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Journal du droit des jeunes

2009/4 (N° 284)


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Accueillir des jeunes « délinquants » relève d’une mission particulièrement difficile, mais accueillir des jeunes auteurs de violences et/ou d’agressions sexuelles, des jeunes qui ont commis l’inacceptable, l’innommable relève d’une mission complexe voir improbable.

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La ferme de Morbecque[1][1] Cet établissement fait partie du groupement des associations..., un centre de placement immédiat (CPI) du Pas-de-Calais, entend jouer un rôle éducatif en travaillant avec ces jeunes : en les regardant en tant que « sujets » d’une histoire, d’un parcours de vie qui les a conduits à commettre et/ou à subir l’odieux, l’inacceptable, en invoquant l’humain, sa capacité d’évolution, l’éducation vers des valeurs peut-être trop méconnues jusqu’ici dans son environnement.

1 - Des adolescents qui bousculent nos repères

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Yves-Hiram Haesevoets[2][2] Psychologue clinicien-psychothérapeute, chercheur indépendant,... écrit à ce propos : « Les adolescents qui agressent sexuellement des enfants ou leurs pairs apparaissent dans les médias comme les nouveaux renégats d’un ordre social chaotique, voire inversé ou perverti, dans lequel les jeunes auraient perdu leurs repères. Certains de ces jeunes sont considérés comme des délinquants récidivistes commettant des crimes de nature sexuelle ou comme des « immaturopervers » dangereux ou incurables. Ces transgressions répétées seraient symptomatiques d’un trouble insidieux ou d’un mal-être profond. À côté d’un certain dérapage médiatique et au-delà de l’indignation collective ou de l’incompréhension, ce phénomène social inquiète aussi les cliniciens qui proposent quelques explications plus ou moins psychologiques compatibles avec ce malaise à forte connotation sexuelle. Ils tentent d’y apporter quelques remèdes, construisent des outils diagnostiques et pronostiques et appliquent des programmes thérapeutiques spécifiques ».

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L’adolescence comme problématique psychopathologique est de plus en plus décrite dans la littérature scientifique actuelle, dans les revues et ouvrages de psychologie ou d’éducation en particulier. Dans ce registre, l’attention se focalise actuellement sur des adolescents à problèmes multiples ou sur des enfants pré-pubères qui apparaissent comme des « handicapés psychosociaux » et/ou comme des agresseurs (physiques ou sexuels) potentiels. Les plus marginaux parmi ces adolescents sont représentés par ceux qui abusent sexuellement d’enfants plus jeunes. Ils apparaissent aux regards de certains comme des « abuseurs sexuels » comparables aux délinquants sexuels adultes.

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Suivant un raisonnement très linéaire de cause à effet, certains professionnels pensent que l’ensemble des mineurs qui commettent des abus sexuels risquent de devenir des abuseurs à l’âge adulte et qu’il faut les rééduquer de la manière la plus efficace possible.

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Ainsi au risque d’une radicalisation et d’une stigmatisation abusive, interprétative et systématique, les cliniciens multiplient dans les pays anglo-saxons des programmes de traitement adapté à cette problématique. Un programme multi-varié de guidance éducative adapté à ces jeunes sujets ne pouvant se construire que dans un cadre institutionnel éprouvé par des repères éthiques et juridiques solides, l’orientation thérapeutique de ces adolescents devrait s’élaborer à partir d’un examen médicopsychosocial complet et rigoureux ».

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Ces différents éléments d’analyse permettent de situer les enjeux de l’orientation thérapeutique proposée par les structures d’accueil.

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Comme l’écrit Yves-Hiram Haesevoets le risque d’une stigmatisation abusive avec l’effet pervers de s’en tenir à une lecture linéaire de causalité et adapter des pratiques visant des « résultats rapides et tangibles » éluderait le point de vue psychologique, social et éthique. Réduire l’auteur à l’acte posé et envisager l’incontournable reproduction de génération en génération induit une pratique qui envisage peu le jeune en tant que sujet dans une dynamique évolutive. Nous ne pouvons faire l’économie d’une phase d’observation du jeune, d’un temps d’une analyse globale de la situation pour ensuite adapter des perspectives d’un travail d’accompagnement.

Un accompagnement qui doit tenir compte du domaine éducatif, social et thérapeutique

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Quelle est la place, le rôle de l’équipe éducative ? Quelle est la place de l’éducateur dans les approches socio-éducatives en vigueur ? À travers la présentation d’un projet original… En préliminaire, il convient de cerner les caractéristiques de ces adolescents, auteurs d’agressions sexuelles ; ensuite de décrire le projet de la ferme de Morbecque. La présentation d’une vignette clinique nous permettra de prendre la mesure des enjeux cliniques.

