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Journal du droit des jeunes

2008/3 (N° 273)


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Le Centre familial de jeunes (CFDJ) de Vitry créé avec Joe Finder comme éducateur en 1950, se situe à mi-chemin entre ces deux expériences : beaucoup plus riche que Korczak[1][1] Janus Korczak (Henryk Goldszmit, 1878-1942), médecin... et ses orphelins, mais beaucoup plus pauvre que Bettelheim aux États-Unis. Finder y fait de son mieux dans la banlieue parisienne ouvrière de cette fin de siècle.

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La cuisine est familiale, plutôt qu’institutionnelle et on y mange selon la qualité de la cuisinière une « cuisine bourgeoise » plus ou moins bonne ; en semaine comme les jours de fête, l’équipe comme les invités de marque partagent sans exception avec les garçons la table et les menus ; ceux-ci profitent même, s’ils le désirent, de café après le repas, théoriquement réservé aux adultes. En 30 ans, deux cuisinières de grande qualité et de grand cœur ont sérieusement contribué à la psychothérapie tant individuelle que de groupe…

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Les garçons sont habillés comme les jeunes vivant dans leur famille, il n’y a aucun moyen de les distinguer quand ils se promènent dans la rue ; ils reçoivent leurs vêtements non pas directement de la D.D.A.S.S., mais de leurs parents ou du Foyer ; on va les acheter avec eux, à moins qu’ils ne préfèrent recevoir de l’argent pour en acheter eux-mêmes. Tous les ans, un crédit spécial, trouvé parfois au dernier moment (en 1979 : 300F par garçon), permet de procurer à chacun un cadeau de Noël. Trois jeunes dorment dans chaque chambre. En 1950 ceci paraissait du luxe et le paraît encore par rapport aux dortoirs de Boscoville au Québec ; mais nous connaissons déjà d’autres foyers de semi-liberté en France et en Suisse où les chambres sont plus belles et individuelles. Le mobilier est simple, d’autant plus qu’il doit être renouvelé fréquemment, mais il n’est pas question de dormir sans draps, même si on est énurétique.

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La décoration est faite par les garçons eux-mêmes. La vraie richesse du CFDJ qui le distingue radicalement des institutions analogues n’est ni dans la nourriture, ni dans les vêtements, ni dans l’habitat qui, avec le temps, semble de plus en plus modeste, mais dans le matériel destiné aux nombreuses activités de la maison : il est d’un très haut niveau technique, souvent ultra moderne et coûteux. Les garçons de Vitry ont à leur disposition des appareils de photo professionnels, deux appareils cinéma, une table de montage 16 mm, plusieurs appareils vidéo et pour ceux qui aiment la musique, un piano, le plus souvent hors d’état de marche, une batterie, des guitares etc.

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Toutes ces merveilles audiovisuelles, souvent à la pointe du progrès sont achetées avec des crédits hors prix de journée, et parfois par Joe Finder lui-même. Elles permettent l’impression d’un journal, l’enregistrement de disques et surtout une production continue, depuis 30 ans, de dizaines de milliers de photos, depuis 20 ans de films et depuis 10 ans de bandes vidéo en noir et blanc et en couleur … Joe Finder n’hésite pas à confier à un jeune un appareil photo (un Nikon car on n’a pas d’Instamatic…), voire une caméra et il ne sera jamais puni s’il la casse ou s’il l’égare.

Des gadgets de luxe ?

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Beaucoup de bons amis, psychologues, psychiatres, spécialistes de bons sens, disent « c’est de la folie ce que vous faites : tous vos garçons sont issus de la pauvreté et ils vont retourner dans un monde de pauvreté, de chômage et de difficultés matérielles graves ; en les familiarisant avec vos gadgets de luxe, vous allez en faire des loupés socialement, des aigris, des paranoïaques, des revendicateurs, des inadaptés, etc. ».

