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Journal du droit des jeunes

2008/6 (N° 276)


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Ancien directeur du centre familial de jeunes (CFDJ) de Vitry jusqu’à la fermeture en 1983, puis du Plessis-Trévise, jusqu’à son départ, Joe Finder a pris en charge la psychothérapie des enfants qui étaient confiés à l’établissement, sous la supervision du professeur Flavigny, puis de Stanislas Tomkiewicz.

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Adepte d’une éducation non-punitive, de la prise en compte de l’histoire de l’enfant, de ses peurs, de ses angoisses, conscients qu’un enfant est un être en développement, Joe Finder, comme ses « superviseurs », a prôné tout au long de sa carrière l’attitude authentiquement affective (AAA) et a toujours été un ennemi déclaré de la rédemption par la sanction et la violence institutionnelle qui en est le corollaire.

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Nous l’avons rencontré durant plusieurs heures, en compagnie de Christine Masse, assistante sociale dans un service éducatif en milieu ouvert en Communauté française de Belgique et du docteur Joël Dutertre, médecin généraliste, ami de Joe Finder.

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L’interrogation portait sur la pratique éducative associée à la psychothérapie dans les murs d’un établissement d’hébergement d’enfants, gravement perturbés, confiés par les juges des enfants, dont les deux tiers relevaient de « l’enfance délinquante ». S’il est difficile de trouver dans les réponses une vue d’ensemble de ce qui faisait la richesse des méthodes éducatives et thérapeutiques entreprises au CFDJ, on doit bien constater que l’approche alliant le traitement par le travail de groupe et l’analyse individuelle devrait encore aujourd’hui susciter l’intérêt des éducateurs, des psychologues et des psychiatres qui prennent en charge les mineurs.

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L’une des premières questions concernait l’évolution de la délinquance. Le sentiment de Christine Masse est que, après vingt ans de pratique, elle n’a pas l’impression qu’on est face à la même délinquance qu’avant. Pareil pour les maltraitances dont on découvre maintenant, ce qui ne semblait pas exister auparavant.

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Joe Finder : « Je ne peux pas donner un avis absolu. Peut être faut-il citer le docteur Tomkiewicz dans l’entretien réalisé dans ce film « Mémoires de sauvageon » [1][1] Sylvie Gilman, Thierry de Lestrade, Mémoire de sauvageon,..., il dit que les gosses de maintenant ne sont pas tellement différents de ce qu’ils étaient. Il est évident que les exploits, que les menaces qui planent sur eux et qu’ils présentent pour les autres se sont modifiées. On n’est plus à l’époque des jeux simples, on est à l’époque de l’informatique. Il y a des choses qui se sont modifiées, mais l’être humain est resté le même. Les moyens pour y faire face se sont modifiés également. On ne peut plus mourir comme il y deux siècles d’une crise d’appendicite. Il y a des examens. Il y a d’autres crises parce que notre nourriture est moins bonne, parce que notre modernisme nous amène à la suralimentation. On manque d’exercice, etc.

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Les gosses sont les mêmes. Je ne peux répondre plus à tout cela parce que lorsque nous abordions tous ces problèmes des jeunes à la fois menacés et menaçants, nous commencions à chaque fois à tout remettre en question : d’où viennent-ils, pourquoi, quels sont les origines du mal ? Cela, nous l’avons répété des années durant : on ne peut guérir une frustration ancienne par une frustration complémentaire, ou encore « ce n’est pas en tuant les gens qu’on leur apprend à vivre ». De toute façon, la répression est un moyen expéditif pour échapper à l’abord du problème réellement en profondeur. Dans toutes les sociétés de dictature, on a toujours recours à la force. Ça finit par une révolution, un soulèvement, etc. ».

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Joël Dutertre, considérant que l’argument selon lequel les jeunes sont aujourd’hui différents d’autrefois ne fait qu’exprimer un symptôme qui débouche sur des politiques sécuritaires : « C’est une réponse pour l’administré alors que la réponse éducative, c’est le gamin qui avait commis un délit, qu’on pensait pouvoir faire évoluer, s’améliorer ; c’est la stratégie éducative. C’est parce qu’on croit que le gamin, on peut en faire quelque chose. Le regard est très différent : d’un côté il y a une réponse sécuritaire, de l’autre il y a la réponse de type éducatif. Ce que je voulais ajouter, c’est que dès que le lien est fait avec les jeunes, il est évident qu’ils ont les mêmes peurs, les mêmes terreurs, les mêmes pulsions, les mêmes frustrations. Finalement, si on croit qu’il y a matière à mettre en place des stratégies éducatives, on va laisser le symptômes là où il est pour s’occuper des ressources et des difficultés du jeune qu’on a en face de nous. D’où la question très mal posée de dire que les jeunes sont très différents ».

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Les partisans de la sanction contenante - l’enferment ou l’encadrement très strict - ne nient pas ce qui vient d’être dit. Pour des raisons qui tiennent à la sécurité publique, au fait de rassurer les citoyens, les victimes - qui doivent sentir qu’il y a une expiation -, et également pour assurer l’aboutissement de l’action éducative, il faut passer, selon eux, par un mécanisme de peine (la privation de liberté est une peine) durant laquelle on pourra donner les moyens à l’éducation, à la thérapie, de donner ses résultats : au jeune de faire part de ses difficultés, au thérapeute de l’aider, de lui tendre une perche, etc. Cela passe par un mécanisme « contenant », « sanctionnateur » parce que la société a besoin qu’on punisse. La victime veut sa vengeance cathartique, parce que le peuple veut se sentir en sécurité. On en continue toutefois à penser à l’antinomie entre le recours à la peine et le travail éducatif. On a alors répondu par la formule « On ne peut éduquer à la liberté en privant de liberté ».

