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Journal du droit des jeunes

2009/4 (N° 284)


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Une recherche-action, consacrée à une approche clinique et psychopathologique des adolescents auteurs de violence sexuelle, mais également aux enjeux praticiens de leur prise en charge dans les services de la protection judiciaire de la jeunesse en France (P.J.J, Ministère de la justice), s’est déroulée de 2005 à 2008, grâce à un financement de la protection judiciaire de la jeunesse (E.N.P.J.J).

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Cette recherche, qui s’est basée sur différents dispositifs de recueil de données (entretiens, questionnaire inspiré du QICPASS [1][1] QICPASS : questionnaire élaboré par A. Ciavaldini et..., génogramme libre pour la rencontre des parents, épreuves projectives pour la rencontre des adolescents...) auprès et par des professionnels d’une part, des adolescents et leur(s) parent(s) d’autre part, a permis un certain nombre d’avancées dans la compréhension de la dynamique intrapsychique des adolescents engagés dans des « agirs sexuels violents », de l’inscription intersubjective au sein du groupe familial et des enjeux mobilisés dans la rencontre des professionnels avec ces adolescents.

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Les principaux résultats de cette recherche sont présentés ici, qui portent d’une part sur l’étude de dossiers clos (permettant une sorte de photographie de la réalité socio-judiciaire des adolescents) et d’autre part sur la rencontre d’une vingtaine d’adolescents. En contrepoint, seront présentées quelques perspectives pour l’accompagnement de ces adolescents.

1 - La réalité des adolescents auteurs de violences sexuelles

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Ces données, recueillies à partir de l’étude de 110 dossiers clos issus de 8 services de la P.J.J sur quatre départements différents permettent d’affiner la connaissance de cette population d’adolescents (confirmant ainsi les quelques rares études à ce sujet) et, indirectement, de la population des victimes et de la singularité du lien avec l’adolescent auteur de violences sexuelles.

1.1 - Sexe des adolescents (taux de réponse : 100%)

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100% des dossiers concernent des adolescents de sexe masculin, ce qui correspond à la tendance générale observée dans la pratique professionnelle auprès des adolescents auteurs et se rapproche des données de la littérature (étude B. Kail / E. Le Caisne, 2002 : 1 fille pour 100 garçons [2][2] KAIL B., LE CAISNE L. (2002), Les violences sexuelles...).

1.2 - Âge moyen d’entrée dans les mesures (taux de réponse = 96%) et au moment des faits (taux de réponse = 32%)

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L’âge moyen d’entrée dans la mesure judiciaire est 15 ans 8 mois, avec un écart de 18 ans entre l’entrée de l’adolescent le plus jeune (10 ans 11 mois) et le plus âgé (29 ans), pour des faits commis pendant sa minorité, à l’âge de 17 ans (décalage lié à la possibilité d’un dépôt de plainte dans un délai de prescription qui est favorable à la victime).

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L’âge au moment des faits (donnée que l’on doit considérer comme plus fragile au regard du faible taux de réponse) se situe à 14 ans et 3 mois, avec un écart de 9 ans entre le plus jeune (8 ans) et le plus âgé (17 ans). Par ailleurs, 48% des adolescents avaient moins de 15 ans au moment des faits, et 52% plus de 15 ans.

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On relève ainsi globalement un écart d’âge entre âge moyen de la population au moment de l’entrée dans la mesure et l’âge moyen au moment des faits de l’ordre de 1 an et 5 mois. La mise à jour de cet écart pose la question de la temporalité dans laquelle s’inscrit la réponse judiciaire et que l’on doit considérer au regard de différents facteurs :

  • temps du dépôt de plainte de la (ou des) victime(s) ; la situation où l’entrée dans la mesure est à l’âge de 29 ans laisse à penser quant au différé du dépôt de plainte pour certaines victimes ;

  • temps de l’enquête de police avant saisine de la justice ;

  • temps de l’élucidation et de l’établissement des faits.

En contrepoint, il s’agira d’interroger la manière dont les adolescents peuvent s’inscrire dans une temporalité qui, d’une certaine manière leur échappe, et qui vient peut-être quelque peu renforcer les vécus de passivité à l’adolescence.

