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Journal du droit des jeunes

2008/1 (N° 271)


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Si l’enfermement des mineurs a fait l’objet d’analyses diverses sur les plans institutionnels et politiques, si des clés existent pour comprendre les mécanismes et les évolutions à ces niveaux, il est un acteur qui est souvent resté dans l’ombre : le jeune lui-même, celui pour qui des institution spécialisées et des places fermées sont érigées, à propos de qui des débats agitent nos cénacles et mobilisent des chercheurs de nos universités. En somme, le propos s’est essentiellement construit sur le jeune, et très peu à partir de lui. Cette absence de connaissance cristallise les représentations de l’ensemble des acteurs avec pour conséquence le déplacement des énergies vers une tension permanente entre des groupes construits, des identités redéfinies de manière rigide qui oblitèrent d’autres possibles, d’autres voies de résolution des problèmes.

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Il paraissait nécessaire, afin d’échapper à cette logique d’opposition, d’écouter les différentes parties et d’analyser leur position. C’est ce à quoi nous nous sommes attelées en menant une recherche[1][1] I. Delens-Ravier et C. Thibaut, « Jeunes délinquants...sur la parole de jeunes placés dans les I.P.P.J.[2][2] Institution publique de protection de la jeunesse (Communauté...et sur l’apport de leur vécu à la compréhension du fonctionnement des institutions chargées de répondre à la délinquance juvénile. [3][3] Ce travail a permis de relier le contenu des entretiens....

I - Un système protectionnel à la frontière du pénal

1 - Logique protectionnelle et grammaire pénale

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Le cadre légal protectionnel considère le placement, y compris en section fermée, comme une mesure éducative devant permettre à terme la réinsertion du jeune. Notre souhait est d’éclairer, à partir de la parole de jeunes relatant leur expérience d’enfermement, la question de savoir si l’enfermement d’un jeune « délinquant » peut représenter davantage qu’une punition et s’inscrire effectivement dans un processus éducatif. Le placement de mineurs délinquants en milieu fermé permet-il de dépasser l’ambivalence entre exclusion et insertion ? Même si l’approche protectionnelle développée dans la justice des mineurs veut accorder une priorité à la problématique du jeune par rapport aux faits commis, même si la finalité éducative de la décision judiciaire prime sur la sanction, le placement en milieu fermé [4][4] Il est question exclusivement des sections fermées... ordonné par le magistrat de la jeunesse est considéré par les jeunes comme une mesure particulièrement sévère ayant un caractère de sanction indéniable.

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En effet, leur discours, à travers la prégnance importante du vocabulaire pénal, révèle un renvoi permanent à la grammaire pénale, comme si celle-ci constituait la seule et unique référence.

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La décision d’une mesure d’enfermement en tant que mesure ultime constitue le critère d’évaluation par excellence pour apprécier la bienveillance ou la sévérité du magistrat.

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La crainte de cette mesure est ainsi le pivot autour duquel s’articule l’appréciation que les jeunes font de l’intervention judiciaire, comme si les juges n’avaient pas d’autres mesures à leur disposition.

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Plus généralement, l’institution pénitentiaire se présente comme l’étalon à partir duquel les jeunes comparent les différentes institutions de placement qu’ils ont connues avant d’arriver en section fermée, « c’est comme la prison », « c’est mieux qu’en prison ! » [5][5] I. Delens-Ravier, op. cit., p. 15. Le modèle pénal n’est pas loin !

2 - Protection du jeune ou de la société ?

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Pour les jeunes placés en section fermée, la mesure vise d’abord à assurer la sécurité publique avant la protection du mineur.

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« Moi, la justice, je trouve qu’elle est pas juste, c’est tout…Moi, je dis pas du juge, il est pas juste, je dis que la société elle est pas juste. Et dans l’ordonnance, c’est écrit : « afin de protéger la société, Nick sera placé dans une IPPJ fermée ». Afin de protéger la société. C’est la société qu’il faut protéger, c’est pas moi. C’est marrant, hein ? » (Nick, seize ans [6][6] Les extraits sont des extraits d’interview de jeunes... ).

