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Journal du droit des jeunes

2009/2 (N° 282)


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Ma contribution à ces États généraux consistera en une réflexion, forcément singulière, sur l’état général de la famille et plus particulièrement sur ce dans quoi elle est prise dans nos sociétés contemporaines. Je le ferrai à partir de la question qu’annonce mon titre à propos de l’autorité des parents : « Pourquoi est-il si difficile de restaurer celle-ci dans les familles ? ».

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Comme vous le savez tous, le social était organisé jusqu’il y a peu selon un modèle religieux. De la même façon qu’était admise l’existence de dieu, celle d’autres places transcendantes étaient reconnues : celle du roi, du chef, du père, du maitre... Comme l’a remarquablement montré J. P. Lebrun dans « Un monde sans limite »[1][1] Lebrun J.P.,Un monde sans limite. Essai pour une clinique..., nous voilà désormais affranchis non seulement d’une transcendance concrète mais même de toutes les autres formes de transcendance, c’est-à-dire que nous sommes désormais affranchis du bien fondé de l’idée qu’il puisse exister quelque chose ou quelqu’un qui nous dépasse, quelque chose ou quelqu’un dont la nature nous est radicalement supérieure et à quoi nous pourrions, par extension, avoir à nous soumettre...

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Mais dûment débarrassé de dieu, l’homme moderne rencontre quelques difficultés à transmettre ce que cette figure (cette fiction pour certains) permettait. Ou plus exactement ce que la soumission à cette figure imposait : l’acceptation puis la transmission à la génération suivante de la négativité, du manque, de la perte, du vide.

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Rappelons que les choses se passent ici comme dans le petit jeu de pouce-pouce où c’est la petite case vide qui permet que les petites lettres qui occupent les autres cases puissent être déplacées et qu’elles puissent circuler, vers la droite ou la gauche, de monter et de descendre aussi, pour que finalement l’agencement de ces lettres puissent composer des mots. C’est de la même manière, c’est à dire grâce à cette part de vide, ce manque, que le sujet peut s’écrire.

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Ajoutons encore que si la nécessité d’une soustraction de jouissance est inhérente non seulement à l’humain en tant qu’être de langage (sans cette soustraction, pas de parole) et qu’elle est donc indispensable à la construction de sa subjectivité, elle l’est également à l’établissement des liens entre les humains. D’emblée à l’échelle de la famille, ceux que tissent avec son entourage le petit d’homme sont marquées d’une perte, (d’un moins de jouir pour parler comme Lacan), où Freud puis Levy-Strauss ont reconnu l’universalité de l’interdit de l’inceste. À une plus grande échelle, partout où des humains doivent relationner, rien ne se peut sans l’institutionnalisation de normes, de règles et de lois où se donnent à entendre les actualisations de la perte de jouissance structurantes du sujet comme de son groupe d’appartenance et de l’humanité toute entière. Sous l’égide de la transcendance, tout cela allait de soi pourrions nous dire, sans qu’il faille y insister. Chaque groupe humain, selon les époques, la clémence des temps ou des lieux, l’humour ou la poésie qu’il prêtait à leur(s) dieu(x), les ambitions et l’inventivité de ceux qui les gouvernaient, trouvait ses solutions. Elles conduisaient toutes, peu ou prou au même résultat : le renoncement. Je vous renvoie à ce propos aux travaux de Legendre.

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Jamais aucun d’entre ces groupes n’avait toutefois subit à l’échelle que nous lui connaissons les transformations que vivent nos sociétés depuis une vingtaine d’années. Désormais tout se passe comme si notre société ne transmettait plus la nécessité de ce manque, de ce vide.

