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Journal du droit des jeunes

2008/6 (N° 276)


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Cet article propose une nouvelle théorie de la délinquance et une approche institutionnelle adaptée que le Journal du droit des jeunes publie dans sa recherche des solutions éducatives et thérapeutiques. L’auteur souhaite que les avis des lecteurs lui soient adressés. Il y répondra par voie de presse ou au cours d’une conférence.

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Faisant suite à l’intérêt qu’a soulevé le précédent article, Les émotions sociales, une clé pour la délinquance ? [1][1] JDJ n° 271, janvier 2008, p. 25-27., je réponds aux demandes de compléments qui m’ont été faites. Cet article se voudra donc la poursuite approfondie du précédent, et se proposera d’aller plus loin dans l’explication rationnelle de solutions qui pourraient être initiées dans un avenir proche. Mais il sera nécessaire, en premier lieu, de revenir sur les bases théoriques que ce développement suppose, puisque le précédent article postulait qu’une carence en émotions sociales était, probablement, la base des comportements antisociaux les plus graves, la base des comportements hétéro agressifs, qui ont l’agression physique d’autrui pour résultat, et pour récidive. Revoyons les choses par le détail :

A - Vers un modèle explicatif global

1 - Qu’est-ce qu’une représentation mentale ?

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La psychologie du XXème siècle a depuis toujours imaginé que des représentations mentales étaient à la base de la vie psychique ; toutes les écoles de pensées en ont depuis accepté le principe, et les neurosciences ont démontré leur existence en soulevant quelques pans d’un voile qui, jusqu’à présent, nous cachait leurs fonctionnements.

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Nous savons désormais que des facteurs génétiques et épigénétiques [2][2] L’épigénétique est un développement récent des neurosciences... conditionnent le développement d’un répertoire neuronal primaire[3][3] Le terme « répertoire neuronal » est de Gerald M Edelman... déjà formé à la naissance. Ce répertoire initial fonctionne un peu comme un vaste câblage qui sert l’adaptation du nouveau né dans son premier environnement, et se présente « vaguement » comme un logiciel de base qui, s’installant avec les pilotes de départ, assure au nourrisson la satisfaction des besoins essentiels. Mais, dès la naissance, - voire peut-être un peu avant ! -, chaque expérience vécue par le nouveau né provoque une modification de ce répertoire neuronal primaire, si bien que ce système hautement sensible et modulable, à haute densité adaptative, modifie sans cesse ses connexions, et développe de nouveaux liens entre neurones.

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Ces développements élargissent et complexifient les différents territoires neuronaux pour générer un « répertoire neuronal secondaire », lequel sera obtenu par la transformation élaborée du répertoire primaire de naissance. Cette capacité de refonte permanente de cerveau, - dans ses parties modulables, en tout cas -, est aujourd’hui connue sous le nom de « plasticité neuronale ». C’est, d’ailleurs, cette variabilité adaptative du répertoire neuronal qui explique pourquoi des jumeaux monozygotes, identiques du point de vue de l’ADN, n’ont pas le même cerveau, - puisqu’ils n’ont pas eu les mêmes apprentissages sensoriels ou émotionnels.

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Cette surprenante variabilité des connexions neuronales entraîne la spécialisation cérébrale de réseaux entiers ; aussi, « la représentation mentale » que nous faisons de notre mère dépend, par exemple, d’un réseau de connexions progressivement construit – et même tenu à jour ! – par la répétition des contacts sensoriels, émotionnels, intellectuels, et même imaginaires, que nous aurons fabriqués sur plusieurs années. La « représentation neuronale maman » se connectera avec différents sites cérébraux distribués partout dans le cerveau, lesquels sites récréeront instantanément les couleurs, formes, sons et voix, odeurs, mémoires conscientes et non conscientes, associées à « maman », et entretiendront des liens avec les représentations mentales qui partagent une partie du réseau « maman », - ce seront, par exemple : les représentations mentales attribuées aux concepts « famille » ; « nourriture » ; « papa » ; « filles » ; « femmes » ; et ainsi de suite. Ces diverses représentations associées entre elles forment les « associations mentales », lesquelles sont attachées en cascades à des milliers d’autres représentations. Ce sont ces cascades associatives qui fondent l’un des mécanismes les plus importants de la pensée.

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Or, la représentation mentale « maman », - pour ne considérer qu’elle -, ne pourrait fonctionner sans les impulsions positives et négatives que sont les émotions. Et de fait, s’il n’y avait pas d’émotions positives et négatives connectées à « maman », il nous serait impossible de l’aimer, de nous y attacher, de la respecter, et, - pire que cela : le réseau neuronal « maman », n’apporterait aucune contribution à l’équilibre positif du cerveau, - soit : à la santé mentale globale -, et ne se développerait sans doute même pas. Pourquoi ?

2 - À quoi servent les émotions ?

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De manière générique, les émotions ont trois rôles principaux : un rôle de communication interne et externe - entre les différentes parties du corps, et entre les individus -, et un rôle de traitement de l’information.

