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Journal du droit des jeunes

2008/3 (N° 273)


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Faisant suite aux articles consacrés aux mineurs privés de liberté, et notamment le « ressenti » des jeunes enfermés, illustré par l’article d’Isabelle Delens-Ravier[1][1] « Enfermement en Belgique : le vécu de jeunes », JDJ..., nous publions ci-dessous la synthèse rédigée par les auteurs d’une recherche entreprise pour la mission de recherche « Droit et justice ». Sans remettre en question la légalité internationale et l’opportunité des peines de privation de libertés pour les mineurs délinquants, les chercheurs se sont attachés à déterminer l’impact des conditions de vie en détention sur les jeunes, les effets sur leur identité d’un séjour derrière les barreaux.

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On pouvait s’attendre à lire, notamment par les opinions recueillies auprès des membres du personnel pénitentiaire que la prison peut avoir un effet « bénéfique » pour les « bons mineurs » tandis que les « mauvais » n’en retirent pas grand chose de positif. Question à un euro : à quoi sert-il de détenir de « bons » adolescents puisqu’ils sont « bons », à quoi sert-il de détenir les « mauvais », puisqu’ils restent « mauvais » au bout de leur peine ?

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On attendra avec intérêt qu’une étude semblable à celle-ci soit réalisée dans les établissements pénitentiaires pour mineurs (EPM), histoire de constater si ce qui a été rapporté par l’étude d’Isabelle Ravier sur les centres fermés en Belgique ne se vérifie pas.

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JLR

Les rapports du mineur avec la prison

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Depuis de nombreuses années, des chercheurs en sciences humaines et sociales tentent de comprendre les rouages et logiques du fonctionnement carcéral, leur impact sur les personnes incarcérées, à court, à moyen voire à long terme. Aujourd’hui, de nombreuses questions restent toutefois en suspens. Elles concernent notamment ce qui se joue dans les relations qu’entretiennent les détenus mineurs, voire tout juste majeurs, avec la prison, leurs pairs, l’autorité, le monde extérieur. Certes les problématiques psychosociales telles que la rupture ou la reconstruction des liens socio-affectifs, l’opposition ou la soumission à l’autorité, l’intériorisation ou le rejet de la loi, la résistance au changement ou la remise en question de soi, se posent pour la plupart des détenus. Cependant, nul doute que les jeunes détenus apparaissent comme une population beaucoup plus vulnérable que ne le sont les détenus dits « majeurs ».

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Souvent en quête d’identité, leur construction psychologique et sociale reste fortement fragile et souvent inachevée. En effet, comme nous avons pu le démontrer à partir d’une recherche récente (Abdellaoui, Blatier, et coll. 2006) [2][2] Abdellaoui, S. (dir.), Blatier, C. (dir.), Auzoult,..., les jeunes détenus sont d’abord des adolescents pour lesquels un certain nombre de leviers n’a pas fonctionné. Bon nombre d’entre eux ont « grandi » en évoluant au sein d’un système de relations difficiles et ont eu des parcours chaotiques, tant sur le plan éducatif et familial que scolaire. Le rejet et la stigmatisation dont ils font l’objet ne contribuent en rien à restaurer une image de soi et une histoire autobiographique difficile. Ceci est d’autant plus vrai que le jeune détenu fait son apprentissage de la vie et tente d’intégrer tant bien que mal les outils psychiques et intellectuels et un cadre socio-affectif susceptible de l’aider dans les expériences particulières auxquelles il fait face.

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C’est une personne « devenue » un jeune en détention et qui reste toujours en devenir. Cette dimension évolutive est centrale si l’on veut comprendre les ressorts et les modes de fonctionnement qui les caractérisent. Le jeune détenu intègre la prison dans un contexte, toujours particulier et suite à un enchaînement de situations parfois difficiles à déconstruire. Il entre dans un état d’esprit jamais clairement identifié et pourtant c’est une nouvelle mise à l’épreuve du lien qui l’attend :

  • ce qu’endure le jeune détenu ; cas de jeunes détenus dont la santé psychique n’est pas désespérément altérée par une dépression ou une autre maladie psychique grave ;

  • ce qu’ils endurent et ce qu’ils vont endurer tout au long de leur détention, souvent courte, n’est peut être pas comparable à ce qu’ils ont déjà enduré à l’extérieur.

Même si les réseaux de relations, les modes de réactions, les discours ou les sentiments peuvent avoir déjà été exprimés hors les murs, il n’en demeure pas moins que leur vie en détention fait figure d’expérience qui, matériellement et symboliquement, revêt un caractère unique. Dans ce cadre, se joue l’avenir du jeune, mais aussi celui du sens qu’il accordera aux institutions.

