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Journal du droit des jeunes

2008/3 (N° 273)


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Dans toute relation humaine, « le « transfert » (affectif) s’établit plus ou moins spontanément, aussi bien dans le rapport enseignant-élève comme, dans la relation de malade à médecin. Cette relation affective transmet partout l’influence thérapeutique et il agit avec d’autant plus de force qu’on se doute moins de son existence. La psychanalyse ne le crée donc pas, elle le dévoile seulement… » (selon Sigmund Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse).

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De nos jours, il semblerait que la grande majorité des psychopédagogues, voire les enseignants, qui participent activement à l’éducation ou à la thérapie des jeunes, ne peuvent plus ignorer que les enfants et les adolescents ne sont influençables « en profondeur » que par des adultes qui ont pu leur devenir significatifs sur le plan affectif.

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Une éducation dépourvue du consentement de l’éduqué privera, le plus souvent, ce dernier de toute capacité d’autonomie future réelle. Il en est de même pour toute psychothérapie imposée par la loi.

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Des pénibles échecs, surtout dans mes débuts au cours de mon travail en faveur de jeunes, victimes de traumatismes affectifs particulièrement lourds et douloureux, m’ont progressivement fait découvrir la nécessité d’évaluer autant que faire se peut la qualité du transfert affectif, comme mon propre contre-transfert. Bettelheim, de son côté nous le précisait dans l’un des ses ouvrages : « Love is not enough » (il ne suffit pas d’aimer).

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J’ose me croire devenu quelque peu moins inefficace depuis ma recherche, dans chaque situation thérapeutique de la qualité du transfert affectif, et si possible effectif des adolescents en graves difficultés. Ce n’est qu’au moment où j’estimais que cette relation affective réciproque commençait à prendre racine que j’espérais pouvoir favoriser un début d’épanouissement du jeune en désarroi.

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En effet, ma disponibilité qui se voulait consciemment la plus altruiste, la moins ambivalente ne suffisait pas, à elle seule, particulièrement en ce qui concerne la prise en charge des jeunes exceptionnels, aux apparences insupportables, donc redoutés et rejetés.

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« Tout se passe comme s’il y avait une guerre civile à l’intérieur de l’individu. Seule l’intervention d’un élément extérieur permet à l’une des deux parties de remporter la victoire » (S. Freud).

Supporter avec patience

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Dans notre pratique, au service des adolescents des deux centres familiaux de jeunes (CFDJ), comme pour les jeunes sujets pris en charge en dehors de notre institution, mon regretté psychiatre et superviseur, Stanislas Tomkiewicz, répétait volontiers : « Au début de la psychothérapie de l’un de nos jeunes on peut espérer un renoncement à la délinquance et autres passages à l’acte, hétéro ou auto-agressifs par amour pour son thérapeute. Au deuxième stade positif l’adolescent trouvera progressivement d’autres moyens d’expression plus constructifs, surtout dans son plus grand intérêt ».

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J’étais parvenu à me débarrasser de mes regrettables réactions de prestance et aussi de ma crainte de me servir sans pudeur excessive « du miroir humain » qu’assumait pour moi, mon superviseur. De ce fait, je sous-estimais moins l’importance de mes attitudes ambivalentes, plus ou moins conscientes.

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Même après une longue expérience, il me fallait encore chaque fois me battre contre les vestiges de mon égocentrisme, afin ne plus redouter de me trahir, à mon insu, par la communication d’inconscient à inconscient, qui s’établit au cours de tout dialogue.

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Je parvenais donc à répondre avec un sourire authentique, à l’adolescent révolté, défoulant sur moi, dans les débuts de nos dialogues, ses frustrations et injustices subies dans le passé : « Engueule-moi, si ça te fait du bien, disais-je. Tu as raison de dire que je fais partie du monde des adultes « responsables » ».

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Cette lutte parvenait peu à peu à me démarquer des attitudes adultes habituelles. C’était le bénéfice de ce que S. Tomkiewicz appelait le travail sur soi-même, si salutaire pour rendre plus limpide, la relation affective qu’on désire instaurer.

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S. Tomkiewicz ne cessait de redire sa profonde conviction, à chaque prise en charge thérapeutique d’un jeune : « Chez nous ils ont pu découvrir un premier être au monde qui savait les respecter, les supporter avec la patience indispensable en plus, s’efforçant de les aimer authentiquement ». Il ajoutait fréquemment avec son sourire malicieux : « Mais, comment se faire accepter, dès les premiers dialogues avec un adolescent, tenter de lui inspirer confiance sans séduction donc une certaine démagogie ? ».