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Bien que ce type de placement soit présenté par le juge et les intervenants comme une faveur, une dernière chance, l’imprévisibilité du délai et sa motivation au regard du fait commis interrogent l’aspect soi-disant favorable de la mesure : « Je me dis, dans un sens c’est bien des centres comme ici et dans un sens, c’est pas bien parce qu’en prison, on fait sa peine et puis voilà… Tandis qu’ici dans le fond, c’est comme une faveur qu’ils nous font, c’est une dernière chance » (Fabien, seize ans).

II - Le régime institutionnel fermé

1 - Organisation générale

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Le régime fermé d’une IPPJ, impliquant une série de privations (de liberté, d’autonomie, de relations…) présente de nombreuses similitudes avec l’organisation des institutions totalitaires décrites par Goffman [7][7] E. Goffman, Asiles, Paris, Minuit, 1968. dans lesquelles le temps et l’espace sont totalement régis par l’institution.

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La vie quotidienne à l’intérieur des murs de l’institution, sévèrement gardés, est rythmée par un horaire et des activités strictement planifiés et « les jeunes sont soumis à une surveillance constante : les éducateurs sont omniprésents, y compris lors des visites des familles, il leur est interdit de se rassembler à plus de deux, l’institution est truffée de caméras de surveillance, même la nuit les veilleurs viennent vérifier régulièrement ce qui se passe dans les chambres »[8][8] I. Delens-Ravier, op. cit., p. 17..

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Cette « ingérence » permanente dans le temps, l’espace, et même les relations, induit un sentiment d’ennui et d’étouffement par la répétitivité du quotidien et l’impression de contrôle permanent : « Il y a pas de liberté ici, les éducateurs sont tout le temps sur le dos. On dirait qu’on va commettre un meurtre, qu’on va se tuer…Quand les parents nous visitent, il y a un éducateur… Il n’y a même pas de contact… Enfin, il y a toujours quelqu’un qui est là (…). C’est chiant, quoi. On peut pas dire ce qu’on veut. On est tout le temps surveillé, ici. Être enfermé, c’est ça le plus dur. Voir toujours les mêmes têtes… C’est de pas avoir d’autres personnes qui viennent et tout ça. Les journées, c’est tout le temps la même chose. On se lève, on mange, on fait nos tâches, on mange, on va en sieste pendant une heure, on fait du sport, on regarde un film et puis après, on va en chambre. Les journées, ça se passe comme ça, c’est tout le temps la même chose. Tout le temps, tout le temps, tout le temps…C’est assez lassant, c’est assez embêtant ! » (Dominique, 17 ans).

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Les jeunes n’ont aucune autonomie : « Ici, on est pas en autonomie, on est géré par des horaires. Les gens qui sont autour de nous nous gèrent. Bon c’est vrai, il y a encore une certaine autonomie dans le sens où on peut descendre les escaliers ou les monter. Et encore, à huit heures du soir, c’est terminé ! Vous voyez, mais à part ça… C’est vrai que les toilettes, c’est encore permis, les douches aussi, la façon de la prendre aussi ! » (Manu, 17 ans).

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D’une façon générale, l’aspect strictement organisé des journées aboutit à un vécu quotidien répétitif dans le temps et l’espace, laissant peu de place à l’imprévu.

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La prévisibilité des activités et des événements ainsi que leur répétitivité engendre un profond sentiment d’ennui et de gâchis : « ça fait sept mois et demi à peu près. Je suis arrivé en juin dernier et je connais tout ici, j’ai l’impression d’être ici depuis plus de deux ans. Tellement c’est des mouvements répétés. C’est : le matin, école, revenir … » (Kasparov, quinze ans).

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« On est là, on fait rien, on attend… On attend que le temps passe. Ce qu’on fait aujourd’hui, on le fait demain. On le fait jusque quand on est sorti de là. (…) C’est lent ! Mais non c’est la merde… » (Mohannad, dix-sept ans).

