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Journal du droit des jeunes

2009/10 (N° 290)


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« Notre vie à chacun est un roman, vous, moi, nous vivons prisonniers d’une invisible toile d’araignée dont nous sommes aussi les maîtres d’œuvre ».

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Anne Ancelin Schützenberger.

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L’histoire familiale des jeunes et de leur famille est un point important dans le travail éducatif. Au fur et à mesure de ma pratique, mon questionnement s’est porté aussi sur l’importance de l’appropriation ou de la ré-appropriation, par le jeune et ses parents, de leur histoire.

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Il peut exister des liens très forts entre les difficultés rencontrées par l’enfant ou le jeune et la façon dont les événements et les relations se sont transmis depuis parfois plusieurs générations dans la famille.

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Ainsi le passage à l’acte délictueux peut être une manière pour un jeune d’interroger son histoire, d’y revenir puisqu’il n’a pas été possible de le faire autrement.

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C’est à travers un outil : « le génogramme » que j’aborde souvent l’histoire familiale des jeunes et de leurs parents. C’est lui, le génogramme, qui donne, en effet, la parole au jeune et à la famille. Ils partent de ce qu’ils savent, ce qu’ils peuvent ou veulent dire. Les hypothèses se construisent ensemble.

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Dans quelle mesure cet outil les aide-t-il à s’approprier leur histoire ? Peuvent-ils alors commencer à sortir des répétitions et de la « loyauté invisible » construites au fil des générations ?

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Il convient dans un premier temps de présenter cet outil. Dans un deuxième temps il convient de le faire vivre dans un exemple concret : le génogramme d’Aude. Enfin, il convient d’exposer ce que, au fil de ma pratique éducative, j’ai pu découvrir dans l’utilisation de cet outil.

A - Presentation du génogramme

1 - Historique et postulat

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Les cliniciens qui pratiquaient les entretiens familiaux, sont partis de l’idée que le plus puissant et le plus évident des systèmes connus était celui de la famille.

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Le génogramme a été utilisé par les pionniers de la thérapie familiale systémique de l’école de Palo Alto (États-Unis).

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L’idée est que la famille fonctionne en terme de « système » : le « système familial » est composé de personnes, unies par les liens du sang, les alliances et par certaines conventions et valeurs. Leurs relations donnent lieu à des affinités, des rejets, des bouleversements, des réactions émotionnelles. Le postulat est que la modification de l’une des parties entraîne des changements dans les autres.

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L’ensemble du système s’en trouve transformé : si une personne bouge, c’est tout le système qui s’en trouve touché.

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Souvent, les liens familiaux sont vécus sans qu’ils soient parlés, sans être pensés ou dans le secret. Dans certains cas, le système familial en souffre dans son ensemble et, pour certains de ses membres, de façon particulière, comme s’ils avaient une dette : celle du passé de leurs aïeux. L’idée est que ce qui arrive dans une génération pourra se rejouer à la génération suivante. Les familles semblent adopter de manière inconsciente, les mêmes solutions au fil des générations.

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Ainsi il existe des dettes émotionnelles impayées, car toute famille fonctionne avec une fondation sous-jacente de solidarité et de loyauté intrinsèque, avant même la naissance des enfants.

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Connaître et comprendre le contexte générationnel, historique et relationnel de la famille permet de reconquérir notre liberté. Cela aide à vivre sa propre vie et non celle de nos parents. On peut ainsi éviter la répétition et devenir acteur de sa vie.

2 - Comment faire un génogramme

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Le génogramme est un arbre généalogique fait « de mémoire ». Aucune vérification concernant les événements n’est effectuée car ce n’est pas le but. Il s’agit de partir de ce que la personne sait de son histoire et aussi de faire « remonter » des souvenirs.

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Le génogramme doit inclure les parents, grands-parents etc.. tantes et oncles, enfants du coté paternel et maternel. Sont présents aussi les enfants adoptés, illégitimes, les membres de la famille reconstituée et même parfois des personnes qui vivent sous le même toit mais sans lien de parenté avec les autres.

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Il s’élabore en commençant par des informations considérées comme simples : nom, prénom, âge. Il apparaît déjà que le nom est un rapport aux ancêtres car il se transmet. En l’énonçant, on se situe géographiquement, socialement et culturellement. Le prénom, quant à lui, est « donné » et il a parfois un sens dans l’histoire familiale. Un enfant peut, par exemple, porter le prénom qui avait été choisi pour un frère mort-né.