2 - Pour mieux connaître les différents visages des adolescents auteurs d’agressions sexuelles

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Jean-Yves Hayez[3][3] Jean-Yves Hayez, psychiatre infanto-juvenil, docteur... distingue trois groupes :

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« 1. Le plus fréquent est constitué par « les dominants, peu scrupuleux, peu sociables et avides de plaisirs sexuels ». Par argumentation intellectuelle sciemment fallacieuse, par séduction ou par la force, voire la terreur, ils se servent de plus jeunes comme de poupées sexuelles, parfois sur des durées de deux, trois ans dans le superbe isolement de leurs chambres au troisième étage, jamais surveillées par les parents. Tout au plus ont-ils parfois obtenu un « oui » hésitant au début, mais ils ne tiennent pas compte des « Non » bien plus clairs qui lui succèdent. Ils baisent et rebaisent, sans considération profonde pour le vécu de leur objet de jouissance, qu’il s‘agit seulement de faire taire et durer.

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(…)

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Ils sont donc motivés principalement par un grand investissement du plaisir physique, pour certains pas très loin d’une addiction. Ils n’ont pas beaucoup de sens moral ni de valeurs sociales, peut-être même ont-ils introjeté, à partir du témoignage de vie quotidien de leur famille, des « valeurs faussées » (droit à l’égocentrisme, à profiter de l’autre, etc.)[4][4] Laforest S. et Paradis R., Adolescents et délinquance.... C’est certainement à leur propos que D. Frémy pouvait écrire : « … L’agression sexuelle n’est pas repérée comme une effraction du corps de l’autre. Cet autre est mal différencié, il n’est pas considéré comme une personne mais comme une opportunité, comme celui ou celle dont on repère la vulnérabilité. La victime est instrumentalisée, réduite à l’état d’objet… » [5][5] Frémy D., Existe-t-il des caractéristiques cliniques....

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2. Déjà bien moins fréquents, mais très ciblés par la littérature scientifique, sont les adolescents qui ont eux-mêmes vécu dans une ambiance de grande violence, globale, psychologique, physique ou/et sexuelle dont ils ont été témoins ou qu’ils ont directement subi[6][6] Awad G., Saunders E., Levene J., A clinical study of.... Ils ont longtemps encaissé en silence, en essayant de se protéger vaille que vaille. Ils n’ont guère pu en parler ni bénéficier de solidarité.

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Des représentations traumatiques continuent donc toujours à agir en eux, pas vraiment refroidies, mi-conscientes, mi-inconscientes, avec de loin en loin des moments de grande angoisse ou de rage. En effet, progressivement, pour retourner la situation interne (et externe), ils s’identifient à l’agresseur … c’est souvent autour de leur pré-adolescence que des fantasmes, puis des intérêts et des comportements commencent à les habiter, jusqu’à la brutalité apparemment insensible, la cruauté, le sadisme. S’ils y trouvent de la jouissance physique et du plaisir d’emprise vécu comme agréables, ils apprennent à reproduire ces comportements et à s’y fixer.

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De tels ados sont comme des bombes à retardement : face à une occasion qui leur rappelle leur passé, même inconsciemment, ils peuvent décharger une grande masse d’agressivité et de sexualité brutales sur un plus faible ou sur une cible évocatrice. On les trouvera donc davantage du côté du viol ou du quasi-viol (certaines conduites brutales à deux ou trois à la sortie d’une discothèque, l’alcool et les pilules aidant). Dans les cas gravissimes, les voici serial-killer à l’âge adulte.

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Moins fréquents : les traumatic reenactements : cette catégorie d’adolescents vit plus strictement que la précédente le besoin d’agresser et de vivre de l’emprise sur un type de cible relativement précis, le plus souvent faible en statut[7][7] D. Frémy (op. cit., p. 197) soulignait : « … Il faut....

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3. Dans un autre ordre d’idées, du côté d’un amour immature, plus que d’une jouissance ou qu’une emprise, on trouve à un âge bien précoce les plus purs des pédophiles. Pas vraiment les pervers, qui ne sont intéressés que par quelques centimètres carrés de muqueuse-à-jouir, mais bien ceux qui, dès leurs onze, douze ans, idéalisent l’enfant plus jeune, idolâtrent son corps et son être si parfaitement pur, et qui veulent fusionner avec lui, reconstituant une sorte de nirvana primitive. Au fil du temps, les désirs et les fantasmes sentimentaux et sexuels de ces tout jeunes pédophiles ne vont guère évoluer. Il est bien possible que, pendant longtemps, ils s’en tiennent à l’amour (souvent secret), sans intention de sexualité physique. Mais, beaucoup arrivent quand même au contact charnel, plus tard dans l’adolescence. Et pour certains c’est immédiat ou quasi. Ils cherchent plus les caresses, la fusion des corps, l’impression de tout connaître et partager de l’intimité de soi et de l’autre, que les débordements de la jouissance érotique. Mais ils se fixent très souvent dans de très solides habitudes[8][8] Miner M., Factors associated with recidivism in juveniles :... ».