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Joe Finder : « Il est évident qu’il n’y a pas de solution-sanction aussi longtemps que le magistrat ne disposera pas d’une solution… ça n’existe pas. Que voulez-vous qu’il fasse ? Le remède est pire que la mal et il le sait.

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La situation en France est tellement confuse, les gens qui dirigent la justice sont tellement incompétents, cela ne mérite même pas qu’on en discute. Il est des situations où il est trop tard, où on ne peut plus aider le jeune qu’en établissement fermé. Ça existe. Ce sont les exceptions qui confirment la règle. Ce n’est pas seulement une question de sécurité, c’est une question de possibilité.

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Mais plus on est obligé de fermer une maison, davantage il faut respecter la personne humaine. C’est-à-dire que si l’on est obligé d’enfermer un gosse, il faudrait une piscine, des loisirs, de la créativité pour se faire pardonner qu’on ne puisse pas faire autrement. En médecine, lorsqu’on intervient de façon chirurgicale, il faut tout faire pour que le patient ne souffre pas, en lui offrant un maximum de choses humaines.

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Quand je vois les centres fermés avec des éducateurs, je me rends compte qu’il y a un irrespect épouvantable. On ne se rend pas compte que la privation de liberté pour un adolescent ou un jeune adulte, c’est au fond lui enlever une partie de sa vie. Il faut donc des compensations extraordinaires si on veut en faire un être humain libre, indépendant et épanoui. Ce qu’on fait, sur le plan psychique, c’est un peu comme si on devait garder les gens sans leur donner à manger.

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Si on ne l’enferme pas, ça dépend de la gravité de son cas, de la qualité des gens à qui on peut le confier. Je peux affirmer encore maintenant qu’il y a très peu de psychopathes parmi les jeunes de moins de quinze ans. ils le deviennent après. C’est pourquoi j’affirme – avec le président Chazal[2][2] Jean Chazal de Mauriac (1907-1991), juge des enfants,..., qui était quelque part notre père spirituel, que les établissements fermés, les prisons pour enfants sont des bases de formation pour le futur criminel. Il arrive des moments où la frustration est tellement violente – et la promiscuité y ajoute quelque chose – qu’on fabrique des criminels.

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Lorsqu’on voit des gosses qui passent à l’acte… il y en a qui auraient dû être avertis. Il y a des psychologues scolaires qui auraient dû se poser la question, entendre, observer… mais non ! Ils ont autre chose à faire ».

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Christine Masse continue de s’interroger sur le recours à la sanction : « On peut être empathique et en contact avec la souffrance du jeune, convenir que les actes qui lui sont reprochés ne sont qu’un symptôme, mais n’y a-t-il pas besoin d’une complémentarité entre la sanction et l’éducation. « Tu as quand même fait quelque chose de mal, de pas bien… il faut que tu sentes que si tu fais cela, tu es puni » ».

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Au CFDJ, Joe Finder « faisait la gueule » quand un jeune avait commis un acte répréhensible. Ça venait comment ? C’est venu tout seul, ça a été réfléchi ?

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Joe Finder : « La sanction ne doit pas être punitive. J’étais le champion de la sanction la plus cruelle qui existe, c’était de leur faire la gueule. Je donnais l’impression de leur retirer l’amour. C’était très efficace. Encore maintenant, certains me le reprochent, trente ans après. C’est valable pour le personnel éducatif capable d’établir de véritables relations avec quelqu’un.

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Ça me faisait trop souffrir pour que cela soit un amusement. Je suis un hypertrophié affectif, un peu malade sur ce plan. Quand le bon Dieu a distribué l’agressivité, je n’ai pas reçu entièrement ma dose. Si un gosse faisait quelque chose qui ne me plaisait pas, d’abord, j’étais « vannologue », celui qui envoyait des vannes, qui savait dire des plaisanteries, qui n’avait pas peur de perdre son prestige en disant des bêtises monumentales. Un bon pédagogue, une bonne assistante sociale, un bon psychiatre ne se contente pas d’accepter le besoin d’opposition du jeune, il le favorise et n’a pas peur de dire des bêtises pour s’entendre rétorquer « Tais-toi ! C’est pas ça ! ». Ce n’est évidemment pas facile quand on est pas éduqué pour supporter les autres, c’est-à-dire pour supporter les critiques, d’être touché, et parfois les gosses vous disent des choses dures ».

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Mais l’approche du jeune délinquant ne se faisait pas d’emblée sur le ton du reproche. Joe Finder : « Dans le film « Mémoires de sauvageon », je parle d’un garçon qui avait volé 37 voitures et qui est arrivé et à qui j’ai dit « avant tout, on va t’apprendre à voler des voitures sans te faire prendre. Deuxièmement, en attendant, vole plutôt un vélo ou une moto si tu ne peux pas t’en empêcher ». C’est déjà une thérapie : on ne peut pas demander à quelqu’un qui vole et qui fait des délits d’arrêter du jour au lendemain ; c’est une illusion ».

La mise en place de la thérapie

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Joe Finder : « Adapter un jeune à la société, c’est un leurre. Il faut commencer à l’adapter à lui-même. D’ailleurs, pour faire partie de la société, il faut d’abord qu’il soit assez souple pour vivre au milieu des autres. On se pose des questions précises : ça sert à quoi ? Comment ?

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Ensuite, parler de thérapie, ça englobe plusieurs possibilités et méthodes. De toute façon, toutes les thérapies que nous avons pratiquées étaient tout de même d’inspiration freudienne. On a beaucoup plus rejeté Jung et Adler… Lorsque j’ai commencé avec le professeur Flavigny, c’est lui qui a instauré, avant Tomkiewicz, l’idée des éducateurs « d’animation » et des éducateurs« de guidance ». Il a donc dit :« il faudrait aider les gosses, avec quelles méthodes ? ».Avec le premier directeur, Jean Ughetto[3][3] Sous l’impulsion de Jean Ughetto, au retour d’une session..., nous avons fait des études très poussées pour trouver une méthode qui vienne à bout des problèmes éventuels que nous aurions connu avec les gosses.

