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Journal du droit des jeunes

2008/9 (N° 279)


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La présentation le 9 octobre dernier des études réalisées par trois équipes répondant à un appel d’offre de l’Observatoire national de l’enfance en danger suscite des interrogations sur la compétence et la capacité des institutions de protection de l’enfance et de l’Éducation nationale à appréhender ce qui est représenté comme un phénomène marginal parmi l’enfance « en danger » : les jeunes « en difficultés multiples », véritable casse-tête des établissements et services chargés de les accueillir : ruptures fréquentes, états dépressifs, « clash » compromettant la relation éducative ou thérapeutique. Le désarroi des intervenants se traduit souvent par l’exclusion, les placements multiples, le changement d’établissement scolaire, le renvoi de la « patate chaude ».

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Même s’ils ne représentent qu’une part infime des enfants de France et une proportion légère des enfants accueillis dans les dispositifs de protection de l’enfance, la persistance de ce « noyau dur » ne laisse pas d’inquiéter. On en parle depuis que la protection de l’enfance existe, sans jamais avoir traité globalement le sujet. Des expériences innovantes continuent de surgir, souvent dans la discrétion, et bien vite oubliées, selon l’air du temps. Le pari de l’ONED - et sa mission - est de les révéler, de lancer la discussion pour améliorer les pratiques et les rapports entre les professionnels.

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Le JDJ a rencontré Paul Durning, commanditaire des recherches, accompagné de David Pioli, chargé d’études à l’ONED.

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Jean-Luc Rongé : Je vous demanderai d’abord de rappeler les missions de l’ONED et quelles ont été les motivations pour entreprendre cette étude sur les « incasables » ?

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Paul Durning : L’ONED a pour missions de rechercher et de recenser les informations, qu’il s’agisse de données chiffrées, d’études et de recherches, de pratiques originales et intéressantes ; ensuite de les traiter, de les diffuser, parfois de produire une recherche par un appel d’offre. La loi insiste beaucoup sur notre mission de diffusion, quel que soit le champ : des études, des pratiques identifiées et observées, comme des données chiffrées. Avec la mise en œuvre de la loi du 5 mars 2007, la responsabilité de l’Observatoire s’alourdit à travers le recueil des données chiffrées des observatoires départementaux et des cellules de recueil des informations préoccupantes. Parallèlement à ce travail de connaissances chiffrées, un travail de connaissance sur les processus en jeu dans la mise en danger et dans l’intervention en direction des jeunes susceptibles d’être en danger et de leurs familles est réalisé. Pour expliquer le choix du thème, il faut rappeler aussi que nous participons à un groupement d’intérêt public (GIP) [1][1] Le GIP « Enfance en danger » regroupe deux services :... dans lequel trois partenaires sont associés : l’État, les départements et un certain nombre d’associations de protection de l’enfance. L’État et les départements pèsent chacun pour moitié dès lors qu’il est question d’argent. Toute décision impliquant un financement suppose un accord de l’État et de la majorité des départements, représentés au conseil d’administration par quinze présidents de Conseils Généraux ou leurs représentants. Nous sommes actuellement présidé par M. Christophe Béchu, président du Conseil général de Maine-et-Loire. Depuis sa création en 1989, le GIP a toujours été présidé par un président ou un membre d’un Conseil général.

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JLR : Pour revenir à cette recherche sur les « incasables », qui selon les chiffres de l’étude se situent autour des deux pour cent des mineurs accueillis par deux ASE y ayant participé…

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P.D. : Cette thématique a émergé de nos discussions avec les professionnels, les responsables des services et la PJJ. Deux ans sont nécessaires pour produire une recherche en réponse à un appel d’offre de ce type. Celui-ci a été lancé en janvier 2006, l’ONED existait alors depuis un an et demi (mai 2004). Nous avons, au cours de cette première période, effectué de nombreuses visites de terrain, rencontré les équipes départementales, les partenaires… L’Éducation nationale était fortement impliquée à l’ONED, avec la présence d’une chargée de mission, inspectrice d’académie. Sans que je puisse me rappeler les détails, il était clair que nous étions souvent interpelés autour de jeunes qui circulaient entre une prise en charge sur la base de l’ordonnance de 1945 et une mesure d’assistance éducative. Par ailleurs, les interlocuteurs, notamment à l’ASE, soulignaient la faiblesse de réponse en matière de pédopsychiatrie, mais aussi de psychiatrie adulte. C’est dans ce contexte que nous avons proposé au conseil scientifique puis au conseil d’administration, d’en faire le thème de l’année 2006.

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JLR : Maintenant que le travail a été déposé retenez-vous une chose principale permettant une définition des « incasables » ?

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P.D. : Je maintiens nos guillemets sur cette dénomination, de même que sur la formulation « jeunes en difficultés multiples » dits « incasables ». Je reste sur l’idée qui a été énoncée par plusieurs personnes des équipes de recherche qu’il s’agit de situations d’« incasabilité » plutôt que de jeunes « incasables ». La situation implique une interaction entre le mode d’aide du jeune, de sa famille et le mode de fonctionnement, le degré de tolérance, le style, etc. de l’institution où il serait supposé être « casé » à un moment donné. Les équipes de Jean-Yves Barreyre, de Michèle Guigue ou de Anne Winter ont toutes souligné qu’un même jeune, selon le contexte, était « incasable » ou correctement « casé ».

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JLR : Ce que je retiens de cette étude, c’est un échec de la prise en charge - quoiqu’on ne puisse pas parler de prise en charge au niveau scolaire - qui résulte notamment de la relation du mineur avec l’institution qui l’accueille, et avec ceux qui tentent de renouer les liens.

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P.D. : Nous sommes d’accord. Le terme « incasable » peut cependant donner l’impression que ces jeunes sont coupés de toute relation avec les institutions. Or, parmi celles qui ont été étudiées, c’est rarement le cas. Il est fait état de nombreuses tentatives de relance, de reprises de contact. Parmi les populations qui ont été décrites – qui ne représentent déjà que deux pour cent des enfants accueillis – seul un petit nombre d’entre eux sont dans une situation de véritable errance, ayant perdu tout contact avec les institutions. La définition d’« incasables » renvoie à cette « inadéquation », « non-articulation », « difficulté de répondre à la demande du jeune ».

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JLR : Tous ces mots devant être mis entre guillemets, quelles devraient être les conditions essentielles de l’accueil de l’enfant « perturbé » ? Il ne ressort pas de méthodologie claire d’expériences de réussite, sauf les préconisations de mêler les différents partenaires qu’on retrouve dans les conclusions de chacun. Comment apaiser les souffrances d’enfants abandonnés, écorchés ; quelles seraient les conditions pour qu’elles soient apaisées étant donné les « clashs », comme on les appelle, soit les perturbations dans la relation avec intervenants qu’ils soient sociaux ou scolaires, même quand ils agissent en partenariat ?