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Bien souvent, la crédibilité de l’autorité est faible et doit constituer l’un des principaux axes de travail dans les politiques de lutte contre la délinquance et d’accompagnement des jeunes détenus. Pris entre incertitude et impuissance, les jeunes détenus « dégagent » le plus souvent une volonté quasi permanente de se protéger, de protéger l’estime de soi et de se défendre contre tout ce qui aggraverait leur situation.

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L’acceptation des règles et des pratiques pénitentiaires comme l’adhésion aux projets socio-éducatifs ne peuvent être exigées sans engager en même temps le développement de compétences et de structures adaptés à ce type de public.

Une quête permanente d’adaptation

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En détention, plus qu’ailleurs sans doute, le jeune détenu se trouve confronté à une décision qui ne fait pas nécessairement sens. Ce dernier point constitue l’une des principales sources de difficultés allant du sentiment d’impuissance à celui de la non reconnaissance sociale. Le sentiment d’être ou de continuer à être incompris, la représentation négative de son environnement immédiat font d’un jeune délinquant un acteur en quête permanente d’adaptation. Tout se passe comme si le détenu refusait de laisser se creuser ce vide existentiel entre ce qu’il souhaite être ou devenir, et les moyens, les conditions, le contexte qu’il rencontre.

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Comment être à la fois dans le refus de s’identifier à ses pairs comme au milieu dans lequel il est contraint d’évoluer et aussi dans le besoin d’être soutenu, de faire sa place pour mieux se sentir exister. Autrui est important tout comme la relation à ses proches, à ses pairs, à son père et à sa mère. Maintenir une distance avec ceux qui semblent être menaçants pour son identité et son équilibre semble être contradictoire avec l’idée de grandir sans souffrir. Ainsi, peut-on être en paix avec soi-même sans l’être avec les autres.

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L’identification à ses pairs, même si elle ne se révèle pas de manière systématique dans l’étude des relations interpersonnelles, semble toutefois prendre corps dans l’ambiance qui règne dans les quartiers pour jeunes détenus. La recherche que nous avons réalisée révèle qu’une grande majorité des mineurs interrogés estime que l’ambiance est globalement bonne : ils rient avec les autres ou s’entraident par exemple. Sur ce point, si les mineurs sont plus nombreux à le penser, c’est probablement dû à la capacité à pouvoir supporter un contexte dissonant.

Les jeunes majeurs détenus

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Les jeunes majeurs seraient-ils mieux « outillés » pour prôner le rejet d’un environnement hostile ? Ou ces derniers supporteraient-ils plus difficilement les effets d’une dissonance ? Dans cette recherche, nous avons également observé que ce sont eux qui expriment franchement une vision pessimiste de la vie en détention.

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Comparativement aux mineurs, les majeurs estiment moins sympathiques les détenus et le personnel pénitentiaire. Les majeurs sont plus nombreux que les mineurs à trouver les relations de mauvaise qualité avec le personnel. Autant d’indications qui traduisent probablement l’importance du jeune âge et sans doute la question du statut de majeur pour ces jeunes âgés entre 18 et 21 ans. Ce statut place le détenu dans une posture de plus grande responsabilité.

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Si le mineur fait également l’objet de pratiques et de discours censés le responsabiliser, le jeune majeur est aux yeux de la loi autant responsable qu’un adulte plus âgé. Ce fait nous est également apparu dans une autre étude comme pouvant être surtout le fait de jeunes majeurs prévenus dont la destinée carcérale n’est toujours pas définitivement scellée.

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Par ailleurs, plusieurs de nos observations empiriques font ressortir une plus forte tendance à rejeter la vie en détention manifestée chez les jeunes majeurs. Les mineurs seraient-ils plus vite adaptés carcéralement que ne le sont les jeunes majeurs ? Quoiqu’il en soit les jeunes majeurs entrevoient plus franchement ce qui les attend en tant qu’adultes. La recherche de distinctivité appelée également singularisation est le mécanisme le plus extrême du processus de différenciation. Comme l’un de nous l’avait déjà montré dans une recherche antérieure [3][3] Abdellaoui, S. (2000). Stratégies socio-cognitives..., pour le prévenu, le fait de chercher à marquer sa différence ne constitue pas toujours un privilège. Cela peut viser à obtenir une pleine reconnaissance de son existence aux yeux non pas de la population carcérale mais de celle qui aura à le juger, à décider de son avenir. Il s’agit plus précisément d’une volonté de maintenir une différence entre ceux qui sont de l’autre côté de la barrière et ceux dont la condamnation définitive et officielle à une incarcération n’a toujours pas été prononcée.

La prison a-t-elle un sens ?