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Lorsque le foyer de semi-liberté a été créé en France, on ne savait pas très bien ce qu’il fallait y faire. On savait bien qu’il fallait une autre prise en charge à des adolescents à l’âge ingrat qu’à des adultes.

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Il n’y avait pas de méthode précise. On a cherché, avec le professeur Flavigny, il fallait tout voir. Ce qui nous a interpellé, c’est August Aichhorn, un élève de Freud qui a écrit un livre, traduit en français « Jeunesse à l’abandon » [4][4] August Aichhorn « Jeunesse à l’abandon - préface de...Il s’occupait des jeunes délinquants de Vienne.

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Flavigny ne voulait pas qu’on essaye sur les gosses les conclusions de nos recherches. Les gosses ne sont pas des enfants à expérience. Il allait contrôler ce que nous faisions et nos problèmes. On a retenu un nombre important de façons d’intervenir. La psychothérapie par l’entretien uniquement. La psychothérapie allongée. Pourquoi ? Parce que lorsque je vous regarde et que vous me regardez, vous avez une vision précise que vous n’enregistrez pas. Et comme l’inconscient a des raisons que la raison ignore, nous sommes influencés par l’entourage.

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Le professeur Flavigny était un grand savant, ce n’était pas des recherches dans le vide. Il avait une culture extraordinaire, il revenait d’un stage de deux ans en Amérique, il avait de l’avance sur nous. Comme Jean Ughetto qui en revenait également, qui, me voyant parler avec les jeunes, et parler de psychothérapie m’a dit « mais vous faites du case work ». Je ne savais ce qu’était ce machin-là. Il m’a sorti une malle de bouquins américains. Flavigny connaissait aussi ces techniques. On les pratiquait sans s’en rendre compte.

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Malheureusement pour ma vie personnelle, le professeur Flavigny a considéré que j’étais le plus adapté pour faire cela et a accepté de faire ma supervision. J’avais peur de moi-même, de ne pas être à la hauteur. On avait opté pour le rêve éveillé. Le professeur Flavigny a choisi cette thérapie parce qu’il avait estimé que c’était la méthode la plus facile et la plus efficace sans forcer les gens à raconter leur vie la plus intime.

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Comme disait Freud, « le client attend que je lui parle de ce que il sait et même de ce qu’il ne sait pas ». Et demander ça à un gosse qui sait mal verbaliser… On a mis une méthode au point, avec un médecin généraliste, formé en Inde à la relaxation, qui avait estimé que malgré mon apprentissage, je ne pouvais pas pratiquer la relaxation avant d’avoir suivi un traitement. ce que j’ai fait ».

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Il convient de souligner que les thérapies ne pouvaient être entreprises que sous ordonnance et la supervision du psychiatre attaché à l’établissement. Joël Dutertre, qui a consulté quelques fragments des dossiers que Joe Finder a conservés avoue sa surprise : « J’ai été étonné de me rendre compte de la qualité, de la rigueur, tout était noté dans le cadre des entretiens thérapeutiques. Je ne sais pas si aujourd’hui il y a encore des supervisions aussi rigoureuses ».

La formation et la rupture du lien

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On peut s’interroger sur l’adéquation entre la méthode thérapeutique pratiquée au CFDJ et la pratique des éducateurs, instruits à garder une distance avec l’enfant et sa problématique, à ne pas se substituer au lien familial. Christine Masse précise que, dans son métier « nous nous interdisons de franchir cette limite ». On peut certes constater que les jeunes accueillis au CFDJ relevaient d’un parcours de mesures judiciaires et se comptaient plutôt parmi les adolescents, voire les grands adolescents. Pourtant, la question demeure : par respect pour l’enfant et sa famille, s’il ne faut pas se substituer, comment savoir où commence l’affectivité substitutive ?

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Joe Finder : « J’avais des relations très profondes avec les gosses, tellement profondes qu’avec certains, j’ai commis l’erreur de ne pas savoir couper le cordon ombilical psychologique, psychanalytiquement parlant ; de les rendre autonomes et puis disparaître ».

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« Quand vous avez un petit chien ou un petit chat qui pleure parce qu’il a mal et qu’il s’arrête de pleurer, c’est qu’il y a un progrès. Lorsqu’un gamin faisait trois sorties nocturnes pour commettre des délits et qu’il n’y allait plus qu’une fois, c’est que ça allait mieux. Ce qui choquait les travailleurs sociaux qui nous fréquentaient de manière assidue, c’est que lorsqu’un gosse me disait « merde, tu me fais chier, tu n’es qu’un curé défroqué », Tomkiewicz se frottait les mains et disait : « Quelle réussite ! Quand il est arrivé, il ne savait s’exprimer que par coups de poing, coups de pied, coups de couteau… Maintenant, il a la gueule, mais c’est formidable ! Vous vous rendez compte du progrès » ».

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Les enfants, ce n’est pas comme les adultes, ça ne peut pas être traité in abs-tracto, ils n’ont pas la même expérience, ni les mêmes besoins, ni les mêmes angoisses. Le cerveau n’est pas encore complet. Le mot « carotte », pour illustrer ma pensée est indispensable. Ce n’est pas du chantage.

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Un gosse pouvait être violemment opposé à la psychothérapie. On commençait à faire des chansons pour eux. Ils racontaient leurs histoires, et moi qui suis poète d’occasion, je mettais ça en chanson. Mon but était qu’ils arrivent à faire leurs propres histoires.