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a) La communication instinctive et émotionnelle interne sert essentiellement à répondre à la menace et à remplir les besoins de la survie biologique et de la reproduction : nous ressentons la peur « avant » que le prédateur ne nous agresse ; nous ressentons le dégoût avant de savoir si l’aliment est mauvais pour nous ; et nous ressentons l’attirance avant de savoir si l’être qui nous attire pourrait devenir le parent de nos enfants. Les émotions forment donc un langage rapide, « non verbal », qui informe les différentes parties du corps sur nos besoins de fuite, de sécurité, de reproduction, et ces émotions nous font agir, sans aucune nécessité d’un passage construit par la conscience, dans le but pluri millénaire :

  1. de nous maintenir ;

  2. et de nous perpétuer.

b) La communication émotionnelle externe sert à réguler les relations inter personnelles de façon non verbale. Elle envoie aux autres des signaux de détresse (tristesse ou peur), des signaux de colère (dissuasion), des signaux d’appel (séduction), de regroupement, de sympathie, etc. Ces signaux sont universels, et un Africain peut reconnaître ceux d’un Asiatique, d’un Européen, et réciproquement.

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c) Quant au rôle majeur des émotions dans le traitement de l’information, il articule un langage archaïque binaire qui repose globalement sur les impressions « bon » et « mauvais » ; « blanc » et « noir ». À la différence des instincts innés, distribués avec le « kit ADN », les émotions doivent toutes être « apprises et développées » par les échanges avec l’environnement naturel et social. En somme, la peur et l’aversion s’apprennent tout autant que l’amour et l’attachement. Sans apprentissage, il n’y a pas de développement émotionnel riche et complexe ; sans relation investie, les représentations cérébrales, forcément émotionnelles, forcément attachées entre elles, ne peuvent facilement se développer pour offrir à l’individu l’adaptation positive, l’adaptation bonne, mesurée et gratifiante qu’il recherche inlassablement. L’être humain a besoin des émotions positives et des émotions négatives pour développer son cerveau, c’est pour cela qu’en leur totale absence, le réseau « maman » ne s’élaborerait pas.

3 - La douleur, le plaisir et l’apaisement

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Sans entrer dans le détail, les émotions sont réparties selon deux axes fondamentaux, et peuvent se voir comme les différents étages de deux belles maisons jumelles, où la vie serait plus douce et plus élaborée à chaque étage.

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La maison de gauche serait celle de l’axe de protection : les instincts de conservation et de reproduction y végèteraient à la cave à côté des pulsions qui en découlent, et les comportements archaïques, tels la fuite, le combat et la prostration, coexisteraient avec l’agressivité défensive.

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Dans la maison de droite, celle de l’axe de motivation, on pourrait imaginer une cave qui recèle d’importants instincts de possession, tels : la possession du territoire, la possession de l’autre, lesquels instincts coexistent alors avec l’agressivité offensive, et sont à l’origine de la conquête des êtres, de la terre et des ressources, de la prédation, du viol, et du meurtre.

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L’étage des instincts et des pulsions est donc résolument brutal, sans nuances, strictement froid et égoïste.

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Nos ancêtres les plus adaptés ont élaboré de nouvelles facultés d’autonomie grâce au développement des émotions primaires, toujours mieux destinées à les sauver du danger, toujours plus propices à assurer la reproduction et la survie biologique. L’avantage des émotions sur les instincts, c’est qu’elles sont plus modulables, plus adaptatives, et parmi ces émotions primaires universelles, on cite classiquement la peur, la colère, le dégoût, la surprise, la tristesse comme émotions négatives ; et la joie comme seule émotion primaire positive. Même, si ce tableau semble insuffisant, voire faux en certains endroits, il offrira pour l’instant une base suffisante à la démonstration qui suit, - le plus important n’étant pas de connaître les différents registres émotionnels, mais de savoir que l’axe protecteur ne dispose que d’un et d’un seul langage décliné en de nombreuses nuances : la douleur ; et que l’axe motivationnel dispose de deux langages capables de combattre la douleur : le plaisir et l’apaisement.

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En somme, l’axe de protection nous protège par une douleur qui pousse à poser des actes de fuite, de lutte, d’adaptation, qui visent à éteindre les aspects insupportables de cette douleur ; et l’axe de motivation nous développe en proposant de répéter ce qui fait plaisir, ce qui sécurise et apaise.

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Si l’étage des émotions primaires ne reflète pas encore un vrai stade de vie sociale, il montre qu’il a été élaboré à une époque où l’évolution a bouleversé les paramètres de la survie. Les émotions universelles primaires témoignent, en effet, d’une ère d’adaptation à un monde plus varié, plus complexe, que celui auquel les instincts satisfaisaient, mais dans lequel les communications entre les individus étaient toujours basiques et probablement très violentes.

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Pour des raisons qui nous échappent à moitié, à un moment de leur évolution, nos ancêtres se sont assemblés par hordes pour survivre et se reproduire. Cette première vie sociale est très certainement à la base du développement neuronal qui s’en est suivi, lequel a doté le « troisième étage de nos deux maisons » des émotions sociales indispensables à la vie ensemble.

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Dans ces émotions, les plus douloureuses sont limitatrices et insupportables, elles nous poussent à chercher les adaptations sociales qui, à la fois, protègent l’individu de la violence collective, et protègent inversement le groupe de la violence individuelle : il s’agit pour l’essentiel des peurs sociales telles que : le trac, la timidité, l’inhibition, la honte ; des colères sociales, telles : la jalousie, le besoin de punir, la haine, la colère ; de l’aversion sociale, telles : l’auto critique, l’antipathie, l’auto dépréciation, la culpabilité ; des émotions de perte et de solitude : la tristesse et le regret ; etc.

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Ces émotions sociales douloureuses sont le prolongement évolutif des émotions primaires protectrices, elles sont aussi utiles que tyranniques, et nous poussent autoritairement à développer des comportements sociaux « qui nous évitent leurs tourments » :

  1. soit : en améliorant notre adaptation émotionnelle et sociale ;

  2. soit : en inhibant nos traits de caractère dérangeants ;

  3. soit encore, en développant le contrôle des autres, par des stratégies sociales complexes et nuancées, lesquelles sont sans doute au fondement humain des intrigues politiques, des castes sociales, et du pouvoir agressif.