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Peu à peu s’inscrivent ensuite des informations plus personnelles ou douloureuses (décès, maladie, conflits,... ) les dates importantes, les évènements marquants, les liens relationnels. Anne Ancelin Schutzenberger parle alors de « génosociogramme ».

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Les « trous », les blancs en disent également long sur ce que la famille a « voulu » rayer de la mémoire familiale. Les secrets de famille sont transportés de génération en génération. Le génogramme peut faire apparaître par exemple « le syndrome d’anniversaire » qui met l’individu dans un certain mal-être à l’approche de dates liées à des événements douloureux.

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Ainsi, il est question de « plusieurs niveaux » dans l’élaboration du génogramme :

  • un contenu apparent : les membres de la familles, l’ordre de succession des générations, certains événements ;

  • un contenu abstrait : les attitudes, les valeurs, les traditions, la manière de résoudre les problèmes ;

  • un contenu caché : les non-dits, les secrets, les personnes oubliées ou mises de coté, les rancunes, les vengeances, les événements honteux.

À partir de ce que sait la personne ou ce qu’elle a pu dire, il s’agit ensuite de faire des liens probables entre des événements, des faits, des dates, des situations et d’émettre des hypothèses.

3 - Conditions d’élaboration

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Le postulat essentiel est d’avoir l’accord de la personne, d’expliquer ce qu’est un génogramme et à quoi il sert. Il ne peut s’effectuer que dans un climat de confiance, avec la bienveillance du professionnel, d’attitude de non jugement et une bonne qualité d’écoute. Il est primordial de respecter les hésitations, les réticences et résistances.

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Les questions ouvertes et les reformulations suscitent une narration plus large des faits. Les questions fermées apportent plus de précision. Il faut ensuite extraire les informations précises qui « habilleront » le génogramme.

4 - Objectifs

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Le génogramme s’élabore comme un graphique avec ses symboles et ses cadres. Ce graphique permet d’obtenir une image rapide de modèles de familles parfois complexes (mariages, séparations, divorces, remariages, nouvelles liaisons et nouveaux enfants). Les symboles utilisés sont simples et faciles à intégrer :

  • il synthétise les informations recueillies ;

  • il permet de repérer les dynamiques qui ont pris place dans le système familial (enfants naturels, avortements, abandons... ) ;

  • il met en évidence les liens que l’enfant et les parents entretiennent avec chaque membre ;

  • il incite à exprimer les sentiments liés aux conflits, aux séparations, aux retrouvailles ;

  • il facilite le repérage des phénomènes de répétition ainsi que les processus de transmission de valeurs, d’habitudes.

Le génogramme permet à la famille de se voir sous un angle plus global, intégrant le passé et le présent et d’avoir ainsi un éclairage différent. Il permet de saisir les liens évidents entre les membres d’une famille mais aussi ceux demeurés inconnus, cachés ou enfouis.

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Il met en évidence l’importance des liens et leurs répercussions sur les problèmes existants dans la famille. Enfin, il interroge sur sa propre place.

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Il donne donc à la famille la possibilité de s’en emparer. Il marque le possible d’un « après », choisi et voulu.

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Le génograrmne permet aussi d’éclairer le professionnel par la vision d’ensemble qu’il procure. Il aide à comprendre les effets de certains évènements sur la famille et sur l’individu.

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Il facilite aussi la compréhension des autres professionnels de l’équipe : il synthétise sous forme graphique claire et facile à lire.

B - Mise en pratique : le génogramme d’Aude

1 - Exposé de la situation

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Lors du premier entretien, Aude est présente avec ses deux parents qui sont divorcés. La mère d’Aude explique avoir fait une demande d’aide par rapport à sa fille.

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Elle entretient une relation très conflictuelle avec Aude. La jeune fille a abandonné sa scolarité, a un comportement violent (mère et fille se sont battues), se met en danger (s’alcoolise).

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Madame est persuadée que le comportement de sa fille est lié à sa relation amoureuse avec « Jessy », un adolescent qu’elle décrit comme « racaille » et manipulateur envers sa fille : « Aude est sous son emprise ». Elle souhaite que cette relation s’interrompe.