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Mon critère d’efficacité, c’était l’inutilité progressive. Quand la mère prend son enfant sous les bras pour l’apprendre à marcher, elle ne sait pas qu’elle fait le premier geste pour l’éloigner d’elle. Un gosse se bloque à un stade, se demande pourquoi il n’y arrive pas. On ne va pas le dévaloriser, sauf à lui faire la gueule s’il a arraché un sac à une dame ou quelque chose comme ça. On ne va pas lui dire qu’il est un délinquant parce qu’il a fait ci, qu’il a fait ça… comme ça se passe dans une grande partie des établissements.

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On vante leurs qualités, en les valorisant, ils sont étonnés, désorientés. Lorsqu’on donne un rôle à des enfants dans la vie, ils essayent d’assumer le rôle qui leur plaît. Ils feront des efforts.

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Quand le gosse n’y arrivait pas, je lui disais d’aller trouver le médecin pour qu’il lui prescrive la psychothérapie, parce qu’il y a quelque chose qui bloquait en lui, parce qu’il était intelligent, qu’il devait y arriver.

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Vous parlez du substitut parental, c’est un mot très important. Nous avons toujours tenu ce discours aux enfants : « nous ne sommes pas tes parents, nous ne sommes rien que des gens payés pour t’aider… », donc pas de déclaration d’amour. Nous ne sommes que des compléments parentaux, c’est bien la différence.

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Les jeunes à Vitry étaient des garçons plus grands, en plein âge ingrat. Les mères étaient impliquées, les pères gardaient leurs distances, sauf ceux qui étaient agressifs. Pour donner un exemple : une mère de gosse arrivait, je m’arrangeais pour parler au gosse en voulant parler à la mère. Je disais au gosse :« Je vais te dire ce que j’en pense, mais il faut d’abord que ta mère m’en donne la permission, parce que moi, je ne suis qu’un auxiliaire, je ne suis pas le juge, je ne peux m’occuper de toi que si ta mère est d’accord, je suis là pour vous aider… ». La mère répondait : « bien sûr, vous pouvez parler… »

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Je parle de mobilisation de l’affectivité de l’autre. Tout de suite, la mère, au lieu de se sentir en danger, se sent impliquée.

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Dire d’emblée ce qu’on peut attendre d’un entretien, c’est du vague. Mais, à moins d’avoir affaire à un cas très très grave, on peut en attendre une prise de contact, l’établissement de la recherche de réceptivité. Pourquoi l’autre est-il en face de moi ? Parce qu’il y est contraint. On fait de la démagogie : « ce n’est pas possible qu’on fasse quelque chose tous les deux si on nous oblige… que va-t-on faire pour s’en sortir ? ». Je parle des jeunes, ça s’arrête vers 24-25 ans… je ne peux parler des adultes, je n’y connais rien.

Tuez-les tous… et vos enfants avec !

HISTOIRE D’UN FOYER DE SEMI-LIBERTÉ PAR CEUX QUI L’ONT VÉCUE (1950-1983)

Alors que notre société multiplie les constructions de prisons et de centres fermés pour adolescents délinquants, alors que des responsables politiques plaident pour des peines de prison fermes pour des mineurs multirécidivistes ou pour confier ces derniers à des militaires, peut-on imaginer un foyer d’accueil d’adolescents difficiles où ils pouvaient aller à l’école ou ne pas y aller, travailler ou ne pas travailler, et même s’y sentir heureux ?

Et peut-on imaginer que plus de soixante-dix pour cent de ces jeunes qui étaient, pour certains, condamnés dès la naissance à la prison ou à l’asile psychiatrique, mènent aujourd’hui une vie d’adulte stable après un séjour de quelques années dans cet établissement ? Et qu’une méthode fondée sur l’humanisme et la tolérance a été plus efficace que la répression ?

Une telle institution a existé de 1950 à 1983 à Vitry-sur-Seine en banlieue parisienne.

Ce livre raconte l’histoire de ce lieu, considéré dans les années 70 comme la « vitrine de l’éducation surveillée ». Il ne s’agit pas d’un livre théorique ou historique, mais d’un recueil de témoignages de ceux qui ont vécu cette expérience aux différentes époques : anciens pensionnaires, éducateurs, directeurs, psychiatres, voisins, etc.

Jean Claude Walfisz, son auteur, fut lui-même un de leurs « clients » dans les années 60. Ce livre est l’histoire de cette institution par ceux qui l’ont vécue.

Rens. : Jeunesse et droit, www.droitdesjeunes.com, ISBN 978-2-9301-7658-1, 526pages, 2007, 25 euros.

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L’autre qui est en face, qu’est-ce qu’il cherche ? Pourquoi est-il là ? Est-ce qu’il souffre ? Qu’est-ce qu’il pense dans sa petite tête ? Pourquoi en est-il arrivé là ?

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Il faut d’abord le conquérir, le respecter, ça prend du temps. Le médecin en blouse blanche, il n’y a rien de plus effrayant ».

Une thérapie scandaleuse ?

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Joe Finder :« On a aussi exposé notre établissement comme étant douteux et dangereux. Tomkiewicz a été accusé de pseudo-pédophilie, et moi aussi. Tout cela parce qu’on avait des relations affectives qu’on osait avouer.

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Dans ma pratique qui a étonné mes collègues, c’est qu’au lieu de redouter mes pulsions, je les utilisais. Je me trouvais en face d’un gosse, à l’égard duquel je n’avais pas de sympathie, j’en étais culpabilisé. Je cherchais à m’attacher au gosse, je n’avais pas peur, ce que je faisais était contrôlé, supervisé sérieusement. Il n’y a pas d’oblativité totale, rien n’est gratuit, lorsque j’aide quelqu’un, je donne des satisfactions. Seulement, je veille au grain : 70% pour l’autre, 30%pour moi maximum… et encore, plutôt 25%. Nos méthodes ont scandalisé ».