Quant aux émotions sociales positives, elles se montrent « motivantes », et poussent l’individu à rechercher leurs effluves excitants, plaisants, ou apaisants Elles sont la base de l’enthousiasme, de l’attachement, de l’empathie mais, aussi, de la domination sociale, du désir de puissance, de l’extraversion, du narcissisme, et de toutes choses qui donnent envie de vivre, progresser, grimper les échelons, posséder, amasser, développer les groupes et les individus, créer pour soi, pour sa descendance, à son avantage et, accessoirement, à l’avantage des autres. Par ailleurs, il est important de noter que les émotions sociales positives permettent de construire une vision positive de soi (estime de soi) et des autres.

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Par le développement interactif qui se produit entre les deux maisons émotionnelles, par la limitation constante du positif par le négatif, d’une part, et par l’adoucissement permanent du négatif par le positif, d’autre part, l’étage des émotions sociales permet de bâtir une « inhibition sociale adaptative » et un « évitement de la violence », lesquels sont les matrices de la sécurité sociale, de la paix, de la fécondité, de la prospérité, et se montrent indispensables à la vie ensemble.

4 - Comment se construisent les sentiments moraux ?

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Si nous savons intuitivement que « quelque chose » en nous fait souffrir, et « qu’autre chose » en nous donne du plaisir, nous savons plus rarement que ces réactions émotionnelles sont distribuées par deux systèmes cérébraux de base :

  • l’un est appelé « nociceptif » (synonyme de douleur), qui possède le circuit de la peur et de l’aversion pour axe central ;

  • l’autre est dit « de récompense », lequel gère les molécules du plaisir et de l’apaisement.

Globalement, une expérience sociale ou physique dangereuse entraînera le déclenchement de l’axe « nociceptif », et interdira ou limitera la répétition de cet acte. En somme, la mémorisation de l’expérience négative par ce conditionnement basique, consolidera une « représentation » mentale aversive, faite de peur, de dégoût, d’auto dépréciation, ou de détresse, laquelle protègera l’individu ou le groupe de sa répétition. A contrario, un acte gratifiant générera du plaisir social ou du plaisir physique et sera appelé à construire une attitude valorisante pour l’individu ou pour le groupe.

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Voyons à présent une des façons qu’empruntent les émotions pour participer à la santé mentale : la représentation mentale « maman » possède des millions de connexions neuronales qui plongent leurs ramifications dans les divers sites sensoriels et dans les divers sites de mémoires, tous colorés par les émotions, tous ramifiés aux circuits positifs et négatifs par d’autres millions de connexions directes ou indirectes. Lorsqu’un souvenir est « bon », c’est donc logiquement parce qu’il a établi une majorité de connexions avec le système de récompense, si bien que son évocation consciente augmente momentanément la production des molécules de plaisir ; et au contraire lorsqu’un souvenir est « mauvais », c’est parce qu’il a établi un maximum de connexions avec le système « nociceptif » douloureux et que sa production consciente stimule des molécules de détresse, de peur, de douleur, etc.

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Or, la représentation « maman » ne s’arrête jamais de fonctionner, - même lorsque nous n’y pensons pas, elle stimule les mémoires et les perceptions par un fonctionnement minimal, aléatoire et infraliminaire, qui participe « légèrement » à la distribution des molécules émotionnelles. Comme il y a des milliers représentations neuronales légèrement actives, le déversement des molécules émotionnelles est donc certes variable, mais incessant. On peut d’ailleurs penser que lorsque le cerveau utilise plus de connexions négatives que positives, il dispose d’une « idéation pessimiste », et que dans le cas contraire il a une « idéation optimiste ». Et comme nous l’avons vu, les choses ne sont pas figées, elles peuvent évoluer, - mais cela dit : sous certaines conditions que nous ne connaissons pas toutes encore, dont probablement celles liées à l’entraînement adaptatif, et à l’âge du cerveau.

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Le neurologue portugais, Antonio Damasio, qui enseigne aux USA, suggère que les « sentiments moraux » sont des « représentations neuronales supérieures », des « représentations de synthèse », qui canalisent les impressions globales issues de milliers de représentations sociales, pour les faire fonctionner par idées abstraites. On peut se figurer ce mécanisme comme ceci : l’humanisme, par exemple, ne se bâtit pas sur l’appréciation de nos voisins, ou de nos amis, mais sur la représentation mentale « d’un homme idéalement bon » ; l’amour romantique ne correspond pas à la relation vécue, faite de sueur et d’incompréhension, mais bien à l’idée désincarnée, imaginaire et idéale, dont la fiction américaine fait son fond de commerce. Ce postulat impose dès maintenant un premier principe fondamental :

Premier principe : sans émotions sociales, les sentiments moraux ne peuvent se construire !

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Les émotions sociales et les sentiments moraux sont donc le résultat d’une élaboration complexe, directement issue de l’expérience de vie et de l’éducation, directement issue de la transmission émotionnelle que suppose cette expérience. Mais pour que cette transmission émotionnelle ait lieu, il faut que tous les éléments soient à leur place : sans instincts pas d’émotions primaires ; sans émotions primaires pas d’émotions secondaires sociales ; et sans émotions sociales, pas de sentiments moraux. Tout est une construction logique qui rend les éléments cérébraux interdépendants dans leur croissance et leur fonctionnement.