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Suite aux fortes altercations avec sa mère, Aude a été placée dans un foyer. Elle affirme être bien, loin de sa mère et sans scolarité.

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Le père d’Aude explique son impuissance à comprendre le comportement de sa fille et exprime aussi son affection pour elle (il l’appelle à plusieurs reprises « bébé »). Comme son ex femme, il a tendance à associer les difficultés d’Aude à sa relation à ce petit ami.

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Lors de l’entretien suivant, Aude parle beaucoup de Jessy. Pourtant, elle reconnaît qu’avec lui, elle se met en danger, qu’il peut être violent envers elle ; il lui ment, il commet des actes de délinquance. Pourtant c’est avec lui qu’elle peut parler.

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Elle exprime aussi une colère forte envers sa mère « sans pouvoir en donner d’explications », ne veut plus la voir et se montre extrêmement virulente et rejetante.

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Lorsque je reçois Madame seule en entretien, celle-ci se dit être particulièrement déçue par sa fille car elle a le sentiment qu’elle s’est sacrifiée pour ses enfants et qu’Aude ne lui est aucunement reconnaissante.

2 - Travail effectué avec Aude dans le génogramme

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Je propose à Aude de faire un génogramme : elle se montre enthousiaste. Lorsque nous commençons à l’établir, elle arrive à parler de certains événements marquants, en lien avec sa mère.

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Elle connaît la date de séparation de ses parents : elle avait alors huit ans.

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Elle commente : pour elle, sa mère est responsable de cette séparation. Elle avait rencontré un autre homme avec qui elle prenait de l’alcool ou de la drogue : « une fois, j’ai vu ma mère qui n’arrivait pas à s’habiller, elle était bizarre. Je crois qu’elle avait pris de la poudre ».

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Une autre scène lui revient : elle a trouvé sa mère étendue par terre, inconsciente. Elle explique qu’elle a eu peur et a appelé sa grand-mère. Sa mère a été hospitalisée « longtemps » et c’est la grand-mère maternelle qui est venue s’occuper d’elle et de sa sœur.

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Au cours de l’élaboration du génogramme, il apparaît aussi qu’Aude a souffert de plusieurs deuils successifs au sein de sa famille.

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Elle a perdu de manière assez rapprochée sa nourrice, son grand-père et son arrière grand-père maternels auxquels elle était très attachée « je pensais que j’allais me suicider ».

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Aude conclut : « ma mère attache beaucoup d’importance à la politesse mais on ne peut jamais parler de ce qui dérange ou de ce qui fait mal ».

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Lorsque nous commençons le génogramme du coté paternel, Aude commence par dire que son père est un « super papa » qui est « de son côté ». Pourtant très vite, elle exprime d’autres ressentis bien différents : « petite, j’entendais mon père taper ma mère », « après la séparation, je ne l’ai jamais vu un week-end sur deux », « il a plein de copines différentes ». Nous indiquons sur le génogramme, sa copine actuelle : « Jocelyne ». Aude précise que cela ne durera pas car il est avec elle pour profiter de son logement « sinon, il serait SDF ».

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Aude connaît peu de choses du coté paternel car son père n’a pas de liens familiaux « je crois qu’il a eu un beau-père violent », « il a revu son père quelques temps, juste pour se faire héberger, il a du mal à se débrouiller tout seul ».

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Elle souligne l’impossibilité d’avoir avec lui une véritable communication : « il est tourné sur lui, il ne parle que de ses problèmes ».

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Lorsque nous inscrivons Axel, sa sœur, Aude commence à en parler avec affection mais souligne « ma mère est plus cool avec elle, je suis jalouse », « maintenant que je ne suis plus à la maison, c’est elle la préférée ».

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Une autre personne qui n’est pas de la famille, a sa place dans le génogramme d’ Aude : sa nounou, décédée brutalement. Aude avait gardé des liens forts et la voyait comme une amie-maman. Elle fait le lien avec sa grand-mère maternelle dont elle est proche et qui a le même âge. Dans le conflit qui l’oppose à sa mère, Aude va parfois se réfugier chez sa grand-mère.

3 - Travail effectué avec la mère d’Aude dans le génogramme

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Madame explique qu’elle n’aime pas parler d’elle-même car elle se sent jugée. Elle accepte cependant de faire un génogramme. La démarche semble l’apaiser et l’incite peu à peu à la parole.

