu’une partie significative de délinquants récidivistes montre des carences en émotions sociales, c’est-à-dire : des carences dans les émotions qui facilitent la vie sociale et l’adaptation, dans ces émotions qui sont essentielles pour nous côtoyer, nous respecter, nous aimer, parce qu’elles limitent la violence intrinsèque à notre espèce.

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Ce n’est pas, en effet, parce que la loi interdit le viol et le meurtre que la majorité d’entre nous ne le pratique pas, mais parce que le bon développement des émotions sociales participe à une inhibition des comportements archaïques en « freinant » l’expression des structures pulsionnelles et primaires qui sont à la base de ces actes. Si l’on agresse une vieille dame, si l’on viole, si l’on tue, n’est-ce pas précisément parce que l’empathie, la sociabilité, la protection des autres, l’altruisme, la culpabilité, la peur de faire mal, et d’autres émotions sociales fondamentales sont peu ou pas fonctionnelles ?

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En fait, les lois ne font qu’activer les émotions secondaires inhibitrices de violence, et ne se substituent en aucun cas à elles. C’est, à mon sens, notre mauvaise compréhension globale de ce système émotionnel secondaire qui conduit les échecs répétés dans le suivi des délinquants récidivistes, car dans cette hypothèse, le fameux « rappel à la loi » serait aussi inutile qu’inadéquat : ce ne serait pas la loi que les délinquants devraient intégrer, mais les émotions sociales qui permettent à la loi de fonctionner.

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C’est pour ces raisons que, jamais, la punition n’engendrera les meilleures émotions sociales attendues et que, jamais, le rappel à la loi n’aura de force de pédagogie opérante pour les individus déviants ou en passe de le devenir. Sans émotions sociales élaborées, le « rappel à la loi » conçu comme technique rééducative des délinquants possède, hélas, tous les stigmates du justicier mort né.

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Et, en effet, par quelle magie une technique inapte à générer le bonheur individuel serait-elle apte au bonheur social ?

Miser sur la plasticité neuronale de l’adolescence

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Les émotions sociales ne sont pas innées. Elles se développent dans le cadre de la relation affective et éducative qui émerge dans les apprentissages sociaux, avec cependant quelques conditions nécessaires pour s’épanouir. Il serait trop long de développer ici les conditions d’une transmission d’humanité propice au développement des émotions sociales, mais on se figurera aisément qu’elles ne se développent ni dans le cadre d’une relation de contrainte, ni sous la menace, ni dans le cadre d’une punition, ni même par le biais de la « prise de conscience » tant espérée.

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Les émotions sociales positives, celles qui donnent accès au plaisir social, ne semblent en effet se développer que dans un contexte où le jeune patient perçoit qu’un intérêt véritable lui est porté, qu’il y est vu comme un être d’avenir et de potentiel, qu’il y est regardé de manière positive, encadré d’un lien bienveillant et tenace, dans un cadre éducatif qui autorise la satisfaction de ses besoins en sensations, en l’attente que se bâtissent ses émotions.

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En somme, si les réseaux neuronaux qui correspondent aux émotions sociales sont plastiques, - s’ils peuvent se développer quand ils sont sollicités avec constance -, la chose ne semble pas émerger sous n’importe quelles conditions ! De plus, quelques indices poussent à penser qu’après l’âge de vingt-cinq ans, date où le cerveau est pleinement achevé, ces réseaux pourraient avoir plus de mal à progresser, en raison d’un stade critique de développement. Voilà qui placerait alors l’adolescence récidivante en « double situation critique » :

  • ne pas enfermer les adolescents récidivistes conduit à la multiplication des délits ;

  • enfermer les adolescents récidivistes conduit au gaspillage d’un temps thérapeutique qui ne se retrouvera plus, et conduit également à la multiplication des délits.

Mais alors, quelle solution ?