1.3 - Les infractions à caractère sexuel : qualification et traitement (taux de réponse = 98%)

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Pour 62% les infractions sont des crimes (viols), pour 38% des délits (agression sexuelle). Les faits commis en réunion représentent 34% des situations. La répartition du traitement judiciaire de ces faits s’opère entre l’intervention d’un juge d’instruction dans 28% des cas, alors que le juge des enfants intervient dans 62% des cas. Une double intervention du juge d’instruction et du juge des enfants est mentionnée dans 10% des situations.

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La répartition entre juge d’instruction et juge des enfants se présente de la manière suivante (voir tableau 1) :

Tableau 1 - Traitement judiciaire (en pourcentage)Tableau 1
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  • traitement par le juge d’instruction (N = 28) : 79% des faits sont criminels, 21% délictuels, et 39% de l’ensemble sont commis en réunion ;

  • traitement par le juge des enfants (N = 65) : 20% des faits poursuivis relève de faits criminels, 80% de faits délictuels, parmi l’ensemble des faits pour lesquels le juge des enfants intervient, 29% sont commis en réunion ;

  • lorsque les deux magistrats interviennent (N = 12), 42% des faits sont criminels, 58% délictuels, et 50% des faits commis en réunion.

Sans surprise, on peut noter que le juge d’instruction est saisi des infractions les plus graves (criminelles, commises en réunion), sans exclusive d’une saisine du juge des enfants pour des faits similaires.

1.4 - Les victimes

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Leur nombre (taux de réponse = 90%) se situe entre 1 à 9 selon les adolescents : pour 80% des situations, on recense une seule victime, 2 ou 3 victimes dans 17% des situations, 4 ou plus dans 3% des cas.

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Le genre de la victime/ou des victime(s) (taux de réponse = 83%) se répartit de la manière suivante :

  • genre masculin : 24% ;

  • genre féminin : 71% ;

  • genres masculin et féminin : 5%.

Ces données posent bien la prégnance de la problématique d’une quête d’identité sexuée, que l’on peut rapporter à la problématique du choix d’objet à l’adolescence avec, en particulier, la question de la place de la quête homosexuelle, sans doute à penser davantage du point de vue de l’homoérotisme que de l’homosexualité.

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L’âge de la victime (taux de réponse = 58%) représente l’un des items le moins précisément informatif de l’investigation des dossiers clos : en effet, dans la plupart des dossiers, l’âge de la victime ne figure pas en tant que tel. La seule information disponible se rapporte alors à la qualification pénale des faits transgressifs, qui s’appuie sur une différenciation entre victime de moins et de plus de 15 ans. Ainsi il apparaît que :

  • 92% des victimes ont moins de 15 ans, et parmi celles-ci, 30% ont pu être identifiées comme étant âgées de moins de 10 ans ;

  • 5% des victimes ont entre 15 et 18 ans ;

  • 3% des victimes ont plus de 18 ans.

L’absence de discrimination fine et fiable au sein du groupe des victimes de moins de 15 ans ne propose pas une juste représentation de l’âge des victimes et ne permet pas, en particulier, de prendre appui sur le critère différentiel entre victime pré-pubère et pubère.

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L’identification du lien à la victime, en termes de connaissance de la victime (taux de réponse = 63%) ou en termes d’appartenance de la victime à la famille (taux de réponse = 100 au sein du sous-groupe des victimes connues de l’auteur) apporte cependant des éléments complémentaires (voir tableau 2 et 3). En effet, les victimes seraient connues de l’auteur dans 93% des situations, non connues dans 7% seulement. Ces données sont toutefois à moduler en fonction de la lecture que l’on peut faire de l’absence de données pour 37% des dossiers : si une absence de réponse vaut pour victime non connue, alors le ratio entre les victimes connues et non connues passerait à 59% pour les victimes connues et 41% pour les victimes non connues. Cette hypothèse ne semble cependant pas crédible au regard des données générales sur le lien entre auteur et victime d’infractions à caractère sexuel (à préciser) d’une part, et au regard de l’analyse des situations actuelles.