Les fugues

Vingt filles sur les vingt-neuf et onze garçons sur les quarante-deux ont fugué à un moment donné de leur parcours. Les fugues sont souvent à répétition. Parfois les jeunes fuguent de chez leurs parents, parfois du lieu d’hébergement ou de l’école. Ces fugues ont pu durer plusieurs mois. Elles sont dans la grande majorité des cas à l’origine des ruptures de placement, le lieu dont a fugué le jeune n’apparaissant pas propice à une prolongation du placement. Notons que, pour quelques jeunes, ce sont les audiences au tribunal qui ont été l’occasion de la fugue.

« Une souffrance maltraitée. Parcours et situations de vie des jeunes dits « incasables »« . Étude CEDIAS – Délégation ANCREAI Île-de-France ; J.Y. Barreyre, P. Fiacre, V. Joseph, Y. Makdessi, p. 36-37
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P.D. : Ces recherches apportent des éléments de réponse. Premier élément : il faut développer des pratiques qui permettent de pas occulter la souffrance des jeunes. Jean-Yves Barreyre souligne que celle-ci est souvent masquée. L’existence de pratiques permettant de l’identifier le plus tôt possible et de la prendre en compte est un point important. Je rejoins complètement ce que vous évoquez : les dispositifs d’une façon ou d’une autre tissent l’éducatif, le thérapeutique, le social, d’une façon différenciée selon les structures. Mais l’une des questions majeures est de parvenir à articuler ces grandes dimensions.

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Ce tissage est essentiel. Par exemple, un jeune envoyé dans un nouveau lieu de vie qui accepte de l’accueillir risque de cesser sa psychothérapie, ce qui, finalement, complique sa propre situation au lieu de l’améliorer… La difficulté consiste à articuler les dispositifs de services qui essaient de coopérer. Certains seront présentés à la journée du 12 décembre prochain [2][2] Journée ONED, « Les jeunes en difficultés multiples »,.... L’ONED devrait à l’avenir s’interroger sur le système institutionnel, regarder vers d’autres pays sur la façon dont sont accrochés et tissés protection de l’enfance, psychiatrie infanto-juvénile et rattrapage scolaire. Les Anglais, par exemple, disposent de systèmes qui essayent de prendre d’emblée en compte ces trois dimensions.

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JLR : Je propose qu’on revienne sur une question avant les préconisations. Je vois que, quand l’enfant devient « insupportable », on recourt à l’exclusion ou, par son départ c’est l’enfant qui s’exclut lui-même… on en revient à la même rupture. Ne peut-on considérer que c’est une maltraitance qui vient s’ajouter aux autres et qui entraîne ce que j’appellerai le syndrome « de la patate chaude ». Je reprendrai ce que Hubert Flavigny avait écrit en 1989, dans un numéro d’une revue consacrée aux « incasables » : « Toute institution est, par essence, messagère de la loi. Par le rappel des règles qu’elle impose, elle joue un rôle essentiel dans la prise de conscience de la réalité. Elle est, par contre, mal placée pour répondre aux exigences de ceux qui, tout en percevant correctement la réalité, ne peuvent s’y soumettre, exprimant leur dépendance à travers la recherche inépuisable de l’autre et des comportements agis répétitifs qui les rendent insupportables. On saisit là la limite de l’action institutionnelle près de jeunes ayant connu déjà de nombreux échecs et rejets, car pour ne pas se renier, elle doit défendre ses règles. Ces sujets sont ainsi tour à tour chassés, des ruptures graves surviennent qui produisent ce jeu de passe de rugby entre institutions, amenant des prises en charge successives incohérentes : si rechute, c’est la porte. Si déviance, c’est l’exclusion, sans qu’il soit possible de faire émerger un sens à ces conduites. Les brisures relationnelles répétées viennent renforcer l’impression de carence affective qu’ils éprouvent inconsciemment depuis l’enfance. Mais contrairement à ce qui est dit trop souvent, ces parcours cassés de façon multiple ne témoignent pas nécessairement d’une défaillance institutionnelle, car ils sont liés à la nature même de l’institution »[3][3] Hubert Flavigny (1917-1992), psychiatre de l’enfance....

« Clash »

Le moment d’apparition des manifestations, de « clash » [1] est également significatif. En réalisant la saisie des données, nous avons remarqué que les dates de rupture correspondaient souvent à des dates anniversaires : anniversaire du jeune, du décès d’un proche, du premier placement. Le temps des institutions nous est apparu en ce sens lié aux manifestations du jeune. Les OPP sont prononcées pour un nombre d’années précis. Elles arrivent souvent à échéance et sont renouvelées à la date anniversaire du premier placement. Plusieurs jeunes ont fugué au moment d’une audience au tribunal. De la même manière, le mois de juin est l’occasion pour les institutions médico-sociales (ITEP, IME, IMPRO) de remettre en question l’accueil pour l’année suivante. Nous avons remarqué que le mois de juin correspond à une période d’incertitude pour les jeunes et d’empressement pour les professionnels, qui n’est pas neutre dans les pratiques d’échappement des jeunes.

Nous pouvons interpréter les manifestations des jeunes selon deux axes :

  1. Ces manifestations sont réactionnelles à des évènements du présent réactivant la souffrance d’origine. Les actes ponctuels, inhabituels, pourraient être compris comme des comportements réactionnels.

  2. Elles correspondent à des pratiques d’échappement de l’institution. Les entretiens montrent notamment le rapport problématique des jeunes aux lieux d’accueil et les mises en acte de « l’échappement » pour ne pas être coincés et retenus dans des espaces où pourrait se rejouer, avec les adultes, des relations d’aide. Ces pratiques d’échappement seraient ainsi vécues par les jeunes comme des modes de survie pour échapper à des espaces qui ne reconnaissent ni ne traitent une souffrance initiale.

[1]

Les manifestations de clash ou de rupture des jeunes sont posées le plus souvent sans intention explicite de scission, d’abandon, d’abrogation, de fraction ou de dissidence. C’est pour cette raison que le terme anglais (clash) qui renvoie à la forme même de la manifestation plus qu’à son intention, au fait de « heurter avec un bruit fort et discordant » (American Heritage Dictionary), correspond mieux aux fugues, comportements violents etc. qui conduisent aux situations d’incasabilité.

« Une souffrance maltraitée. Parcours et situations de vie des jeunes dits « incasables »« . Étude CEDIAS – Délégation ANCREAI Île-de-France ; J.Y. Barreyre, P. Fiacre, V. Joseph, Y. Makdessi, p. 38-39
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P.D. : Les expériences que l’on peut observer sont souvent construites selon deux types de modèles. L’un est construit sous la forme d’un réseau : lorsque le jeune ne peut plus rester quelque part, il part dans un autre lieu. Un réseau essaye de l’accueillir, il circule entre le lieu de vie et la famille d’accueil deux jours par semaine, par exemple. L’autre stratégie consiste à maintenir le jeune dans un lieu avec un référent, avec le soutien des autres membres du réseau. On vient faire de la psychothérapie dans la structure, on soutient l’équipe etc., de façon à éviter les ruptures multiples soulignées dans le texte de Flavigny.