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Des effets sur les enfants de ce délitement, de ce qui permettait il y a encore peu de se repérer et de se construire, je n’ai pas besoin de vous dire qu’ils sont catastrophiques : il vous suffit de regarder autour de vous, de lire les journaux ou de regarder à quoi s’occupent les juges pour enfants. De ne plus être contraint au travail qui devrait l’amener à renoncer à sa toute-puissance infantile, normale et constitutive de la subjectivité, l’enfant est amené à récuser celui-ci. Non transmise, la notion d’interdit fait figure d’agression et les enfants ont parfois les plus grandes difficultés à reconnaître une légitimité à ceux qui en assument la responsabilité. Une puéricultrice dans une crèche me rapportait il y a peu qu’un tout petit parlant depuis peu et à qui elle interdisait de faire quelque chose de défendu lui a demandé de quel droit elle se mêlait de ses affaires (c’est l’expression qu’il employait pour dire son désaccord !). À plus grande échelle, il n’est pas difficile de constater les effets de ce manque dans l’ensemble du corps social qui se trouve affecté par la crise de la légitimité qui interdit à quiconque de faire preuve d’autorité sans prendre le risque de devoir en rendre compte et de s’en justifier. Il en va bien entendu ainsi pour les parents, les instituteurs, les enseignants, les policiers, l’encadrement au travail et j’en passe...

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En clair, une crise de la légitimité qui s’accompagne d’une remise en cause de tous freins aux vouloirs de plus en plus de petits mais aussi de grands, de tous freins à l’idée qu’il puisse exister d’autres bonnes raisons que les miennes. Reconnaître qu’il peut et doit exister des objectifs situés en tiers, qui transcendent les intérêts de chacun, n’est plus une évidence, et ne va plus de soi. On connaît les effets de cette façon de fonctionner sur les réseaux de solidarité constitutifs de nos sociétés.

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Alors bien sûr, comme bien d’autres qui savent ce que c’est que d’être efficaces, vous me direz qu’il suffit de réhabiliter l’autorité, qu’il suffit de revenir aux saines valeurs d’autrefois, de regarder l’exemple que nous donnaient nos pères et grand-pères, ou encore revenir à l’exemple que donnaient également les hussards noirs de la république qu’étaient les instituteurs d’autrefois pour que tout revienne dans l’ordre.

Force est de constater que ce n’est pas si simple et que cela ne marche pas !

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Pourquoi ? Mais parce que ce que nous vivons là en matière de crise de légitimité n’est rien d’autre que l’enjeu même de l’évolution de la modernité, que cette modernité est constituée de l’avènement de la science, de la démocratie et du libéralisme et que personne n’est disposé à renoncer aux formidables avancées que ceux-ci ont offertes à l’humanité. Or les bonnes veilles méthodes éducatives et la répression dont on nous rabat les oreilles et dont nombre de démagogues ont fait leur fond de commerce électoral, datent du temps de la transcendance et gardèrent leur efficience jusqu’au moment où cette modernité s’est insensiblement transformée en une hypermodernité ou une postmodernité qui les rendent caduques et anachroniques. Voilà pourquoi le retour aux bonnes vieilles méthodes n’a que fort peu de chances d’aboutir à autre chose qu’à davantage de révoltes et davantage de souffrances de la part de ceux pour qui elles n’ont pas de sens.

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Pour que celles-ci puissent être autre chose que des cautères sur une jambe de bois ou des plantations sans racine, il faut partir de ce qu’est réellement cette crise sans précédent en tant que pur produit de l’évolution de la modernité, c’est-à-dire en tant qu’enjeu de ce que J. P. Lebrun[2][2] Op.cit. reconnaît comme la conjonction des dérives de la modernité : cumul des aveuglement du discours de la science, des dérives du démocratisme et last but not least, du développement débridé du libéralisme économique désormais libéré de toutes les contraintes éthiques. (D.R. Dufour [3][3] Dufour D.R. Le divin marché. La révolution culturelle... rappelle à ce propos fort opportunément que les fondateurs du libéralisme Adam Smith, David Ricardo, François Quesnay... étaient presque tous des moralistes qui pensaient que cette théorie économique avait d’autant plus besoin d’éthique, qu’elle avait moins besoin de règles. On voit aujourd’hui ce qu’il en est !).