Tableau 2 - Victimes connues - Famille (N = 30), en pourcentageTableau 2
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Parmi les victimes connues, 43% appartiennent à la famille alors que 57% se situent en dehors de la famille. Le sous-groupe des victimes appartenant à la famille est constitué d’enfants qui se présentent dans un lien de fratrie, de fratrie recomposée, de cousinage (voir tableau 3).

Tableau 3 - Victimes connues – Non-Famille (N = 39), en pourcentageTableau 3
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Le sous-groupe des victimes connues n’appartenant pas à la famille (voir tableau 4) est constitué de victimes en lien de proximité avec la famille (enfant gardé par la mère ou par l’adolescent) ou de pair (lien amical ou amoureux).

1.5 - L’agir sexuel violent à l’adolescence et la rencontre du même

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Il est remarquable d’observer que les violences sexuelles impliquent, d’une manière générale, auteur et victime dans une relation de « mêmeté ». Sans que ces critères ne soient cumulatifs, on peut noter qu’un élément de l’ordre du « même » vient organiser ce lien entre auteur et victime : ce sera le rapport d’âge entre auteur et victime, la connaissance et l’appartenance de la victime au groupe des pairs, l’appartenance à la même fratrie (fratrie biologique ou recomposée) et/ou à la même famille.

2 - Clinique des adolescents auteurs de violence sexuelle

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20 adolescents ont été rencontrés dans 8 services de la protection judiciaire de la jeunesse de quatre départements : Ain, Isère, Loire, Rhône. Dans le cadre de la recherche, ils ont été rencontrés d’une part par le travailleur social de la P.J.J. (questionnaire) et par un psychologue chargé de recherche (questionnaire, épreuves projectives de personnalité). Dans la mesure du possible, le/les parent(s) ont aussi été rencontrés (entretien et génogramme libre – réalisation d’un arbre généalogique). Le psychologue chargé de recherche a également rencontré le travailleur social de la P.J.J. (entretien autour de la prise en charge éducative de l’adolescent).

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C’est l’ensemble des données recueillies dans ces différents cadres qui sont présentées de manière synthétique dans ce document. La situation de 18 adolescents fait l’objet de la présente analyse sur les 20 adolescents rencontrés [3][3] Dans deux cas, les adolescents n’ont pas été rencontrés....

2.1 - Qui sont les adolescents rencontrés ?

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Ces adolescents présentent les caractéristiques suivantes :

  • 19 garçons et 1 fille ;

  • de 13 à 19 ans au moment de la recherche (moyenne d’âge : 17 ans) ;

  • 30% sont mis en cause pour des délits (attouchements sexuels), 70% pour des crimes (viols) ;

  • ces infractions à caractère sexuel reprochées aux adolescents ont été commis entre 10 et 17 ans (moyenne de 15 ans 1 mois) ;

  • nombre de victimes : de 1 victime (65%) à 2 victimes (35%) ;

  • 16 adolescents sur les 18 adolescents connaissent la victime ;

  • les victimes sont prépubères (dans la famille, la famille élargie ou le réseau de connaissances) pour environ 45% des situations et pubères (amies du collège ou du quartier) pour environ 55% des situations ;

  • un tiers des adolescents ont été mis en cause dans de précédentes affaires judiciaires (2 pour des infractions à caractère sexuel, 4 pour d’autres infractions) ;

  • 6 adolescents sur 18 ont été incarcérés suite à leur mise en examen ;

  • 5 adolescents ont été placés suite à leur mise en examen ;

  • 7 sur 18 indiquent une consommation de toxiques (cannabis ou alcool) ;

  • 1 adolescent sur 18 déclare des troubles psychiatriques avec hospitalisation, 2 sur 18 évoquent une tentative de suicide.

2.2 - Diversité des « agirs » sexuels à l’adolescence

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On ne peut pas parler des adolescents auteurs d’infractions à caractère sexuel en général, dans la mesure où ils peuvent être distingués et répartis en deux sous-groupes selon un certain nombre de caractéristiques qui les différencient.