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Je me méfierais de l’interdiction d’exclure au nom du fait que c’est une violence. J’aurais en effet très peur que des violences bien pires ne se produisent si l’institution était obligée de le garder. Certaines institutions sont obligées de garder ceux qui ont été placés en son sein, par exemple les prisons, ou les établissements psychiatriques, lorsque les placements relèvent d’une décision judiciaire. Les autres institutions n’y sont pas soumises, et je m’en méfierais, tout en admettant que l’exclusion, et en particulier la première, puisse être une violence extrêmement grave.

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JLR : On le voit bien dans le rapport sur la scolarité… on parle bien évidemment d’une institution particulièrement rigide que nous connaissons. L’Éducation nationale a ses règles et sa mission première est l’instruction.

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P.D. : Sa mission et son mode d’organisation la rendent beaucoup plus rigide qu’un dispositif associatif de protection de l’enfance. Le fait que le système scolaire rejette plus facilement que les autres systèmes est loin d’être une spécificité française.

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JLR : Sur la question d’alliance entre l’éducation et la thérapie, ne sépare-t-on pas trop souvent les deux fonctions entre les spécialistes, sachant que certains spécialistes de la thérapie recourent à la prescription médicamenteuse sur laquelle on peut se poser des questions ? Mais ce qui importe, c’est le fractionnement : même s’ils travaillent ensemble, même s’ils ont des « réunions de synthèse », même s’ils sont en réseau, chacun a ses compétences et son rôle. Il m’apparaît quand j’entends des propos d’éducateurs et de responsables qu’il existe une méfiance développée à l’égard de la pédagogie curative, qui a pourtant existé…

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P.D. : Au sein des institutions, dont les opérations seront présentées le 12 décembre, il existe des tentatives d’alliance. Lorsque la mission semble impossible pour certains jeunes, il s’agit, le plus souvent, d’une alliance cherchant à conjuguer éducation et insertion sociale et professionnelle. Il est en effet supposé qu’une meilleure insertion aura des effets thérapeutiques sur les enfants en leur permettant de se donner des objectifs réalistes. Il s’agit d’une question très complexe et difficile qui se pose de la famille à l’institution : comment conjuguer les dimensions purement relationnelles et affectives avec les dimensions éducatives ? C’est probablement l’une des questions majeures à laquelle les grands pédagogues, thérapeutes se sont colletés : Neill, Korczak, etc.

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JLR : On parle du cadre d’adolescents en grande souffrance, portant des traumatismes « abandonniques », ayant une histoire et un parcours assez chaotique, qui remonte parfois à la petite enfance. On ne peut pas nécessairement, en ce qui les concerne, lier un objectif thérapeutique avec une insertion sociale, parce que l’insertion sociale est un objectif qui peut être lointain… À l’égard de cette distance affective compréhensible que mettent les éducateurs, on peut se poser des questions. La réaction est fréquemment d’affirmer qu’on ne peut trop développer l’affectif parce qu’on se ferait reprocher de vouloir prendre la place de la famille. L’enfant en grande souffrance est peut être à la recherche de ces accrochages affectifs pour que la thérapie soit menée à bien. Je sens souvent cette prudence sur le rôle de chacun.

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P.D. : Dans la section de l’un de mes ouvrages (1995), intitulée « Aimer comme je vous le dis », sur les auxiliaires de pouponnière et les enfants, j’ai relevé que nous abordons là des sentiments extrêmement forts. Un certain nombre de théoriciens ont préconisé de les codifier rigoureusement. Cette manière de faire se répercute souvent sur les agents de base, travaillant notamment avec de jeunes enfants : des assistantes familiales, des auxiliaires de puériculture reçoivent des injonctions quant à la façon de se faire appeler, de se comporter, de tenir le bébé…

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En France, pendant très longtemps, il a été décidé de séparer la relation professionnelle de la relation parentale, en gommant le fait que, y compris dans une famille, il existe d’autres rôles que la mère, qu’interviennent d’autres personnes qui nouent des relations fortes avec l’enfant : oncles, parrains, grands-parents, etc. Dans une famille, l’enfant n’est pas seulement confronté à son père et à sa mère. A fortiori, les adolescents instaurent des liens avec d’autres personnes, qui ne sont pas des liens professionnels, ni des liens maternels, mais qui peuvent être fortement chargés de dimensions affectives.

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JLR : Ce que vous me dites me fait penser à ce qu’écrivait Claire Brisset dans le livre qu’elle a publié en quittant la fonction de défenseur de l’enfant, dans lequel elle décrivait sa stupéfaction dans certains dossiers examinés de retraits d’enfant de familles d’accueil parce que l’institution, les services du Conseil général, considéraient que les liens étaient trop forts entre l’enfant accueilli et la famille d’accueil [4][4] Claire Brisset, « Rendre justice aux enfants, Anne.... Elle était choquée par ces ruptures brutales. Je sens qu’il s’agit d’une règle qui serait comme intangible. N’affecte-t-elle pas l’enfant souffrant dans sa relation avec l’autre, dans le retissage d’une affectivité qui, dans certains cas, n’a jamais été satisfaite…

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P.D. : Il s’agit là d’un vrai problème, d’une question structurante du champ. Elle est cependant compliquée dans la mesure où elle ne peut être complètement inversée. Si l’on vient à dire qu’il faut laisser jouer à fond les sentiments, il y aura de l’affection – en espérant qu’elle ne soit pas excessive – mais aussi de la violence et de l’agressivité. Le professionnalisme tente malgré tout d’apporter une contribution médiatrice à la « vérité des émotions ». Il est clair, cependant que la question ne pourra se régler par une position jusqu’au-boutiste d’un côté ou de l’autre.

Journée ONED : « Les jeunes en difficultés multiples ». Questions de recherche et réponses pratiques

Le 12 décembre 2008 à Paris

10H10 Présentation de travaux de recherche. 10H20 Laurence Libeau-Mousset et Anne Winter (Institut de criminologie de l’université Rennes II) : autour de la recherche : « Les mineurs dits « incasables ». Une analyse des facteurs de risques de vulnérabilité des adolescents, à travers leurs parcours de vie et les prises en charges institutionnelles ». 10H40 Michèle Guigue et Bernadette Tillard (Université de Lille III) : autour de la recherche : Des jeunes de 14 à 16 ans « incasables » ? Itinéraires d’élèves aux marges du collège. 11H00 Jean-Yves Barreyre (CEDIAS –ANCREAI) : autour de la recherche : Une souffrance maltraitée. Parcours et situations de vie des jeunes dits « incasables ». 11H20 Table ronde et échanges avec la salle. 12H20 Synthèse et mise en perspective : Eugénie Hammel (CG93). 14H00 Présentation de dispositifs et de pratiques. 14H10 Unité éducative et thérapeutique, ADPEP de Côte d’Or, Mme Cousin (directrice de l’UET). 14H30 Parentalités Plus - Tremplin - Rouen, Christine Ben-Gadi (directrice). 14H50 Une expérience auprès de jeunes en très grandes souffrances : le dispositif réso en Haute-Savoie, Mohamed L’Houssni. ancien directeur du service Reliances, Sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence des Savoies. 15H10 -Table ronde et échange avec la salle. 16H00 Synthèse et mise en perspective, Maryse Esterle-Hedibel (CESDIP). 16H15 Perspective internationale : l’exemple de la Belgique, F. Mulkay (OEJAJ - Belgique). 16H35 Échanges avec la salle. 16H50. Conclusion, Paul Durning, directeur de l’Oned. Lieu : Lycée Honoré de Balzac, Boulevard Bessières, 75017 Paris (à confirmer)