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Or, les sentiments moraux et les émotions sociales n’ont pas seulement pour mission de nous adapter à la vie ensemble, ils ont aussi pour fonction d’inhiber, ou de réguler, le fonctionnement des étages primaires et instinctifs, - simplement parce que leur développement cérébral et le nombre de connexions auxquelles ils participent dans le cerveau est beaucoup plus élevé, à l’étage supérieur du cortex préfrontal, qu’aux étages inférieurs.

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Ceci veut dire, en somme, que sans émotions sociales élaborées, le cortex préfrontal – notre fameux étage supérieur – joue mal son rôle régulateur et inhibiteur, que les étages inférieurs plus violents s’expriment plus fortement, et que la vie sociale, la vie ensemble, s’en trouve dès lors plus difficile, voire même impossible à tenir ! Ceci veut dire également, que la vie ensemble nécessite un apprentissage émotionnel, une transmission de sentiments moraux positifs qui permettent d’élargir l’attachement familial à l’amour de l’autre être humain.

Second principe : c’est en éduquant les émotions que nous transmettons l’humanité !

5 - La carence en émotions positives et ses résultats

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Nous savons aujourd’hui que les émotions positives sont générées par quelques sites cérébraux, dont le principal se situe dans « l’aire tegmentale ventrale » (ATV), d’où partent les neurones qui produisent la dopamine et les molécules apaisantes. Lorsque ce système est trop peu actif, ou lorsque les connexions qu’il a établies lors de la croissance sont trop peu nombreuses, l’axe de protection domine l’axe de motivation. Dans ce cas, la souffrance psychique est plus forte que le plaisir psychique, et les symptômes sont, par exemple, visibles dans la perte de motivation sociale, dans les troubles d’apprentissages (« sans plaisir pas d’apprentissage »), dans les troubles de l’attention, mais aussi dans les difficultés d’attachement, le repli, la désocialisation, l’inhibition, l’agressivité.

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À l’inverse, lorsque les effets de l’axe positif sont trop forts, l’axe protecteur devient moins présent, et l’individu est moins protégé par la peur, l’auto critique, la culpabilité, la souffrance. L’axe de motivation doit donc être contrôlé et modéré par l’axe de protection, lequel nuance à son tour ce dernier. Cela dit, l’influence de l’axe protecteur, de cet axe qui a la peur pour élément dominant, est généralement plus forte que celle de l’axe de motivation. Tout simplement, parce que l’axe de protection est celui des réponses à la menace physique et sociale.

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C’est parce que l’axe de motivation et son circuit de récompense, sont nécessaires au bonheur interne, au plaisir social, et à l’extinction de la souffrance psychique, que toutes les drogues connues ont cette zone cérébrale pour cible. En somme, la toxicomanie et l’alcoolisme, ont toujours la souffrance physique ou psychique comme point de départ, et l’addiction durable toujours débute comme une tentative de survie, comme une « auto médication » qui vise à réanimer l’axe de motivation et le circuit de récompense, afin de combattre la souffrance.

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Par ailleurs, sans les effets de cet axe de motivation, on ne peut pas bâtir une image positive de soi, une estime de soi, et une estime des autres. Le faire agir est donc indispensable à la survie psychique.

Troisième principe : l’axe de protection impose les freins relationnels, et l’axe de motivation nous fait aimer ces freins, par la construction des gratifications sociales, des représentations sociales positives qu’elles engendrent, et des sentiments moraux altruistes qui s’en déduisent.

6 - La différence entre une émotion positive et une sensation positive

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On comprend que l’équilibre mental dépend d’une bonne collaboration entre l’axe de protection et l’axe de motivation. Si le premier est dominant, si le second est écrasé, la souffrance psychique ou l’inadéquation sociale deviennent omniprésentes ; par ailleurs l’absence de plaisir et la trop grande sensibilité à la douleur pendant la croissance, peuvent bâtir :

  1. les troubles des apprentissages ;

  2. les troubles de l’attachement et de la socialisation ;

  3. une immaturité des représentations neuronales qui véhiculent les émotions sociales, et

  4. une carence des sentiments moraux altruistes. Ceci n’est évidemment pas un déterminisme absolu, mais il correspond assez bien au tableau présenté par beaucoup d’adultes en échec et en souffrance.

Un effondrement des émotions positives a donc beaucoup de chances d’entraîner la surproduction de représentations sociales négatives, douloureuses, lesquelles douleurs pousseront l’individu à chercher des « sensations positives » pour combler momentanément la carence en « émotions positives ».

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La différence entre émotions et sensations est fort simple : les émotions positives suscitées par la représentation mentale « maman » sont inscrites en de nombreux réseaux neuronaux associés, et participent à l’équilibre constant des forces positives du cerveau. La représentation « maman » participe en tout instant à la production « durable » d’une partie des émotions positives, et donc à une partie de la santé mentale.

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La sensation positive que procure l’alcool ou le cannabis est, par contre, due à l’activation artificielle du circuit de récompense et de l’axe motivationnel. Cet effet positif ne sera « pas durable », et s’éteindra dès que le produit aura terminé son action. En somme, les sensations positives des drogues, vont réanimer les effets psychiques positifs, combattre un instant les émotions négatives, les mémoires difficiles, et la mauvaise image de soi, et puis les faire revenir en force dès la cessation de l’effet hédonique.

B - Vers un modèle général d’intervention

1 - Jules et Jim

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Par deux exemples cliniques, Jules et Jim, je vais tenter de montrer les différences d’émotions sociales en rapport aux différents passages à l’acte.