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« Il faut pas trop penser à dehors. Sinon, une fois que tu penses, c’est pas bon. Les journées, elles passent, t’es toujours là, toujours en train de regarder l’heure. T’as l’impression que ça n’avance pas. » (Dominique, dix-sept ans).

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Les activités proposées parmi lesquelles le sport occupe une place très importante, ce qui pose problème pour les jeunes non sportifs ou récalcitrants à une telle « hygiène » de vie, leur semblent poursuivre un objectif d’occupation dont ils ne perçoivent pas la finalité psychosociale, comme s’ils étaient dans un « centre de thalassothérapie pour prisonniers pour pas rester à rien faire » : « Enfin, il y avait sport. Je n’aimais pas sport. Il y avait beaucoup de choses que j’aimais pas. On devait se lever à huit heures, on devait se lever avec notre essuie et on devait courir trois tours de terrain de football. « Oxygénation », pour se réveiller… Le matin, on vient de se réveiller, on n’a vraiment pas envie de courir trois tours de terrain de football. Alors, j’ai souvent été mis en isolement pour ça. (…) Il faut suivre le règlement, il y a des sanctions. L’isolement, c’est tout ce qu’il y a là-bas. Enfermer. C’est tout ce qu’ils peuvent faire, l’isolement. (…) On reste un jour, le lendemain, on sort. Les activités, c’est sport. Il n’y avait que ça. Qu’est ce que vous voulez qu’on fasse ? Les filles, elles font des colliers, et les garçons, on fait du sport » (Albert, seize ans).

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« La perte d’autonomie induite par l’organisation institutionnelle est cependant contrebalancée par un système de cotation du comportement qui module le régime, il existe ainsi une possibilité d’évolution vers des sorties encadrées voire des « congés » au cours du placement si le jeune se « comporte » bien, respecte les consignes et ne cause pas de troubles. Certains jeunes apportent également quelques adaptations secondaires à cette stricte programmation en se faufilant à travers les mailles du filet, par exemple en demandant un rendez-vous avec le psychologue ou l’assistant social de l’institution afin d’éviter une activité honnie comme le sport, en acceptant une interview avec un chercheur ! … » [9][9] I. Delens-Ravier, op. cit., p. 18..

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Dans ce contexte réduisant largement l’autonomie personnelle et les possibilités d’initiative, les jeunes expriment non seulement une grande lassitude mais une sorte d’abandon de toute velléité de mouvement, de prise en charge personnelle, ce qui leur semble assez contradictoire avec l’acquisition des savoirs être nécessaires à leur retour dans la vie sociale : « on en oublie en fait la vie à l’extérieur. On en oublie qu’il y a des responsabilités à prendre dans la vie, vous voyez ? Qui sont par exemple le fait de se débrouiller tout seul ou d’avoir des parents, des amis, d’avoir une école, d’avoir… des choses à faire réellement. Enfin, ça reste quand même une coupure par rapport au monde extérieur » (Manu, dix-sept ans).

2 - Le placement en régime fermé, une temporalité suspendue

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Le temps du placement en section fermée, est présenté par les jeunes comme du temps « perdu ». Ce sentiment fait référence à la fois au quotidien « vide » quoique rempli par des activités leur apparaissant davantage occupationnelles que formatrices et à l’avenir sans perspective dans la mesure où le temps de l’enfermement n’est ni un temps de traitement, d’une problématique particulière comme la toxicomanie par exemple, ni un temps d’apprentissage et d’expérimentation de la vie sociale. Le présent devient totalement répétitif, il se déroule en boucle et l’avenir est totalement hypothétique, sans consistance réelle, dépendant d’un « projet » sur lequel il leur semble avoir tellement peu de prises puisqu’il s’agira, dans le meilleur des cas, de reprendre une place dans la vie courante, lorsque ce n’est pas plutôt de tenter difficilement d’en trouver une.