3 - La ferme de Morbecque et le rôle de l’éducateur dans le prise en charge de jeunes auteurs de violences et/ou d’agressions sexuelles

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Une équipe éducative propose un dispositif alternatif aux dispositifs « institutionnels » à la ferme de Morbecque, un établissement géré par l’association Le Gite, sise à Marcq-en-Baroeul. Voici ce que Messieurs Lecointe, directeur et Donze, psychologue exposent à ce propos :

L’association et la genèse du projet alternatif :

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« L’association est membre d’un groupement qui s’appelle le GAP (groupement des associations partenaires) qui est déjà un modèle de regroupement associatif assez original en ce sens qu’il préserve l’identité de chacune des associations partenaires tout en développant des valeurs communes et des actions cohérentes

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L’association gère des établissements qui accueillent des mineurs (dont des grands adolescents) ; certaines situations particulières ont obligé les professionnels à constater leur impuissance et à réfléchir à une offre de service plus adaptée à ces problématiques (souvent autour de la violence aux personnes et du refus de l’acte éducatif qui se manifestait par une fuite en avant, une opposition constante, des actes de destruction ou de violence).

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L’idée a germé d’un dispositif alternatif aux dispositifs « institutionnels » qui nécessitent des jeunes déjà un peu « formatés » et capables d’en accepter et d’en comprendre les règles et les enjeux.

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Cette idée a rencontré en 2000 l’appel d’offre du ministère de la justice concernant les mineurs délinquants en grande difficulté comportementale. Le cahier des charges des CPI a été « assoupli » pour prendre en compte les aspects spécifiques du projet. Monsieur Lecointe, directeur a été embauché en avril 2001 pour présenter le projet au CROSM (Comité régional d’organisation sociale et médico sociale), porté par la direction régionale de la protection judiciaire de la jeunesse en juin 2001. Le premier jeune a été accueilli le 28 juin 2001 ».

En quoi et comment la prise en charge s’avère particulière

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Le placement est prévu pour une durée de trois mois renouvelable une fois.

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La ferme de Morbecque, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, accueille des mineurs sous main de justice, en alternative à la détention, sous couvert de l’ordonnance du 2 février 1945, pour des délits de toute nature. Il n’existe pas de « sélection » selon les délits commis ou le parcours des mineurs puisqu’il s’agit d’accueils immédiats suite à déferrements.

Une ferme comme centre éducatif

Pour ces jeunes délinquants en difficulté sociale, la justice a choisi un placement en ferme éducative plutôt que l’incarcération. Il s’agit de rompre les schémas qu’ils connaissent dans les cités, et leur permettre de se reconstruire autour d’une activité.

Une démarche éducative basée sur la confiance

Retrouver confiance en soi et accorder la sienne à autrui, c’est justement l’enjeu de leur séjour. La démarche éducative des responsables du centre se construit autour de cette idée. C’est un travail de fond où il faut rompre tous rapports de force entre le jeune et les éducateurs. « Le rapport de dominé à dominant, c’est exactement le cycle dans lequel ils sont enfermés dans la cité. Pour briser cette logique, on leur montre que d’autres schémas sont possibles ». Pas question de s’imposer en despote, il ne s’agit pas de faire de la répression. « Ce serait une erreur de venir les chercher sur leur terrain, il faut attendre qu’ils viennent d’eux-mêmes, et c’est à nous de rendre les activités suffisamment attrayantes pour qu’ils puissent s’y intéresser spontanément ». Les concours d’attelage, des chantiers, un jumelage avec une commune de Lituanie, un raid sportif au Maroc sont aussi le moyen de leur donner des défis. Il s’agit également de leur permettre de croiser d’autres jeunes, de rencontrer des adultes dans un cadre différent de celui qu’ils ont toujours connu.

Dans ce même objectif, le centre fonctionne avec quatre familles d’accueil. Soit la possibilité d’alterner sur les cinq lieux différents, ferme pédagogique, base de loisirs. Contrairement au centre, où ils sont sur une structure de groupe en internat, ils seront confrontés à une structure familiale. Une base normale d’éducation qui les renvoie aux difficultés qu’ils connaissent dans leur propre famille. L’occasion parfois de comprendre ce qui a pu déclencher chez eux un tel comportement. On viole rarement la loi par hasard et surtout à 15 ans. Le chemin qui mène à la délinquance part souvent de familles éclatées : pères absents ou dévalorisés (chômage, alcoolisme), mères débordées ou au contraire surprotectrices. Une fois la confiance installée entre le jeune et l’éducateur, reprendre avec lui et essayer ensemble de comprendre sont les premiers pas vers la réinsertion.