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C’est lorsque que nous abordons, dans le génogramme, la relation à ses parents et sa propre sœur qu’elle commence à parler de son adolescence : « ma mère ? Elle était toujours optimiste, moi j’avais les idées noires, je ne sais pourquoi. Elles ne m’ont d’ailleurs jamais vraiment quitté ».

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Elle évoque aussi une certaine rivalité avec cette sœur décrite comme « sage » et qui voulait se « ranger », alors qu’elle préférait « profiter de la vie » : « moi aussi (comme Aude) j’aimais faire la fête ».

52

Madame dit avoir reçu des principes éducatifs fondés sur le respect, la politesse. Ses parents ont divorcé lorsqu’elle avait quinze ans. Peu de choses ressortent de sa relation à sa mère dont elle se dit pourtant plus proche que de son père.

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Je souhaite alors indiquer dans le génogramme les relations amoureuses importantes pour elle. Elle explique que plus jeune, elle s’est enfuie avec un garçon et n’a pas vu ses parents pendant plus d’un an puisque ces derniers n’acceptaient pas cette relation. À l’évocation de ces événements, elle semble empreinte d’une certaine nostalgie puis très vite, ajoute que c’est une époque révolue : elle s’était mariée depuis avec le père de ses deux filles, qui, lui, a été bien accepté par ses parents.

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Il n’est donc pas important pour elle de parler de ce passé.

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Je lui demande si elle voit une similitude avec la vie actuelle d’Aude : « ce n’est pas pareil » : « je ne faisais pas n’importe quoi », « mon ami ne ressemblait pas à Jessy ». De plus, elle ne souhaite pas parler à sa fille de son passé car elle a peur de l’encourager dans sa relation avec Jessy.

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De sa relation avec le père des enfants, elle dit ne pas avoir voulu parler des problèmes avec ses filles. Elle ajoute « lorsque que j’étais avec le père de mes filles, il y a eu des moments où je n’allais pas bien... j’ai été hospitalisée. Je n’ai pas voulu que mes filles viennent me voir à l’hôpital et on en a jamais reparlé ».

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Madame parle peu de la relation extra-conjugale qu’elle a eu avant la séparation de son couple : il s’agissait d’une aventure sans importance. Elle suppose cependant qu’Aude a pu lui en vouloir.

4 - Hypothèses

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Aude exprime un profond mal-être. Elle explique : « plus je grandis, moins je parle ». Le deuil des proches ne semble pas effectué, les événements traumatisants n’ont pas pu être discuté. Les décès successifs semblent avoir ravivé une douleur ancienne : la tentative de suicide de sa mère ; événement jamais verbalisé : « je lui en ai voulu », « elle m’en a jamais parlé ».

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L’attitude de sa mère place Aude dans une situation de non-dit qui évoque les secrets de famille. Au fur et à mesure de l’élaboration du génogramme, il apparaît que Madame a isolé les événements douloureux de sa vie, les a « mis de côté » et n’a donc pas pu les verbaliser auprès de ses enfants.

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Anne Ancelin Schützenberger évoque le « secret honteux d’un parent ... en cachant ce deuil indicible on l’installe à l’intérieur de soi-même, dans un « caveau secret », dans une « crypte » : c’est un fantôme ».

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Aude « sait » sans savoir. C’est dans la mise en danger et en répétant l’histoire de sa mère qu’elle l’interpelle, qu’elle se rapproche d’elle. Anne Ancelin Schützenberger explique que si le secret est levé, le fantôme disparaît.

5 - « Effets » du génogramme

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Au fil des entretiens, Aude explique qu’elle éprouvait jusqu’à présent de la haine pour sa mère, sans pouvoir se l’expliquer. Le génogramme lui a permis de visualiser sa famille et d’exprimer des sentiments enfouis. Elle arrive maintenant à faire certains liens avec le passé familial : « ma mère a voulu se tuer... elle prenait de la drogue... elle m’a abandonné ».

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L’absence de la famille paternelle et le manque de positionnement du père sont apparus de manière claire.

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La mère d’Aude a pu s’exprimer sur son passé et commencer à faire des liens entre son vécu et celui de sa fille. Jessy n’apparaît plus comme la cause principale et unique du conflit mère-fille. Madame commence à se rendre compte des nombreux non-dits entre elle et sa fille. C’est elle qui m’interroge alors sur l’opportunité d’une thérapie familiale car « elle ne peut parler à sa fille seule à seule ».

