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Journal du droit des jeunes

2008/6 (N° 276)


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Le voyage, pour se construire un futur qui n’appartiendrait qu’à soi, est long, sinueux et semé d’embûches. Chaque personne y empreint dans le sable ou la neige son chemin personnel. L’accompagnement éducatif est l’un des outils qui permet à l’autre de s’aventurer au-delà du soi en bousculant ses propres murs intérieurs. Ce travail personnel autour d’un itinéraire singulier, perdu ou révoqué ressemble à un labyrinthe dont il convient, à la manière de Thésée, de retrouver le fil d’Ariane après avoir vaincu son propre Minotaure...

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Apprendre sur soi... par soi... pour entretenir un rapport intelligible avec les êtres et les choses de ce monde... c’est bien là l’essentiel et tout le sens du travail des accompagnateurs de quotidien et des accoucheurs de maux que sont les éducateurs.

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Les demandeurs d’emploi, les SDF, les bénéficiaires des minima sociaux, les mineurs délinquants, les parents défaillants... sont identifiés et particulièrement répertoriés depuis les deux dernières législatures comme les nouvelles classes dangereuses.

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À titre d’exemple, aux mineurs délinquants, la composition pénale et la comparution immédiate ; aux parents défaillants, le contrat de responsabilité parentale, voire la suspension d’une partie des allocations familiales.

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Ces réponses, d’une nature exclusivement répressive témoignent de notre volonté à vouloir répondre à des problématiques complexes par des dispositions simplistes. Ces dernières ne règleront rien sur le fond, mais ont pour finalité de rassurer le citoyen sur la capacité de ceux qui nous dirigent à faire preuve d’une grande fermeté.

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Dans tous les cas, surveiller, identifier, stigmatiser et punir renvoient à une orientation et à une vision policière de la société. Peut-être devons-nous y voir notre incapacité collective à réinventer le pacte social qui nous lie les uns aux autres et à notre plus grande difficulté à pouvoir faire société ensemble.

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Par le truchement des politiques sociales et des dernières dispositions législatives, l’action sociale et les travailleurs sociaux se trouvent, aujourd’hui, particulièrement concernés et interpelés.

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À cet égard, la loi relative à la prévention de la délinquance [1][1] Loi n? 2007-297 du 5 mars 2007. et la loi pour l’égalité des chances [2][2] Loi n? 2006-396 du 31 mars 2006.ne peuvent qu’inquiéter, au regard de l’instauration du secret partagé et du renforcement « d’une police des familles ». C’est à ces dernières, aux familles donc, que je propose de m’intéresser dans le cadre de la protection de l’enfance.

I - Un peu d’histoire

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Au sein des MECS jusque dans les années 80-90 [3][3] Dans ce domaine, je n’ai pas constaté d’homogénéité..., les méthodologies d’intervention étaient exclusivement bâties à partir d’une approche psycho éducative. L’intervention était centrée « sur » l’enfant symptôme et « autour » de la prise en compte et de la gestion d’un groupe d’enfants. Il s’agissait de mettre en œuvre un travail de soutien et de protection des enfants accueillis pour lesquels il paraissait nécessaire soit de maintenir à minima un lien avec la famille naturelle (retour de l’enfant dans sa famille lors des week-ends ou de vacances scolaires), soit de mettre définitivement à distance une famille jugée « néfaste » pour l’enfant.

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L’histoire des internats éducatifs nous montre et nous révèle combien, dans ce travail d’accompagnement des enfants autour de leur vie quotidienne (lever, coucher, repas, toilette, loisirs, camps, etc.), l’établissement possédait une réelle fonction substitutive en réponse à un modèle parental jugé défaillant.

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Cette logique a contribué à confirmer les équipes éducatives et de direction dans des postures de repli et de toute puissance (les familles sont pathogènes, « mauvaises » // l’institution est nourricière et bonne).

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Les familles d’enfants placés ont été, historiquement et de manière assez brutale et systématique, stigmatisées et peu entendues par l’ensemble des acteurs du dispositif de protection de l’enfance. « Les attitudes que nous, les normaux, prenons vis-à-vis d’une personne affligée d’un stigmate et la façon dont nous agissons envers elle, tout cela est bien connu puisque ce sont ces réactions que la bienveillance sociale est destinée à adoucir et à améliorer. Il va de soi que par définition nous pensons qu’une personne ayant un stigmate n’est pas tout à fait humaine. Partant de ce postulat, nous pratiquons toutes sortes de discriminations par lesquelles nous réduisons efficacement, même si c’est souvent inconsciemment, les chances de cette personne. Afin d’expliquer son infériorité et de justifier qu’elle représente un danger, nous bâtissons une théorie, une idéologie du stigmate, qui sert aussi parfois à rationaliser une animosité fondée sur d’autres différences, de classe, par exemple »[4][4] Erving Goffman « Stigmate », p.15, Les Éditions de...