Repris sur le site : http://www.legap.fr/Public/association.php ?ID=323

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Sur le plan de l’organigramme, l’association gère deux établissements dont la ferme de Morbecque. La direction générale de tous les établissements des associations partenaires du GAP est établie à à Marcq en Baroeul.

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La ferme de Morbecque comprend, un directeur à temps plein (TP), un chef de service éducatif à TP, un secrétaire de direction à TP, un psychologue à TP, 2 surveillants de nuit qualifiés, 9 postes éducatifs. Un financement est prévu pour 8 jeunes en lieux de vie, lesquels sont sous convention avec l’association.

Le public accueilli à la ferme de Morbecque

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« Depuis 2001, nous avons donc accueilli des mineurs auteurs d’agressions sexuelles et soumis à des mesures pénales (dont le placement peut faire partie dans le cadre d’une évaluation de la personnalité et/ou d’un éloignement vis-à-vis de la victime pour protéger cette dernière et/ou d’une évaluation de la problématique familiale…). Les placements à ce titre représentent +/- 15 à 60% des placements ; je ne fais pas une moyenne car il est important de pointer que parfois nous avons 1 à 2 mineurs concernés sur un groupe de 12, parfois 6 à 7 mineurs concernés sur un groupe de 12.

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Par ailleurs, depuis 2001, nous avons constaté que les mineurs les plus morcelés, les plus instables, les plus violents, les plus rétifs à l’accompagnement éducatif, les plus déstabilisés, ceux qui avaient un parcours éducatif le plus morcelé, le plus incohérent (ASE aide sociale à l’enfance, MDPH - Maison départementale pour les personnes handicapées -, PJJ)…avaient pour une grande partie d’entre eux été victimes d’agressions ou de violences sexuelles. Ces mineurs victimes représentaient, fin 2006, 80% des mineurs que nous avions accueillis à cette date.

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Nous avons donc constaté que l’accompagnement de ces mineurs auteurs (en cohabitation avec d’autres mineurs parfois victimes mais pas auteurs) représentait à nos yeux une difficulté particulière à laquelle il fallait réfléchir. C’est l’objet de notre projet d’accompagnement de mineurs condamnés pour des faits d’agressions et/ou de violences sexuelles » (B. Lecointe).

Pour appréhender le travail accompli avec un jeune : un rapport éducatif de première observation concernant un jeune né en 1993 et placé dans l’établissement en novembre 2008 par une ordonnance du juge pour enfants

Rédacteurs : l’équipe éducative de la Ferme de Morbecque

Rédigé le : décembre 2008

Historique

Motifs du placement

Quand nous sommes sollicités, Anthony est en garde à vue depuis 36 heures. Il est présenté devant le juge des enfants car il est mis en cause dans l’agression sexuelle d’un mineur de 12 ans. Il s’agit d’une réitération puisque une semaine avant cette présentation, Anthony a déjà été mis en examen pour des faits similaires.

Antécédents éducatifs

En 2007, Anthony a bénéficié d’une IEAD (intervention éducative à domicile) par le service social de la ville de X.

Dans ce cadre, repéré pour des problèmes de comportements inadaptés en milieu scolaire, Anthony a fait l’objet d’un signalement aux autorités judiciaires. Ce signalement a débouché sur une mesure d’IOE (investigation et orientation éducative), confiée aux Services de l’X.

Cette mesure d’investigation a conclu à la nécessité d’un placement d’Anthony à l’Aide sociale à l’enfance de 2007 à 2008, période pendant laquelle le mineur a été accueilli à la Maison d’Enfants de X.

À la suite de la première mise en examen, Anthony a été confié dans le cadre de l’ordonnance du 2 février 1945 aux UHD de la PJJ de X. Il a été accueilli dans une famille d’accueil qui avait 2 enfants.

Composition de la famille :

Père : XXXX

Mère : XXXX, née XXXX

Fratrie : Anthony a un frère et cinq sœurs, tous majeurs, seul son frère X (décrit comme handicapé ?) vivrait encore au domicile familial.

La famille est suivie par l’UTPAS (unité territoriale de prévention et d’action sociale) de X. Trois des sœurs ont fait l’objet d’un placement dans le cadre d’un accueil provisoire.

Déroulement de l’accompagnement éducatif

Parcours d’Anthony au sein du réseau éducatif de la ferme de Morbecque

Anthony a été accueilli dans l’unité éducative de la Ferme de Morbecque. Il a également passé quelques jours dans un lieu d’accueil du réseau éducatif, chez Monsieur X, dans un accueil de type familial.

Anthony a participé à un séjour attelage de dix jours en avesnois pendant le mois de novembre avec d’autres jeunes et d’autres adultes du réseau éducatif, il doit participer à un séjour sportif à Hardelot en janvier.