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C’est, en effet, sous l’impulsion de ces trois forces convergentes que toute notion de limite tend à être abolie et que disparaît par là même la dimension du manque, de la négativité que celle-ci avait la charge de rendre perceptible mais également la légitimité de ceux qui ont à en garantir l’efficacité. Or cette négativité est indispensable à la construction de la subjectivité comme du lien social. Mise à mal elle n’a plus la possibilité de se faire entendre pour dire que tout n’est pas possible, que tout n’est pas bon pour l’homme et son petit.

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Véritable invalidation de tous discours éducatifs celui du no-limit un peu partout en vigueur prime ainsi désormais sur tous les autres.

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Tout un chacun est invité à longueur d’onde et de panneaux publicitaires à s’affranchir de toutes les contraintes, sans plus tenir compte ni de la raison, ni des interdits. Nous sommes immergés dans un bain sonore qui n’a pas grand mal à nous convaincre qu’au même titre que nos abonnements téléphoniques, nos jouissances se doivent d’être illimitées. Nombre d’enfants et surtout d’adolescents sont désormais convaincus qu’il s’agit là d’un de nos droits fondamentaux.

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Le no limit est du reste devenu un slogan inscrit sur nombre de supports de communication... Des restaurants à la mode vous proposent des formules à prix forfaitaire qui vous permettent de vous goinfrer jusqu’à n’en plus pouvoir. À la TV, les camemberts machin, annoncent : « Fini de toujours vous priver de ce que vous aimez ! ». Une marque de lessive réputée laver plus blanc, nous ordonne de ne plus résister. Le slogan « Soyez raisonnable, vivez avec passion » n’est plus un oxymore...

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Du seul fait que certaines choses sont techniquement possibles, tout un chacun se sent désormais fondé à les réclamer. « Puisque la science le peut, j’y ai droit », semble être la conviction au fondement de nombre de ces demandes, plus ou moins folles, adressées aux biologistes et obstétriciens, spécialistes des procréations organisées et réalisées médicalement. Il en va de même pour tous ces produits conçus par la recherche pharmaceutique et susceptibles de vous permettre d’exploser vos performances, que ce soit au lit ou à bicyclette...

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Voilà comment avec maestria le marché dont les étudiants de mai 68 dénonçaient le cynisme et voulaient la destruction, a désormais totalement récupéré et même considérablement amplifié l’une de leurs principales revendications : la libération des désirs trop longtemps bridés. Voilà comment il a su indiquer, et même imposer, les chemins conduisant à la réalisation de certains d’entre eux et a, dans la foulée, démantelé ce qui pouvait en assurer la régulation.

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Le marché a ainsi su tirer profit de cette aspiration à davantage de plaisirs, pour en faire son principal atout. En reprenant à son compte la « promotion » du désir et la lutte contre tout ce qui l’entrave, il s’est acquis les faveurs du plus grand nombre. Le marché a ainsi véritablement subvertit les aspirations des courants libertaires et hédonistes, qu’il a canalisés vers les caisses de ses hypermarchés et autres centres commerciaux désormais promus au rang de « lieux de vie ».

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« Soyez raisonnable, demandez l’impossible » est désormais un slogan publicitaire et tout le monde sait à quelle grande société désormais partiellement privatisée, « tout est possible ». Baignés année après année dans un discours qui réussit à convaincre que ce sont là des évidences et qui désapprend à penser autrement, personne ne trouve à redire à ce que tous ces « plus » de plaisir soient désormais à la disposition du plus grand nombre dans les rayons des magasins, en ligne et ailleurs.

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Et c’est non sans habilité qu’on demande à ceux qui rechignent quel mal il y a à ce que les jouissances privées viennent remplacer les idéaux sacrificiels d’antan. Rien ne semble en effet justifier de remettre en question le fait que les impératifs rigoristes et vertueux d’hier, laissent aujourd’hui la place au culte hédoniste. D’évidence, seuls les mal embouchés, les adeptes du masochisme et ceux qui pensent acheter leur place au ciel par les privations et les souffrances qu’ils s’imposent délibérément sur terre, pensent qu’il y a du mal à se faire du bien...