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L’une des questions qui commence à tarauder de nombreux esprits, y compris celui des professionnels de la justice : la prison peut-elle réellement avoir un sens pour les mineurs ? Si l’on tient compte des remarques venant des personnels pénitentiaires, il ressort plusieurs éléments d’appréciations qui mériteraient une attention toute particulière. En effet, les entretiens réalisés avec les personnels de détention font ressortir une vision dichotomique et manichéenne des mineurs.

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La prison serait bénéfique pour les « bons mineurs » dans la mesure où elle permettrait de « stopper une fuite en avant délictuelle », elle jouerait le rôle « d’un électrochoc », pour ceux qui « comprennent qu’ils ne peuvent pas aller plus bas », quand « elle permet une remise en question », « quand elle met un cadre », « quand elle permet de prendre conscience de l’acte qui les a amenés en prison ». La peine sanctionnée par la prison prend alors le sens d’une mise à distance de la société afin de réfléchir, repenser, redéfinir son parcours et se projeter avec des valeurs préconisées dans la société.

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Ce bénéfice possible de la prison n’est cependant pas envisagé pour les « mauvais mineurs ». En effet, « ils s’adaptent vite à la prison et deviennent consommateurs et manipulateurs ». La prison et la peine d’enfermement est alors vécue pour ces mineurs comme « un espace comme un autre », ils re-formalisent le même « fonctionnement qu’à l’extérieur ». Pour ces adolescents, la prison n’est qu’un lieu de passage supplémentaire dans leur parcours de vie, elle joue parfois le rôle « d’une carte de visite valorisante ».

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Au-delà de l’aspect éventuellement bénéfique, c’est le temps de passage qui est interrogé en prison. Comme nous l’évoquions au tout début de la présentation de ce rapport, la question fondamentale concerne l’opposition entre temps psychique et temps carcéral : « le temps d’enfermement pour en faire quoi ? ». Ce sont donc les limites de l’action de la prison qui apparaissent. Tous reconnaissent que la prison, en elle-même n’est pas structurante et que l’enfermement n’est pas habituel pour l’être humain. C’est la recherche d’un sens qui fait place dans le discours des personnels.

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Finalement, ou plus précisément, pour ne pas avoir à conclure de manière définitive, nous pensons que si elle ne peut être évitée, que ce soit matériellement, judiciairement ou idéologi-quement, la détention d’un jeune, de surcroît lorsque celui-ci est mineur, ne doit pas faire oublier qu’il s’agit d’une personne en devenir au passé souvent chaotique. Une personne que la société doit protéger à la fois vis-à-vis d’elle-même mais également vis-à-vis du délinquant. La détention ne devrait en rien être pour lui une menace supplémentaire.

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Pour ces jeunes, les notions de soutien, d’accompagnement et de reconstruction sociale devraient être prédominantes sur celles de sanction, de stigmatisation et de « réclusion ». Tout projet, toute décision, toute démarche visant à lui permettre de retrouver ou restaurer une identité et de nouveaux repères psychologiques et sociaux doit lui permettre d’avancer et de s’inscrire dans une dynamique qui œuvre au profit de changements constructifs nécessaires et durables. Cela ne devient possible que si l’approche socio-éducative et judiciaire, à travers les compétences qui seront mobilisées, s’appuie massivement sur ce qui fait sens à la fois pour le jeune, son devenir et pour l’environnement social qui l’accueille.

Notes

[*]

S. Abdellaoui est maître de conférences en psychologie à l’université de Rouen et secrétaire général adjoint de l’association française de criminologie ; C. Blatier est professeur de psychologie à l’université de Grenoble.

[1]

« Enfermement en Belgique : le vécu de jeunes », JDJ n° 271, janvier 2008, p. 39 à 43.

[2]

Abdellaoui, S. (dir.), Blatier, C. (dir.), Auzoult, L., Boudoukha, A., Combaluzier, S., Jamet, L., Le Goff, J.-L., Paulicand, M., Reggad, K., & Viaux, J.-L. (2006). Les jeunes en détention. Rapport de recherche financé par le GIP de la Mission « Droit et Justice », Ministère de la Justice. http://www.gip-recherche-justice.fr/recherches/syntheses/148-jeunes_detention_abdellaoui.pdf

[3]

Abdellaoui, S. (2000). Stratégies socio-cognitives du détenu : recherche de contrôle et recherche d’identité avant et après jugement. Presses Universitaires du Septentrion,. Villeneuve d’Ascq.

Plan de l'article

  1. Les rapports du mineur avec la prison
  2. Une quête permanente d’adaptation
  3. Les jeunes majeurs détenus
  4. La prison a-t-elle un sens ?

Pour citer cet article

Abdellaoui Sid, Blatier Catherine, « En quoi les jeunes détenus se distinguent-ils des autres ? », Journal du droit des jeunes, 3/2008 (N° 273), p. 43-45.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2008-3-page-43.htm
DOI : 10.3917/jdj.273.0043


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