2.2.1 - Le sous-groupe des « pré-adolescents »

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  • La moyenne d’âge est de moins de 14 ans au moment des faits (de 10 à 16 ans) ;

  • ils ont commis des faits qu’ils ont répété pour près de la moitié d’entre eux ;

  • les faits commis se répartissent à peu près également entre agression sexuelle et viol ;

  • l’écart dans la reconnaissance des faits entre le questionnaire professionnel et chargé de recherche est limité ;

  • les faits reprochés font l’objet d’une reconnaissance totale de la part des adolescents ;

  • les victimes sont aussi bien des filles (7/10) que des garçons (3/10), elles sont exclusivement pré-pubères, âgées de 5 ans en moyenne, et présentent un écart d’âge avec l’auteur de 5 à 15 ans ;

  • le parcours judiciaire est marqué par une absence de détention préventive, mais par un placement en famille d’accueil dans 3 cas sur 7 ;

  • les deux parents de l’adolescent sont présents dans 4 cas sur 7, en couple dans 2 cas sur 7 ; un lien privilégié aux grand-parents est signalé.

2.2.2 - Le sous-groupe des « adolescents »

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  • La moyenne d’âge de ce sous-groupe est de 16 ans (de 15 à 17 ans) ;

  • leur mise en examen concerne exclusivement des faits de viol ;

  • il existe un écart significatif en ce qui concerne la reconnaissance des faits qui leur sont reprochés entre le questionnaire professionnel et le questionnaire chargé de recherche

  • aucun adolescent de ce sous-groupe ne peut reconnaître sans réserves son implication dans les faits qui lui sont reprochés ;

  • les victimes sont toutes des filles, elles ont 14 ans de moyenne d’âge (elles peuvent être considérées comme des pairs), et présentent de 1 à 4 ans d’écart d’âge avec les auteurs ;

  • le parcours judiciaire est marqué, dans 3 cas sur 7, par une détention préventive, et pour 4 sur 7, ils participent à la recherche avant le prononcé du jugement ;

  • la situation familiale confronte l’adolescent à ses deux parents, vivant en couple, dans 5 situations sur 7, un lien privilégié aux grands-parents est mentionné dans 3 cas sur 7.

2.3 - La parole des adolescents

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On peut remarquer que les adolescents ont beaucoup de mal à parler des faits qui leur sont reprochés. Même s’ils reconnaissent les faits, ils se montrent souvent incapables de mettre en mots ce qui les a conduit à les commettre, ils sont en difficulté pour les raconter, et plus encore pour exprimer une quelconque émotion, particulièrement dans le lien à la victime. Tout se passe comme s’ils se considéraient soit « absents » de la scène des violences sexuelles commises, soit spectateur sans voix de ce qui s’y passe.

2.4 - Le fonctionnement psychique des adolescents

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Il est important d’essayer de comprendre quel est le sens de l’engagement des adolescents dans des infractions à caractère sexuel dans le contexte des bouleversements liés à l’adolescence et à la puberté en particulier. Pour chacun des deux sous-groupes d’adolescents (voir ci-dessus), on peut identifier des grandes lignes :

  • dans le groupe des « pré-adolescents », on peut comprendre que les « agirs sexuels violents » (agressions sexuelles ou viols) auraient pour fonction de mettre à l’épreuve leur place comme sujet à la fois différencié au plan sexué et inscrit dans une histoire des générations, à partir du « choix » d’une victime « enfant » (garçon ou fille) ;

  • dans le groupe des « adolescents », engagés dans des faits de viol en direction d’une victime qui est une jeune fille de l’entourage social, le plus souvent en situation de groupe, on peut comprendre qu’ils tentent de mettre à l’épreuve leur identité, c’est-à-dire d’essayer d’expérimenter l’étrangeté des transformations de leur corps en le confrontant à la fois au corps des autres garçons (recherche d’une ressemblance) et à l’énigme du corps féminin (recherche de la différence).