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Jules est le cadet d’une famille très dysfonctionnelle. Son père est débile léger, il a été incestueux avec une fille de son premier couple, et a servi quatre ans de prison pour cette raison ; la mère est à la limite de la débilité moyenne, a du mal à parler et à s’orienter en rue. Personne dans la famille ne travaille. Le père a des tendances pédophiliques marquées, et tombera amoureux de ses deux filles, lesquelles tour à tour lui rendront son sentiment amoureux et sexué. La débilité de la mère l’empêchera de parler de ce qui se passe, et les filles refuseront également d’en parler.

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Seul Jules sera en position de dénoncer. La situation incestueuse va perturber fortement Jules, mais celui-ci aura aussi d’autres problèmes qui ne feront que renforcer des terrains psychobiologiques déjà très sensibles. Lorsqu’il avait cinq ans, il était fasciné par le feu, faisait brûler des objets dans sa chambre, parfois sous ses couvertures, chapardait énormément de choses, et principalement des choses à manger. Et puis, surtout, il ne semblait pas protégé par la peur et, malgré les dizaines d’escapades sur les toits, les visites d’immeubles en construction, les chapardages dans les jardins, la fascination du feu, les passages au-dessus des murs, il ne lui est jamais rien arrivé de grave. Enfant, il était victime d’un trouble hyper actif, ce qui signifie qu’il ne pouvait inhiber les stimulations dérangeantes par la concentration, et montrait une motricité augmentée.

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Très vite, il fut orienté vers l’enseignement spécial et, très vite aussi, il en fut renvoyé jusqu’à être complètement déscolarisé à l’âge de treize ans. Les préoccupations sexuelles étaient intenses à la puberté, et s’exprimaient majoritairement par des discours obscènes, des collections de revues pornos hard, des pensées obsessives. On note à cette époque quelques petits incendies et le massacre sadique d’un chat à coup de barre de fer, simplement pour s’amuser. À ce moment, commence aussi une impressionnante série de vols ; des vols d’argent, des vols de vélos et de mobylettes par dizaines, des vêtements, des livres, des portables, tous destinés à la revente ; et un appartement fracturé.

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Il débute une forte consommation de haschisch vers 14 ans, et initiera plusieurs tentatives de revente organisée de cannabis. À dix-huit ans, il ne savait presque pas lire, était incapable d’écrire, mais restait un garçon extrêmement sympathique et attachant.

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Jim, pour sa part, est lui aussi l’enfant d’une famille très dysfonctionnelle. À 15 ans, il a déjà à son actif un intéressant palmarès de vols, et diverses agressions en rue sur des personnes âgées. Il est également passé maître dans l’art d’instrumentaliser des adolescents plus faibles pour prendre les risques, alors qu’il fait le guet. Lorsqu’on l’interroge sur ce qu’il ressent par rapport à ses victimes, il lève les bras, se tord la bouche et éructe à sa façon rituelle : « à chacun son cul ! ». Il parle de son meilleur copain comme s’il s’agissait d’un étranger, et affirme qu’il ne ressentirait rien si celui-là se faisait tuer dans une rixe ; il assure d’ailleurs que son rêve est de se faire tuer dans un bataille de gang, comme le rappeur noir Tu Pack qu’il admire. Il est lui très intelligent, mais incapable d’apprendre quoi que ce soit. Il est grand consommateur de cannabis, et n’a aucune relation amoureuse stable.

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En 2005, Jim était accusé de cinq arrachages de sacs sur des dames âgées, de recel de chèques volés ; d’être co-auteur d’une tentative de braquage avec arme dans une libraire, ainsi que d’une extorsion violente de portable sur un mineur d’âge. Voyons les éléments familiaux.

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La mère de Jim a six enfants, lesquels ont tous été placés à un moment ou un autre. Il semble que l’histoire de la maman ait été tragique en bien des points : elle a eu une mère peu aimante, autoritaire envers sa fille, sans doute victime de difficultés paranoïdes, - c’est-à-dire : prenant sa fille, Madame Jim, pour un objet menaçant qu’on punit, qu’on jette et qu’on maudit –, la grand-mère de Jim est décédée précocement d’un long cancer invalidant qui lia la maman de Jim, de ses 2 ans à ses 12 ans, au chevet d’une mère peu aimée et peu aimante. La figure du père apparaît faible, absente ou également menaçante, en proie à de grandes difficultés personnelles qui ont primé sur l’éducation des enfants. Privations, coups, punitions corporelles, enfermements dans le noir et dans la cave pendant de longues heures, ont été le lot de la maman de Jim.

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Le placement de la mère de Jim en institution met en exergue les travers d’une époque où la pédagogie était, elle aussi, le reflet d’une tendance globale à cadrer les comportements par des punitions plutôt que par des émotions, à normaliser le caractère par la menace, le chantage au renvoi, et la punition, telle qu’elle existait dans les années 1970. Madame Jim, fut donc victime d’un milieu familial très carencé et maltraitant, qui l’a amenée à être placée dans diverses institutions, toutes aussi maltraitantes, où elle semble avoir connu des escalades de mesures orthopédagogiques répressives qui n’ont aménagé nulle image éducative bienveillante dans sa mémoire. Le résultat de cette aventure familiale et institutionnelle est double :

  • d’une part, les quatre couples créés par Madame Jim ont été dominés par la violence et se sont soldés par des ruptures. Le choix de compagnons au passé très semblable est un élément récurrent, - si bien que ces pères n’ont pu, à des degrés divers, devenir protecteurs à l’égard de leurs enfants et développer des compétences paternelles ;

  • d’autre part, les six enfants de cette mère sont en très mauvais état et plusieurs présentent des caractéristiques inquiétantes pour eux-mêmes et pour les autres.