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C’est ainsi que j’avais appris à présenter mes excuses aux garçons et aux filles pour tenter d’atténuer mes fréquentes maladresses.

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Toutefois, j’évitais de faire preuve d’une tolérance qui frôlerait le laxisme. Il fallait tenir compte de la nécessité d’une certaine fermeté, pour canaliser les débordements inévitables dans la vie des enfants et adolescents surtout en groupe.

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Savoir dire non, sans raideur ne semble nullement en contradiction avec la nécessité d’une attitude souple, cordiale et respectueuse. Au contraire, les jeunes en confiance disent se sentir en sécurité lorsqu’ils se croient soutenus par des adultes capables de canaliser avec une douce fermeté les excès inévitables d’un groupe de jeunes, composé de membres même épanouis.

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Les responsables des ruches pédagogiques, ont tous fait l’amère expérience des situations difficiles à gérer quand un groupe, même joyeux et hilare, ne parvient plus à contrôler son dynamisme quelque peu débordant.

Un exemple vécu

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Sur le plan individuel, on est amené parfois à opposer un refus face à une demande irraisonnable. Notre bon exemple à chaque occasion, d’authenticité, s’avère également pour tous les adultes comme une arme efficace pour éteindre le sentiment de méfiance et d’insécurité des écorchés affectifs.

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Comment aussi limiter aussi les dégâts de nos préférences affectives involontaires, qui se manifestent malgré notre désir d’acceptation de chacun avec la même disponibilité ?

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Après toutes les souffrances que je tentais de partager avec les garçons et les filles, j’étais arrivé à la conviction qu’il ne s’agissait pas seulement de donner à manger à ceux qui avaient faim. Il fallait aussi, supporter la méfiance de ceux à qui je voulais rendre l’appétit parce qu’on les avait trop souvent empoisonnés.

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Un exemple vécu, permettra, probablement mieux que ma modeste théorisation, de mieux entrevoir l’importance de la nécessité des transferts et contre-transferts affectifs : Jean me posait des graves problèmes dans ce domaine.

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Même avant son arrivée définitive, à sa première visite au Foyer, je me sentais rapidement mal à l’aise face à lui, tout en déployant des efforts pour surmonter mon manque de sympathie, en faisant cependant mon maximum pour lui faire sentir que je m’intéressais à lui. Ses silences et ses attitudes conformistes et fuyantes, sa soumission anxieuse à toute exigence, l’absence de la curiosité d’adolescent, m’irritaient plutôt.

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J’avais des facilités et un peu d’expérience, pour encaisser la méfiante agressivité d’un nouvel arrivant, mais la passivité de Jean démobilisait ma disponibilité habituelle.

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Après son arrivée au Foyer, au cours de nos premières rencontres, lorsque face à mes propositions de participation aux activités créatrices de notre Foyer sa bouche restait muette, son visage presque inexpressif, en dépit de mon verbiage ou mes questions de temps à autre volontairement stupides.

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La tristesse de son regard me donnait par moments l’impression que ses yeux lançaient un appel au secours. J’évoquais furtivement la célèbre phrase de Racine : « J’entendrai des regards que vous croyez muets… ».

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Malgré tout, ma bonne volonté, je ne parvenais cependant pas à ressentir un sentiment authentique de sympathie pour lui.

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Comment mobiliser pour lui, la montagne de disponibilité affective dont il avait besoin pour sortir de son silence… Comment le rendre intéressant, pour moi ?

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Dans les premiers mois depuis son arrivée dans notre foyer, il vivait en solitaire. Peu à peu ses camarades du foyer, semblaient l’ignorer. À table, il ne participait pas aux discussions des autres. Jean restait sans réaction visible face à mes modestes drôleries et absurdités volontaires habituelles.

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Son dossier social précisait l’absence de tout lien familial. J’en arrivais à lancer un appel à toutes les femmes du foyer, éducatrices, cuisinière et lingères, femmes de ménage, pour les encourager d’entrer en contact avec Jean. Le résultat en paraissait peu convaincant. Il se dérobait de toutes les manières même aux avances les plus maternelles.

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Comme tout sujet abandonnique, il se dérobait à toute relation affective. Aucun de mes « systèmes » ne fonctionnait avec lui. Pourtant, son « dossier » soulignait sa vive intelligence. Dans la vie de tous les jours, comme au collège qu’il fréquentait avec régularité, il ne se montrait ni vif, ni drôle, ni sujet aux problèmes de discipline.

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Tout ce que j’entreprenais, surtout en moi-même, pour approfondir, améliorer nos relations, échouait lamentablement. Il devait s’en apercevoir, et commençait à me fuir de manière encore un peu plus systématique.