Rens. : www.oned.gouv.fr

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JLR : Quand je songe à la question, je ne pense pas qu’il s’agisse de se substituer. Il s’agit d’une méthodologie qui devrait faire l’objet d’une supervision, pour affirmer l’affectif à l’égard de l’enfant, tout en le replaçant dans le cadre « je ne suis ni ton père, ni ta mère ». L’implication affective peut avoir lieu dans un cadre thérapeutique et les éducateurs et travailleurs sociaux y être partie prenante. On peut en venir aux « prescrits » selon lesquels ces « travailleurs de base » agissent et à la question de leur formation.

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P.D. : « Travailleurs de base » : le domaine où cette expressions s’applique le mieux est celui du travail avec les très jeunes enfants où il y a une séparation forte entre les responsables d’équipe (directrice de crèche, etc.) et les personnes en contact direct avec les enfants (assistantes familiales, auxiliaires de puériculture).

L’exclusion

La confrontation négative à l’école se présente ainsi, aménagée sur les axes agitation/contention et dispersion/règles, où les conflits de positions, relevant tantôt de l’excès, tantôt de la carence, conduisent dans une impasse en termes de prises en charge. Si le milieu de l’Éducation nationale peut se saisir des problématiques relevant d’un déficit d’apprentissages, d’un trouble de l’attention ou d’un handicap, prévoyant des systèmes alternatifs ou adaptés, des « cases », la situation est autre lorsqu’elles relèvent strictement du comportement et de la dimension éducative au sens premier du terme. Elles interrogent différemment les champs du savoir, du savoir-faire, de l’être et du savoir-être qui émergent diversement des discours des professionnels. Nous avons pu remarquer que nombre d’enfants présentés comme « incasables » par l’établissement s’étaient vus orientés en classe SEGPA (section d’enseignement général et professionnel adapté) pour des motifs qui n’étaient pas initialement ceux prévus pour ces sections. Des réponses donc, « solutions bricolées » comme le disent certains professionnels, souvent peu adaptées à la problématique du dit « incasable » plus ou moins en possession du socle commun de connaissance mais ne « restant pas en place », et conduisant généralement à l’exclusion.

Il nous semble important de souligner ici le sens de l’exclusion. Cette exclusion est le plus souvent vécue comme un échec, inévitable et dommageable bien que souvent salvatrice aux yeux de l’institution. Alors qu’elle semble attendue, voire recherchée activement par l’élève, l’exclusion devient dès lors le reflet d’une mise en sécurité échouée, déjà connue de l’enfant au niveau de la sphère familiale, là où l’autorité ne tient pas dans la permanence. Du côté de l’élève, l’exclusion serait alors à inscrire dans une dynamique active de rupture du lien mettant au défi l’abandon : quitter pour ne pas être quitté. Mais également, le reflet d’une capacité d’écoute et de compréhension mise à mal par le symptôme comportemental - voile d’une problématique subjective - que les institutions scolaires et familiales défavorisent ou rejettent. L’agitation, qui regroupe ce que certains nomment la turbulence, d’autres l’insolence, ou encore, l’hyperactivité [1] apparaît comme cette manifestation qui fait éclater les sphères les unes après les autres, la famille, l’école et l’enfant lui-même. Les ruptures se succèdent, amenant l’enfant, puis l’élève en voie de déscolarisation, à sortir d’une scène morale régie par la loi et l’institution, lui renvoyant un conflit inaugural vécu. Cette sortie institutionnelle active s’accompagne toutefois d’une autre inscription normative, compensatrice, où valent éthique et légitimité : celle du groupe de pairs.

[1]

La dimension médicale que le terme d’ « hyperactivité » implique laisse à penser, dans son recours, que seule la pathologie pourrait donner sens aux défaillances institutionnelles.

« Les mineurs dits « incasables ». Une analyse des facteurs de risques de vulnérabilité des adolescents, à travers leurs parcours de vie et les prises en charge institutionnelles ». I.C.S.H. – Univ. Rennes 2 Hte.-Bretagne. Dir. L. M. Villerbu. L. Libeau Mousset, A. Winter, p. 57-58
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Dans le domaine éducatif, les éducateurs diplômés ont une formation relativement élevée. Les éducateurs spécialisés auprès de enfants ont au minimum un Bac + 3. Dans un groupe d’internat, au Canada ou aux États-Unis, il y aura un psycho-éducateur avec une licence ou une maîtrise, trois ou quatre éducateurs qui ont quitté le système général à 16 ans pour se former à un niveau CAP ou BEP et qui ne deviendront jamais psycho-éducateurs. Il existe une rupture similaire entre l’infirmière et le médecin, même si la formation de l’infirmière est bien au-dessus de ce que je viens d’évoquer… En France, la formation de base des éducateurs est d’un niveau plus élevé, ils pourront devenir éducateurs-chefs, directeurs d’établissement, etc ; la voie n’est pas barrée.

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Un décret devrait être bientôt publié sur les formations continues pluri-professionnelles. Le décret sur les formations initiales aux questions de protection de l’enfance de tous les professionnels travaillant de près ou de loin avec les enfants est à l’étude mais pose des problèmes complexes. Il suppose de revoir tous les programmes de formation y compris à l’Éducation nationale, ou dans la magistrature, etc. C’est un sacré chantier institutionnel qui date de la loi de 1989 et qui, concrètement, dépend beaucoup des professions et des écoles.

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JLR : À cet égard, l’intérêt d’une formation pluri-professionnelle est à souligner. Cela pourrait apprendre aux intervenants à travailler plus ensemble, « en réseau », « en synthèse ». Que préconiseriez-vous par rapport à la problématique qu’on vient de voir, pour améliorer les pratiques et tenter celles qui sont moins exclusives, aller vers une meilleure synthèse entre travail éducatif et travail thérapeutique pour une prise en charge la plus « bientraitante » de l’enfant ?