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Le succès était tellement important qu’on était atteint de notoriété, qu’on nous confiait des cas de plus en plus difficiles. Tomkiewicz nous a apporté une autre culture encore. A la fin, on était atteint de mégalomanie thérapeutique. Tomkiewicz envoyait les cas désespérés de l’hôpital, ça marchait, même avec des filles anorexiques, cas dont je ne m’étais jamais occupé. Voilà comment on est arrivé à développer des techniques qui sont devenues de plus en plus dangereuses pour nous, parce que c’était tellement éloigné des choses connues et habituelles, on allait tellement loin dans l’âme des gosses, qu’on allait dire« c’est des pervers » ».

Un coup d’arrêt

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L’histoire d’une thérapie vint comme une menace. Pendant cinq ans, nous n’avons plus pu faire de psychothérapie allongée. Ça condamnait la maison. Jean Chazal nous avait dit : « vous allez trop loin, je ne pourrai pas retenir le procureur. C’est très bien ce que vous faites, mais n’allez pas aussi loin ». Ma réponse était : « si je ne peux pas aller aussi loin dans l’âme des gosses qui sont perdus, je n’ai aucune chance de les en tirer. Donc, je préfère arrêter et rester à distance ».

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Ce premier incident était très grave. Il s’agissait d’un garçon de 16-17 ans, sain d’esprit. Mais il était un obsédé sexuel passager, ayant mal vécu sa puberté. Pas du tout pervers. Il est tombé amoureux de la maîtresse de maison, amoureux comme un hystérique peut le tomber, avec des passages à l’acte, il lui a tordu les mains, ça a été violent. Elle est allé voir Tomkiewicz, et lui a dit « Tu es un grand psychiatre… Le gosse est complètement perturbé et je n’ai plus de vie. Fais quelque chose… ». Sa réponse était habituelle : « On va voir ça avec Joe… ».

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Ce gosse est venu me voir, je lui ai demandé ce qui n’allait pas : « Je l’aime, je l’aime… je tuerai tout le monde… » et tout un tas de trucs dans le genre. Pas un petit cas banal ! J’avais de bonnes relations avec le gosse, je lui demande « que se passe-t-il ? » et il me répond « quand je la vois, j’ai envie de la violer… ». On parle beaucoup, il me répond toujours la même chose. On peut essayer d’y faire face, je lui propose de venir dans mon bureau, de s’allonger, de penser à elle. Il me répond « jamais ! Je vais tout casser chez toi ». Je lui réponds « d’accord, bienvenue… » et j’ai enlevé tout ce qui était autour du divan et je lui dis « maintenant, tu ne casseras pas grand-chose, il faudrait que tu te lèves et que tu viennes vers moi ». Beaucoup d’éducateurs, de psychiatres ont peur des jeunes, cette peur est dangereuse pour eux.. c’est comme les chiens, plus on a peur d’eux, plus ils risquent de mordre.

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Le gosse me dit « je veux bien venir, mais tu dois t’attendre au pire. Quand ça me prend ma crise, je déchire mes vêtements, je me branle, je ne peux plus m’arrêter. Je suis fou ». Pourtant, Tomkiewicz disait qu’il n’était pas fou du tout, « il a une grosse névrose obsessionnelle, des problèmes de sexualité qui ont été mal éclairés, mais il n’est pas psychotique. Nous devons le guérir… et surtout ne pas en parler au juge », parce que c’était un homme qui n’était pas très commode.

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Il est donc venu chez moi, je lui ai dit « maintenant, tu penses à elle, tout ce que tu veux, je m’en fous… ». Il a piqué une crise de violence inouïe, il a déchiré sa belle chemise, il s’est mis à poil, il s’est masturbé. Il s’est apaisé, il est sorti calme, il est revenu quatre, cinq séances et à chaque fois la violence était moindre. On avait ensemble recherché les raisons de sa violence, on avait retrouvé des refoulements, une éducation sévère.

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Le scandale est venu, après à cause du meilleur éducateur qu’on avait à cette époque. J’étais chef d’établissement et j’avais beaucoup de mal à trouver des éducateurs qui n’avaient pas peur des gamins. Cet éducateur avait une certaine autorité, cela ne me déplaisait pas parce que plus il était autoritaire, moins je pouvais l’être. Je l’appréciais énormément. Ce n’était pas du tout une personnalité rigide, les gosses l’admiraient.

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Les jours de pluie, on avait une grande salle de jeu et les gosses y ont fait du vélo. L’éducateur lui a interdit une fois, deux fois, trois fois. Ils se sont engueulés, je suis intervenu, il a promis et puis il a quand même recommencé. Si bien que l’éducateur en est arrivé à la formule « ou c’est lui, ou c’est moi… parce que je m’en vais. Devant les autres, si je suis pas suivi, comment voulez-vous que je maintienne l’ordre avec cette horde de 25 gosses ? ». Comme j’aimais beaucoup cet éducateur, je ne pouvais pas faire autrement, je le croyais du moins et j’ai dit « tant pis, il faut renvoyer l’enfant… fallait être réaliste, c’était pas facile du tout de retrouver un bon éducateur ».

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J’ai été obligé de le renvoyer et ça m’a fait beaucoup de peine et je le reconnais. C’est une faute partielle de ma part, mais je ne pouvais sacrifier l’équilibre du foyer. Il est parti, mais il n’était pas encore au point. Il m’en voulait un peu, quand même. Je lui ai dit la vérité. Quelques mois après, il a participé comme guet à un casse… et en plus, les deux majeurs qui étaient avec lui étaient armés. Il a été incarcéré à Fresnes.

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Le juge pour enfants a demandé une expertise psychiatrique, en se disant « je verrai si ça ne peut pas me servir pour le mettre dans un centre éducatif ». Il a fait faire cette expertise par un des célèbres médecins de la justice qui était un ennemi mortel de Tomkiewicz, pour des raisons méthodologiques mais aussi par antisémitisme. Il cherchait la bête.