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Il ne s’agit pas, pour autant, de tout accepter, de tout excuser et d’exonérer les manquements et les violences dont sont l’objet les enfants. Il n’existe pas de société sans violence, tout comme il n’existe pas d’état sans violence. Il y a une part légitime de la violence étatique dans la justice rendue. « Il y a une part de violence dans l’état, mais qui peut comporter la justice... tout ce qu’on peut laisser à la négociation, à la parole est absolument essentiel, mais on ne peut pas dire qu’il n’y ait aucune violence qui ne soit légitime » [5][5] Emmanuel Lévinas « Entre nous – Essais sur le penser....

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La violence faite aux enfants et aux parents qu’occasionnent, parfois, les décisions de justice en matière de protection de l’enfance sont légitimes à partir du moment où ces décisions sont équilibrées et justes. Il est possible de faire l’hypothèse qu’elles ne l’ont pas toujours été et qu’il est parfois rendu... une justice de classe.

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Nous pouvons « typer » les caractéristiques majeures afférentes à la nature de la prise en charge des enfants au sein des MECS il y a plus d’une vingtaine d’années. Nous les avons identifiées au nombre de trois : unité de lieu, unité de temps et unité d’action :

  • unité de lieu car chacun des jeunes « placés » étaient amenés à vivre au sein du même lieu de vie (grosse bâtisse, dortoirs, réfectoires) ;

  • unité de temps dans la mesure où les jeunes placés dans le cadre de la protection de l’enfance, l’étaient pour une durée importante qui pouvait s’estimer en nombre d’années (parfois et souvent jusqu’ à leur majorité) ;

  • unité d’action puisque la mission centrale consistait à la protection des enfants. L’enfant retiré de sa famille et placé en internat recevait une éducation qui pouvait s’apparenter à une forme « d’élevage ». Le projet éducatif était le même pour tous et il n’y avait pas de forme développée d’individualisation en matière d’accompagnement éducatif.

Bien évidemment, cette méthodologie d’intervention, centrée sur « l’enfant symptôme », n’a pas favorisé, dans un premier temps, la prise en compte du travail avec et au service des enfants, de leur famille et de leur environnement.

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Globalement, c’est à partir des années 80 que vont commencer à s’inscrire des changements dans le paysage de la protection de l’enfance. On peut penser qu’à cet égard, le rapport Bianco Lamy [6][6] Rapport Bianco-Lamy, « L’aide à l’enfance demain »,...aura permis des avancées.

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L’association au sein de laquelle j’exerce n’échappe pas à cette histoire collective qui, par ailleurs, nous fonde.

II - Une méthodologie d’intervention moins stigmatisante pour les enfants et leurs parents

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Ainsi, cette association qui fait partie du secteur associatif habilité est à l’origine de la création en 1992 d’une nouvelle méthodologie d’intervention éducative et sociale au bénéfice de parents et d’enfants en difficultés dénommée Service d’accompagnement éducatif et social de proximité (SASEP) [7][7] Patrice Calmo, directeur de MECS et Marie-Christine....

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Ce dispositif particulier a été pensé et conçu dans le cadre d’un partenariat étroit avec les travailleurs sociaux de l’aide sociale à l’enfance du département de la Savoie.

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Cette réponse éducative et sociale fonde son origine dans l’utilisation de concepts empruntés au « monde » de l’internat éducatif et à celui du milieu ouvert.

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Cette méthodologie d’intervention repose sur le principe du maintien des enfants dans leur cadre de vie. Elle vise tout à la fois, la protection des enfants, l’accompagnement des parents au plan de la parentalité et une meilleure inscription de l’ensemble de la famille sur son territoire de vie.

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Plutôt administrative, mais parfois judiciaire, la prise en charge peut être identifiée comme une « intervention éducative et sociale, au bénéfice de l’ensemble de la famille, sans déplacement des enfants ». La mesure est nominative, elle peut concerner un ou plusieurs enfants, mais le travail engagé, à partir du ou de ces derniers, doit bénéficier aux parents. Depuis la loi réformant la protection de l’enfance [8][8] Loi n? 2007-293 du 5 mars 2007., ce type de méthodologie trouve son fondement dans l’article L.222-4.2. du code de l’action sociale et des familles.