2.5 - La famille et la sexualité

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Dans l’approche de l’histoire des adolescents au sein de leur famille, on peut faire le constat que dans un nombre de cas significatif, il existe une excitation importante autour de la sexualité. Cette excitation est liée :

  • soit à une absence de protection de l’adolescent par rapport à la sexualité des adultes ;

  • soit à une impossibilité pour l’adolescent d’exprimer la manière dont il est traversé par des questions liées à la sexualité ;

  • soit encore à une rencontre « traumatique » avec la sexualité dans le cadre d’internet ou de jeux vidéos.

Par ailleurs, on a pu constater que, dans certaines familles, la place des adolescents n’était pas véritablement considérée comme une place « d’enfant des parents », mais plutôt comme une place de « pseudo-adultes », au même plan que les parents. On peut penser que cette situation empêche les adolescents de se construire et de se repérer clairement dans la différence des générations.

3 - Les professionnels à la rencontre des adolescents

3.1 - Des mouvements affectifs contrastés

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La rencontre avec les infractions à caractère sexuels des adolescents entraîne de la part des professionnels des mouvements différenciés :

  • vis-à-vis des adolescents du sous-groupe des « pré-adolescents », dont les victimes sont des enfants, c’est plutôt la sidération qui domine face à leurs actes, et le désir de les protéger et de les soigner ;

  • vis-à-vis des adolescents du sous-groupe des « adolescents », dont les victimes sont des jeunes filles également adolescentes, les professionnels apparaissent plus ambivalents, dans la mesure où ces faits peuvent être considérés comme une sorte « d’initiation à la sexualité »... même si l’approche du fonctionnement psychique de ces adolescents montre qu’ils ne sont pas dans une sexualité « adulte ». Par ailleurs, ces adolescents sont essentiellement considérés comme devant être punis (avec l’idée que ces adolescents seraient particulièrement responsables de leurs actes).

3.2 - Les parcours judiciaires et éducatifs

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Ces parcours sont conditionnés par la représentation que les professionnels ont des infractions à caractère sexuel. La prise en charge des adolescents mis en cause dans des faits à l’encontre d’enfants pré-pubères mettrait l’accent sur une démarche de compréhension (investigation et orientation éducative - I.O.E) ou de soin, alors que celle des adolescents engagés dans des faits à l’encontre de jeunes filles mobiliserait davantage la contention (incarcération, contrôle judiciaire)... même si l’ensemble des indicateurs issus de la recherche montre que ce sont ces derniers adolescents qui pourraient être qualifiés de plus souffrants, ou, en tout cas, pris dans des risques d’effondrement ou de désorganisation psychiques majeurs.

4 - Perspectives de travail

4.1 - Le recours à des outils de médiation

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La difficulté repérée pour les professionnels à interroger avec l’adolescent l’acte pour lequel il est mis en examen invite à proposer le recours à un outil de médiation. Dans la recherche, le questionnaire élaboré et mis à la disposition des professionnels en appui de la rencontre de l’adolescent autour de l’acte semble avoir pu jouer ce rôle :

  • en tenant à distance l’excitation liée à l’acte transgressif ;

  • en manifestant une préoccupation pour l’adolescent, dans les différents registres de ses investissements (le questionnaire ne se limite pas à une focalisation sur l’acte) ;

  • en se proposant dans une fonction tierce, maintenant à distance les enjeux de la subjectivité du professionnel.

Une nouvelle version du questionnaire utilisé dans la recherche a été élaborée et pourra servir de support pour la rencontre des adolescents.

4.2 - Un travail sur les représentations de la sexualité et l’accueil des adolescents

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La rencontre de ces adolescents par les professionnels passe par un travail sur les représentations du sexuel et de la sexualité contenues dans ces situations. Il est important de reconnaître la part de la sexualité infantile présente dans ces actes, alors que l’on pourrait croire qu’ils sont engagés dans une sexualité « d’adulte ».