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Je l’encourage à entreprendre cette démarche d’autant plus qu’Aude est d’accord.

6 - Limites et perspectives

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Dans ce génogramme plusieurs « zones » sont encore floues, par exemple :

  • la grand-mère maternelle et la nounou ont eu une place très importante dans la vie d’Aude, laissant peu de place à la mère ;

  • le mal-être de celle-ci est-il en lien avec sa relation à sa propre mère ?

  • qu’a-t-elle ressenti au moment du divorce de ses parents ?

La famille paternelle est presque inexistante. Peu d’informations apparaissent. Le père, décrit comme un « super » papa, ne donne pas de repères à sa fille. Il est peu présent.

67

Je n’ai pu effectuer de génogramme avec Monsieur car il a été hospitalisé au cours de la mesure.

68

En effectuant ce génogramme, j’ai pu avoir une vision plus claire de la situation et commencer à faire des hypothèses et des suggestions. Ce travail a été fait en lien avec la psychologue et l’assistante sociale du service, ainsi qu’avec la réflexion de l’équipe.

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Ce travail semble avoir permis à Aude et sa mère d’aborder certaines pistes qui devront être ensuite relayées par d’autres professionnels (entretien parents-enfants, thérapie familiale..) si elles sont prêtes (et peut-être aussi le père) à passer à une autre étape.

C - L’utilisation du génogramme pour l’éducateur PJJ

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Le génogramme se fait le plus souvent à la suite du premier entretien. Il est utilisé principalement dans les mesures d’investigation et d’orientation éducative (IOE) mais parfois également dans d’autres mesures où je pense intéressant de travailler l’histoire familiale, lorsqu’il y a des blocages ou des situations complexes.

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Lorsqu’il s’effectue au deuxième entretien, le génogramme a de nombreux avantages :

  • ce qui a été abordé dans le premier entretien n’est pas directement repris : l’absentéisme du jeune, ses délits, les souffrances, le rejet d’un parent... ;

  • le jeune apparaît soulagé. Les premières questions sont plus faciles à ses yeux « ma grand-mère ? Je l’aime bien, je vais la voir souvent » ;

  • très souvent le jeune qui a pu rester presque muet au premier entretien, devient bavard. Il semble rassuré puisque je lui demande de parler de ce qu’il sait ;

  • l’étonnement et la curiosité semblent de mise. En effet, les jeunes ont peu l’habitude de parler de leur histoire familiale. Le jeune découvre que le monde n’a pas commencé avec celui de ses parents mais qu’eux aussi sont le fruit d’un monde qui a commencé d’exister avant eux. La perspective transgénérationnelle prend forme peu à peu.

1 - L’étonnement et le questionnement provoqués par le génogramme

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Petit à petit, nous constituons ensemble le génogramme : le jeune est au centre. Il peut alors se voir inscrit dans une filiation et s’étonner, par exemple, d’appartenir à « une si grande famille ».

73

Certains jeunes ne connaissent ni l’âge ni la profession de leurs parents. Ils n’imaginent pas non plus que les parents aient été bien avant eux des enfants. Ils ne savent rien de la rencontre du couple. Certains adolescents vivent dans le moment présent, les parents sont nés, à leurs yeux, « parents » ; d’où un étonnement. Il n’est pas rare que le jeune reparte en disant « je vais demander ».

2 - Des génogrammes différents, la création d’hypothèses

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Lors des entretiens suivants, avec l’accord du jeune, je reprends avec les parents ensemble ou séparément, le génogramme. Les premières remarques concernent souvent l’âge donné aux parents « il est gentil, il me rajeunit ! ». Il y a aussi des différences qui sont souvent intéressantes à éclaircir : « non, mon père n’est pas mort, je ne le vois plus, c’est tout... ».

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Au bout de quelques entretiens, j’ai plusieurs génogrammes différents d’une même famille. Des hypothèses peuvent alors être émises en comparant les diverses versions.

76

Par exemple, un père m’informe que lui aussi a été délinquant plus jeune. Quel conflit ce comportement a t-il provoqué à l’époque ? Quel lien peut-il y avoir avec le comportement actuel du fils ? Les parents peuvent alors commencer à faire le lien entre le comportement du père et celui du fils. Ils découvrent la possibilité d’une répétition sur une ou plusieurs générations et sentir la part d’héritage et de « loyauté invisible ».