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Qu’à l’échelle de la société, les citoyens, toujours plus captivés par la privatisation de leur vie et leur désir d’autonomie, se trouvent de moins en moins concernés par le devenir de la collectivité ou de ses institutions (comme le montrent l’énorme taux d’abstention lors des grandes échéances de la vie publique et la désaffection de la vie syndicale), n’inquiète guère.

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Nombreux sont ceux qui se félicitent du fait que l’aventure consumériste sensitive et émotionnelle, somme toute pacifique, se substitue aux passions politiques, culturelles ou sociales qui déchiraient, il y a encore peu, nos sociétés. Pour eux il vaut mieux que la quête du plaisir et du mieux vivre devienne une passion de masse, une sorte d’idéal auquel aspire toute société, plutôt que de voir déferler dans nos rues des foules fanatisées réclamant au nom de dieu l’application de telle fatwa ou au nom d’un autre dieu (voire du même) que le pape donne l’ordre de départ d’une nouvelle croisade. Le discours dominant les a convaincus qu’ils peuvent se satisfaire de cette évolution et ils croient que celle-ci les conduira à ce paradis terrestre que serait une société où il suffirait de consommer pour atteindre le bonheur absolu, si souvent promis par les annonceurs.

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Dans cette perspective, le seul combat qu’ils reconnaissent comme valable reste celui de l’augmentation des revenus les plus bas afin de permettre à tous, y compris aux plus démunis, de prendre part au festin. En attendant ces lendemains qui chantent, une société de marché aussi bien organisée que la nôtre et les actionnaires qui la gouvernent, ont reconverti ce projet en « lutte contre la vie chère » susceptible d’augmenter encore leurs dividendes...

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En vérité, si la scandaleuse pauvreté et la non moins scandaleuse précarité dans laquelle certains vivent aujourd’hui, augmentent les inégalités sociales, exacerbent les rancœurs et justifient pleinement leur revendications pour l’amélioration de leurs conditions de vie, quand ce ne sont pas les explosions comme celles auxquelles nous assistons régulièrement, on constate également que ce système et la société de marché qu’il façonne, conduisent à ajouter à la désaffection de la vie sociale et de la collectivité, une massification des comportements, un appauvrissement de la vie symbolique et des échanges que celle-ci permet, et également à l’abandon de nos responsabilités sociales. On sait qu’à terme c’est la perte de toute espérance en l’avenir qui attend ceux qui sont pris dans cet engrenage, avec les risques de dérives fascistes qui en sont le prix.

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La clinique montre également que dans ce système, le no limitet les promesses de jouissances illimitées, conjugués au délitement des liens, ne minimisent en rien, y compris dans les milieux aisés, l’émergence de souffrances psychiques, dites parfois « nouvelles », à commencer par ce mal récurent de nos sociétés qu’est la dépression, mais également nombre de troubles plus ou moins atypiques affectant la personnalité, les processus d’identification et de socialisation. Il s’agit là d’une clinique de sujets auxquels manquent les références sur lesquelles se construisent les mécanismes de régulation de la frustration et des privations. Des sujets qui se trouvent de plus en plus souvent dans l’incapacité de supporter le manque, quel qu’il soit, y compris le manque de manque dont font plus particulièrement état certains adolescents et de jeunes adultes à qui tout semble pourtant réussir [4][4] Voir : Lesourd, S., La construction adolescente, Ramonville....

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Les processus d’identification individuels et collectifs s’en trouvent profondément marqués et un coup d’œil aux publicités diffusées durant les programmes destinés aux enfants, montre où ceux-ci vont chercher les arguments qu’on les entend parfois brailler quand ils accompagnent leurs parents aux courses et que ces derniers refusent d’acheter ce que leurs petits réclament.