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Leur séjour est comme une sorte de parenthèse qui leur fait « perdre du temps » dans la mesure où ils ont l’impression d’être « occupés » mais de ne rien faire de directement utile pour un parcours scolaire, socio-économique ou même thérapeutique. Le placement les coupe de l’école lorsqu’ils y sont encore, détériore les relations familiales, amicales, sociales, ne leur permet pas ou peu de se préparer à vivre une vie à l’extérieur de l’institution. Le séjour institutionnel leur offre trop peu de possibilités d’acquisition d’avantages susceptibles d’être transférés à l’extérieur, d’occasions d’une progression personnelle significative. Ainsi, le temps passé dans l’institution leur apparaît essentiellement comme du temps « arraché » à leur vie, c’est un temps qu’ils disent devoir « faire, tirer ou tuer », il est comme suspendu [10][10] I. Delens-Ravier, op. cit., p. 18..

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Le temps circulaire et statique du quotidien suspend d’autant son vol que le temps de placement a un début mais pas de fin définie : « On sait qu’on rentre, on ne sait pas quand on sort ». Ainsi, lorsque la durée du placement n’est pas déterminée à l’entrée, ce qui correspond à la philosophie protectionnelle dans laquelle la durée ne peut être prévue à l’avance puisqu’elle dépend de l’évolution du jeune dans le projet éducatif qui le concerne, le temps semble sans consistance, la notion de durée disparaît.

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Dans cet état d’esprit, la « possibilité » offerte au juge de renouveler une mesure de placement en institution spécialisée dans un but éducatif est vécue par le jeune comme un « risque », elle n’est guère perçue comme un élément positif dans un projet éducatif. Au contraire, elle renforce l’impression d’injustice latente et nourrit le sentiment des jeunes d’être constamment « floués », en référence à la grammaire pénale où la durée de la peine est prévue et peut se voir raccourcie éventuellement mais non rallongée pour les mêmes faits.

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La façon dont les jeunes parlent de leur vécu de la temporalité exprime de façon assez criante le paradoxe de l’enfermement en vue de la réinsertion. Comment apprendre à vivre de façon autonome dans un environnement institutionnel extrêmement cadrant, ne laissant pratiquement aucune place à la décision personnelle et à l’initiative dans son organisation quotidienne, où les impératifs de la gestion du groupe [11][11] Les sections dans les institutions pour garçons sont... prennent assez logiquement le pas sur les dynamiques individuelles ?

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De plus, l’intention de réinsertion sociale se heurte à l’expérience d’éloignement et d’étiquetage que provoque tout placement, induisant une série d’effets cumulatifs tels le rejet scolaire, familial, etc. Tant en raison du régime hyper standardisé proposé par la vie institutionnelle qu’en raison de l’inadéquation des réponses offertes par l’établissement aux problématiques individuelles et socio-économiques évoquées par le vécu des jeunes, la relation entre la logique intentionnelle d’inclusion et la logique objective révélatrice des effets d’exclusion est pour le moins contradictoire.

3 - L’élaboration d’un projet de réinsertion, mission impossible ?

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Lorsque le quotidien apparaît tellement « vide » et le passé si peu « glorieux », l’élaboration d’un projet de réinsertion, véritable ticket de sortie mais nécessitant une projection dans le temps est particulièrement difficile. « Dans cette temporalité larvée régissant le vécu de la détention (ou de l’enfermement) en même temps qu’elle la vide de son sens, le passé est rachitique, l’avenir n’existe pas et le présent obèse envahit l’ensemble de l’espace temporel » [12][12] F. Brion et F. de Coninck, « L’incarcération des jeunes.... Les repères sont brouillés, et ce rapport à un temps infini ne permet ni de s’inscrire dans son histoire, passée et à venir, ni de donner du sens à ce qui se vit dans ce quotidien interminable [13][13] S. Lucas, « Suerte. L’exclusion volontaire », Paris,.... Le temps s’écroule davantage qu’il ne s’écoule, et dans sa chute entraîne toute perspective de s’inscrire dans un rapport social et dans un projet qui fasse sens pour l’individu [14][14] F. Brion et F. de Coninck, op. cit., p. 945..