Présentation d’Anthony

Anthony est d’un abord agréable : jeune adolescent souriant, il a plaisir à la rencontre. Anthony est en recherche constante d’un contact avec autrui : un regard, un geste, une conversation, une activité partagée. Anthony n’hésite pas à aller vers les adultes, mais il est visiblement plus réservé avec ses pairs.

Dans son apparence, Anthony joue du paradoxe : il a la taille effective d’un adolescent de presque 16 ans, mais il a une façon d’être, de se déplacer, la gestuelle d’un jeune enfant.

Anthony est assez négligent pour tout ce qui concerne sa présentation : son linge n’est pas réellement entretenu, son hygiène est tout juste correcte et nécessite parfois quelques rappels à l’ordre quand les éducateurs doivent l’inciter à prendre une douche, il ne prend aucun soin de ses affaires (il est capable de faire un chantier avec des chaussures de sport de valeur et il nous faut intervenir pour lui demander de se changer, réflexe qu’il n’aura pas de lui-même). La chambre d’Anthony est constamment en désordre, même après que les éducateurs l’aient aidé à la ranger et à la nettoyer et il ne porte aucune attention à ses affaires personnelles.

Par exemple, durant le séjour attelage, Anthony a oublié son téléphone portable à l’endroit où nous avions pique-niqué ; il s’en rend compte cent mètres plus loin mais refuse d’aller le récupérer en expliquant que sa mère lui en paiera un autre. Comme une évidence !

Anthony a un port dégingandé, un rire « bébête », des postures et une gestuelle qui nous font penser parfois à un enfant autiste. Anthony ne semble jamais réellement en contact avec la « réalité ».

Mais, paradoxalement, Anthony a de très grandes qualités sportives et au cours de cette activité il montre une coordination physique et des capacités d’anticipation surprenantes.

Rappel et élaboration du projet individuel

Le placement d’Anthony fait suite à la réitération, à une semaine d’intervalle, d’agressions sexuelles sur des mineurs. Anthony ne semble pas « conscient » de la gravité des actes et de leur caractère prohibé, il n’évoque aucun regret, aucune culpabilité.

Le placement doit permettre une évaluation globale de la personnalité du mineur, de sa réceptivité à l’intervention éducative, de l’opportunité et de la pertinence de le faire bénéficier d’un accompagnement psychologique dans le cadre de la mesure pénale.

En résumé, il s’agit de tenter de discerner ce qu’il y a de complexe dans cette personnalité apparemment paradoxale.

Évolution des relations avec les adultes de l’internat éducatif

Les relations qu’Anthony entretient avec le personnel éducatif sont largement fonction du sexe de son interlocuteur.

Avec les femmes, Anthony est très rapidement dans une tentative de « domination », sans que ce terme soit réellement adapté à ce qu’il met en place : il semble naturellement adopter des comportements très infantiles, jouant la provocation, l’exigence, l’enfant gâté et capricieux ; il lui semble alors tout à fait normal d’être dans une constante surenchère, et ce d’autant que la présence d’autres mineurs exacerbe ses comportements et ses attitudes.

Avec les hommes, Anthony est plus « prudent » mais il peut aussi présenter la même surdité aux interpellations éducatives. Sa prudence ne semble avoir pour origine que la « puissance virtuelle » qu’il attribue aux hommes… et qu’il va chercher à vérifier très rapidement.

Mais ces provocations, ces comportements aléatoires ne ressemblent pas à ceux des autres adolescents. Très rapidement, les adultes qui interviennent s’interrogent sur la « normalité » d’Anthony, tant ses actions et ses réactions semblent déconnectée du contexte dans lequel elles se produisent. Les adultes s’interrogent également sur la réelle capacité d’Anthony à comprendre les consignes ou les remarques qui lui sont faites. La question est posée de la déficience.

Et pendant que les adultes s’interrogent, Anthony persiste… et signe ! Il continue à jouer de l’ambiguïté quand il fait valoir, simultanément, une culture scolaire surprenante et une incapacité à exprimer un avis personnel sur un film, une situation (même si elle le concerne).

En la présence d’Anthony, les intervenants éducatifs ont constamment l’impression de faire le grand écart.

Évolution des relations d’Anthony avec sa famille

Dès l’arrivée d’Anthony, nous avons observé une incapacité totale de prendre de la distance de la part du mineur et de ses parents, telle qu’aurait pu la favoriser le placement en internat. Anthony n’est pas seul responsable de cette situation, les parents portent une grande part de cette « irresponsabilité », ou plutôt de cette immaturité.

Malgré les messages laissés à leur intention afin d’organiser les rencontres, les parents « organisent » la première visite à leur convenance, sur les seules directives de leur fils, sans se soucier des contingences de la structure et des restrictions rédigées dans l’ordonnance de placement.