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Les enfants sont ainsi devenus la cible élective de nombre de campagnes de marketing car ils sont les prescripteurs de très nombreux produits achetés par leurs parents. En Amérique, une publicité pour des bonbons informe les enfants que les parents n’ont pas le droit de les leur refuser. En Europe, un peu partout, d’autres n’hésitent pas à ridiculiser, pour les mêmes raisons, l’autorité et la responsabilité parentale quand ce n’est pas le sens même de l’acte éducatif qui est remis en question.

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Vous avez peut-être encore dans l’oreille les mots de cette campagne diffusée il y a 2 ou 3 ans sur un poste périphérique, où une grande banque qui soutenait le lancement du film Arthur et les Minimoys, mettait en scène un père qui annonce à son fils qui le questionne qu’il cherche de l’argent au « distribanque » pour acheter au cinéma les pop-corn qui le feront taire. Sous couvert d’un humour gentiment moqueur, nous comprenons que ce n’est qu’en lui remplissant la bouche de sucreries, c’est-à-dire en passant par le pulsionnel le plus archaïque, que ce père obtiendra que son fils la boucle durant le film.

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Renonçant à exercer sa fonction parentale et à faire usage de sa propre parole vectrice d’un interdit éducatif susceptible de permettre à l’enfant de comprendre qu’il dérange ses voisins quand il parle durant la séance de cinéma et qu’il lui faut surseoir à poser des questions qui témoignent à la fois de sa curiosité et de son désir d’échanger, ce papa bien de notre temps, n’a d’autres recours que l’invitation, l’incitation à la régression. Sans doute est-ce pour lui aussi le moyen de se faire l’économie de la castration qu’il s’infligerait à lui même par l’exercice de son autorité. Sans doute est-ce ainsi qu’il s’évitera les protestations, voire les sanctions affectives que ses interdits pourraient lui valoir de la part de son fils.

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Comme on le voit ici, dans bien des cas les parents de ces enfants en difficultés, trop soucieux de s’économiser les conflits inhérents à tous processus éducatifs, sont en effet amenés à inventer les stratégies les plus désespérées, (et parfois aussi les plus stupides ou les plus perverses) pour échapper à ces confrontations qui leur imposent de se positionner et d’assumer leurs fonctions, ceci jusqu’au moment où, n’en pouvant plus, ils craquent, basculent dans la violence ou abandonnent la partie.

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Nos consultations sont ainsi remplies par ces parents et ces enfants déboussolés et qui ne savent par quel bout prendre le problème qu’est devenu la vie de famille, et parfois la vie, tout court comme le montre ces publicités de Hansaplast où l’argument de vente des préservatifs repose sur l’impossible exercice de la fonction parentale...

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Un pas de plus est franchi avec celle [5][5] On peut visionner les vidéos de ces publicités présentées... où c’est la mère qui permet tout et n’importe quoi et où le oui que reçoit l’enfant se confond avec celui qu’elle crie dans les bras de son amant.

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C’est donc dans une ambiance sonore et visuelle où le marché est de plus en plus présent et terriblement influent que grandissent de plus en plus d’enfants et ceci de plus en plus tôt puisqu’il est désormais établi que si les grands adolescents regardent un peu moins la télé, les petits et même les tout-petits, sont de plus en plus tôt et de plus en plus longtemps soumis à ces flux d’injonctions. C’est dans ce même climat que les parents et les éducateurs sont supposés exercer leur fonction. Autant dire qu’à l’heure du don des castrations symboligènes ou de la transmission des interdits structurants, l’enfant a déjà dans les oreilles et les yeux toutes sortes de discours et de messages qui font et feront d’autant plus fortement références pour lui, qu’ils sont ceux partagés par la majorité des enfants et des adultes qu’ils côtoient.