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P.D. : Ces recherches nous apportent d’une part des éléments pour une stratégie préventive, autour des souffrances précoces notamment, tels que les traumatismes, d’autre part, autour des conséquences du placement : décalage et impact de la première mesure de placement, impact de la première mesure d’exclusion, gravité de la souffrance du jeune alors qu’on n’envisage que les symptômes comportementaux, de décrochage scolaire, sans tenir compte de la gravité de sa souffrance psychique. Il me semble que ces recherches permettent d’attirer l’attention des professionnels qui travaillent auprès des jeunes pour essayer d’éviter aussi tôt que possible une aggravation de la violence.

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Malgré tout, la prévention est un axe qui doit rester majeur. Ensuite, il faudrait favoriser les dispositifs de travail en commun, « en réseau » : je pense que les rencontres pendant les formations initiales ou continues d’acteurs différents mais concernés par ces situations permettent de faciliter les modes de prise en charge complexes et multiples.

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Il faut en même temps qu’il y ait une réflexion du côté de l’encadrement supérieur autour de questions du type « comment je fais ? », « quels moyens je donne ? », « quels dispositifs je crée ? », « quels types d’exception je tolère ? », etc. pour permettre que le travail « pluri-institutionel », « pluri-lieu », « pluri-approche » puisse être effectif.

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David Pioli : La question de « l’incasabilité » est essentiellement due à une errance entre institutions, liée au fait qu’une barrière a été franchie à un certain moment. Cela relève de la transgression et est lié généralement à un événement violent. Si on réfléchit à la question de la prévention du passage à l’acte violent, il existe déjà un certain nombre de recommandations publiées par l’Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux sur la base des travaux d’un groupe de travail, qui s’est réuni entre 2007 et 2008 [5][5] « Conduites violentes dans les établissements accueillant.... Celles-ci sont intéressantes, notamment dans la manière de soigner l’accueil. On y parle aussi de la manière de penser l’exclusion. Est-ce une sanction supplémentaire ? Une souffrance ou non ? Est-ce une façon de repositionner quelque chose, un élément constructif ? Faut-il considérer la rupture du contrat signé à l’accueil ? La logique sous-jacente est de « positiver le négatif », ce qui suppose de travailler sur le sens de cette rupture et sur la relation entre institutions. Cette nouvelle prise en charge, c’est un domaine qui dépasse bien entendu la seule protection de l’enfance ; les recommandations font largement écho à celles qui ont été publiées en même temps sur la « bientraitance » [6][6] « La bientraitance : définition et repères pour la.... Actuellement, l’ANESM travaille aussi sur des recommandations autour du management. Cela recoupe ce qui vient d’être évoqué : la manière dont l’encadrement gère les équipes, établit des protocoles, peut favoriser des pratiques « bientraitantes » à l’égard des différents usagers du secteur social et médico-social.

Vision schématique du parcours par le jeune et ses proches

1. Le jeune rencontre des difficultés dans sa famille (séparation d’avec un parent ou les deux, décès d’un parent ou des deux, abus sexuels, violences physiques, abandon….) qui produisent une souffrance importante, traumatisante. Toutes les situations prises en compte dans l’étude ont ceci de commun : les conditions de vie l’enfant dans sa famille sont douloureuses (particulièrement douloureuses), cela parfois pendant plusieurs années avant le premier repérage.

2. Quelqu’un (l’école, un médecin, un proche….) porte le regard sur la situation ou l’enfant lui-même signale sa difficulté. Il peut s’être écoulé peu ou beaucoup de temps entre la survenue des difficultés et le repérage de la difficulté.

3. Une première intervention a lieu (IOE, enquête de police, éventuellement placement en urgence).

4. L’enfant entre dans un processus de protection de l’enfance : parfois d’abord au sein de la famille (AEMO), puis dans une structure d’accueil. Il entre dans ce processus avec sa souffrance « intacte », voire exacerbée par la mesure ; le premier placement et la manière dont il se déroule, peut constituer lui-même une circonstance produisant de la souffrance. Le placement, s’il est une absolue nécessité, une démarche habituelle pour les professionnels, demeure pour l’enfant une étape « extraordinaire » de sa vie. Il est séparé de ses parents et particulièrement de sa mère.

5. Ses relations avec ses parents sont arbitrées au regard de la loi (droit de visite, d’hébergement, rencontre médiatisée, interdiction des rencontres, éloignement).

6. L’enfant entre dans un parcours de placement. Il peut s’y trouver bien (par exemple dans une famille d’accueil cadrante et chaleureuse) ou mal (dans une famille d’accueil qui, de son point de vue, ne se comporte pas correctement à son égard).

7. Des évènements, parfois anodins pour les adultes (le vol d’une valise…), surviennent dans ce parcours de placement et viennent « appuyer » sur la souffrance à l’origine : un parent rejette le jeune, ne vient plus le voir, refuse de le recevoir, un proche décède, d’autres jeunes placés dans les mêmes lieux sont violents, la famille d’accueil cadrante et chaleureuse cesse son activité à l’âge de la retraite…

8. La souffrance « intacte » semble réactivée. Le jeune manifeste sa souffrance par des comportements qui mettent en échec les solutions proposées. L’hospitalisation en psychiatrie intervient dans ces moments-là. Elle va, pour certains, devenir au long cours (de longues et nombreuses périodes d’hospitalisation, des hospitalisations séquentielles avec d’autres modes d’accueil…).

L’intervention de la psychiatrie dans les parcours a des effets décrits de manière diverse : le jeune peut exprimer une appréciation négative ou positive.

9. Un évènement, souvent une rencontre, permet à quelques jeunes de sortir de la période d’« incasabilité ». D’autres quittent le champ de la protection de l’enfance en devenant majeur en errance, en situation précaire.

Vision schématique du parcours par les institutions

1. Un signalement d’une difficulté est réalisé par l’école, par l’un des parents, par un proche, par un voisin, par l’hôpital, par le jeune lui-même, par un professionnel…

2. Une première intervention a lieu. Il s’agit dans la plupart du temps d’une évaluation de la situation de danger (une investigation d’orientation éducative, une enquête de police), parfois concomitante avec un placement en urgence. On attribue la situation de danger à quelqu’un : le père, le frère aîné, le beau-père, la mère ; ou à une circonstance : un décès, une carence éducative, un abus sexuel, la séparation des parents… Cependant, il existe une part d’opacité sur les conditions de vie de l’enfant.

3. L’enfant entre dans le système de protection de l’enfance et dans la grande majorité des situations (soixante-dix-huit sur les quatre-vingt) dans un parcours de placement (accueil d’urgence, foyer de l’enfance, MECS, famille d’accueil, lieu de vie…).

4. En fonction des faits, les parents (quand ils existent) se voient attribuer ou non un droit de visite. Souvent les professionnels estiment qu’ils ont du mal à travailler avec les parents (ils ne viennent pas au rendez- vous, sont en difficulté…).