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La nature du travail effectué dans le cadre du SASEP peut s’entendre comme suit :

  • un travail d’accompagnement éducatif et psychologique à mener avec les parents afin de permettre à ces derniers de mieux assurer leurs rôles parentaux ;

  • un travail de soutien éducatif, psychologique et scolaire à réaliser avec les enfants ;

  • un travail de mise en lien des parents avec leur environnement devant permettre à ces derniers une meilleure utilisation et gestion des services rendus à la population par les collectivités locales, les administrations et les associations ;

  • un travail autour de la constitution, ou du renforcement, du réseau primaire des familles afin qu’elles puissent rompre leur isolement.

Le dispositif est proposé aux usagers sous une forme séquentielle ; ainsi, des temps de travail sont proposés individuellement aux parents, aux enfants, aux parents et aux enfants ensemble.

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La mesure de prise en charge ne s’inscrit pas dans la durée ; elle est prévue pour 6 mois renouvelable une à deux fois maximum.

Le travail en direction des enfants

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Des temps collectifs et individuels de prise en charge, à partir desquels l’enfant peut vivre ses propres expériences, évoluer dans un petit groupe ou bénéficier d’une relation individualisée (entretiens éducatifs, etc.). Le travail est axé sur la socialisation, la pratique d’activités d’éveil, l’accompagnement à la scolarité, l’apprentissage de la citoyenneté, la participation en cas de besoin à des ateliers à vocation thérapeutique proposés par un binôme psychologue clinicien/éducateur ou la possibilité d’un soutien individuel par un psychologue.

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Les pratiques éducatives, à l’œuvre dans ce cadre renvoyant à la prise en charge des jeunes, s’enracinent à partir des savoirs faire des internats éducatifs.

Le travail en direction des parents

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Des entretiens de type familial au cours desquels est évoquée l’anamnèse de la famille. Ces derniers permettent à l’équipe éducative de prendre connaissance des liens intra-familiaux, de l’histoire familiale. Dans ces espaces sont également travaillés la question des places et des rôles de chacun.

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Une partie importante du travail, dans ces espaces-là, consiste à identifier les problématiques rencontrées et de tenter d’amener les parents à apporter des réponses éducatives dans l’objectif de soutenir ces derniers dans leurs fonctions parentales.

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Des entretiens de soutien avec l’un des psychologues clinicien de l’institution permettent aux parents, qui en expriment le besoin, ou à la demande de l’équipe éducative de mettre au travail un certain nombre de difficultés qu’ils rencontrent (difficultés en lien avec l’éducation de leurs enfants, difficultés conjugales, etc.).

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L’accompagnement des parents dans un certain nombre de démarches concrètes. Ce travail s’inscrit dans une logique « du faire avec ». Pour exemple, il s’agit d’être engagé avec les parents sur leur territoire de vie afin de les mettre en lien avec le centre de loisirs sans hébergement, le centre social, la Confédération syndicale des familles, la halte garderie, les lieux de scolarité de leurs enfants, la Confédération nationale du logement... Le travail conduit ici doit permettre aux parents de se mettre en lien avec un certain nombre d’acteurs qui leur seront utiles pour l’éducation de leur enfant mais également pour améliorer leur situation sociale et économique.

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Les groupes de parole : il s’agit d’espaces mis en œuvre avec le soutien des professionnels (éducateurs et psychologues) au sein desquels les parents vont échanger sur des sujets qu’ils amènent librement et qui concernent l’éducation des enfants. « L’un des intérêts de ce type d’outils est de permettre aux parents de se sentir moins isolés avec leurs problématiques, d’échanger entre pairs sur les postures éducatives, de mieux saisir les besoins de l’enfant. L’objectif consiste également à ce que les parents puissent se saisir de ces échanges afin d’éventuellement pouvoir les transposer de manière effective dans leur situation de vie. Ces espaces de réflexion centrés autour de l’enfance et de la parentalité permettent de reconnaître les parents comme étant les premiers éducateurs de leurs enfants » [9][9] Cochet Ingrid, mémoire de DEES, « L’accompagnement....

Le travail conjoint réalisé avec les enfants et les parents

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À partir de leurs appétences et de leurs souhaits, il est proposé aux parents la mise en œuvre d’activités régulières au bénéfice de leurs enfants.

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Ainsi, un père menuisier proposera d’animer, une fois par semaine, un atelier « bois » auquel participeront un certain nombre d’enfants du SASEP. Nous faisons l’hypothèse que ce type d’orientation en matière de travail éducatif puisse avoir une incidence sur l’estime d’eux-mêmes qu’ont ces parents et sur les capacités qu’ils se trouvent à pouvoir accompagner et éduquer leurs enfants.