Anthony possède un téléphone portable et, en la circonstance, cela est à la fois une vraie calamité et une occasion irremplaçable d’observer ces relations mère/fils. Il nous apparaît, au fil des jours, que ces relations sont presque « mécaniques », rituelles, qu’elles sont une sorte de nourriture constante (quelle qu’en soit la qualité) pour entretenir une forme de dépendance « vitale ». Comme un état de fait qui perdure depuis la naissance et qui ne saurait être changé.

Ni Anthony ni ses parents ne font jamais référence à des difficultés relationnelles avec leur fils ou plus largement au sein de la cellule familiale ; leur appréciation est en total décalage avec les informations recueillies lors de l’IEAD et de l’IOE.

Évolution des relations d’Anthony avec les autres mineurs

Anthony hésite entre la fascination, l’admiration, la soumission, le mimétisme, la prévenance… Bref, toutes les positions qui le mettront en situation de se protéger ou du moins de bénéficier d’une place relativement confortable. C’est du moins ce qu’il croit ou ce pour quoi il cherche à se convaincre.

Une autre position est parfois adoptée par Anthony : faire le pitre, le clown, le débile, le simplet… Bref, autant d’attitudes qui lui confèrent une sorte de protection naturelle ; s’en prend-on au bouffon ? Non, et ce d’autant moins qu’ils stigmatisent les faiblesses de la relation éducative en mettant en défaut, parfois, les adultes présents. Par cette posture, Anthony pense également trouver une place aux yeux de ses pairs.

Quand il évolue dans un groupe, Anthony devient presque simultanément totalement hermétique aux adultes, sauf s’ils ont recourt à des méthodes « autoritaires » : lorsque l’adulte s’interpose avec virulence, Anthony est comme interrompu dans son cinéma, il s’arrête, reste bouche bée, semble prendre conscience de la situation et de ses éventuels débordements, et il est alors capable de réagir et de modifier ou d’adapter ses comportement en conséquence.

Ces situations confirment qu’Anthony présente un profil différent, particulièrement adapté (selon ses propres critères) aux jeunes qu’il côtoie et au contexte dans lequel il les rencontre.

Évolution d’Anthony vis-à-vis des activités supports

Anthony butine, va d’une activité à une autre, faisant valoir à l’adulte qui le surprend inactif qu’il est en pleine occupation avec un autre éducateur.

Anthony est dans l’évitement, il semble incapable de suivre le rythme d’une activité, quelle qu’elle soit. Sa participation est en dent de scie et elle requiert la présence constante d’un adulte pour produire un minimum d’engagement voire de résultat.

Pourtant, en fin d’après midi à 17h30, Anthony renaît pour solliciter une partie de foot, une activité sportive ou ludique qu’il saura conduire jusqu’à son terme. Quand on lui fait remarquer ce nouveau paradoxe, Anthony sourit béatement et semble s’étonner lui-même. Quelqu’un lui a-t-il jamais fait ce genre de réflexion ?

Mais dans ce domaine, comme dans d’autres, Anthony est sensible à la « pression » que peut exercer à son endroit l’éducateur, le chef de service éducatif ou le directeur. Qu’une attention particulière (sous forme de récompense immatérielle) lui soit prodiguée et Anthony deviendra un « peintre » maladroit, désordonné, salissant… un maçon inexpérimenté mais volontaire… un meneur d’attelage angoissé mais soucieux d’apprendre… Bref, il viendra au bout de sa tâche même en dehors du temps imparti.

Anthony n’est donc pas inapte ou incapable, il n’est pas inébranlable dans son apparente nonchalance ou son virtuel « jemenfoutisme ».

Une prégnance forte de la problématique sexuelle

Les observations rapportées ci-dessus sont assez ordinaires et seraient suffisantes pour caractériser une immaturité psychoaffective, pour caractériser un relationnel familial pathogène par l’absence de frontières générationnelles, pour caractériser le recours à une posture débilitante comme moyen de préservation…

Mais ce qui caractérise avant tout Anthony, c’est l’absence totale de réserve, de modération, de maîtrise, de pudeur, de retenue pour tout ce qui touche à la sexualité : Anthony a la sexualité/la génitalité/la libido/l’érotisme à « fleur de peau », y compris au sens littéral. Pour Anthony, tout semble érogène : une rencontre, un regard, un contact physique, une activité. Anthony semble appréhender toutes les situations au regard de leur potentiel érogène… ce qui met très mal à l’aise ses interlocuteurs, qu’ils soient jeunes (la réaction est alors souvent violente) ou adulte (la réaction est alors plutôt moralisante ou excluante).