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Il est certes beaucoup mieux quand les enfants sont nés dans la m… de les y maintenir pour les habituer précocement à la vie qui sera la leur et qui leur est destinée dans le système social en vigueur. Joe Finder a choisi, à tort ou à raison, le parti inverse : on s’adapte d’autant mieux aux conditions de vie difficiles et aux duretés de la vie, qu’on a été comblé, gâté dans son enfance et dans sa jeunesse. Il rejoint sur ce point les idées de Bettelheim qui s’est aperçu que souvent les gens les plus choyés dans la vie ont le mieux résisté aux privations et aux cruautés du camp, alors que ceux qui ont été frustrés affectivement et matériellement ont manqué d’énergie pour résister aux frustrations complémentaires si graves que leur infligeait le régime concentrationnaire.

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En plus des sports (judo), du cinéma, de la télévision, le CFDJ propose aux garçons (encore que trop rarement à mon avis) des manifestations culturelles destinées habituellement à la bourgeoisie, c’est-à-dire le théâtre, visite de musées, invitations de personnalités qui peuvent raconter leurs expériences, voyages dans de bonnes conditions.

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L’organisation des vacances est tous les ans un grand souci de l’équipe : mer, montagne, étranger ou alors cheval, randonnées et là aussi, nourriture abondante et abondance encore plus grande de tournages, présentations publiques, etc.

Pourquoi fuguer ? Ailleurs, c’est plus mal qu’ici

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Bref, Joe Finder pense que certaines gratifications, même si elles sont à elles seules incapables de guérir l’abîme de frustrations dont ces adolescents ont été victimes, restent une condition sine qua non d’une évolution positive. Pour éviter les fugues, cette peste qui hante presque toutes les maisons de rééducation, il ne sert à rien d’élever des murs de plus en plus hauts, ni de mettre des barbelés sur ces murs avec des chiens derrière ; il faut au contraire créer des conditions telles que le jeune n’ait pas envie de fuguer et qu’il se sente comme chez lui.

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En 30 ans au CFDJ presque aucune fugue et moins de cinq départs volontaires contre l’avis de l’équipe… Les portes sont toujours ouvertes, on rentre et on sort comme dans un moulin. Si les garçons ne s’évadent pas, c’est parce qu’ils ont davantage que le minimum matériel nécessaire, c’est parce qu’ils pensent que « c’est encore plus mal ailleurs », comme dit une des affiches qui recouvrent les murs du Foyer. Signalons pour terminer que l’argent nécessaire pour « combler » ainsi les garçons ne vient guère de la D.S.A.S.S. et que le prix de journée est nettement inférieur à celui de certains hôpitaux psychiatriques où les conditions de vie restent misérables, voire ignobles.

La relation éducative doit-elle être neutre ?

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Les gratifications matérielles sans amour ne font que reproduire une situation, si bien connue dans certaines familles riches, et on connaît leurs effets néfastes, quel que soit le luxe offert pour combler l’absence de l’essentiel.

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Doit-on, peut-on et comment offrir aux jeunes l’affection et l’amour dont-ils ont été privés ? Actuellement en France, surtout dans les milieux intellectuels, le mot amour est très mal vu, tout comme le terme « dévouement ». Ce phénomène n’est pas malsain : les œuvres éducatives étaient encore naguère tellement remplies de bonnes dames patronnesses, de punaises de sacristie de toutes confessions, de bourgeoises en quête de bonne conscience, d’hypocrites qui portaient le mot « amour » à la bouche et un fouet à la main.

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Actuellement pourtant, dans les milieux éducatifs, la réaction contre ces pratiques va trop loin et on finit par dire : « nous, nous sommes éducateurs ; Il y en a qui réparent les voitures, nous on répare les adolescents ; tout ça c’est pour améliorer le fonctionnement du système capitaliste et parler d’amour ici n’est que pure hypocrisie ». Certains de ceux qui prennent en charge des gens plus nantis, par exemple dans un cadre libéral, ont poussé l’attitude de neutralité bienveillante jusqu’aux limites extrêmes. Quelques-uns tiennent à peu près ce discours : « il ne faut pas mélanger torchons et serviettes ; j’aime ma femme, ma maîtresse, mon amant, mon mari, mais les patients, c’est du boulot ! Je suis un miroir et une scène : rien ne m’intéresse en dehors du langage ; pour montrer mon indifférence, je prends des honoraires maximums ».