La naissance et l’éducation de Jim prend place dans le cadre d’un parcours maternel où la drogue constitue un des piliers majeurs, laquelle drogue fait office, le plus régulièrement, de médication contre l’angoisse, ou de stimulant pouvant aider à défendre sa personnalité par l’activité et l’agressivité. Dans le concret, Jim connaît donc la drogue, et en voit l’utilisation depuis qu’il est tout petit.

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Nous pourrions, en somme, résumer les choses comme suit :

  1. Jules et Jim sont tous deux les produits d’une pédagogie institutionnelle exercée sur plusieurs générations. Tant Jules que Jim ont des parents qui ont connu le placement durable ; et l’un et l’autre ont démarré leur carrière institutionnelle de façon précoce, autour de l’âge d’un an. Ils ont tous deux connu d’importants problèmes d’apprentissages et témoignent d’une difficulté d’inhibition liée à une immaturité de « l’étage supérieur » et des émotions sociales.

  2. Tant chez Jules que chez Jim, les émotions sociales que sont la honte, la culpabilité, la tristesse, la timidité, l’empathie, et les sentiments moraux altruistes sont faibles. Ils ne peuvent inhiber les pressions internes, les urgences, les pulsions. Chez Jim, les émotions sociales que sont l’attachement, la tendresse, l’amitié sont absentes, elles ne peuvent fabriquer une image attachante et positive de l’autre. Cette représentation interne est donc trop faible pour inhiber l’instinct d’agression.

Or, dans son évolution, Jules possède un avantage déterminant sur Jim : il peut s’attacher, il peut donc intégrer une relation éducative de substitution. Jim, lui, ne peut pas le faire naturellement, il a besoin d’être apprivoisé, développé en ce sens. Or, cette différence essentielle explique pourquoi Jules a pu fabriquer les émotions sociales, et les sentiments moraux qui l’ont toujours empêché de commettre des agressions physiques. Ne possédant pas cette capacité d’attachement, Jim ne dispose pas des représentations sociales positives, qui lui permettent de construire l’autre, de se projeter en lui pour bâtir les ferments d’un humanisme fonctionnel minimal. Jim n’a pas de sentiments moraux altruistes qui soient fonctionnels.

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Or, c’est là tout son problème, - et c’est aussi, évidemment, le nôtre ! - : si Jim ne vient pas à intégrer une relation thérapeutique qui soit émotionnellement réparatrice, une relation qui s’investisse réellement en lui, qui puisse le voir avec honnêteté comme un être d’avenir, et lui transmettre la bienveillance et l’attachement, il ne pourra développer une image positive et humanisée de l’autre, il passera du statut d’adolescent à risques au statut d’adulte à risques. La pédagogie punitive ne bâtit pas les émotions sociales positives.

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Sur base de ce qui a été exposé ci-dessus, il ne sera pas trop difficile de concevoir que les émotions sociales positives, celles qui sont nécessaires à l’amour et au respect de l’autre ; celles qui permettent de développer les émotions protectrices de soi et des autres ; celles qui permettent le comportement social adapté et gratifiant, ne se construisent pas par l’inlassable répétition d’un « Règlement d’ordre intérieur », par la répétition de la punition, ou par l’enfermement. Ces émotions sociales ne se construisent que dans le cadre d’une relation émotionnelle, constante, forte, et positive.

Quatrième principe : le but de toute éducation spécialisée, de toute sociothérapie, est de participer au développement des émotions sociales positives.

2 - La désespérante inefficacité du rappel à la loi

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La théorie ci-dessus développée permet de mieux comprendre pourquoi le fameux « rappel à la loi » est à ce point improductif. En fait, ce n’est jamais parce que la loi nous interdit de tuer que nous ne tuons pas, ce n’est pas parce que le code interdit le viol que nous ne le pratiquons pas, mais parce que les émotions sociales matures inhibent les pulsions agressives et les émotions primaires destructives, et imposent le fonctionnement socialisé.

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La loi fait fonctionner les émotions sociales et ne se substitue pas à elles ; sans émotions sociales, l’inhibition sociale ne peut fonctionner, et le rappel à la loi peut se faire aussi présent qu’il voudra, il ne produira qu’un effet d’aggravation, tout simplement, parce que les adultes punitifs renforceront les représentations négatives et aversives de la société. En somme, la pédagogie punitive « aggrave » les carences émotionnelles, « facilite » le placement en institution de la génération suivante, et « favorise » ses dysfonctions.

Cinquième principe : la loi fait fonctionner les émotions sociales et ne les remplace en aucun cas. Sans émotions sociales, le rappel à la loi est totalement inopérant.

3 - Conditions minimales au développement des émotions sociales positives

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Le but de l’éducation, comme de la rééducation, est donc le développement des émotions sociales, principalement positives. Dès que l’on comprend ce principe, il devient possible de rêver à des solutions concrètes. Quant à moi, je n’en connais qu’une seule : elle nécessite la collaboration entre un centre ouvert qui pratique la pédagogie non punitive et un centre fermé qui accueille des adolescents récidivistes.

Sixième principe : il est impossible de faire évoluer un adolescent carencé en émotions sociales positives si on le frustre dans la satisfaction immédiate de ses besoins.