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Assister aux conversations (et très souvent aux crises qui rapidement s’en suivent) qu’un enfant (parfois très jeune) peut avoir avec ses parents pour avoir un jouet ou un vêtement de marque que tous ses camarades ont déjà, informe à la fois de l’incompréhension mais aussi de la violence et du désespoir que celui-ci peut ressentir quand la réponse qu’il reçoit est négative. Sa difficulté à admettre et reconnaître cette réponse négative sera d’autant plus grande si ses parents ou ses éducateurs se révèlent incertains quant à leurs choix éducatifs, et qu’ils sont eux aussi tenaillés par le manque et l’envie, pris dans les rets d’un désir que le marché s’est employé à rendre irrépressible.

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Il n’est bien évidement pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que dans des sociétés organisées sur ces bases, les conditions de la Kulturarbeit, c’est-à-dire de la civilisation, ne sont pas vraiment réunies.

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Ces conditions sont d’autant moins réunies que le seul recours contre les débordements de ceux qui n’y peuvent mais, qui restent sur le carreau de la consommation ou ne se retrouvent pas dans ce monde organisé par les seules valeurs mercantiles, est la répression, avec son cortège de brutalités, d’iniquités et de rancœurs. Du moins est-ce le seul qui semble pouvoir être validé par le politique dûment « drivé » par le marché.

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Car le marché n’a bien évidement rien à gagner à ce travail de la civilisation et d’une éducation qui, outre d’offrir aux enfants et aux adolescents, les outils de la sublimation, pourrait leur permettre de décrypter et d’analyser ses messages aliénants pour pouvoir en déjouer les pièges. C’est pourquoi il n’a de cesse que de la remettre en question, cette civilisation. Le marché et ceux qui, en dépit de leur dénégations vertueuses, le servent, ont par contre tout à gagner à rendre dociles les récalcitrants et à faire des élèves dissipés des petits moutons sages car dûment « ritalinisés » [6][6] La Ritaline est un médicament qui est prescrit à des.... D’où d’ailleurs la formidable explosion du marché de ces amphétamines dont nos chères têtes blondes seront encore plus généreusement arrosées, surtout si l’on s’en tient aux recommandations de rapports comme celui de l’INSERM[7][7] Le rapport intégral « Trouble des conduites chez l’enfant... « Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent » qui préconise également le dépistage dès 36 mois des « troubles des conduites »dont on sait parfaitement qu’ils ne dépistent jamais que ce qu’ils provoquent [8][8] Cf bibliographie in C. SCHAUDER, ibidem..

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Sans doute m’objectera–t-on que le marché n’est pas à l’origine de la nature fondamentalement désirante de l’homme et que c’est avec le désir que, marché ou pas, l’humain a, depuis toujours et de toutes façons, à faire, et ce jusqu’à son dernier souffle. Il est vrai que de tous temps il est revenu à la « Culture », (au sens que les allemands donnent à ce terme, c’est-à-dire, civilisation) d’en assurer la régulation.

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À ce titre elle a toujours été l’objet des critiques et des attaques de ceux dont elle contrecarrait les projets. C’est pourquoi l’auteur nazi H. Johst (1890-1978) pouvait à bon droit faire dire au personnage F. Thieman de sa pièce de théatre Schlageter (1933) cette phrase bien connue (et si souvent prêtée à tort à Goebbels ou à Goering !) « Wenn Ich Kultur höre... entsichere ich meinen Browning »(Quand j’entends le mot culture [ou civilisation]... j’enlève le cran de sureté de mon Browning).

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Mais aujourd’hui les attaques contre la « Culture » ont changé de forme. Elles sont plus efficaces car les moyens mis en œuvre sont beaucoup plus puissants. Les stratégies sont devenues plus subtiles : le président de TF1, Patrick Le Lay, l’explique du reste sans ambiguïté dans l’hebdo Télérama du 08.09.2004 : « Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire, de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible... ».