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Nous préconisons, lorsque sont identifiées des problématiques particulières (carences éducatives, violences), un travail spécifique entre un parent et son enfant à partir d’un support choisi par toutes les parties (parents, enfant, professionnels). Lorsqu’une mère exprime le fait qu’aucun repas ne peut se dérouler normalement et correctement au domicile avec ses enfants, il lui sera proposé, ainsi qu’à ces derniers, des repas au sein du service avec le soutien d’un éducateur (il conviendra, pour les enfants, de faire l’apprentissage de se servir normalement de ses couverts, de rester à table, de goûter à tous les mets, de se parler correctement, etc. Il conviendra que cette mère puisse s’interroger sur les postures éducatives utiles à ses enfants et puisse « exporter » cette expérience positive vécue à son domicile).

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Un grand nombre d’activités qui fondent le quotidien d’une famille (lever, coucher, soins, loisirs, aide aux devoirs, etc.) peuvent être ainsi expérimentées dans un cadre protecteur par les enfants et leurs parents. La fonction de médiation et de tiers des professionnels et du service au sein duquel ils interviennent est, ici, essentielle.

L’organisation de sorties, de vacances et de week-ends familiaux

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Il s’agit d’un dispositif qui vise à mettre en situation les parents à devoir organiser des temps de loisirs au bénéfice de leurs enfants et de l’ensemble de la famille. Les parents vont devoir organiser collectivement (plusieurs familles) et parfois individuellement ces temps avec le soutien des éducateurs. Cette démarche nécessite une collaboration entre parents et professionnels qui vont ensemble préparer le déroulement de ces journées et/ou séjours en prévoyant l’élaboration de règles de vie communes, des repas, des activités... Ce dispositif favorise la co-production d’actes éducatifs en direction des enfants accueillis. Par ailleurs, ces différents temps partagés permettent de mettre au travail la question du lien parent/enfant et proposent aux professionnels une « mine » d’observations particulièrement utiles. Ces dernières seront mises au travail lors d’entretiens proposés par l’équipe éducative. Ce « donné à voir » est extrêmement précieux en ce qu’il propose comme matériau à l’équipe éducative, mais aussi aux parents et à leurs enfants.

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Frédérique Giuliani qui a effectué, dans le cadre de son doctorat un stage dans l’un des services géré par la maison d’enfants, nous indique que « ces formes d’intervention offrent deux manières de donner corps au statut de parent. L’éducation fondée sur l’apprentissage et l’imitation se double d’un travail réflexif de son travail à soi et à ses proches où la narration des fragments de l’histoire personnelle tient lieu de trame... il est attendu de ces nouveaux acteurs qu’ils apprennent à gérer leurs problèmes, qu’ils expriment leurs difficultés, qu’ils fassent appel aux services publics compétents, qu’ils s’investissent dans le projet de modifier et de stabiliser leur situation, qu’ils prennent des initiatives... »[10][10] Frédérique Giuliani « L’ordre pactisé de la relation....

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Cet espace transitionnel, au service des parents et des enfants, que représente ce type de service autorise les parents et les enfants à des expérimentations « accompagnées » et à des réaménagements familiaux. La question de la production ensemble d’actes éducatifs est déterminante. Il s’agit de faire partager aux parents l’idée que nous avons tous, en qualité de parent, besoin de l’ensemble de la communauté éducative pour éduquer nos enfants.

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Ces pratiques, en matière d’approches et d’étayages théoriques, s’inspirent largement des travaux dirigés par Didier Houzel et Catherine Sellenet portants sur la parentalité.

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Ainsi, les équipes éducatives engagent leur travail avec les enfants et les parents autour de « la pratique de la parentalité qui désigne l’ensemble des soins parentaux et englobe la concrétude des relations entre parents et enfants ; de l’exercice de la parentalité au sens de l’exercice d’un droit par exemple... c’est lui qui fonde et qui jusqu’à un certain point organise la parentalité en situant chaque individu dans ses liens de parenté et en y associant des obligations sociales et des interdits ; de l’expérience de la parentalité qui désigne l’éprouvé de la parentalité, c’est-à-dire l’expérience subjective consciente et inconsciente du fait de devenir parents, les représentations et les effets suscités par l’accès à la parentalité réelle et fantasmatique » [11][11] Didier Houzel (Dir), « Les enjeux de la parentalité »,....

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Au-delà de cette approche de la question de la parentalité, que l’on pourrait plutôt qualifier de psycho-éducative, il est demandé aux équipes d’éducateurs de considérer l’ensemble des membres de la famille dans son environnement. Il nous importe, en effet, de prendre en considération le contexte social, économique et juridique dans lequel est « prise » la famille. La nature de la mesure, la situation économique et sociale de la famille, l’absence ou la présence d’une famille élargie, d’un réseau primaire, le type d’habitat dans lequel elle réside, etc. sont autant d’éléments déterminants qui vont interagir sur l’efficience des parents à pouvoir se révéler être. des parents (il convient, à ce sujet, de s’intéresser aux travaux de Catherine Sellenet).