5. Le jeune agit et ses agissements mettent en échec la solution mise en place (fugue, agression d’un adulte, d’une autre jeune, destruction, crise clastique) parfois après plusieurs années de prise en charge. Les professionnels ne manquent pas de faire le lien avec des évènements sur lesquels ils estiment n’avoir pas de prise : « sa mère l’a rejeté une fois de plus », « au décès de son père », « quand elle a appris que son père n’était pas son père »…

6. Il est exclu de l’école, du lieu d’hébergement… Les autres modes d’intervention, le suivi sanitaire notamment, peuvent être interrompus à cette occasion. En fonction de l’importance de la crise du jeune, il peut être hospitalisé en psychiatrie.

7. On propose une solution de remplacement à la précédente prise en charge, (lieu de vie, foyer, famille d’accueil) dans l’espoir que cette solution de remplacement ne suscitera pas les mêmes comportements de la part du jeune.

8. Le jeune pose des actes à répétition, mettant en échec les solutions proposées souvent très élaborées. Il fugue pour revenir dans sa famille, il est en crise, ce qui peut le conduire à être hospitalisé. Les travailleurs sociaux ne savent plus quoi faire. C’est souvent que l’on a identifié comme raison de la répétition des mises en échec par le jeune, une difficulté circonscrite au présent et au mode de réponse actuel. Pour les professionnels, c’est la solution proposée qui ne convient pas au jeune et qui produit l’incasabilité « il n’existe pas de lieu adapté à la problématique du jeune » disent-ils. Une solution « idéale » émerge dans la tête des professionnels [1] : il faudrait « un lieu thérapeutique, de petite taille, contenant », « un milieu dit protégé avec soins en intra alternatif à l’hospitalisation en structure psychiatrique, à petit effectif, avec un travail progressif sur la réinsertion scolaire ou pré-professionnelle », « un établissement à petit effectif proposant un encadrement éducatif renforcé de soins adaptés », « l’hébergement actuel en lieu de vie est adapté mais un travail thérapeutique en parallèle serait souhaitable pour les lieux de vie », « une petite structure ou un petit groupe avec apprentissage en interne au début et un accompagnement thérapeutique pour la famille », « un lieu thérapeutique lui permettant une distanciation géographique avec la famille d’accueil et travailler sur la question de ses origines », « un hébergement avec soins », « l’éloignement est primordial », « une petite structure thérapeutique avec scolarité en interne qui peut travailler avec l’envahissement parental », « il faudrait un lieu plus thérapeutique mais il le refuse ».

La structure idéale apparaît souvent comme un lieu unique de petite taille, cadrant, proposant des soins et une scolarisation. Cela est significatif du fait que les professionnels de I’ASE identifient comme raison principale de l’incasabilité, la non-prise en compte simultanée de tous les besoins du jeune. Mais la perspective de prises en charge conjointes, réalisées par des professionnels appartenant à plusieurs structures, pour les jeunes dits incasables, n’apparaît pas adaptée.

9. Pour quelques jeunes, un apaisement durable (plusieurs mois) intervient. Ils sont en formation, stabilisés dans un lieu. Le traitement et le suivi en pédopsychiatrie semblent impliqués dans ces apaisements, notamment lorsque le traitement est pris régulièrement. La scolarisation ou une activité de jour deviennent possibles. Les référents indiquent parfois que l’hospitalisation en pédopsychiatrie a permis un apaisement en fournissant une « contenance ».

Ces expériences différentes des parcours amènent à poser une nouvelle hypothèse. L’incasabilité est parfois liée à une non-lecture de la souffrance initiale et de son développement tout le long du parcours.

Lorsque la souffrance initiale est connue, les référents établissent un lien mais semblent ne pas savoir comment prendre cela en compte dans leur intervention. En parlant de la réaction entre Sofian et son père, le référent explique : « On voit déjà qu’il y a des choses qui le bloquent, à mon avis pour des raisons profondes et plus compliquées, quelque chose de l’ordre du lien. Ils ne se sont pas vus pendant longtemps ».

La souffrance initiale, quand ils la connaissent, apparaît aux référents de I’ASE comme appartenant au passé ou comme un élément externe sur lequel ils se demandent parfois s’ils peuvent et s’ils ont à intervenir.

La référente de la jeune fille ayant fugué, suite au vol de sa valise, se questionne sur l’opportunité de faire des recherches concernant la mère. Elle pense qu’avoir des nouvelles de sa mère permettrait à la jeune fille d’être apaisée, mais elle se demande si cela entre dans ses fonctions. Son questionnement est tout à fait légitime. La mission est de protéger le jeune dans le présent et de construire son avenir.

Au travers des discours des professionnels, malgré toute l’empathie qu’ils manifestent et les liens qu’ils ne manquent pas de faire, il subsiste l’impression que ce qu’a vécu le jeune appartient à un passé révolu.

Or, si l’enfant est extrait du contexte dans lequel il a souffert, cela n’est pas suffisant pour mettre un terme à la souffrance car :

  • des facteurs peuvent venir la réactiver (comportement des autres jeunes, fin d’une prise en charge satisfaisante…) ;

  • l’histoire familiale se poursuit, même si l’enfant est extrait du domicile. Les relations avec ses parents et l’ensemble de sa famille continuent à se tramer.

Comment les éducateurs peuvent-ils intervenir pour aider les jeunes à dépasser leur souffrance ? Comment peuvent-ils créer les conditions propices à ce qu’ils se réparent ?

Les professionnels de l’ASE ont à composer avec ces circonstances dramatiques connues par les jeunes et les traces qu’elles ont laissées, avec l’implication et la non-implication des proches, avec les liens établis entre le jeune et les personnes qu’il côtoie (parents, fratrie, famille élargie, famille d’accueil, autres professionnels). Ils ont à composer avec les autres professionnels indispensables à l’accompagnement de chaque jeune.

Qu’ont-ils à composer ? Ils ont à composer les conditions d’une autonomie permettant une vie d’adulte inséré dans le monde social. Ce passe par la construction d’un projet de vie dont les bases doivent être établie avant le dix-huitième anniversaire pour pouvoir être accompagné jusqu’au vingt-et-unième anniversaire. Une gageure.

[1]

La liste suivante des solutions idéales est établie en tirant au hasard dix grilles de recueil biographique.

« Une souffrance maltraitée. Parcours et situations de vie des jeunes dits « incasables »« . Étude CEDIAS – Délégation ANCREAI Île-de-France ; J.Y. Barreyre, P. Fiacre, V. Joseph, Y. Makdessi, p. 48-51
36

JLR : Toutes les institutions sont-elles réformables en ce sens ? J’entends parfois que certaines d’entre elles sont tout à fait traumatisantes et qu’il vaudrait mieux encore les fermer… sachant que d’autres sont encore capables d’évoluer vers la « bientraitance », mais pas toutes dans la mesure où leur organisation, leur fonctionnement, leur hiérarchisation autant dire la règle même de l’institution est beaucoup trop rigide pour être réformée. On a fermé des institutions dans les années 70, dans les années 80, pour en créer d’autres.