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Entraînent-ils plus que les autres de suicides chez leurs patients ? Mais le suicide n’est-il pas un aboutissement correct, lorsqu’il exprime la vérité et le désir du sujet ? Je pense qu’un patient volontaire et autonome économiquement a une chance au moins théorique de leur échapper, par exemple en changeant de thérapeute.

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Cependant, lorsqu’on applique de tels principes à des enfants ou à des adolescents qui relèvent de l’aide sociale à l’enfance, qui ont été confiés par le juge, qui n’ont choisi ni le thérapeute, ni l’éducateur, mais qui doivent accepter ce qui leur est imposé, on en arrive à de véritables absurdités.

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Un discours apparemment moderne qui se donne même pour révolutionnaire depuis 1968, prône ainsi l’objectivité et la neutralité qui n’est même plus bienveillante, prône le silence et le respect fétichiste de la « Loi » comme la seule voie permettant au jeune à la fois d’exprimer son « véritable désir » et d’accéder à une véritable « autonomie ». Toute gratification ne ferait que maintenir l’assisté dans sa position d’assisté et devrait être interdite.

Ou bien empreinte de sentiments ?

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Ainsi, une terminologie moderniste, sophistiquée, faisant frémir de plaisir ceux qui fréquentent les cafés littéraires de la rive gauche, arrive à créer des situations dignes des anciens bagnes d’enfants du 19ème siècle. Les équipes religieuses ou pénitentiaires imbues par les notions de pêché, de prise de conscience et de rédemption et inspirées par les théories d’un Morel ou d’un Magnan savaient que c’est peine perdue de trop en faire pour ces « petits dégénérés » à qui un excès de gentillesse ne peut que faire tourner la tête.

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Dans un orphelinat ou une maison de correction, toute sœur ou servant qui se permettait une relation amicale et gratifiante ou qui « aimait trop » un jeune était vertement tancée ou chassée pour « manque de réserve », désordre, sinon pour vice. Mais aujourd’hui encore dans bon nombre d’institutions, on fera de même avec un éducateur ou une infirmière psychiatrique qui cherche à lier une relation personnalisée avec un patient. Seule la rationalisation change : on taxera le contrevenant d’ignorer le contre-transfert ; d’introduire le réel dans le fantasme ou vice-versa, d’enfreindre la loi… Bref de gâcher le travail.

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Heureusement, d’autres psychanalystes (et qui font partie de l’Association mondiale) proclament que la personnalité du thérapeute compte autant que la technique et que l’amour thérapeutique est parfois nécessaire. Les références à l’orthodoxie freudienne des intégristes de la neutralité me semblent abusives : certes, Freud interdisait au cours d’analyse des névrosés en clientèle privée baisers et actes sexuels, mais il n’a jamais dit qu’il ne faut pas aimer les malades à condition bien sûr d’être conscient de ses sentiments contre transférentiels. Il n’a jamais non plus travaillé avec des adolescents non volontaires pour une cure type et n’a jamais désavoué Aichhorn.

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J’ose penser que ses mânes ne seraient point indignés de ma virulence contre les théories qui veulent bannir tout sentiment de la relation thérapeutique avec les enfants et les adolescents. Il suffit de relire « le petit Hans » pour voir combien la sympathie, voire l’amour de Freud, ce grand-père un peu pervers, ont fait du bien à cet enfant pas très malade, préoccupé par les affaires du touche-pipi…

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Korsczak connaissait l’œuvre de Freud mais il n’était pas psychanalysé lui-même. Il connaissait la misère et les frustrations matérielles et affectives dont les enfants étaient victimes. Il avait lui-même une prodigieuse capacité de sublimer et il donnait largement et sans se poser de problèmes, affection et chaleur à ses enfants. Ce n’est pas un hasard que le titre de son ouvrage magistral soit : « comment aimer un enfant ? ». Certaines de ses pages sont brûlantes d’amour et les survivants de ses pupilles m’ont confirmé sans hésitation l’intensité, l’authenticité de cet amour qui n’empêchait pas les réprimandes, les bourrades, les exigences, voire encore, bien que très rarement, des punitions.