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Rien d’étonnant alors que, caressée dans le sens du poil, la pulsion reprenne ses droits et impose sa loi sauvage et arbitraire. Ceci de façon d’autant plus ravageante que les phénomènes de massification, de désymbolisation et de déidentification, induisent des phénomènes de groupe qui amplifient encore la désinhibition des pulsions et leur défoulement, comme ceux que j’ai évoqué tout à l’heure, selon un schéma que Freud a bien décrit et dont nos banlieues sont le théâtre.

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Rien d’étonnant non plus qu’à l’heure de la désillusion, du « désenchantement du monde », la tête vide mais le cœur gros, les moins résignés se saisissent sans ménagement de ce à quoi ils ne peuvent renoncer, qu’ils descendent en bande dans les hypermarchés pour y saccager les rayons ou qu’un gamin de 10 ans puisse coller une raclée à sa maîtresse d’école qui prétend lui interdire quelque chose qu’il veut et à quoi il est convaincu d’avoir droit.

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Rien d’étonnant enfin que le marché crie alors au scandale et « au viol » et qu’il ne reste au pouvoir, qui se charge bravement de faire tourner la machine et de mettre de l’huile dans ses rouages, qu’à mettre en œuvre une répression qui ne pourra jamais que masquer le symptôme et en aucun cas en atteindre la cause...

Notes

[*]

Psychologue, psychanalyste, professeur assoc. de psychopathologie, faculté de psychologie de l’Université de Strasbourg. Intervention aux États généraux régionaux du Droit de la famille, Strasbourg 28 avril 2008.

[1]

Lebrun J.P.,Un monde sans limite. Essai pour une clinique psychanalytique du social , ÉRES, Toulouse, 1997. Voir également : Dufour D.R.On achève bien les hommes, Denoël, 2005.

[2]

Op.cit.

[3]

Dufour D.R. Le divin marché. La révolution culturelle libérale, Denoël, 2007.

[4]

Voir : Lesourd, S., La construction adolescente, Ramonville Saint-Agne, ÉRES, Arcanes, 2005 ; Lesourd, S., Comment taire le sujet ? Ramonville Saint-Agne, ERES, 2006 ; Schauder, C., Évolution de la société et ennui des jeunes, Lettre du GRAPE, 2005, 60, pp.19-24 ; Schauder, C., Le devenir de l’enfant est-il soluble dans la CIDE (Convention intern. des droits de l’enfant), JDJ. Revue d’action juridique et sociale, 2006, 251, pp.25-28 ; Schauder, C., Incidences de l’évolution des familles et de la société sur les problématiques adolescentes,. in Association franco-brésilienne pour le droit et la psychanalyse. Des jeunes face à la loi. Une réflexion internationale sur la question de la responsabilité, INJEP, 2007, pp.24-30.

[5]

On peut visionner les vidéos de ces publicités présentées par Alex RAFFY lors de son intervention au Colloque de l’APREPA à Brumath (67) les 30 et 31.03.2006 sur : hansaplast_ribbed_condoms.avi et sur use_condoms.mpeg.

[6]

La Ritaline est un médicament qui est prescrit à des enfants dits hyperactifs ou, plus médicalement, à des enfants souffrant du trouble d’hyperactivité avec déficit de l’attention (THADA). Il y a de nombreuses polémiques autour de ce médicament : il est souvent apparenté à une drogue. Cf C. Schauder, Info psychiatrique « Pourquoi une telle prévention contre la prédiction en psychiatrie infantile » dossier « Biopolitique » n? 6, 2008.

[7]

Le rapport intégral « Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent » (septembre 2005) peut être consulté sur : http://ist.inserm.fr/basisrapports/trouble-conduites.html

[8]

Cf bibliographie in C. SCHAUDER, ibidem.

Plan de l'article

  1. Force est de constater que ce n’est pas si simple et que cela ne marche pas !

Pour citer cet article

Schauder Claude, « Pourquoi est-il si difficile de restaurer l'autorité des parents dans les familles ? », Journal du droit des jeunes, 2/2009 (N° 282), p. 41-44.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2009-2-page-41.htm
DOI : 10.3917/jdj.282.0041


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