37

P.D. : Je crois qu’il est très important de voir de quel niveau il est question. Il me semble que les ITEP sont une structure institutionnelle regroupant une série d’établissements. Ce discours ne s’applique donc pas à ce cas précis. Par contre, certaines situations d’établissement ITEP ou MECS, du fait de leur histoire, de leur mode de management, de l’ancienneté du personnel, des crises qui ont eu lieu, qui sont dans un tel état que, le cas échéant, une fermeture s’impose, ont fait l’objet de travaux.

38

Le CREAI Rhône-Alpes avait réuni, dans les années 80, des outils sur les violences institutionnelles, permettant de repérer à partir de quel moment l’institution est dans un état tel qu’un changement d’équipe dirigeante ou une crise ne suffisent pas et qu’il faut aller jusqu’à la fermeture. J’ai observé cela dans le cadre d’un établissement remarquable, après le traumatisme provoqué par un accident d’autobus qui avait provoqué des morts d’enfants et de cadres… L’institution n’a pas pu se relever et a fermé, malgré l’intervention de spécialistes. Il s’agit là de dépression plutôt que de violence…

6.1 Les discours des parents sur les professionnels de 1’école

Comment les parents perçoivent-ils l’école et ses différents acteurs ? Comment perçoivent-ils ce que les professionnels disent d’eux et l’image qui leur est renvoyée de leur rôle de parents s’élèves ou de parents tout court ? Comment réagissent-ils à cette perception ? Comment le dispositif « Démission impossible » les a-t-il aidé ?

Un regard critique sur l’École en général

Lors des entretiens, lorsque nous leur parlons des difficultés de leur enfant à l’école, certains parents semblent trouver là l’opportunité d’exprimer leurs ressentiments à l’égard de l’institution scolaire sur laquelle ils portent un regard critique. Le fait d’avoir un enfant en difficulté scolaire met aussi les parents en difficulté et leur permet de se rendre compte des dysfonctionnements de l’École.

C’est le cas notamment de la mère de Fredy qui accuse le système éducatif français de ne pas être adapté aux difficultés des enfants comme son fils : elle note le nombre élevé d’élèves par classe et le personnel insuffisant pour s’occuper d’eux. Elle compare la situation française à l’exemple de la Belgique où son fils aurait eu « tous les soins nécessaires ». Elle dénonce aussi la façon dont on traite le cas des enfants hyperactifs. Lorsqu’il entre au CP, c’est « la cata » dit la mère de Fredy qui prend alors de la Rétaline, « de la drogue comme on dit (…), c’est tout ce qu’on fait en France, on donne de la Rétaline ». À l’école élémentaire, son fils redouble son CE1. Elle aurait souhaité qu’il soit pris en charge par des dispositifs plus spécialisés (de type CLIS [1]) mais « y a rien eu pour lui », regrette-t-elle. Elle n’accuse personne en particulier, elle critique le fonctionnement général du système scolaire français. Dans le contexte des élections présidentielles [2], elle se montre alors attentive aux débats politiques et a noté que personne ne proposait quelque chose qui la concerne. Et comme elle attend de l’aide, elle est prête à voter, par défiance surtout, pour un candidat qu’elle ne semble pas vraiment estimer. Fataliste, elle dit qu’elle sait bien que pour son fils « c’est trop tard » mais elle veut bien servir de « cobaye » pour qu’on puisse apporter de l’aide à d’autres jeunes pour lesquels il est encore temps de « faire quelque chose » [3].

D’autres parents expriment le sentiment de ne pas avoir été écoutés, de ne pas avoir été aidés, et ce, malgré une volonté affichée de faire bouger des situations bloquées. Ainsi les parents de Pierre racontent longuement les difficultés qu’ils rencontrent depuis la scolarité élémentaire, notamment en terme de pouvoir de décision concernant les choix d’orientation. La mère de Pierre constate avec amertume que les lacunes accumulées depuis longtemps par son fils ne peuvent plus être comblées : « Le problème d’un enfant comme Pierre, c’est que… ben comme heu… il a jamais rien fait, y a plus les bases, y a plus rien. Donc on a beau dire « Ecoute ! », ben il va écouter quoi ? De toute façon, il sait même pas de quoi on parle (…) Après c’est.tout, il y a trop de retard ». Elle explique que, plusieurs fois, ils ont fait des demandes de redoublement. « Ah ! Non ben, justement ! Le problème d’un enfant perturbateur, c’est qu’on se dépêche de le mettre dehors parce qu’on n’en veut plus. Mais si on le redouble, ben on est forcé le reprendre une année. Nous, le redoublement, on l’a demande mais… plus d’une fois ». L argument qui leur était donné était qu’il y avait des élèves qui avaient de plus grosses difficultés que Pierre. Pour les parents, il ne fait aucun doute : l’école voulait surtout se débarrasser au plus vite de leur fils, quitte à le laisser passer au collège sans qu’il ait les bases. nécessaires pour entreprendre une scolarité dans le secondaire dans de bonnes conditions.

[1]

Les classes d’intégration scolaire.

[2]

L’entretien a été réalisé avant les élections présidentielles de mai 2007.

[3]

Elle dit cela en référence à la recherche que nous menions et qui nous a conduite à elle.

Delphine Bruggeman, « Rapport final. Des jeunes de 14 à 16 ans « incasables » ? Itinéraires d’élèves aux marges du collège ». M. Guigue, Univ. Ch. de Gaulle, Lille 3 ; D. Bruggeman, M. Lemoine, E. Lesur, B. Tillard, p. 130-131.
39

À mes yeux, il est normal qu’il y ait des corps de contrôle, des autorités pour en décider.

40

JLR : Cela me rappelle la mission d’inspection de l’IGAS dans l’Yonne, en 2001, après les découvertes policières sur les « disparues ». Cette enquête a révélé un dysfonctionnement institutionnel incroyable, à côté duquel les autorités de contrôle, notamment la DDASS, étaient tout fait passées à côté… et qui avait duré. On s’est rendu compte que les crimes commis n’avaient sans doute pas de rapport avec ces dysfonctionnements. Mais à l’occasion des révélations sur ces disparitions, l’inspection a constaté ce qui n’allait vraiment pas et que cela pouvait mener à de la maltraitance. À la même époque, c’était Ségolène Royal qui était à la tête du ministère de la famille, de l’enfance et des personnes handicapées. Avec ses conseillers, elle avait affirmé qu’elle renforcerait les contrôles. Compte tenu du corps des inspecteurs, à l’époque, on s’est rendu compte qu’il faudrait 50 ans pour que toutes les institutions fassent l’objet d’un contrôle.

41

P.D. : Peut être, mais il y a des contrôles en général déclenchés après des crises. Vous partez d’une logique qui va au traitement de toutes les institutions, plutôt dans le sens de l’évaluation interne ou externe. D’autre part, les ministères de la justice et des affaires sociales disposent de l’IGAS et des inspecteurs du ministère de la justice qui interviendront en cas de crise grave.