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L’avis de la famille est demandé par rapport aux hypothèses. Des propositions aussi sont faites pour que certains faits soient parlés en famille. Parfois ce n’est pas (encore) envisageable et/ou il est nécessaire de proposer un relais (suivi psychologique, thérapie familiale).

3 - Les perspectives

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L’éclairage du génogramme permet aux parents de prendre de la distance avec la situation. Les parents viennent avec leur propre vision du problème et leur « solution » :

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Une mère se présente au premier entretien en expliquant en larmes « mon fils est insupportable, il me frappe, il frappe son père, alors qu’on lui donne tout, placez-le ! ». Le père est paraplégique suite à un accident. La mère doit s’occuper de lui (le laver, lui donner à manger, etc.). Il se trouve aussi qu’elle héberge sa propre grand-mère, très malade qui demande une présence et des soins importants. Elle est la cadette d’une famille de huit enfants et se trouve en dette par rapport à ses sœurs aînées qui ont été, dans le passé, de « véritables mères pour elle ». Elle n’a pu refuser de s’occuper de sa grand-mère. De plus, elle explique qu’elle a vécu dans la pauvreté et en conséquence, elle « donne tout à son fils ».

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Ces sacrifices, dettes du passé, rejaillissent sur la situation actuelle. La violence du fils exprime la situation insupportable et mortifère de la maison.

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Ainsi le jeune peut être un « symptôme » de la situation familiale non parlée.

82

Les enfants aussi arrivent à faire des liens concernant leur histoire familiale

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Une fratrie de quatre enfants est reçue au service : les enfants vivent avec leur père et refusent de voir leur mère. En faisant le génogramme, il apparaît que leur mère a une relation très conflictuelle avec sa propre mère. Elle n’a pas reçu son affection. Trois des enfants arrivent maintenant à dire que leur mère est « comme ça, car c’est normal, elle n’a pas reçu d’affection de sa mère ». La mère n’est plus le « monstre » froid : il y a une explication.

4 - Limites et ouvertures

84

Au fil de ma pratique, je me suis rendue compte que certains génogrammes « ne parlaient pas d’eux-mêmes ». Souvent parce que le jeune ou la famille sont dans un blocage. Même dans ce cas, des informations intéressantes sur les liens peuvent apparaître.

85

Un jeune était arrivé en entretien de très mauvaise humeur et très fatigué. Je lui propose de commencer un génogramme. Il refuse en disant « je ne suis là que pour parler de mes délits ». Il accepte cependant de noter sa famille proche. Très vite, je m’aperçois qu’il ne peut parler que des divers placements le concernant et ceux de son frère et de sa sœur. Lorsque je lui demande de m’indiquer qui vit avec qui, il prend un stylo et entoure ses parents ainsi que sa sœur, son frère et lui-même, bien qu’encore placé !

86

Il a bien compris ma demande, mais « ne peut s’inscrire en dehors du cercle familial », d’où son profond mal-être, ses passages à l’acte. J’apprendrais ensuite, que sa mère lui laisse miroiter un retour à la maison alors que ce retour est improbable pour l’instant.

87

Quand le génogramme est terminé, il est autant notre outil que celui de la famille. C’est donc ensemble que nous découvrons les événements douloureux enfouis, les zones d’ombre, les « blancs », les stratégies familiales adoptées dans le passé... C’est donc ensemble que nous allons faire émerger des hypothèses et trouver des solutions. Cette phase de travail demande une réelle compétence de la famille à s’adapter à une nouvelle manière d’appréhender la problématique qu’elle vient de poser.

88

Souvent la famille montre une résistance aux changements. Certains secrets, par exemple ne peuvent s’exprimer et le fonctionnement familial perdure.

89

Une jeune fille est suivie dans le service : le signalement note qu’elle aurait été victime d’un viol, qu’il y a de l’absentéisme scolaire et des carences familiales. Ce « viol » crée une alliance entre la mère et fille : la mère lui révèle qu’elle a été, elle aussi, violée par le père de la jeune fille. La jeune rejette alors son père. La fille cadette ne croit pas les faits et devient « l’alliée » du père.