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La prise en compte de l’ensemble de ces indicateurs s’avère extrêmement précieuse pour les équipes éducatives qui peuvent ainsi identifier des freins ou des leviers et mieux déterminer les axes de leurs actions. Ainsi, il s’agit de contextualiser une mesure en protection de l’enfance, et par ailleurs, de mieux articuler les politiques sociales entre elles (dispositif de protection de l’enfance et politique du logement social, etc.).

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Cette approche systémique, qui tient également pour principe qu’il appartient à l’ensemble de la communauté éducative [12][12] Lire à ce propos l’ouvrage de Frédéric Jésu, « Co-éduquer :... d’éduquer un enfant (au premier chef les parents, mais aussi tous ceux qui accompagnent l’enfant dans sa vie... ses enseignants, les animateurs du centre social, l’éducateur sportif du club de foot, etc.), s’est largement diffusée au sein des équipes de l’internat éducatif de la maison d’enfants à partir de l’apport de « nouvelles façons » d’envisager le travail au sein des SASEP.

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Ainsi, des « espaces parents » ont pu se mettre en place au sein de l’internat éducatif permettant à ces derniers de venir partager des repas avec leurs enfants, à la table d’hôtes, de participer à des activités de loisirs (sorties vélo, camps, etc.), à des activités culturelles (atelier marionnettes, atelier théâtre, etc.).

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La question est souvent posée de savoir si le dispositif de protection de l’enfance est au service des enfants ou de leurs familles. Autrement dit en ces termes : « l’un ou l’autre, l’un au détriment de l’autre ». De notre point de vue, le dispositif de protection de l’enfance doit en tout premier lieu prendre soin de l’enfant (mission originelle de la protection de l’enfance) tout en se préoccupant, tout en bien-traitant sa famille. L’un ne peut s’entendre sans l’autre : prendre soin, et de l’enfant, et de sa famille. Comment peut-on croire qu’en disqualifiant les parents, il serait possible de soutenir leur enfant d’une manière efficiente.

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« Bien-traiter se décline pour les uns en centrant le regard sur l’enfant, bien-traiter se conjugue pour les autres par une prise en compte des parents. Cette opposition chronique tendrait à faire croire qu’on ne peut être bien-traitant pour deux personnes à la fois, qu’il faudrait faire un choix à la Salomon entre deux souffrances, deux visages de la misère. Nous posons au contraire comme hypothèse que ce choix n’est ni réaliste, ni irrémédiable. Nous ne sommes pas condamnés à devenir des cyclopes, amputés d’une vision binoculaire. Nous pouvons fort bien être bien-traitant pour l’enfant comme pour sa famille. Ces deux courants de pensée qui dénoncent chacun des choses justes doivent impérativement s’articuler pour repenser la protection de l’enfance » [13][13] « Enfance Majuscule, La bien-traitance interrogée,....

III - La modification des places

Des enjeux pour les professionnels

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Ce type de méthodologie d’intervention modifie radicalement la place des professionnels. En effet, le travailleur social a affaire au quotidien avec ceux qu’il voyait somme toute relativement peu au sein de l’internat éducatif il y a encore quelques années : les parents. Les représentations des familles « pensées » comme mauvaises peuvent, aujourd’hui, difficilement continuer à s’imposer dans le cadre de ces nouvelles réalités de travail. Le service proposé ne possède pas une fonction de substitution en réponse à un modèle parental jugé défaillant puisque les travailleurs sociaux aident ces parents à assumer au mieux leur fonction parentale. Il s’agit de faire prendre conscience aux parents et aux enfants qu’il est possible de bien vivre ensemble.

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Cette méthodologie d’intervention permet aux éducateurs de ne pas se substituer aux parents mais de venir les soutenir dans leur fonction. Ainsi, elle consiste à passer d’une logique de placement centrée sur l’établissement à celle d’une élaboration de réponses permettant de mettre au travail des problématiques diverses en lien avec l’enfant, sa famille et l’environnement.

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Nous sommes engagés dans une logique paradoxale et un renversement des pratiques.