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Korczak pensait que les parents devaient aimer leur enfant et que ceux qui sont payés pour s’en occuper doivent aimer les orphelins et les enfants qui leurs sont confiés. Il le pensait d’une manière tellement naturelle qu’il n’est pas besoin de polémiquer sur ce sujet. Quand des amis le taxaient d’homme admirable, voire de saint qui sacrifie sa vie aux enfants, il répondait simplement que ce n’était pas vrai, qu’il aimait les enfants car cela lui faisait plaisir comme d’autres aiment la bonne chère, l’argent, jouer aux cartes ou aux courses.

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Certaines scènes dans les livres de Korczak montrent la puissance de la relation érotique entre lui et les enfants. Je ne suis pas seul à penser que Korczak était un pédophile sublimé, il aimait les enfants et il n’avait pas peur de manifester son amour par des gestes paternels en les prenant sur ses genoux, etc. Bien entendu, il n’était jamais question d’une sexualisation, même la plus discrète, de cette relation.

On n’améliore pas un comportement par des frustrations supplémentaires

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Une longue expérience a appris à Finder que nulle théorie ni système pédagogique ne permettent à eux seuls d’aimer avec oblativité un enfant ni de le convaincre de l’authenticité de cet amour. Une des affiches de la « publicité socio éducative » qui orne les murs du Foyer illustre ce constat : « Le simulacre de l’amour, c’est comme une photo mal fixée : elle noircit à la lumière ».

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Ce qu’il appelle AAA (Attitude Authentiquement Affective) envers les adolescents est très spontané, voire viscéral. Avant de prendre une décision grave, urgent ou banale, il pense toujours : « Que ferais-je si ce gamin était mon propre fils ? ».

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L’attitude envers la nourriture peut servir d’exemple d’application quotidienne de ces principes : la privation de nourriture, punition si fréquente encore dans certaines maisons, même sous sa forme mineure et pseudo-familiale de privation de dessert et de friandises est impensable à Vitry : on n’améliore pas un comportement dû à des frustrations anciennes, par des frustrations supplémentaires d’un niveau archaïque. D’ailleurs aucun membre de l’équipe ne supporterait de manger sous les yeux d’un jeune privé de nourriture.

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Il est évident qu’on ne peut pas aimer sans prendre son plaisir, qu’on ne peut pas aimer sans érotiser un tant soit peu la relation. Un jour, une journaliste, un peu trop enthousiaste, a intitulé un reportage sur le CFDJ : « guérir la délinquance par l’amour ». Aussitôt, certains ont levé les boucliers et traité, en toute gentillesse, l’équipe d’homosexuels et de pervers. On a suggéré qu’il faut certainement être vicieux pour aimer les enfants et les adolescents.

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Je pense que les professionnels qui, en prétextant des raisons thérapeutiques, refusent toute marque extérieure de tendresse ou d’amour, rationalisent leur absence de sentiments et la sécheresse de leur âme ou la crainte trop forte de leurs pulsions homo pédophiles mal maîtrisées. Ils craignent de ne plus pouvoir s’arrêter s’ils mettent le doigt dans l’engrenage. On pourrait se demander s’il ne vaudrait pas mieux que de tels éducateurs fassent plus que garder leur distance ; qu’ils changent tout simplement de métier.

Amour = danger. pour qui ?

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Je vous ai parlé de l’amour comme instrument thérapeutique chez ces trois grands amis des enfants et des jeunes qu’étaient Korczak, Bettelheim et Finder. Il ne faudrait pas croire cependant qu’il suffit d’aimer pour éduquer ; il ne faut pas croire qu’il suffit d’aimer pour soigner, voire pour guérir. Nous savons tous qu’il existe un amour dévorant, qu’il existe un amour réifiant, qu’il existe un amour qui empêche l’enfant d’évoluer. Nous savons tous combien il est difficile d’aimer un être en évolution, combien il est difficile d’aimer en se donnant comme but d’arriver à un jour où cet amour ne sera plus nécessaire. Nous savons tous qu’il est difficile d’aimer uniquement pour l’autre et que nous aimons toujours également pour nous ; que nous aimons aimer, et lorsque cet amour, pour nous devient plus fort que l’amour pour l’autre, et bien cela peut donner l’amour mortifère si bien décrit par certains psychanalystes.