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JLR : Cela relève-t-il de l’ONED d’être informé et de solliciter des inspections ?

43

P.D. : Nous ne sommes pas aussi près que ça du terrain. Le défenseur des enfants est plus proche. Des dénonciations peuvent nous parvenir et nous les transmettons puisque nous n’avons pas de pouvoir d’enquête. Nous les renvoyons alors vers la défenseure ou le parquet.

Des discours en tension : entre démission et connivence

Ainsi, quand les professionnels des collèges parlent des parents, ce qui est frappant dans leurs propos, c’est le plus souvent un certain nombre de tensions. Fn effet, si l’on repère de façon manifeste des agacements et des critiques, les entretiens étant longs, il y a place aussi pour de la compréhension et de la compassion.

De même que les parents ont des discours sur l’école et sur le système scolaire, à partir, mais au-delà de ce qui concerne précisément leur enfant, les professionnels des collèges ont des propos généralistes qui reprennent des leitmotiv de ce milieu : la démission des parents, le manque d’autorité. Ces propos basculent très vite du général au particulier : « La famille, son rôle, elle le joue plus (…) Le père, soit n’est plus là, soit… heu il… il fait plus… il joue pas son rôle. Donc l’enfant est un peu perdu, y a plus que sa maman, et sa maman au niveau autorité elle sait pas ce qu’il faudrait parce qu’il fait ce qu’il veut, heu… ensuite. Logan il m’a expliqué, donc y avait plus que sa … sa maman en fait avec lui dans la famille, et c est lui le plus grand » (E14-1).

« En fait on s’est vite aperçu ben que les parents (Eddy et Sarah) ont démissionné totalement, (…) ça s’occupait pas réellement d’eux » (E33-4).

Ces affirmation sont le fait de deux assistants d’éducation, des jeunes gens dont les propos assez stéréotypés, s’opposent a ceux de la secrétaire d’un des collèges, interviewée parce que son bureau est la plaque tournante de l’établissement, des jeunes comme des professionnels. Elle pose des constats sans juger les parents : « C’est plus le papa qui s’occupait de Marwin… jusqu ‘à ce qu’il soit incarcéré, … et là, la maman s’est récupérée le gamin heu… ben apparemment ça posait pas mal de problèmes à cette maman qui était un petit peu dépassée d’avoir un ado chez elle si j’ai bien compris la situation » (E13-2 ).

Elle reste centrée sur le jeune lui-même : « Mais dans l’ensemble bon, moi je… je… je m’attendais, quand j ‘ai su que son papa était incarcéré, je me suis dit : « Ouh la la ! ça va être la dérive complète ». Bon alors maintenant, comme il a eu ses problèmes de santé en même temps, est-ce que quelque part, ça l’a pas… peut- être aidé, enfin.., à surmonter la… l’incarcération de son papa, je sais pas, il a… parce que moi j’avais peur qu’il dérive complètement. Mais non. Apparemment non » (E13-32).

Et ce n’est qu’en filigrane qu’apparaissent les difficultés que peuvent avoir les parents au moment de l’adolescence, cela en référence à son propre garçon : « Marwin, c’est un ado… c’est un ado normal j ‘allais dire. C’est le… le gamin bon qui… fait des bêtises, mais des bêtises : il répond. Enfin, c’est… c’est pareil, c’est pas un méchant. [Rires] On va dire ! C ‘est les… les réactions de gamins de cet âge-là quoi. C’est pour ça que je dis « normal » parce que bon, moi j’ai un fils aussi, d’à peine un an de plus que ce gamin-là, mais, mais c ‘est… combien de fois je le dis, mais je dis c’est vraiment c‘est l’âge bête » (E13-30).

Il importe donc d’introduire des nuances et de faire place aux méandres des discours tenus. Certes, dans quelques cas, les professionnels considèrent que tel ou tel parent ne s’occupe pas du jeune, voire même qu’il serait prêt à accepter/demander son placement dans la mesure où ses difficultés prennent une telle ampleur qu’elles risquent de briser un équilibre déjà bien fragile. Ainsi les problèmes de Logan ou de Basile ne risquent-ils pas de déborder au point d’inciter au au placement des plus jeunes de la fratrie [1] ? Cependant, la plupart des professionnels connaissant bien le jeune et ses parents, développent des discours complexes. Quand il est question de « démission des parents », c’est par rapport à leur rôle de parents d’élèves puisque, sans parler du travail à la maison, ils n’assurent pas l’assiduité scolaire de leur enfant, c’est aussi par rapport à leur autorité et leur capacité à cadrer. Les parents ne sont donc pas des partenaires fiables, mais, et c’est le second volet, c’est plus parce qu’ils sont « dépassés » que de mauvaise volonté.

[1]

Un principal va jusqu’à dire : «  Je pense que le contexte familial y est pour beaucoup, avec des parents qui veulent se débarrasser de leurs enfants » (E15-34).

M. Guigue, « Rapport final. Des jeunes de 14 à 16 ans « incasables » ? Itinéraires d’élèves aux marges du collège ». M. Guigue, Univ. Ch. de Gaulle, Lille 3 ; D. Bruggeman, M. Lemoine, E. Lesur, B. Tillard, p. 139

Notes

[*]

Directeur général du groupement d’intérêt public Enfance en danger.

[1]

Le GIP « Enfance en danger » regroupe deux services : le Service national d’accueil téléphonique pour l’enfance maltraitée (Snatem), créé par la loi du 10 juillet 1989 (le « 119 ») et l’Observatoire national de l’enfance en danger (Oned) créé par la loi du 2 janvier 2004.

[2]

Journée ONED, « Les jeunes en difficultés multiples », Questions de recherche et réponses pratiques, 12 décembre 2008, Lycée Honoré de Balzac, Boulevard Bessières, 75017 Paris ; inscriptions : 12decembre2008@oned.gouv.fr

[3]

Hubert Flavigny (1917-1992), psychiatre de l’enfance et de l’adolescence, « Les équipes d’amitiés », in « Les incasables : alibi ou défi, Le journal des psychologues, hors série, 1989, p. 99.

[4]

Claire Brisset, « Rendre justice aux enfants, Anne Carrière, 2006.

[5]

« Conduites violentes dans les établissements accueillant des adolescents : prévention et réponses », Recommandations de bonne pratique professionnelle, ANESM, 2008, http://www.anesm.sante.gouv.fr/

[6]

« La bientraitance : définition et repères pour la mise en œuvre », Recommandations de bonne pratique professionnelle, ANESM, 2008, http://www.anesm.sante.gouv.fr/

Pour citer cet article

  Durning Paul,  Rongé Jean-Luc, « " Les incasables " », Journal du droit des jeunes, 9/2008 (N° 279), p. 11-19.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2008-9-page-11.htm
DOI : 10.3917/jdj.279.0011


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