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Logique paradoxale puisque nous faisons le choix de demander leurs points de vue, leurs contributions à des parents invalidés, défaillants afin de co-produire de l’acte éducatif et d’améliorer collectivement le travail engagé avec leurs enfants et eux-mêmes. Quel paradoxe que de vouloir partager la protection et l’éducation des enfants avec ceux-là mêmes qui ont manifesté et manifestent des défaillances, des carences à l’égard de leurs progénitures. Cette étrange conviction repose sur l’idée qu’il est peu opérant de ne vouloir s’engager que dans un travail autour, sur et avec l’enfant symptôme. Cet enfant est la manifestation de difficultés qui lui sont certes propres mais qui engagent bien souvent toute la famille. Il apparaît comme nécessaire si l’on imagine vouloir faire intervenir des changements d’avoir une approche holistique, globale et bien traitante des familles. Il apparaît également comme judicieux de tenter de mobiliser les parents afin qu’ils apprennent et participent plus efficacement à la protection et à l’éducation de leurs enfants. Il convient aussi de faire l’hypothèse que ces expériences de co-éducation co-partagées avec des adultes référents que sont les professionnels du dispositif de protection de l’enfance puissent engager ces parents à avoir appris et à être dans de « meilleures » pratiques auprès d’enfants qu’ils auront ultérieurement.

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Pour les professionnels, il s’agit de nouvelles postures particulièrement difficiles à tenir dans la mesure où elles les engagent autrement. Autrement... sous le regard des parents puisque toutes les parties sont amenées à parfois faire ensemble.

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Autrement : car il s’agit de laisser... de la place à ces parents.

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Autrement : car il va s’agir d’être ensemble des co-actants au bénéfice des enfants.

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Autrement : car il va s’agir pour les professionnels de ne plus occuper une position « haute » (le professionnel est celui qui sait faire, qui a raison, qui prodigue des conseils). Nous notons ainsi un déplacement des positions occupées traditionnellement par l’usager et le travailleur social.

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Par ailleurs, ce type de pratiques fait « sortir » le travailleur social des murs de l’internat ; il travaille à la fois dehors et dedans. L’aide à des personnes et à des groupes en difficulté suppose de la part des intervenants travaillant dans ce type de structure une réelle compréhension et une relative maîtrise des environnements qui sont les leurs.

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Cela impose à des travailleurs sociaux d’origine institutionnelle différente de se confronter les uns aux autres, d’élaborer des plans d’action ensemble à partir de positions différentes, etc.

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Cela nécessite de leur part de répondre au plan technique en développant certains savoir-faire (bonne connaissance du dispositif administratif et judiciaire de la protection de l’enfance, bonne connaissance et compréhension des politiques sociales, maîtrise des méthodologies de projet, participation à des analyses de besoin, etc.).

Des enjeux pour les familles

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Pour les familles, il s’agit d’une posture difficile car nous leur enjoignons de participer à la résolution des difficultés familiales qui ont conduit à la mesure qui concerne leur enfant et eux-mêmes. Dès lors, leur responsabilité est engagée autrement. Peuvent-ils, pourront-ils travailler, intervenir avec et auprès des professionnels afin de mieux protéger leur enfant ?

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Nous pouvons faire l’hypothèse qu’il s’agit là d’une posture impossible ou bien difficile pour une minorité des parents que nous côtoyons (nous rencontrons et travaillons avec un petit nombre de parents qui sont trop « malades » ou trop « maltraitants », dans l’incapacité de toute remise en cause ou en question pour que nous soyons engagés avec eux dans un processus de co-éducation au sens où nous l’avons défini plus haut). Pour les autres, la majorité d’entre eux, ce travail de co-éducation les autorise à se vivre comme moins mauvais. Nous observons moins de culpabilité, moins d’agressivité à l’égard de leur environnement, plus de capacité d’analyse à l’égard de ce qui leur arrive, plus de capacité à pouvoir mobiliser les ressources dont ils disposent.

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Il convient d’être néanmoins attentif à la question du poids de la responsabilité qui pourrait peser sur les épaules d’un certain nombre de parents. Cette responsabilité, à pouvoir et à devoir s’engager dans un projet d’éducation des enfants réussi, peut pour certains d’entre eux s’avérer impossible à mettre en œuvre (risque d’effondrement de soi [14][14] Voir à ce sujet « La fatigue d’être soi » d’Alain Ehrenberg,...). Dans cette perspective, les expérimentations collectives (groupes de parole de parents, activités collectives, etc.) que nous proposons et que nous souhaitons promouvoir à l’intérieur et à l’extérieur de l’institution possèdent une fonction étayante et soutenante et prennent ici ainsi tout leur sens.

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Une grande partie de la méthodologie d’intervention est centrée sur les parents. Elle vise à rassurer et à accompagner ces derniers quant à l’expression et à l’utilisation d’un certain nombre de savoir-faire et de savoir-être qu’ils possèdent.