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Au gosse, il demande ce qu’il a fait à Vitry, « qu’est-ce que tu as fait là-bas ? ». Le gosse répond « ils m’ont sauvé la vie, c’est Tomkiewicz et Finder qui m’ont rendu normal, même s’ils m’ont foutu à la porte, je leur en serai toujours reconnaissant ». Il lui a demandé « qu’est-ce qu’il a fait ? » et le gosse a répondu : « j’étais fou, j’ai eu une ordonnance par Tomkiewicz, qui m’a envoyé chez Finder qui était psychothérapeute, et j’ai rêvé, je me suis branlé un bon coup… ». « Comment ? Tu t’es branlé ? » a demandé l’expert… « et qu’est-ce que Finder a dit ? ». Le gosse répond « ben, rien ».

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L’expert a fait un rapport au juge, en évoquant un petit peu les faits, en semant le doute sur le foyer. Et le lendemain, il a découpé le chapitre du code pénal qui parle de l’attentat à la pudeur et l’a envoyé à Tomkiewicz en ajoutant « cher confrère, si ces méthodes ne cessent pas tout de suite, je vais de ce pas les dénoncer au procureur de la République ». Tout ça, parce que le gosse s’est masturbé en présence d’un adulte et que l’adulte n’a pas bougé. Fallait-il l’en empêcher ? Selon les principes de la psychanalyse, la première règle c’est qu’on peut dire ce qu’on veut mais on ne doit rien faire…

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Tomkiewicz lui a répondu en lui conseillant d’aller voir le président Chazal, qui était président du tribunal de Paris à ce moment-là. Chazal nous a convoqué, il m’a dit qu’il m’appréciait beaucoup, mais que je ne devais pas aller aussi loin… « je dirais bien que l’influence que Tomkiewicz a sur vous est quelque peu perturbante… ». Cela voulait dire que si les gosses allaient trop loin, il fallait intervenir tout de suite pour leur interdire. Des gamins qui sont impulsifs, qui font n’importe quoi, qui ont vécu n’importe comment parfois, quand ils sont partis dans leur délire, il n’y a rien à faire. A moins de frapper sur la table et leur dire « sortez ! ».

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Nous avons dit à Chazal qu’on fait tout ou rien. On a arrêté toute thérapie couchée. On a terminé avec ceux qui avaient commencé, en n’allant pas trop loin, et on a arrêté complètement après.

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Les changements étaient épouvantables, les plus durs étaient perdus ; c’est comme si ouvrait le ventre à quelqu’un et qu’on ne le referme pas ».

La drogue

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Il fallut cinq ans pour que les thérapies reprennent. On se trouve dans la seconde moitié des années soixante-dix.

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Joe Finder : « Quand le problème de la drogue devenait grave et que c’était le moyen de sauver les gosses. C’était très intéressant, car le juge de Créteil est venu nous voir, on lui a tout expliqué et il nous a autorisé à reprendre vos activités thérapeutiques, en précisant « les gosses, je ne sais plus quoi en faire… j’en ai marre de les mettre en prison ». Il ne pouvait toutefois pas se substituer au procureur de la République… et n’était pas certain que celui-ci comprendrait.

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« Il est évident que toute intervention éducative est basée sur une relation affective. Je pensais, moi qui étais psychothérapeute, que les gamins allaient renoncer à la drogue « par amour pour son éducateur », comme dirait Tomkiewicz. Je me suis trompé, la drogue était plus forte que l’affectivité. Autre erreur que j’ai commise au début c’est de dire « comme on s’aime bien, il va renoncer à la drogue comme il a renoncé à la délinquance », ce ne fut pas le cas. Troisième erreur que j’ai commise, c’est de dire « puisqu’il ne renonce pas à la drogue, je ne peux rien faire, je suis impuissant face à son mal ». Comme disait Tomkiewicz, « il faut l’accepter réellement ». Il fallait donc l’accepter avec la drogue.

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La drogue a été pourtant l’une des causes de l’échec. Elle a aussi tout bouleversé. Dans le rêve éveillé, comme dans ce type de thérapie, le moindre contact physique avec le patient était interdit. Cela trouble l’évolution intérieure… il ne faut même pas que cela intervienne avec son transfert. J’ai reçu des gosses qui avaient pris de la drogue, qui étaient mal, presque en overdose et ne voulaient absolument pas que l’appelle le médecin… Une fois, j’en ai touché un, j’ai fait des massages, il était presque refroidi. C’était des choses qui n’étaient jamais arrivées.

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Surtout, la drogue devenait plus forte que l’affection qui se développait. Il fallait une méthode, une patience spéciale et surtout, ce qu’on n’avait pas, c’était les substituts comme le Subutex ou la méthadone. Nous travaillions avec un médecin qui était psychiatre et anesthésiste et qui a dit que pour entrer en contact avec les drogués, il fallait leur donner quelque chose qui remplace un peu la drogue. De l’hôpital, il a fait venir des bouteilles de protoxyde d’azote (N2O), du gaz hilarant qu’on donnait aux gens avant de les endormir. Ça les mettait dans un état second. Comme j’étais prudent, je mélangeais avec de l’oxygène et je crois que je ne mettais pas assez de quantité. D’où mes échecs avec certains. L’effet du produit était insuffisant pour avoir un contact presque normal ».

L’enfant abusé et/ou abuseur

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La psychothérapie, c’est aussi comme un tiroir qu’on ouvre pour y retrouver les traces des traumatismes de la petite enfance, telles les abus d’une éducation rigide ou les maltraitances subies. L’enfant abusé peut abuser de l’autre, perdre le contrôle de son corps.

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Joe Finder : « C’est une chose qui me préoccupe au plus haut point. Dans la plupart des cas, lorsqu’on a en face de soi un enfant abusé, quelles que soient les circonstances, on ne tient pas compte des données psychologiques véritables. Freud nous a déjà révélé qu’il y a non pas une génitalité, mais une certaine sexualité chez l’enfant.