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A l’intérieur d’un vécu où le jeune a l’impression « qu’il ne se passe rien », il devient impossible d’imaginer qu’il puisse se passer quelque chose, impossible de s’inscrire dans la durée, de se projeter dans l’avenir. Or le « projet de sortie », décliné en trois volets - scolarité, retour en famille et accès aux ressources - est la pierre angulaire du placement. Ce projet participe à la fois à la volonté d’individualiser la prise en charge, et à la rentabilisation de la période de placement. Le projet de sortie est à la croisée des deux mouvements d’individualisation de la mesure judiciaire et de rentabilisation en vue de la réinsertion, mais il reste problématique de l’ancrer dans une réalité concrète contingente et un possible.

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Ainsi si la sortie est le phare qui permet de surnager dans le brouillard du quotidien, elle représente également une angoisse importante, non seulement à un niveau personnel mais également au niveau de l’accueil réservé par la structure sociale [15][15] I. Delens-Ravier, op. cit., p. 20..

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L’élaboration d’un projet réaliste et réalisable se heurte à la fois aux limites personnelles et familiales de ces jeunes inscrits dans des trajectoires chaotiques et à la stigmatisation sociale qu’accentue le placement en milieu fermé se traduisant le plus souvent par le rejet des circuits classiques de socialisation (l’école, la famille, le quartier).

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Les jeunes redoutent le changement de regard de leur environnement : « Je veux quand même sortir d’ici et rentrer à l’école. Mais j’ai peur d’aller à l’école maintenant. (…) Et j’ai peur de … des autres. J’ai peur d’aller dans une école. J’ai peur, moi, que les autres me rejettent. C’est ça que j’ai peur parce que je me sens sale à l’intérieur de moi. J’ai peur d’être dehors, mais j’ai envie de voir parce que je vais pas rester enfermé toute ma vie » (Nick, seize ans).

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Dans ce contexte de méfiance sociale, malgré leur le souhait de rattraper le temps perdu ils appréhendent leur sortie de l’institution : ayant perdu l’habitude d’une série d’exigences sociales courantes, quitter la gérance continuelle offerte par le canevas institutionnel, construire un projet d’intégration leur paraît particulièrement difficile à réaliser. « Quand on est ici, on est tout le temps encadré… Dehors, c’est pas ce qu’on veut mais… C’est assez ce qu’on veut. Moi, je dis que ici, ils encadrent un peu trop. Parce que quand les jeunes sont dehors… Ils ont été habitués à ce qu’on lui dise : « fais pas ça, fais pas ça ». Et quand il est dehors… Enfin, moi, personnellement, il y a personne pour me dire « fais pas ça », on est livré à nous-mêmes du jour au lendemain. C’est ça le problème ». (Dominique, dix-sept ans).

III - Quel bilan ?

1 - L’avenir

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Il est dès lors assez logique de constater que l’horizon leur parait plutôt bouché, rares sont les projets d’avenir clairs ou les envies aux contours précis.

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« Face à la situation instable dans laquelle ils se trouvent, marqués par des trajectoires chaotiques faites d’une succession de placements et de retours familiaux se soldant par un échec, l’avenir se conjugue sur deux modes antagonistes : à la fois comme recherche d’une stabilité dans la conformité d’un projet articulé autour de la triade famille-logement-travail, et onirique faisant référence à un imaginaire débridé (« une star, un richard ! »). Il leur paraît cependant plus réaliste d’envisager que la galère risque bien de leur coller à la peau ; ainsi l’ombre pénitentiaire est omniprésente, et une marque de leur insertion ou de leur sortie réussie sera de ne pas aller ou de ne pas retourner en prison ! » [16][16] Ibid, p. 22..

2 - L’enfermement, une étape vers la réinsertion ?

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Il faut bien constater que nombre de jeunes attendent de faire leur temps et, qu’à la sortie, rien n’a vraiment changé pour eux. Le temps de l’enfermement s’est vécu comme un temps entre parenthèse, pendant lequel ils ont été contraints de se comporter correctement, ils ont réussi à s’adapter un tant soit peu à l’institution mais leurs acquis pour une réinsertion leur paraissent limités.