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Quels garde-fous construisent donc les trois pédagogues contre cet amour envahissant qui oublie l’autre pour ne voir que soi-même ? Korczak se rendait parfaitement compte qu’une certaine forme d’amour peut être dangereuse : c’est l’amour étouffant qui empêche l’enfant de se développer, de grandir, de s’exprimer, parce que l’on s’exprime à sa place. Dans ses ouvrages, il n’a pas fait une analyse approfondie de ces sentiments non suffisamment oblatifs, non autonomisants mais il a écrit des pages pleines d’humour où il ridiculise par exemple la foule des tantes et oncles qui pincent, qui embrassent, qui tripotent l’enfant en y prenant beaucoup plus de plaisir que l’enfant lui-même, qui se fâchent si celui-ci n’est pas content et qui pensent, même s’ils ne le disent pas : « puisque je t’aime, tu dois m’aimer forcément ; puisque je t’aime, tu dois faire tout ce que je veux que tu fasses ».

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Certes, il ne va pas aussi loin dans la théorie que par exemple M. Mannoni, lorsqu’il parle de l’amour dévorant des mères de psychotique ; mais il a manifestement saisi intuitivement et sans infrastructure psychanalytique toute l’importance du problème.

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Quelle protection propose-t-il ? Le titre d’un autre de ses ouvrages le montre, c’est : « Le droit de l’enfant au respect » [2][2] V. note 1.. On ne peut pas aimer un enfant pour son bien si on ne le respecte pas en même temps. Autant que sur l’amour, Korczak insiste toujours sur la nécessité et sur les modalités de ce respect que tant de parents ont tendance à oublier. Ce respect lui a permis de dire que les enfants, plus d’un quart de l’humanité, sont encore aujourd’hui, quelque soit leur classe d’origine, une véritable minorité opprimée par les adultes. Ce respect lui a permis de dire, contrairement à toute la psychologie génétique de l’époque, qu’il ne faut pas considérer l’enfant uniquement comme un être de manque en voie de maturation, mais comme un être pour soi – on dirait aujourd’hui « sujet désirant ».

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Le garde fou de Bettelheim, c’est la psychanalyse. Il a parfaitement compris que l’amour seul n’est pas thérapeutique et ce n’est pas par hasard qu’un de ses ouvrages porte le titre : « L’amour ne suffit pas ». Il sait mieux que les autres les dangers de l’amour mortifère, mais il n’interdit pas tout sentiment d’amour. Au contraire, en lisant ses ouvrages et les souvenirs de ses collaborateurs, on pourrait dire, d’une manière peut-être caricaturale, que Bettelheim donne l’amour aux enfants et qu’il donne la psychanalyse aux éducateurs. À ceux-là, la gentillesse, la tolérance, les gratifications orales et presque jamais d’interprétation ; à ceux-ci des interprétations fréquentes, incisives, parfois féroces.

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On pourrait se demander comment ces éducateurs ont pu accepter ce qui n’était, à la limite, qu’une psychanalyse sauvage. Je pense qu’ils le faisaient, non pas par masochisme, mais parce qu’elle venait d’un homme grand et charismatique comme Bettelheim, parce que c’était un grand honneur de travailler à l’école orthogénique de Chicago et parce qu’ils devaient comprendre que cette psychanalyse « sauvage » des éducateurs les empêchaient d’aimer les enfants d’un amour trop sauvage.

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Joe Finder aime dire qu’un peu d’amour, naïf et empreint de sensiblerie égoïste éloigne des attitudes éducatives fertiles, tandis que beaucoup d’amour y ramène. L’amour de l’enfant n’implique ni des attitudes naïves, ni une sensiblerie spectaculaire.

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On peut aimer les enfants et les adolescents sans renoncer à réfléchir sur ce que l’on fait avec eux. Ainsi, au CFDJ, sans rien cacher de son affectivité, tout en proclamant que rien n’est trop beau ni trop bien pour eux, qu’il est là pour comprendre, non pour être compris, pour aimer, non pour être aimé, il ne cesse de veiller au grain.