Lors d’une séance de sport, face à des adolescents en short, Anthony n’hésitera pas à se caresser, voire à se masturber ostensiblement à travers son survêtement. Lors d’une discussion entre jeunes dans le salon, Anthony osera la caresse sur la cuisse de son voisin. La nuit, Anthony n’hésitera pas à faire les chambres de certains jeunes (pas n’importe lesquels) pour proposer des jeux sexuels. Lors de la préparation du repas avec un éducateur, Anthony n’hésitera pas à interpeller celui-ci sur le caractère « excitant » de son physique ou de sa personnalité. Si une éducatrice l’invite à prendre sa douche, Anthony n’hésitera pas à lui proposer de l’y accompagner. Lors d’une sortie à la piscine, Anthony n’hésitera pas à porter son regard sur tous les corps dénudés sans chercher à cacher une érection naissante…

Pour autant, ces attitudes - pour très dérangeantes qu’elles soient - ne relèvent pas du harcèlement sexuel, mais plutôt d’une posture qui semble naturelle tant elle concerne tous les temps et toutes les situations de la vie quotidienne.

Les interventions et les interpellations éducatives, dans ce contexte, sont particulièrement « sensibles » car elles sont à double portée : il y a l’intention éducative qui concerne Anthony lui-même et il y a les effets de ces interpellations qui touchent les autres mineurs « spectateurs » de cette sexualisation permanente et de la « réaction » éducative.

Les intervenants éducatifs sont souvent dans la protection d’Anthony par rapport à ces pairs. En effet, les adolescents considèrent les comportements d’Anthony comme des provocations insupportables (ils réagissent par l’exclusion ou le harcèlement systématique) ; ou ils font le lien entre de tels comportements et un placement pour agression sexuelle sur des enfants (ils réagissent par des violences physiques, des menaces, une demande d’exclusion) ; ou ils « profitent » d’une telle absence de pudeur pour exacerber leur propre érotisme ou leur propre génitalité ou leur propre sexualité ou leur propre désir de « cruauté sexuelle » (ils réagissent par des tentatives de bizutage à caractère sexuel) ; ou ils stigmatisent les comportements « publics » d’Anthony mais ils recherchent sa proximité hors du regard des autres (ils réagissent par la recherche d’un partenariat sexuel à l’occasion de « fuguettes » ou de visites nocturnes).

La permanence de cette sexualisation, de cette érotisation, de cette « génitalisation » génère la permanence des interpellations, des réactions, des interrogations, des réclamations, des sommations. Quand il s’agit des éducateurs, la prudence et la vigilance sont de mise. En effet, une intervention in situ destinée à Anthony et qui porterait sur un comportement, une attitude, un propos à caractère sexuel risque d’être récupéré par les autres mineurs à son encontre.

Dès lors, les interventions éducatives sont systématiquement en « décalage » avec les situations dont elles sont issues et cela rend parfois leur pertinence douteuse. De la même façon, quand les éducateurs interviennent in situ pour reprendre les « réactions » des autres mineurs, ils se limitent à la superficialité des choses car il ne leur est pas possible, par exemple, de faire référence dans le groupe aux causes intimes qui génèrent ces réactions.

Bref, l’ambiance est « sexe » et « débridée » à l’internat éducatif et les éducateurs sont bien souvent déboussolés, déconcertés, dépités, mal à l’aise.

Conclusions et perspectives

Synthèse de l’observation

Cette première période est riche en observations essentielles mais aussi déconcertantes car elles sont « hors norme ». Anthony est à la fois un adolescent et un enfant, un jeune homme qui semble à la recherche de situations valorisantes et un adolescent qui semble se complaire dans des scénarios débilitants, un « objet » et un « sujet » sexuels, l’auteur de provocations sexuelles à l’encontre de ses pairs et la victime des réactions agressives desdits.

Complexité quand tu nous tiens !

Si nos observations permettent de repérer la personnalité complexe d’Anthony, de faire état du paradoxe éducatif que représente l’accompagnement d’un adolescent comme Anthony, nous n’en sommes pas moins incapables, aujourd’hui, de produire un diagnostic ou des conclusions définitives qui permettraient l’élaboration des « bonnes » interventions éducatives. Sans doute, il va falloir affiner l’observation et multiplier pour cela les scénarios éducatifs.

Propositions éducatives

Dans les semaines à venir, nous allons mettre en place des temps d’accompagnement individuel (sortie à la piscine, activité attelage, week-end en gîte, périodes en lieu d’accueil familial) qui devront nous permettre des interpellations éducatives immédiates. Il s’agit en effet d’extraire Anthony des influences produites par le collectif pour tenter d’isoler quelques comportements ou attitudes spécifiques. Ces temps d’accompagnement individuels devraient également permettre d’appréhender, dans un contexte plus serein, les enjeux relationnels, affectifs, sexuels… spécifiques aux accompagnements collectif et individuel.