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Je lui faisais alors des propositions de participation aux travaux de bricolage dans la maison, aux sorties collectives, pour tenter de débloquer la situation. En vain. J’aurais voulu simplement avoir besoin de lui, ne fut-ce que matériellement pour les besoins du foyer. Je sais bien qu’on ne saurait se faire accepter valablement d’un adolescent sans qu’il sente de notre part, un véritable intérêt pour lui.

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Ma passion pour les techniques audiovisuelles ne l’intéressait visiblement pas du tout. Le cinéma, avec nos moyens techniques importants, non plus. Pour se dérober, il prétendait de ne rien y comprendre à tout ça. Pour la musique, classique ou moderne il ne manifestait qu’un petit intérêt passif. Il prétendait même de n’avoir aucun chanteur préféré.

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Bien qu’adroit de ses mains, il prétendait n’avoir aucune envie de créer, même simplement de bricoler. Son intelligence, malgré ses yeux malicieux, paraissait totalement bloquée.

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Tout ce que je pensais pouvoir inventer y passait pour me forcer à m’intéresser à lui : l’utilisation de mes sentiments de culpabilité comme mon narcissisme froissé par mes échecs successifs.

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En ce qui concernait son éventuel transfert affectif je me répétais : « Pour faire la conquête affective de ce gamin, ce n’est pas lui qu’il faut mobiliser, mais d’abord moi-même ».

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Au bout de plusieurs mois, face à son silence si peu gênant pour les autres, je commençais à capituler, sans trop me l’avouer.

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À cause d’une vie débordante d’activités, d’espoirs souvent délirants pour les gens et les choses sans exclure les soucis pour un foyer, toujours au seuil d’une catastrophe, je finis à m’habituer à son côté effacé, insignifiant. Je savais pourtant qu’il n’y a pas d’immobilité, même passagère dans l’évolution d’un adolescent sain de corps et d’esprit. Qui n’avance recule …

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En tant que responsable de l’établissement, je ne subissais aucune « pression » des autres membres de l’équipe, puisque le comportement de Jean ne leur posait aucun problème dans la vie de tous les jours.

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Un matin, un événement imprévisible remettait tout en question. C’était lundi, officiellement mon unique « jour hebdomadaire de repos », lorsqu’on frappait fermement à la première porte de mon pigeonnier.

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Pour répondre aux coups frappés, j’avais coutume d’allumer la lumière verte dans mon escalier d’accès pour annoncer : « entrez », d’actionner en plus une petite sonnette au son quelque peu strident. Ce matin-là, interrompu dans la rédaction de mon courrier, je donnais trois coups de sonnette furieux, comme signal d’entrée. Ni les jeunes, ni les moins jeunes ne respectaient réellement mes moments « de repos »…

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Je croyais voir arriver un membre de l’équipe pour me demander un outil particulier, une signature oubliée la veille. Ou encore, entendre le récit d’un incident dramatisé avec un jeune de la maison.

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Je m’attendais à voir apparaître un garçon pour me demander je ne sais pas quoi en guise d’introduction. J’étais prêt pour lui accorder des circonstances atténuantes, pour m’avoir dérangé un matin de repos en exigeant, en compensation, qu’il me parle de choses personnelles, sans tourner autour du pot. Une grande surprise m’attendait.

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Je voyais apparaître un gendarme, d’abord, puis Jean, puis un autre gendarme. Bouleversé, j’oubliais de leur justifier poliment mes coups de sonnette agressifs. Chacun sait que les représentants de l’ordre public, surtout ceux qui sont installés dans les locaux de leur caserne, ne comprennent rien aux jours de repos des éducateurs atypiques…

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Salut très militaire. D’une voix bienveillante : « Excusez-nous, Monsieur le directeur. Nous vous ramenons l’un de vos pensionnaires ».

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- … ?

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Je croyais comprendre aussitôt qu’il s’agissait d’un petit chapardage. À ma connaissance, Jean n’avait jusqu’ici commis aucun délit grave.

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Une seule de mes oreilles seulement écoutait l’un des gendarmes, qui parlait pour les deux…

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Pendant que le gendarme relatait les faits, Jean manifestait une spectaculaire anxiété. Et l’on répétait les circonstances de son interpellation : Jean ce matin, au lieu de rejoindre son collège technique, avait entrepris une longue promenade. Au cours de sa flânerie, avait subtilisé un livre banal dans une librairie de notre ville. Surpris par un vendeur, il avait tenté maladroitement de s’enfuir ; les gendarmes de passage dans la rue, lui avaient barré le chemin à la sortie. Le patron de la boutique, une fois le livre rendu, ne tenait nullement à porter plainte. Notre CFDJ faisait partie de sa clientèle.