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Elle réaffirme la prédominance de l’autorité et des attributions parentales. Elle permet au plan symbolique de rassurer les parents sur leur capacité à prendre en charge leurs enfants en proposant parfois un accueil de ces derniers sans « déplacement ». Dans le cadre des SASEP, les enfants résident chez eux, possèdent un lit chez eux. La peur panique que peut engendrer le (dé)placement physique des enfants chez les parents est évité ainsi qu’un fort sentiment de culpabilité. Dans le cadre des unités de l’internat éducatif, l’hébergement est proposé à « géométrie variable », à la carte en fonction des attendus des prescripteurs, des choix et des capacités des familles.

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Ces méthodologies d’intervention éducative et sociale le signifient bien ; elles se veulent une tentative, voire une autorisation de « ressaisissement » pour les parents des questions éducatives au sens large.

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Il s’agit pour les parents d’apprendre à apprendre et à penser plutôt que d’appliquer tel ou tel conseil prodigué par l’éducateur « sachant ». Je fais partie de ceux qui pensent que l’intériorisation des règles et des codes sociaux doit aller de pair avec une éducation à l’apprentissage de l’autonomie et au développement du sens critique des familles. L’un et l’autre sont à convoquer, ici encore, de manière concomitante. C’est cette dialectique qui permet aux êtres de se construire de manière à pouvoir faire des choix.

Des enjeux pour le dispositif de protection de l’enfance

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Au regard du dispositif de protection de l’enfance, le type d’approche que nous proposons n’est pas une dérive de l’idéologie familialiste dénoncée par Maurice Berger [15][15] Voir à ce sujet Maurice Berger, « Les séparations thérapeutiques »....

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Il s’agit en effet d’apprécier chaque situation pour ce qu’elle est dans le cadre du dispositif de protection de l’enfance. Il apparaît en effet nécessaire pour une minorité d’enfants, violemment maltraités, d’envisager une séparation permettant de protéger et de sauvegarder leur intégrité physique et psychique.

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Pour autant, nous avons la conviction que, pour une grande partie des parents, usagers de l’aide sociale à l’enfance, le modèle que nous proposons est susceptible de rééquilibrer de manière pertinente le modèle hérité de la protection de l’enfance.

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Cela rend possible pour les internats éducatifs concourant à la protection de l’enfance de se positionner autrement sur un territoire et de penser le concept de l’internat de manière plus moderne en l’articulant avec d’autres interventions et en l’enrichissant de pratiques typées différemment.

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L’internat éducatif a vocation à proposer des réponses diversifiées en rapport avec les problématiques rencontrées par les familles, leurs enfants et les travailleurs sociaux sur un territoire donné.

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Cette nouvelle typologie d’internat positionne la pratique d’internat comme une des réponses possibles au regard d’autres complémentaires. Cette nouvelle donne peut éviter que le placement en internat soit considéré par les prescripteurs comme le dernier recours puisqu’il fait désormais partie d’un ensemble de méthodologies d’intervention différenciées, articulées et complémentaires.

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S’il est nécessaire et incontournable de prendre en compte les réalités douloureuses d’un certain nombre d’enfants et de jeunes maltraités, violentés dans le cadre de la mission originelle de la protection de l’enfance (protéger...), il n’est pas pertinent pour tous les jeunes usagers de la protection de l’enfance de vivre un placement. Si parfois ce dernier est mis en œuvre, c’est aussi parce qu’il n’existe pas sur les territoires ou dans un département les réponses éducatives et sociales permettant d’imaginer autre chose [16][16] Cf rapport 1998 du groupe « Travail social et éducatif....

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Il est aussi nécessaire de remarquer que la judiciarisation des mesures (notamment de placement) sont abusives au regard des réalités objectives.

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Dans les perspectives qui s’ouvrent à nous, il est probable qu’il faille reconsidérer en matière de méthodologie la question du soutien aux familles tant le fonctionnement du dispositif français de protection de l’enfance en danger reste caractérisé par des interventions :

  • effectuées tardivement ou en période de crise, sur un mode plus ou moins contraignant voire coercitif, au sein de familles en proie à toutes sortes de difficultés ;

  • privilégiant la sécurité de l’enfant et la réparation des dommages subis ;

  • reposant sur la séparation de l’enfant victime et de l’auteur des maltraitances.

Ces orientations présentent l’inconvénient d’être centrées sur la personne de l’enfant pour l’essentiel.

74

C’est pourquoi certaines institutions commencent à mener des expériences de réseaux de parents capables de s’apporter un soutien mutuel, d’autres ouvrent le champ de la protection de l’enfance à des non professionnels dans une visée d’élaboration d’une solidarité de proximité à destination des familles et de leurs enfants.

75

La question de la protection de l’enfance est une question citoyenne qui doit engager la société dans son ensemble et non pas les seuls professionnels de notre secteur.