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La clinique des adolescents rencontrés dans la recherche, marquée par la prégnance du « sexuel infantile », invite alors à inventer une posture à même d’en soutenir l’accueil. Il semble que l’invention de cette posture ne peut que passer par un travail sur les représentations du sexuel et de la sexualité mobilisés dans les « agirs sexuels violents », afin de prendre en compte la part de la sexualité infantile qui s’y trouve engagée... alors même que pourrait se donner à voir une sexualité « adulte », génitale. Ainsi, cette posture « d’accueil de l’agir sexuel violent » place les professionnels dans un lien d’inconfort dans la rencontre de l’adolescent, qui implique un mouvement de transformation de l’excitation, en acceptant, d’une certaine manière, d’y prendre part.

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En d’autres termes, l’impossible « travail du féminin » dont témoignent les « agirs sexuels violents » chez ces adolescents implique un « accueil actif » de l’impossible passivité, afin d’en soutenir la transformation dans une forme acceptable, afin de ré-introduire un jeu entre activité et passivité. Si l’on considère l’agir sexuel violent comme un temps (avatar) du processus adolescent, on comprend alors l’enjeu d’un tel accueil dans le travail éducatif, dégagé des mouvements de rétorsion, de banalisation et/ou de déni qui peuvent accompagner la rencontre de ces situations.

4.3 - L’accompagnement psychologique

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La question de la prise en charge psychologique apparaît tout à fait déterminante tant dans l’analyse des parcours des adolescents que dans les attentes des professionnels en terme de réponse vis-à-vis des adolescents. Il ne faut bien sûr pas avoir une représentation « magique » de l’intervention psychologique, mais il est important de se poser la question des choix thérapeutiques qui peuvent être réalisés dans leur direction.

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La perspective d’une prise en charge groupale des adolescents, à partir de techniques particulières, apparaît comme une piste intéressante à envisager. Ce travail des adolescents en groupe, avec deux professionnels, permet non seulement une confrontation entre adolescents (travail de « miroir ») mais aussi un accès à une représentation de leurs actes. En effet, le travail du groupe permettrait, en premier lieu, de dégager l’adolescent d’un lien individuel (duel) potentiellement séducteur-traumatique [4][4] Ne peut-on pas considérer, de fait, que toute situation... au profit d’un espace au sein duquel les motions transférentielles trouveraient à se diffracter.

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Par ailleurs, le travail du groupe autoriserait, pour les adolescents de chacun des sous-groupes cliniques, la constitution d’un espace d’intercontenance affective, ouvrant la voie à un travail de liaison affect/représentation dont on mesure la carence. Si le groupe permet de contenir les fantasmes de séduction, il devient également le lieu d’émergence de la différenciation et du jeu de la différence, à partir d’une actualisation d’une préoccupation maternelle dans le groupe. Soulignons enfin l’intérêt de la mise au travail de la problématique adolescente et de ses avatars dans l’inter-transfert.

4.4 - Les enjeux de la réponse judiciaire

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D’une manière plus large, la question de la réponse judiciaire aux infractions à caractère sexuel doit être posée. Nous pouvons souligner la pertinence de systématiser les mesures qui permettent un travail sur la compréhension du sens de l’acte, y compris pour les adolescents plus avancés en âge. La mesure d’I.O.E, dans sa dimension pluridisciplinaire et longitudinale (accompagnement de l’adolescent et de sa famille dans le temps de l’investigation) apparaît à cet égard un outil tout à fait intéressant. Cela n’exclut pas la nécessité, pour l’adolescent, d’une confrontation à l’interdit, porté par une parole habitée par le magistrat, qui soit en mesure de structurer le rapport à la loi.

4.5 - L’accompagnement des parents

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Enfin, il faut sans doute aussi penser à la manière dont les parents des adolescents pourraient être accompagnés. On a pu mettre en évidence la fragilité des repères dans bon nombre de ces familles (repères de génération, d’appartenance à une lignée...). Il faudrait alors imaginer la pertinence de prises en charge familiales, qui puissent aider les parents à se (ré-)inscrire dans une attention pour leur enfant devenu adolescent, dans ce temps de changement des places pour chacun d’eux.