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Pourquoi la plupart des travailleurs sociaux, éducateurs, psychiatres échouent ? Je pense qu’il y a d’abord une insuffisance de prise en charge de ces gosses-là. On veut les respecter et on prend mille précautions, on peut les aider, mais on ne veut pas tenir compte de tous les facteurs humains, de ce qui se passe chez l’enfant.

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Quand on interroge l’enfant sans la gêne des adultes, c’est déjà très bon. Même un crime n’est pas une chose gênante à évoquer. Il faut appeler les choses par leur nom, mais de manière extrêmement détendue. Il faut donc être détendu par rapport à l’acte. Surtout les gens qui ont eux-mêmes des problèmes et qui font des crises d’hystérie face à un gosse abusé. Il n’en est pas mort, c’est l’essentiel : là où il y a de la vie, il y a de l’espoir.

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Quelle est une des raisons principales de l’échec des traitements psychothérapeutiques de ces gosses-là ? C’est qu’on les considère surtout comme des victimes et on ne tient pas compte du facteur de la culpabilité réelle. Shakespeare, dans Le marchand de Venise, évoque le Juif qui dit « Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourrons-nous pas ? Et si vous nous bafouez, ne nous vengerons-nous pas ? ».

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Il y a à un moment donné une part de culpabilité chez l’enfant. Tout enfant est un parasite, il ne peut pas vivre, quand il est petit, sans l’aide de ses parents. Il vit au détriment d’autrui… un parasite bienfaisant, mais un parasite quand même. Tout gosse a besoin d’être le centre du monde, de dire « ma maman », « ma maison », « mon papa ».

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L’enfant est culpabilisé parce qu’il a eu le plaisir d’être le centre. Deuxième élément, l’enfant, même s’il y a eu violence, a eu un moment de plaisir, même s’il n’a pas encore de sexualité. C’est très logique, il a un corps, si on lui fait des caresses, ça lui fait des choses. En le sachant, c’est ça qui va conditionner ma façon de l’aborder ».

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Christine Masse s’interroge sur les effets secondaires de l’abus sur une jeune fille, malgré la révélation, malgré la condamnation de l’abuseur : « Lorsqu’on aborde cette culpabilité parce qu’elle a eu le plaisir d’être « le centre », enfin elle existait pour ses parents qui se sont mobilisés à partir de cet évènement et qui, maintenant, remet cela en scène et devient provocatrice avec son beau père. Je pense par la recherche que les regards soient sur elle, je peux l’aborder avec elle. Comment puis-je l’aider à adopter d’autres attitudes, à être importante autrement ? »

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Joe Finder : « Lorsque vous êtes en face d’une gamine. Ce que je disais tout à l’heure, de façon maladroite et confuse, il faut commencer par l’éduquer. C’est-à-dire qu’il faut avoir avec elle des conversations qui n’ont apparemment rien à faire avec ce qu’elle a subi. Il faut lui dire : « Sais-tu comment c’est fait une femme ? », « Sais-tu comment c’est fait un homme ? » ; « À ton avis, qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’ils ressentent les hommes quand ils voient une femme ? ». C’est elle qui va dire ce qu’elle pense des réactions, et elle va réfléchir sur ce que sont ses propres réactions… et aussi que ce n’est pas un mal quand on a ressenti quelque chose. Et surtout, elle va cesser de se dévaloriser et elle va ressortir son besoin de provocation-dévalorisation.

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« L’enfant abuseur, avant même d’aborder le problème, il faut en chercher les causes : comment un enfant peut-il en arriver là ? Ensuite, il ne faut pas oublier, à la base, que lorsque nous sommes conçus, nous disposons des deux sexes. Les enfants abuseurs, il faut savoir s’ils ont des tendances homosexuelles. J’ai appris dans mon métier à respecter l’homosexualité. Il y a quand même parfois une sensibilité anale qui n’est pas normale.

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Pourquoi le sont-ils ? Pourquoi les tourments ? Qu’est-ce qu’un enfant avec de terribles sentiments d’infériorité ? Pour un groupe, les gosses ont besoin de se valoriser. Pourquoi les jeunes sont-ils méprisants à l’égard du sexe opposé ? Quels sont leurs parents ? Tout cela est une question de surmoi et de contrôle émotionnel. Ce n’est pas au moment où ils vont violer en groupe qu’il faut chercher à comprendre, c’est avant.

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On devrait sentir que des gosses sont impulsifs et que cette impulsivité va conduire au viol. Il faut que l’individu dès sa naissance soit aidé par sa mère pour supporter les frustrations. Elles font partie de la vie. Un enfant, trop aimé, mal aimé, n’apprend pas la vie en commun, la frustration nécessaire et ne sait pas résister à ses pulsions.

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Il faut commencer par le commencement, par la petite enfance. Il n’y a rien de plus grave que les parents psychorigides qui punissent ou interviennent de manière autoritaire auprès des enfants qui jouent au touche-pipi. Cela fait partie des phénomènes presque normaux d’un enfant normal. Il est normal qu’un gosse qui est intelligent veuille savoir comment c’est fait. Ce n’est pas un animal, c’est un être humain ».

L’exemple final

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Il arrive toujours un moment où l’entretien touche à sa fin… et qu’on reste sur sa faim. On s’explique toujours difficilement comment un directeur-thérapeute peut mener une équipe d’éducateurs au milieu de ces jeunes, de leurs instruments de musique, de leur chahut, introduire le cinéma, le maniement des caméras, le sociodrame, les jeux de rôle, etc., tout en gardant le cap et la confiance des enfants qui lui sont confiés pour leur traitement. Nombre d’articles et de livres ont décrit ce qui fut plus qu’une expérience, puisqu’elle dura près de quarante ans.