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Sur le plan de la méthode, ce point est capital, mais aussi politiquement très sensible. Le principe est simple : chaque transgression répétée correspond à des besoins existants, des besoins de survie émotionnelle et psychique, qui sont impossibles à taire. Nous l’avons vu, la fragilité émotionnelle, et la carence en émotions sociales positives, vont pousser les adolescents à chercher des « sensations de remplacement » qui auront pour fonction de remplir leurs manques, leurs vides, leurs besoins de gratification.

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Toute thérapie, toute sociothérapie, toute action éducative, doit donc d’abord se concentrer sur les façons « socialement acceptables » ; « non agressives » ; de remplir les besoins avides de stimulations. La première condition d’évolution d’un adolescent à risque est donc de lui donner les satisfactions qu’il cherche, en lui facilitant la recherche d’argent, et en échangeant cette liberté de consommation contre des entretiens thérapeutiques obligatoires qui se centrent sur le développement d’un lien transmissif, un lien qui permette aux thérapeutes et aux éducateurs de voir le jeune transgressif comme un être positif, - bref, un être fait d’émotions en développement, qui doit se projeter dans l’avenir avec une vision plus positive, plus émotive des adultes qui l’entourent.

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Si l’on frustre un adolescent à risques dans ses besoins de compensation, la relation sociothérapeutique ne se bâtit pas, la méfiance envers l’adulte reste intacte, et les stratégies de vol, de mensonge, de fabulation, de fuite, ou d’agression, pour obtenir ces compensations restent en place et font obstacle à la progression du lien thérapeutique.

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La première étape d’un suivi sociothérapeutique – social et thérapeutique – vise donc à réduire, voir à supprimer le désir de passer à l’acte, de transgresser, en proposant à l’adolescent carencé des moyens de remplir les besoins en sensations qui sont à l’origine de ces délits.

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La seconde étape du suivi vise l’intégration de l’adolescent dans un programme d’entretiens et d’activités qui visent le développement de liens émotionnels sécurisants et positifs, et d’un travail familial, qui favorisent le développement des émotions sociales positives. On constate généralement que les besoins en sensations diminuent au cours de cette seconde phase, qui tend à démontrer que l’élaboration des émotions sociales nourrit mieux l’individu en idéation positive.

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La condition minimale de l’évolution d’adolescents forts carencés au plan des émotions sociales est donc d’insérer le cadre d’un projet « hors normes », qui fabrique du lien thérapeutique, positif et non punitif, et qui reçoit la confiance des autorités quant à ses buts, ses normes d’encadrement, et ses méthodes.

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Il faut environ deux années pour faire évoluer un adolescent carencé au plan des émotions sociales. Le meilleur âge pour débuter un suivi se situe entre 13 et 16 ans.

C - De la nécessité d’expériences et de formations pilotes

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Si l’on veut entamer un grand chantier capable de démontrer que l’espoir existe au plan de la délinquance récidiviste, la meilleure façon est, à mon sens, celle-ci :

  • il faut constituer un groupe de recherche-action : trois ou quatre unités géographiquement séparées, n’ayant pas le même pouvoir organisateur, qui développent la pédagogie non punitive au service des délinquants, qui travaillent de façon rapprochée avec les centres fermés, les procureurs, et les magistrats. On peut imaginer deux unités pour garçons et une pour filles, réparties géographiquement dans ou autour de grands centres urbains ;

  • il faut également constituer un groupe témoin : trois ou quatre unités géographiquement séparées, n’ayant pas le même pouvoir organisateur, qui ne développent pas la pédagogie non punitive au service des adolescents à risques, et qui continuent d’appliquer leurs méthodes traditionnelles en acceptant de participer à un échange régulier avec les équipes de recherche ;

  • des critères de comparaison sont établis sous la guidance d’équipes universitaires neutres, un bilan est fait chaque année, et des conclusions comparatives sont rendues après trois ans de fonctionnement.

Le groupe de recherche réfléchit sur ses méthodes et propose, en outre, des critères que devraient rencontrer des diplômes de spécialisation aux fonctions d’éducateurs et de psychologues pour adolescents à risques.

D - La délinquance vue comme un problème socioéconomique d’avenir

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Pouvons-nous un instant nous plonger dans l’abstraction et imaginer le coût social effroyable du malaise et de la difficulté psychologique grave ? Pouvons-nous, un instant, esquisser le coût financier que représenteraient dix adolescents malheureux pour lesquels nous ne développerions pas de solutions efficaces ?

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Imaginons ce que coûte pour cinq garçons et cinq filles, cinq années de placement en institution spécialisées (10x5 ans = 50 ans payés). Imaginons ensuite ce que coûtera leur placement éventuel en prison pour quelques années (une année de prison coûte plus cher qu’une année de placement d’enfant), leurs éventuelles hospitalisations psychiatriques (une année de psychiatrie coûte plus cher qu’une année de prison), le placement conséquent d’une descendance d’environ 20 enfants, pour de longues années également ( 20 x 5 ans = 100 ans payés) ; les cures de désintoxication ; les multiples maladies invalidantes qui sont les conséquences de leurs troubles – pour eux comme pour autrui - ; les pharmacodépendances ; l’émargement à la sécurité sociale ; l’aide sociale dont ils auront besoin pendant leur vie adulte, etc, etc. Ne pas investir l’adolescence en déshérence, par les moyens qui l’humanisent, tout cela à un coût social énorme et exponentiel. Et ne pas connaître ce coût, ne pas envisager les choses sous un angle socioéconomique d’avenir, cela permet de croire à la validité de solutions radicales à court terme. Or, il est évident que ne pas investir ces adolescents d’humanité et d’histoires familiales, réparées ou mieux comprises, représente un risque élevé de conséquences graves à moyen et long terme, un risque de conséquences graves pour ces adolescents, mais aussi pour la société entière.