76

À toutes ces questions, les lois n? 2002-2 du 2 janvier 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale et n? 2007-293 du 5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance, proposent des réponses intéressantes. Nous souhaitons espérer que les acteurs du dispositif de protection de l’enfance sauront s’en saisir.

77

« À la maison des enfants et... de leurs parents,

78

il nous faut écouter, être et faire avec,

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apprivoiser les peurs, apprendre le temps, être là...

80

Etre là pour laisser imaginer

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à tous ceux que nous accompagnons,

Notes

[*]

Directeur de MECS et formateur en travail social.

[1]

Loi n? 2007-297 du 5 mars 2007.

[2]

Loi n? 2006-396 du 31 mars 2006.

[3]

Dans ce domaine, je n’ai pas constaté d’homogénéité sur le territoire national. Certains départements et des opérateurs du secteur associatif habilités se sont engagés, souvent à titre expérimental au cours des années 80, dans des innovations sociales en matière d’intervention éducative, d’autres ont attendu les lois n? 2002-2 du 2 janvier 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale et n? 2007-293 du 5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance pour modifier un certain nombre de pratiques éducatives.

[4]

Erving Goffman « Stigmate », p.15, Les Éditions de Minuit, 175 pages, 1975.

[5]

Emmanuel Lévinas « Entre nous – Essais sur le penser à l’autre », p. 115 et 116, Éditions Grasset 1999.

[6]

Rapport Bianco-Lamy, « L’aide à l’enfance demain », La Documentation française, 1980.

[7]

Patrice Calmo, directeur de MECS et Marie-Christine Paviet, à l’époque responsable de circonscription d’action sociale et aujourd’hui directrice de l’Action sociale du département, sont à l’origine, en Savoie, avec leurs équipes respectives, de la création de cette méthodologie d’intervention éducative et sociale. Il existe à ce jour onze SASEP en Savoie.

[8]

Loi n? 2007-293 du 5 mars 2007.

[9]

Cochet Ingrid, mémoire de DEES, « L’accompagnement à l’exercice et l’expérience de la parentalité auprès de parents dont les enfants sont accueillis dans un service relevant du dispositif de protection de l’enfance », p. 10.

[10]

Frédérique Giuliani « L’ordre pactisé de la relation d’accompagnement : analyse d’un dispositif de soutien à la parentalité », chapitre 4, page 6, in Travail social et souffrance psychique - Jacques Ion et al., Dunod, 224 pages, 2005.

[11]

Didier Houzel (Dir), « Les enjeux de la parentalité », Toulouse, Éditions Érès 1999. Cité par Dayan Jacques Fonctions maternelle et paternelle. Greiner Georges (Dir.), Ramonville Saint-Agne, Erès, 2004, p.164-165 et 168.

[12]

Lire à ce propos l’ouvrage de Frédéric Jésu, « Co-éduquer : Pour un développement social durable », Paris, Dunod, 2004.

[13]

« Enfance Majuscule, La bien-traitance interrogée, n? 87-88-89- Mars-Août 2006 », Catherine Sellenet, « Bien-traitance et dignité parentale en protection de l’enfance », p.84.

[14]

Voir à ce sujet « La fatigue d’être soi » d’Alain Ehrenberg, Poches Odile Jacob, 1998.

[15]

Voir à ce sujet Maurice Berger, « Les séparations thérapeutiques » (Privat, Toulouse, 1992) et « L’échec de la protection de l’enfance » (collection « Enfances », Dunod, 2004 ).

[16]

Cf rapport 1998 du groupe « Travail social et éducatif en internat » du Conseil supérieur du travail social, groupe de réflexion national sur l’hébergement PJJ/Secteur associatif 1995, les travaux de l’ODAS, le rapport de l’IGAS sur les placements d’enfants et d’adolescents.

[17]

Patrice Calmo, in « Méli mes mots » (1999).

Plan de l'article

  1. I - Un peu d’histoire
  2. II - Une méthodologie d’intervention moins stigmatisante pour les enfants et leurs parents
    1. Le travail en direction des enfants
    2. Le travail en direction des parents
    3. Le travail conjoint réalisé avec les enfants et les parents
    4. L’organisation de sorties, de vacances et de week-ends familiaux
  3. III - La modification des places
    1. Des enjeux pour les professionnels
    2. Des enjeux pour les familles
    3. Des enjeux pour le dispositif de protection de l’enfance

Pour citer cet article

Calmo Patrice, « D'autres chemins possibles », Journal du droit des jeunes, 6/2008 (N° 276), p. 36-41.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2008-6-page-36.htm
DOI : 10.3917/jdj.276.0036


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