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Enfermer et punir sont des solutions rapides et faciles, qui n’ont aucun avenir. Elles sont le lit de la délinquance adulte et les mamelles d’un désespoir familial, qui force le placement des enfants sur plusieurs générations. Enfermer et punir ne sont ni des solutions pour les délinquants, ni pour ceux qui les entourent ; ce sont des solutions bancales qui se maintiennent en désespoir d’idée géniale. En attendant, abolir l’enfermement pour les mineurs délinquants relèverait d’un angélisme total qui exposerait la population à des expériences tragiques, lequel angélisme nourrirait bien évidemment les réactions les plus dures et les plus expéditives.

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Pour toutes ces raisons, la solution sera celle qui aménagera, résolument et conjointement, enfermement et approche non punitive. Comment imaginer cela ?

Plaidoyer pour la tenue rapide d’expériences pilotes

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Pour moi, la solution viendra d’une association socioéducative avant-gardiste, sensible aux idées nouvelles, qui gère à la fois une centre fermé pour adolescents et une unité ouverte, permettant ainsi aux adolescents récidivistes de passer de l’une à l’autre par décision judiciaire. Pour parfaire le tableau, j’imagine une association dont la section ouverte serait logée dans un grand centre urbain, ce qui permettrait de confronter l’expérience aux réalités les plus actuelles.

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Imaginez que Pierre soit un délinquant récidiviste logé dans le centre fermé de cette association. Dès son incarcération, un travail qui le mène vers le centre ouvert est entrepris. Ce travail vise un double objectif : diagnostiquer ses souffrances et ses besoins en sensations. Dans le même temps, il est pris en charge par une petite structure d’insertion socioprofessionnelle qui lui cherche un travail rémunéré – possibilité qui aurait été négociée dans le cadre du projet pilote. Liberté serait donnée à Pierre de consacrer ses premiers salaires à la simple satisfaction de ses besoins.

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Les choses connaîtraient donc un premier temps : elles iraient dans le sens d’une consommation autorisée qui permettrait à l’adolescent de ne pas commettre de délit, tout en intégrant un système d’entretiens spécialisés. Ce cadre posé, négocié avec toutes les parties - parents, juges, administrations - permettrait la construction d’une approche globalement non punitive qui permet aux émotions sociales positives, altruistes, de se bâtir. S’il commet un délit, Pierre retrouverait l’enfermement pendant un temps, puis il reviendrait dans la structure ouverte non punitive. Je crois qu’ il faut environ deux ans pour qu’un adolescent fort carencé se mette à évoluer.

La force d’un État est de se préoccuper de l’avenir

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Si construire des prisons est une chose navrante pour tout dirigeant, veiller à ce que la pensée ne s’arrête pas n’est évidemment pas incompatible. Si l’on bâtit les murs avec la main droite, l’intelligence commande d’y dessiner des portes avec la main gauche. La création d’expériences pilotes qui auraient le développement des émotions sociales pour objet, me semble en ce sens un bon pari. Ce pari nécessite qu’associations et responsables s’interpellent, que des projets soient faits, qu’ils reçoivent les moyens de démontrer, et qu’ils soient évalués.

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Nos démonstrations, jamais, ne pourront plus être d’ordre idéologique, car nos démonstrations devront avant tout être d’ordre logique, rationnel et scientifique. Or, l’enferment des adolescents a fini d’être une cause seyante pour l’humanisme de salon, il est aujourd’hui un enjeu socio-économique. Parce que ces adolescents qu’on enferme sont, simplement, les adultes et les parents de demain.

Notes

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Psychothérapeute, chercheur indépendant en sciences humaines, Roland Coenen a dirigé pendant quinze ans un centre sociothérapeutique pour adolescents. Il a écrit « Éduquer sans punir, une anthropologie de l’adolescence à risques » (Erès, 2004).

Plan de l'article

  1. Alors que faire ?
    1. Les émotions primaires et les émotions sociales
    2. Postulat
    3. Miser sur la plasticité neuronale de l’adolescence
    4. Mais alors, quelle solution ?
  2. Plaidoyer pour la tenue rapide d’expériences pilotes
    1. La force d’un État est de se préoccuper de l’avenir

Pour citer cet article

Coenen Roland, « Les émotions sociales, une clé pour la délinquance ? », Journal du droit des jeunes, 1/2008 (N° 271), p. 25-27.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2008-1-page-25.htm
DOI : 10.3917/jdj.271.0025


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