E - À ne pas investir son Époque, on risque de perdre son Temps

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L’heure est sans doute venue d’abandonner la critique qui ne propose rien. La politique sécuritaire est née d’un sentiment persistant de peur, et de son résultat logique dans les urnes. Nous pouvons, certes, dire, crier ou écrire, que les solutions d’enfermement ne sont pas bonnes, qu’elles ne correspondent pas à notre vision d’un monde idéal, qu’elles ne correspondent pas plus à nos connaissances en sciences humaines, mais nous ne pouvons plus le faire sans démontrer que d’autres solutions seraient plus aptes à remplir le rôle qu’on attend d’elles. L’heure n’est plus à la critique stérile, mais à la démonstration logique, à la preuve par a+b, à la justification rationnelle qui précèdera et suivra l’expérimentation.

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La démonstration contenue dans cet article est un premier essai de théorie opérationnelle au bénéfice de tous et de ces adolescents qui, comme j’ai l’habitude de le prétendre, sont les parents et les adultes de demain. C’est certes un essai, mais celui-ci possède, me semble-t-il, quelques arguments pour se laisser guider vers ceux qui ont les moyens de soutenir et de faire exister des projets pilotes qui n’appartiendront, ni à la politique de gauche, ni à la politique de droite, mais à l’évolution humaniste dont il existe des partisans dans les deux camps

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Attendant ce jour de clarté, faisons bon usage du Temps et de l’Époque, utilisons ses arguments plus logiques, plus rationnels, et plus scientifiques, pour démontrer que l’être humain est encore et toujours ce qu’il est depuis la nuit des siècles : un être tissé d’émotions, qui ne peut se réparer et s’épanouir que dans la force du lien positif.

Éduquer sans punir

Une anthropologie de l’adolescence à risques de Roland Coenen

Les adolescents qui se droguent, se mutilent, volent, fuguent, se détruisent, sont aussi les adultes et les parents de demain. En évitant de les punir et de les renvoyer, l’équipe du Tamaris a prouvé pendant dix ans l’intérêt d’une approche systémique et anthropologique dans la réparation de personnalités violentes.

L’usage de la menace et de la punition est souvent un exercice inutile et contre-productif pour les adolescents placés en institutions spécialisées. L’auteur montre ici comment l’équipe du Tamaris s’attache à transformer une contrainte, apparemment étouffante (le placement institutionnel d’un jeune en difficulté par l’autorité judiciaire), en un moteur de créativité et de survie. Confrontée à d’importants paradoxes institutionnels, celle-ci développe de nouveaux rituels, de nouvelles symboliques, bref une nouvelle culture lui permettant de rendre opérationnelle une pensée riche et originale.

Bien entendu, il ne suffit pas de bannir la punition pour voir les miracles s’opérer. L’abandon de la sanction et de la menace est une attitude indissociable d’une sociothérapie d’ensemble qui met l’accent sur la personnalité plutôt que sur le comportement. Dix années parsemées d’essais et d’erreurs montrent aujourd’hui des résultats très encourageants dans les champs de la petite délinquance, de la souffrance familiale ou psychologique, et attestent à leur façon que pédagogie et thérapie sont unies dans une nécessaire transmission d’humanité.

De formation sociale, Roland Coenen est thérapeute familial et individuel depuis de nombreuses années. Formé à la systémique et à l’hypnose éricksonienne depuis bientôt vingt ans, il a dirigé plusieurs groupes de recherche axés sur la violence, les familles dysfonctionnelles, les symptômes transgénérationnels.

Préface de Siegi Hirsch.

Rens. : Éditions Éres, www.edition-eres.com, ISBN : 2-7492-0360-0, 136 pages, 2006, 20 euros.

Notes

[*]

Éducateur, psychothérapeute, chercheur indépendant en sciences humaines, auteur de « Éduquer sans punir », Èrès, 2004, roland.coenen1@telenet.be.

[1]

JDJ n° 271, janvier 2008, p. 25-27.

[2]

L’épigénétique est un développement récent des neurosciences qui vise à étudier l’impact de l’environnement sur l’expression des gènes, lors de la croissance et pendant la vie. Chaque cellule comporte exactement le même ADN mais celui-ci est « lu » différemment par ses ARN selon l’environnement cellulaire et biologique où il se trouve.

[3]

Le terme « répertoire neuronal » est de Gerald M Edelman – Biologie de la Conscience – Odile Jacob, 1990.

Plan de l'article

  1. A - Vers un modèle explicatif global
    1. 1 - Qu’est-ce qu’une représentation mentale ?
    2. 2 - À quoi servent les émotions ?
    3. 3 - La douleur, le plaisir et l’apaisement
    4. 4 - Comment se construisent les sentiments moraux ?
    5. 5 - La carence en émotions positives et ses résultats
    6. 6 - La différence entre une émotion positive et une sensation positive
  2. B - Vers un modèle général d’intervention
    1. 1 - Jules et Jim
    2. 2 - La désespérante inefficacité du rappel à la loi
    3. 3 - Conditions minimales au développement des émotions sociales positives
  3. C - De la nécessité d’expériences et de formations pilotes
  4. D - La délinquance vue comme un problème socioéconomique d’avenir
  5. E - À ne pas investir son Époque, on risque de perdre son Temps

Pour citer cet article

Coenen Roland, « Des solutions concrètes pour la délinquance », Journal du droit des jeunes, 6/2008 (N° 276), p. 10-17.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2008-6-page-10.htm
DOI : 10.3917/jdj.276.0010


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