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En effet, dit-il, « la mise en pratique quotidienne de l’amour pour l’enfant se heurte fréquemment à une contradiction entre le désir d’amour total et le sens de justice sans oublier ma propre agressivité : même une punition, par le regard, peut être entravée par l’attachement à un garçon, alors même que je la sais nécessaire pour lui ; d’autre part, l’amour peut être mis à rude épreuve devant certaines conduites qui heurtent le sens de justice. Il faut ainsi livrer un combat incessant avec soi-même et, face à cet adolescent perdu, l’amour peut sembler une faiblesse. Les garde-fous contre un amour trop dévorant, exclusif et égocentrique, contre les faiblesses, les perversions, les désirs de domination des adultes sont constitués par toute la philosophie et par l’organisation du Foyer CFDJ. Jamais personne n’y travaille en situation strictement duelle enfant adulte/enfant adulte au grand cœur ».

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La supervision analyse non seulement les discours des adolescents mais bien plus celui des adultes. Certes, cela ne va pas toujours sans mal : parfois Joe Finder surmonte avec difficulté son désir de gratifier les jeunes et découvre dans son attitude « gentille » une susceptibilité, une agressivité mal contrôlées. Il arrive même que cette maîtrise affective devienne excessive et le jeune lui reproche « son indifférence ». D’autres fois, il lui demande de « contrôler » son affectivité, en disant sa peur de remplacer les parents trop possessifs, en insistant sur son but : « l’arbre qui porte les fruits, qui les nourrit de sa sève, il ne lui appartient pas d’en goûter » (Claudel).

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Pour ne pas étouffer les jeunes par un amour non thérapeutique, Joe Finder, comme Korsczak et plus que Bettelheim, fait abondamment appel à l’humour. Il faut aux jeunes de véritables cours de « psychologie » pour démystifier son rôle pour montrer ses limites pour les rendre conscients de ses manipulations. Il insiste dans son langage quotidien sur la réalité sociale en disant par exemple : « je suis payé pour cela ». Jamais un jeune n’a déclaré que « Joe l’étouffe et l’accable d’une tendresse infantilisante ». Beaucoup se plaignent au contraire : « Joe aime tout le monde d’un amour professionnel au lieu de n’aimer que moi-même ». Joe Finder pense, plus encore que Korczak et Bettelheim, que l’adolescent ne peut s’affirmer qu’en s’opposant et que l’on doit non seulement accepter mais favoriser cette opposition.

Notes

[*]

Médecin, psychiatre (1925-2003), superviseur du Centre familial de jeunes (CFDJ) de Vitry (1950-1983). L’article a été rédigé en 1979. Au travers de ses ouvrages et nombreux articles, il s’est notamment attaché à dénoncer la violence institutionnelle à l’égard des enfants.

[1]

Janus Korczak (Henryk Goldszmit, 1878-1942), médecin polonais, avait fondé un célèbre orphelinat, préconisant une refonte complète de l’éducation et du statut de l’enfant, sur des bases constitutionnelles entièrement nouvelles, privilégiant la sauvegarde et le respect absolu de l’enfance. Il a été assassiné au camp de Treblinka avec les enfants juifs dont il avait la charge et qu’il n’avait pas accepté d’abandonner. Il est l’auteur de quelques ouvrages, dont « Comment aimer un enfant suivi de Le droit de l’enfant au respect » (Robert Laffont, 2006), « Le roi Mathias » (Gallimard, Folio junior).

[2]

V. note 1.

Plan de l'article

  1. Des gadgets de luxe ?
  2. Pourquoi fuguer ? Ailleurs, c’est plus mal qu’ici
  3. La relation éducative doit-elle être neutre ?
  4. Ou bien empreinte de sentiments ?
  5. On n’améliore pas un comportement par des frustrations supplémentaires
  6. Amour = danger. pour qui ?

Pour citer cet article

Tomkiewicz Stanislas, « L'amour dans la rééducation », Journal du droit des jeunes, 3/2008 (N° 273), p. 39-42.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2008-3-page-39.htm
DOI : 10.3917/jdj.273.0039


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