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Le plus souvent, la problématique à la base des comportements délinquants n’a pas été travaillée à partir de leur propre définition et lecture de la situation, seule la norme a été réaffirmée et le passage en institution fermée rend plus difficile encore la réintégration sociale : la police est particulièrement contrôlante, les écoles refusent souvent de les inscrire ou de les réinscrire, les structures d’emploi sont suspicieuses et peu enclines à les engager, les voisins sont méfiants, les familles ne veulent plus prendre le risque de les reprendre…

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Le cadre de la recherche et ses modalités de recueil des discours des jeunes (durant leur placement) ne nous permettent pas d’apprécier leur évolution après la sortie. Il est cependant des éléments que ceux-ci retiennent comme jalons positifs dans leur trajectoire dont on peut espérer qu’ils représentent une avancée vers une (ré)insertion sociale.

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Ainsi lorsque la durée du séjour en section fermée est précisée, le discours des jeunes montre qu’à l’intérieur de ces limites, un futur devient envisageable. Dès lors qu’ils peuvent décompter le « temps à tirer », ce temps reprend une consistance, les jeunes deviennent plus perméables à ce qui se passe autour d’eux et sont alors dans une position où ils peuvent profiter de l’offre institutionnelle, en termes d’apprentissages de normes, de respect d’une règle nécessaire à la vie collective, de négociation dans un groupe, de gestion des conflits internes et interpersonnels, de savoirs.

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De même, lorsqu’un travail d’accompagnement clinique permet de travailler les problématiques personnelles de façon individualisée à partir de leur définition de la situation, le contenant institutionnel prend sens, l’enveloppe se remplit et il devient possible d’envisager le futur en s’appuyant sur l’accompagnement post institutionnel proposé par les IPPJ.

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Il ressort de l’ensemble des discours recueillis que le temps d’arrêt imposé par une telle mesure ne peut avoir de sens par rapport à des objectifs de restauration de l’estime de soi et de réinsertion sociale que dans le cadre d’une intégration de celui-ci dans un processus éducatif plus large ne s’arrêtant pas à la fin de la mesure d’enfermement, au cours duquel se développe un travail individuel de prise de conscience et de gestion de soi, dans le dialogue et la négociation, nécessitant une progression et un accompagnement dans le retour à la vie sociale. On rencontre ici le second paradoxe soulevé par les jeunes [17][17] Le premier que nous avons évoqué supra étant le hiatus... : la prise en charge collective pour assurer un nécessaire travail éducatif individualisé…

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Plus largement, les adolescents que nous avons rencontrés pointent le nœud dans lequel s’enlisent les débats actuels autour de la délinquance juvénile : on attend des institutions spécialisées intervenant au terme d’un long processus de relégation et de désaffiliation qu’elles résolvent des problématiques qui sont de la responsabilité tant d’une solide et courageuse politique d’accueil et d’émancipation de jeunes que de politiques économiques et sociales plus larges. L’accueil spécialisé ne peut, seul, remédier à l’échec des différents processus de socialisation que sont l’éducation familiale, scolaire, citoyenne et compenser les positions d’iniquité dans lesquelles se trouvent les jeunes judiciarisés [18][18] I. Delens-Ravier, op. cit., p. 23. Voir également la....

Notes

[*]

Chercheur Centre interdisciplinaire des droits de l’enfant (C.I.D.E.), I.N.C.C.Centre interdisciplinaire des droits de l’enfant (CIDE) ; Université Catholique de Louvain. Article publié dans Delens-Ravier I., « Enfermement : le vécu des jeunes », in Christiaens J., De Fraene D., Delens-Ravier I. (dir.), Protection de la jeunesse, formes et réformes – Jeugdbescherming, vormen en hervorming, Bruxelles, Bruylant, 2005, pp. 153-163. Cet article reprend les éléments essentiels de l’intervention de l’auteur aux VIIIièmes Assises des avocats d’enfants (Liège, 7-8 décembre 2007).