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À la fin du récit, le gendarme, grommelait quelque chose comme s’il se parlait à lui-même : « Il est placé par un juge des enfants, en application des articles 375 et suivants, concernant l’assistance éducative ».

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Cette récitation du code civil m’arrachait à mes cogitations. D’autant plus que la situation d’un autre gamin relevant du cabinet du même juge m’avait convaincu que le magistrat de Jean, contrairement à la majorité des autres juges pour enfants, était un homme, quelque peu « vieille France », rude et peu commode.

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J’avais découvert aussi que la moindre menace de punition provoquait chez Jean une spectaculaire panique, caractérisé par un rougissement intense, suivi par un mutisme total et persistant. Il avait alors du mal à répondre à la question la plus banale.

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Je croyais donc dans son plus grand intérêt de régler cette petite affaire avec une dramatisation à outrance de ma part, de manière à ce que la maréchaussée en arrive à relativiser la gravité du chapardage.

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Or, comme souvent dans ce genre de situation, je me lançais dans un grand discours moralisant, comme cela s’impose à un directeur sérieux face à la aux représentants de l’ordre public. Devant les gendarmes, visiblement surpris par ma grosse mise en scène, j’affichais une colère, quasiment dictatoriale.

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Je traitais Jean de « criminel futur », « qui vole un œuf vole un bœuf ». Je le déclarais indigne de notre « Maison » composée de garçons à la conduite exemplaire. Ce garçon n’aurait que ce qu’il méritait.

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Je les invitais à rédiger leur procès-verbal, sans ménager Jean. « Le garçon méritait d’être enfermé pour des années. Cela servirait d’exemple pour les autres adolescents… ».

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Jean n’avait jamais entendu de ma part ce genre de ridicule morale moyenâgeuse. Je souhaitais apparaître aux représentants de l’ordre comme un directeur autoritaire, sadique et d’une mauvaise foi quelque peu hystérique.

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Au fur et à mesure que je vociférais en gesticulant le mieux que je pouvais sans perdre mon air sérieux, Jean, à ma grande surprise, prit un air littéralement atterré, on aurait dit au seuil des larmes. Je me sentais un peu mal à l’aise. Je le croyais tout de même plus fin.

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Peu à peu cependant, l’adolescent baissait la tête, comme un coupable qui passe aux aveux. Ma tactique payait.

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Le gendarme le plus loquace prenait un air gêné : « Voyons, Monsieur le directeur. N’exagérons rien, ce n’est pas aussi grave que cela, il n’y a pas de plainte déposée. Il n’y a aucun dégât matériel. Il s’agit là peut être que d’une bêtise de gamin. Il n’a même pas 15 ans. C’est l’âge ingrat. Moi aussi, j’ai un fils de cet âge, vous comprenez. Croyez-moi, je m’en occupe, sinon, Dieu sait, avec la faiblesse de ma femme, ce qu’il ferait cet énergumène ».

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Il me semblait devoir insister encore… Je proclamais donc, en me levant de mon fauteuil, d’une taille bien trop imposante pour ma modeste fonction pour déclarer : « Par rapport à son juge, votre décision m’éclairera sur la suite à donner… »

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Les deux gendarmes se laissaient prendre au jeu et jouaient l’avocat de Jean, comme pour calmer ma colère directoriale. Ils soulignaient avec modération, tout ce que j’avais tant envie de dire moi-même devant ce gamin effondré.

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L’un après l’autre tentaient de me convaincre : « Ce gamin était orphelin de l’aide sociale, et ne paraissait guère méchant, il répondait si poliment aux questions qu’on lui posait ».

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J’ajoutais en essayant de paraître plus calme : « Ou bien la maréchaussée lui accordait une dernière chance, que d’ailleurs il ne méritait pas, sans signalement au juge des enfants. Ou alors, il fallait en rendre compte officiellement au tribunal des enfants de Créteil ».

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De toute façon, son délit devait être sanctionné dans le cadre de notre établissement : « Jean serait privé de sortie pendant quinze jours ! » (une punition qui, bien sûr, n’existait absolument pas au CFDJ). Une impunité, à titre pur et simple semblait de toute façon exclue. Et, ajoutais-je, pour les autres jeunes de notre « Centre familial », « cela constituerait un mauvais précédent ».

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Cette affaire serait donc classée en ce que la règle désigne par « incident éducatif », qui relève entièrement de l’autorité de la personne à qui le magistrat avait confié la garde.