En conclusion

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Au total, on peut dire que cette recherche, non seulement contribue à une approche psychodynamique des enjeux de l’agir sexuel violent à l’adolescence (entre écrasement et tentative de symbolisation de la différence), mais permet d’identifier les modalités selon lesquelles la prise en charge éducative se trouve infiltrée par des jeux de représentation qui, d’une certaine manière, tendent à faire l’économie de la part de la sexualité infantile qui infiltre le processus adolescent. Le processus adolescent, qui vise à un dégagement suffisant de la sexualité infantile vers un investissement de la génitalité (inscription de la différence des sexes et des générations) se trouve ici paradoxalement comme gelé par la quête du traumatisme au travers de la violence imposée à l’autre. Si cette violence témoigne d’un court-circuitage des modalités d’élaboration secondaire dans le registre de la pensée et du lien, elle signale aussi, en contrepoint, une tentative d’adresse dont il convient de saisir la complexité, au-delà des mouvements contre-transférentiels.

Notes

[*]

Professeur de psychologie clinique et de psychopathologie ; Institut de psychologie, Centre de recherche en psychopathologie et psychologie clinique (C.R.P.P.C), Université Lumière, Lyon 2 ; Institut de psychologie, laboratoire de recherche en psychologie des dynamiques intra- et inter-subjectives (LARPSYDIS), Université de Lausanne (Suisse).

[1]

QICPASS : questionnaire élaboré par A. Ciavaldini et son équipe (A. Ciavaldini, 1999), dans le cadre d’une recherche nationale consacrée aux auteurs adultes de violence sexuelle, et adapté ici pour une population adolescente.

[2]

KAIL B., LE CAISNE L. (2002), Les violences sexuelles commises ou subies. Les auteurs et les victimes accueillies à la protection judiciaire de la jeunesse, Ministère de la justice (non publié).

[3]

Dans deux cas, les adolescents n’ont pas été rencontrés pour l’ensemble du protocole de recherche et les données recueillies n’étaient pas suffisamment fiables pour être exploitées.

[4]

Ne peut-on pas considérer, de fait, que toute situation de consultation et/ou de rencontre en clinique de l’enfant ou de l’adolescent mobilise une dimension séductrice-traumatique : ici, comme nous l’avons souligné précédemment, le risque pourrait être celui d’une répétition, à l’identique d’une certaine manière, d’un vécu traumatique...

Plan de l'article

  1. 1 - La réalité des adolescents auteurs de violences sexuelles
    1. 1.1 - Sexe des adolescents (taux de réponse : 100%)
    2. 1.2 - Âge moyen d’entrée dans les mesures (taux de réponse = 96%) et au moment des faits (taux de réponse = 32%)
    3. 1.3 - Les infractions à caractère sexuel : qualification et traitement (taux de réponse = 98%)
    4. 1.4 - Les victimes
    5. 1.5 - L’agir sexuel violent à l’adolescence et la rencontre du même
  2. 2 - Clinique des adolescents auteurs de violence sexuelle
    1. 2.1 - Qui sont les adolescents rencontrés ?
    2. 2.2 - Diversité des « agirs » sexuels à l’adolescence
      1. 2.2.1 - Le sous-groupe des « pré-adolescents »
      2. 2.2.2 - Le sous-groupe des « adolescents »
    3. 2.3 - La parole des adolescents
    4. 2.4 - Le fonctionnement psychique des adolescents
    5. 2.5 - La famille et la sexualité
  3. 3 - Les professionnels à la rencontre des adolescents
    1. 3.1 - Des mouvements affectifs contrastés
    2. 3.2 - Les parcours judiciaires et éducatifs
  4. 4 - Perspectives de travail
    1. 4.1 - Le recours à des outils de médiation
    2. 4.2 - Un travail sur les représentations de la sexualité et l’accueil des adolescents
    3. 4.3 - L’accompagnement psychologique
    4. 4.4 - Les enjeux de la réponse judiciaire
    5. 4.5 - L’accompagnement des parents
  5. En conclusion

Pour citer cet article

Roman Pascal, « La violence sexuelle et le processus adolescent : clinique des adolescents engagés dans des " agirs sexuels violents " », Journal du droit des jeunes, 4/2009 (N° 284), p. 38-43.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2009-4-page-38.htm
DOI : 10.3917/jdj.284.0038


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