[1]

I. Delens-Ravier et C. Thibaut, « Jeunes délinquants et mesures judiciaires : la parole des jeunes », Rapport d’une recherche qualitative sur le point de vue de jeunes délinquants à propos de leur prise en charge judiciaire, Communauté française, 2001 ; I. Delens-Ravier et C. Thibaut, « Du tribunal de la jeunesse au placement en IPPJ : la parole des jeunes », Revue de droit pénal et de Criminologie, janvier 2003, pp. 22-69.

[2]

Institution publique de protection de la jeunesse (Communauté françaice de Belgique), comportant des sections ouvertes ou fermées. Les IPPJ ne font pas partie de l’administration pénitentiaire. Elles sont placées sous l’autorité du ministre de la Communauté française ayant l’aide à la jeunesse dans ses attributions. Elles ont vocation à accueillir des jeunes délinquants ayant commis certains délits, sur décision judiciaire. Le placement peut, dans certains cas, être prorogé jusqu’à ce que le jeune ait atteint l’âge de vingt ans.

[3]

Ce travail a permis de relier le contenu des entretiens avec des modèles théoriques (et plus particulièrement celui des institutions totalitaires élaborées par Erving Goffman). La synthèse qui suit s’intéresse plus particulièrement au vécu des mineurs lors de leur placement en section fermée d’une I.P.P.J., elle s’articule autour de la dimension temporelle et montre un des principaux effets paradoxaux relevés par les jeunes entre le projet de l’institution et leur vécu, à savoir que la recherche de maîtrise totalisant du temps par les institutions d’enfermement entraîne la diminution de perspectives d’avenir pour ces jeunes. Ce texte est un condensé d’une réflexion sur la fonction d’enfermement de mineurs délinquants à partir de leur parole, ayant fait l’objet d’une publication : I. Delens-Ravier, « L’enfermement des mineurs du point de vue de mineurs enfermés en Communauté française de Belgique », Revue suisse de criminologie, 1/2003, pp. 13-24.

[4]

Il est question exclusivement des sections fermées des I.P.P.J., lors du recueil des données le centre fédéral fermé d’Everberg n’existait pas encore.

[5]

I. Delens-Ravier, op. cit., p. 15.

[6]

Les extraits sont des extraits d’interview de jeunes analysés dans I. Delens-Ravier et C. Thibaut, op. cit.

[7]

E. Goffman, Asiles, Paris, Minuit, 1968.

[8]

I. Delens-Ravier, op. cit., p. 17.

[9]

I. Delens-Ravier, op. cit., p. 18.

[10]

I. Delens-Ravier, op. cit., p. 18.

[11]

Les sections dans les institutions pour garçons sont composées de dix jeunes ; le régime fermé est nettement plus individualisé pour les filles.

[12]

F. Brion et F. de Coninck, « L’incarcération des jeunes adultes », Revue de droit pénal et de criminologie, 1999, p. 947.

[13]

S. Lucas, « Suerte. L’exclusion volontaire », Paris, Plon, Coll. Terre Humaine, 1995, p. 22.

[14]

F. Brion et F. de Coninck, op. cit., p. 945.

[15]

I. Delens-Ravier, op. cit., p. 20.

[16]

Ibid, p. 22.

[17]

Le premier que nous avons évoqué supra étant le hiatus entre la volonté d’insertion par l’exclusion

[18]

I. Delens-Ravier, op. cit., p. 23. Voir également la contribution de Y. Hachem Samii.

Plan de l'article

  1. I - Un système protectionnel à la frontière du pénal
    1. 1 - Logique protectionnelle et grammaire pénale
    2. 2 - Protection du jeune ou de la société ?
  2. II - Le régime institutionnel fermé
    1. 1 - Organisation générale
    2. 2 - Le placement en régime fermé, une temporalité suspendue
    3. 3 - L’élaboration d’un projet de réinsertion, mission impossible ?
  3. III - Quel bilan ?
    1. 1 - L’avenir
    2. 2 - L’enfermement, une étape vers la réinsertion ?

Pour citer cet article

Delens-Ravier Isabelle, « Le vécu de jeunes », Journal du droit des jeunes, 1/2008 (N° 271), p. 39-43.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2008-1-page-39.htm
DOI : 10.3917/jdj.271.0039


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