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Pour finir, une communication téléphonique avec le chef du poste de la gendarmerie : palabres, paroles de plus en plus aimables, et soulagement visible du gendarme plus bavard, au fils de 14 ans.

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Une fois les deux militaires remontés dans leur voiture de service, garée sous ma fenêtre devant l’entrée du CFDJ, le visage de Jean se détendait pour afficher un timide sourire : « T’es vachement malin, oh la-la, fit-il. Au début, j’avais pas du tout compris ton truc, tu me foutais une de ces trouilles ». Je me demandais, excuse-moi, si tu n’étais pas au fond un vrai salaud… C’est à cause d’un truc comme ça qu’on m’avait mouchardé au juge ».

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« T’es vachement malin ! ». Le compliment timide, était bien le premier que me fit ce garçon depuis son arrivée, il y a de cela plusieurs mois. Cette remarque m’allait droit au cœur.

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Puis un long silence. Il est des regards qui disent long. Le sien qui croisait alors mes yeux, disait davantage qu’une pudique déclaration d’amour.

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Au fond de moi, sans trop savoir pourquoi, je me sentais fier de Jean. Je lui faisais à mon tour, plein de compliments pour avoir compris ma manœuvre, tout en soulignant son intelligence, en lui précisant avec chaleur qu’on était peut-être fait pour s’entendre tous les deux.

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Malgré sa protestation de modestie vraie ou fausse, je lui faisais prendre conscience combien il paraissait plus intelligent que les gendarmes, puisque lui, avait compris mon numéro de manège.

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À mon plus vif étonnement, avec un certaine chaleur dans la voix, si inattendue de lui, qui me donnait tout chaud au cœur, il ajoutait à voix basse quelque chose comme : « Ils ne sont peut-être pas dupes, c’est peut-être tout simplement de braves types ».

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Comme si souvent dans ma vie professionnelle, pour dissimuler mes émotions à fleur de peau, je me mettais, à le gronder un peu stupidement : « Pourquoi ne m’avait-t-il pas demandé de quoi acheter le bouquin au lieu de le chiper ? »

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Un gars intelligent comme lui, se faire prendre par les « keufs » à cause d’un minable bouquin, comme le premier idiot venu. Il ne paraissait m’écouter qu’à moitié. Il disait, comme s’il monologuait : « Je ne sais pas ce qui m’a pris, une espèce d’envie de piquer n’importe quoi. Quand j’y pense maintenant, je me demande comment je pouvais être aussi con ».

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Le bon moment me semblait venu. Cela me permettait de sortir des mes déraillements précédents : « Tu as dû rigoler en entendant que tu serais « privé » de sorties. Pour nous c’est rigolo, mais pour les gens en ville, c’est sérieux et inévitable. Je vais te faire un aveu : je suis content que tout ça soit arrivé. Comme on dit, à quelque chose malheur est bon. Cela va nous rapprocher tous les deux. Permets-moi de te faire une confidence. Au fond, je t’aime bien ».

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Je me sentais sincère et soulagé, puisque cela correspondait à la naissance d’une authentique sympathie pour Jean. Pour la première fois il me regardait droit en face, les yeux dans les yeux, sans prononcer un mot. Jean me quittait sans autre commentaire. J’avais comme l’impression de voir une larme dans ses yeux.

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En partant, c’est lui qui prit ma main et la serra très fort à me faire réellement un peu mal. Moi, qui le croyais mou comme une chique, j’en étais plein d’admiration pour lui.

79

Le lendemain, je demandais au psychiatre du foyer de tenter une explication du pourquoi de la réaction si nouvelle et étonnante de Jean. Tom lançait l’hypothèse que peut-être pour la première fois de sa vie, ce garçon, pupille de l’aide sociale, avec un passage devant le juge des enfants, avait entendu une personne humaine, lui faire presque une déclaration d’amour, après avoir commis une bêtise.

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La suite des évènements, l’évolution positive de Jean témoignait de l’établissement d’une solide référence affective depuis cette mémorable matinée de « repos ».

Notes

[*]

Ancien directeur du Centre familial de jeunes (CFDJ) de Vitry (1950-1983). Directeur de l’atelier de documentation et de recherche ACFDJ.

Plan de l'article

  1. Supporter avec patience
  2. Un exemple vécu

Pour citer cet article

Finder Joe, « La " référence affective " », Journal du droit des jeunes, 3/2008 (N° 273), p. 35-38.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2008-3-page-35.htm
DOI : 10.3917/jdj.273.0035


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