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Continuant sur la question de l’enfant abusé, Joe Finder nous conte, non pas une anecdote, mais le déroulement exemplatif d’une thérapie réussie :

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« Je prends un exemple très délicat, c’est d’ailleurs le cas le plus spectaculaire que j’ai rencontré puisque le gosse a été guéri, ou plutôt asséché, en six semaines.

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C’est son frère qui a appelé au secours, il partageait la même chambre et chaque soir, il déféquait dans son lit en s’endormant. Il demandait qu’on fasse quelque chose pour lui. Dans une communauté de jeunes, personne ne l’aurait jamais supporté. Je ne voulais rien faire sans examen médical, ne rien faire sans être sûr que ce n’était pas physiologique. Il est allé voir Tomkiewicz qui lui a fait l’ordonnance d’aller faire des séances de relaxation chez moi et de s’y endormir. Le gamin se demandait si Tomkiewicz n’était pas un peu fou, il avait onze ans. C’est le génie de Tomkiewicz. Selon lui, c’était une affaire d’abus sexuels durant son enfance. La mère aimait les hommes déséquilibrés et il avait subi des abus.

Mémoire de sauvageons

Un film de Thierry De Lestrade et Sylvie Gilman

Alors que se multiplient les constructions de prisons et de centres fermés pour adolescents délinquants, « Mémoire de sauvageons », moyen métrage de 51 minutes montre une méthode éducative plus efficace, fondée sur le respect et la tolérance, dans un foyer d’accueil d’adolescents difficiles, foyer d’où ils pouvaient aller à l’école ou ne pas y aller, travailler ou ne pas travailler, et même s’y sentir heureux !

Une telle institution a existé de 1950 à 1983 à Vitry-sur-Seine, en banlieue parisienne avec un taux de réussite remarquable. Dans ce film, réalisé en 2002 pour la télévision, Joe Finder, directeur du Centre de Vitry, ainsi que le Dr. Stanislas Tomkiewicz, principal psychiatre du lieu, présentent leur concept, illustré par une série d’images d’archives. La réalisatrice, Sylvie Gilman, fait également parler trois anciens pensionnaires de l’institution.

Dans son livre « Tuez-les tous … et vos enfants avec ! », Jean-Claude Walfisz qui fut lui-même un de leurs « clients » et qui a raconté l’histoire de ce lieu considéré alors comme la « vitrine de l’éducation surveillée », présente dans les institutions qui le souhaitent ce film ainsi que son livre.

Une opportunité à ne pas manquer de découvrir cette expérience originale et unique dans le domaine de l’éducation surveillée.

Rens. : Jean-Claude Walfisz, tel. : 04 90 75 59 30 ou 06 08 55 38 82.

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Selon Tomkiewicz, il était impossible de s’en sortir sans une cure de cheval : rêve éveillé, relaxation et surtout, une chose que le gosse n’a pas comprise : il fallait arriver à le faire s’endormir dans le divan de mon bureau pour que son système cérébral ne sente plus de menace d’adulte. Il a inconsciemment peur des hommes adultes. Il avait confiance en moi, « je suis un être normal, il ne se passera rien ».

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Je lui ai dit de venir après le repas et qu’il viendrait s’endormir. Il me demanda ce que je lui donnerais en échange. Je lui ai répondu qu’il pourrait faire un quart d’heure de jeu sur l’ordinateur qui était dans mon bureau. Il était content. Je ne cherchais qu’à me faire avoir.

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Je lui ai proposé de s’allonger et il m’a répondu qu’il ne pouvait pas, qu’il était habillé. Je lui ai dit qu’il y avait une machine à laver, qu’il aille chercher un slip de rechange et qu’il n’avait qu’à enlever son pantalon. Hésitant de salir son slip, vu qu’il n’en avait que deux, il me dit qu’il se mettrait nu. J’ai hésité, j’ai dit que ce n’est pas bien. Comme c’était un gosse qui n’était pas encore pubère, il n’avait aucune pudeur, c’était quelque chose de naturel. Ça n’avait rien de choquant.

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Je lui ai mis une alèse, il s’est endormi, je l’ai réveillé après plus d’une heure puis il a joué sur l’ordinateur, il est parti et a demandé quand il revenait. Au bout de six semaines : plus rien ! Naturellement il a verbalisé ce qu’il avait vécu, il a fait des activités, il a appris la musique. Je ne crois pas à la thérapie individuelle sans un minimum de socialisation ».

Notes

[1]

Sylvie Gilman, Thierry de Lestrade, Mémoire de sauvageon, Les Films du Village/France 5, 2002.

[2]

Jean Chazal de Mauriac (1907-1991), juge des enfants, il termina sa carrière comme conseiller à la cour de cassation. Il fut l’un des rédacteurs de l’ordonnance du 2 février 1945 relative à l’enfance délinquante et le promoteur de l’ouverture du CFDJ de Vitry en 1950,.

[3]

Sous l’impulsion de Jean Ughetto, au retour d’une session de formation aux États-unis auprès de Moreno (en 1951), le CFDJ a développé le sociodrame auprès de jeunes mineurs mettant en place une activité de jeu scénique.

[4]

August Aichhorn « Jeunesse à l’abandon - préface de Sigmund Freud », Privat, Toulouse, Collection Études et recherches sur l’enfance, 1973.

Plan de l'article

  1. La mise en place de la thérapie
  2. La formation et la rupture du lien
  3. Une thérapie scandaleuse ?
  4. Un coup d’arrêt
  5. La drogue
  6. L’enfant abusé et/ou abuseur
  7. L’exemple final

Pour citer cet article

 Rongé Jean-Luc, « L'approche thérapeutique dans un foyer d'enfant : Rencontre avec Joe Finder », Journal du droit des jeunes, 6/2008 (N° 276), p. 28-35.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2008-6-page-28.htm
DOI : 10.3917/jdj.276.0028


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