90

Le père nous révélera que sa femme a été victime d’abus sexuels lorsqu’elle était petite. À son sens toutes les difficultés présentes viennent de là. Une thérapie familiale se met en place quelques mois. Puis la mère refuse de poursuivre. Malgré son mal-être, elle refuse aussi un suivi psychologique : « ça ne sert à rien ».

91

Chaque parent continue ainsi à avoir « son » enfant, ce qui fait persister le mal-être des deux filles.

92

Travailler avec le génogramme, c’est avancer par « petits pas » et proposer à la famille d’en faire autant.

93

Par exemple, nous pouvons aider une mère à verbaliser que chaque année, à la même période, elle déprime et que ses enfants en subissent les conséquences. Une fois son génogramme établi, j’ai appris, en effet, qu’il y a vingt ans, à cette période, sa propre mère était morte. Elle allait se marier et n’a pu prendre le temps de pleurer sa mère et d’en faire le deuil. Elle n’a jamais accepté cette mort, d’où sa déprime récurrente. Elle a pu identifier sa souffrance, la nommer, retourner à ses origines. Elle trouve sens à sa tristesse et sa dépression devrait peu à peu disparaître. Chacun dans la famille sera soulagé. Les enfants en premier.

94

Le génogramme est un outil parmi d’autres, il reste subjectif car sujet d’interprétations. C’est un outil de compréhension de plus dans la relation éducative. Je continue, par ailleurs, à recueillir d’autres informations utiles qui n’apparaissent pas dans le génogramme, à travers les entretiens et aussi à l’occasion des démarches effectuées avec les jeunes ou leur famille.

Conclusion

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Le jeune est porteur de son histoire familiale. Cette histoire a pu engendrer des souffrances au fil des générations. Sans le savoir, par des passages à l’acte. Ce jeune peut interroger aussi son passé.

96

Nous sommes tous héritiers de conflits non résolus, de choix de vie, parfois sur plusieurs générations.

97

La connaissance de son histoire familiale permet d’essayer d’éviter certaines répétitions douloureuses. Comment un jeune, une famille peut-elle s’approprier son histoire et ainsi devenir acteur de sa propre vie ?

98

Le génogramme paraît intéressant comme outil puisqu’il donne la parole à la famille et permet ensemble de construire des hypothèses. Le postulat est qu’en s’appropriant le génogramme, la famille s’approprie aussi sa propre histoire.

99

Mais la visée idéale doit rester plus modeste ; elle est cependant intéressante dans la pratique. Travailler avec le génogramme, c’est avant tout proposer à la famille de faire des « petits pas », amorcer un questionnement. Le génogramme peut aussi simplement éveiller la curiosité d’un jeune et lui faire prendre conscience qu’il s’inscrit dans une filiation. Il n’empêche pas les blocages, les réticences. Il ne permet pas de faire disparaître des dysfonctionnements de manière magique.

100

Il favorise simplement un autre éclairage sur une situation. Ce qui est important c’est qu’il est autant un outil pour le professionnel et l’équipe pluri-disciplinaire que pour la famille. Il appartient à la famille. Il peut être le point de départ d’un travail qui s’amorcera ailleurs, plus tard...

101

Il ouvre donc des possibles...


Bibliographie

  • Anne Ancelin Schutzenberger : Aïe, mes aïeux !, La Méridienne.
  • Serge Tisseron : Secrets de famille, mode d’emploi, Essai Poche.

Notes

[*]

Éducatrice PJJ, UEMO Vaise.

Plan de l'article

  1. Presentation du génogramme
    1. Historique et postulat
    2. Comment faire un génogramme
    3. Conditions d’élaboration
    4. Objectifs
  2. Mise en pratique : le génogramme d’Aude
    1. Exposé de la situation
    2. Travail effectué avec Aude dans le génogramme
    3. Travail effectué avec la mère d’Aude dans le génogramme
    4. Hypothèses
    5. « Effets » du génogramme
    6. Limites et perspectives
  3. L’utilisation du génogramme pour l’éducateur PJJ
    1. L’étonnement et le questionnement provoqués par le génogramme
    2. Des génogrammes différents, la création d’hypothèses
    3. Les perspectives
    4. Limites et ouvertures
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Reynaud Patricia, « Le génogramme au service de l'histoire familiale dans le travail éducatif », Journal du droit des jeunes, 10/2009 (N° 290), p. 20-25.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2009-10-page-20.htm
DOI : 10.3917/jdj.290.0020


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