31

On questionne ce constat en faisant référence à Yves-Hiram Haesevoets et à la préoccupation du risque d’une stigmatisation sur des publics ;

32

« Concernant l’origine socioculturelle des mineurs concernés par cette position d’auteur, je suis en accord total avec vos commentaires. Un des points sur lequel nous étions d’ailleurs en discussion avec notre psychologue, était la nécessité de pointer les origines sociales ou certaines problématiques parentales, considérant qu’elles pouvaient être pour ces derniers autant de symptômes, c’est-à-dire des conséquences de leurs histoires personnelles de parents avant d’être les causes éventuelles de la position d’auteur de leur enfant.

33

Nous sommes convaincus que, selon l’origine sociale, les signalements ne suivent pas les mêmes filières… Nous avons reçu des adolescents victimes/auteurs issus de familles « petites bourgeoises ou bourgeoises », leur particularité étaient qu’ils étaient tous passés par la psychiatrie, l’internement… avant « d’atterrir » au pénal, presque à contre courant des processus engagés par les familles et leur environnement (dont en particulier les médecins de famille).

34

Il nous semble donc que le « traitement » (pénal, social, médical) est fonction de ce que l’environnement familial laisse à voir aux intervenants sociaux, éducatifs, médicaux ou judiciaires ».

Concernant la philosophie du projet

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« Notre philosophie découle d’une pensée rousseauiste qui peut se résumer ainsi « éduquer à la liberté par la liberté ». Mais une liberté relative puisqu’elle s’inscrit dans le cadre d’un placement sous contrainte judiciaire en alternative à l’incarcération pour des adolescents en grande difficulté psychologique, souvent en grande difficulté familiale et parfois en grande difficulté sociale. Une liberté artificielle également car elle s’exerce au travers d’activités de médiation éducative proposées dans un but bien précis d’observation et d’évaluation des capacités de l’adolescent à passer d’un rapport hétéronome à la règle à un rapport autonome à la règle…, donc à une autonomie de penser et d’agir en se servant de leur propre entendement, sans la direction d’autrui.

36

L’accompagnement éducatif à la ferme de Morbecque se fonde en partie sur les principes de cette philosophie. Cette forme d’accompagnement éducatif ne peut s’envisager autrement que dans une liberté accordée aux adolescents afin de les exposer à différents scénarios et situations éducatifs.

37

Pour l’éducateur, il s’agit d’amener des scénarios et d’appréhender les situations éducatives qui en découlent dans un processus dynamique comme une succession d’expériences qui amène progressivement le jeune à faire un travail d’élaboration de soi comme sujet auteur de ses actes et sujet acteur de ses choix d’existence, à partir de son histoire et de sa propre réalité sociale et familiale.

38

Le renoncement à la délinquance ne peut donc s’imaginer par l’imposition et la soumission à des règles et des normes instituées. Cette liberté est avalisée dans les valeurs et le projet de la ferme de Morbecque car elle offre la possibilité aux adolescents d’expérimenter la règle, d’en comprendre le sens et de l’intérioriser.

39

La spécificité de l’accompagnement éducatif à destination des mineurs délinquants réside dans la permanence de l’interpellation éducative face ou en réaction aux comportements et attitudes développés au fil des jours. Cette interpellation est le plus souvent en lien avec le motif même du placement et de la mesure pénale. Dans un cadre « classique » de placement, cette interpellation n’est pas possible car la parole ne circule pas librement entre les mineurs quand il s’agit de ce type de mise en cause du fait de leur caractère « destructeur », car la parole ne circule pas librement entre les professionnels du fait d’un impact « moral » très important, car la parole ne circule pas librement avec les professionnels extérieurs du fait de la résonance sur les prises en charge antérieures.

40

La nécessité d’apporter des réponses spécifiques rend parfois difficile et complexe la cohabitation avec des adolescents présentant d’autres problématiques. Cette cohabitation, la peur d’être dévoilé, la honte associée à l’éventuelle publicité des faits, la crainte de violences en « représailles » … peuvent générer des comportements (repli, déni, agressivité, victimisation…) qui se surajoutent à la problématique existante, qui en rendent le contour confus.

41

Le choix d’un travail qui associe la thérapie cognitive et comportementale, la psychothérapie de soutien, l’accompagnement éducatif et un travail systémique avec la famille.

42

Une prise en charge en « collectif » qui constitue une forme de sociothérapie, car il s’agit d’une intervention conjointe du champ éducatif et du champ psychologique qui scénarise simultanément les aspects thérapeutiques et éducatifs de l’accompagnement ». (B. Lecointe)

43

Ce sont les axes principaux développés dans le projet et pour lesquels il serait intéressant que l’article permette aux lecteurs de faire écho.

Bernard Lecointe répond sur la référence faite à la thérapie cognitive et comportementale

44

« Je ne suis pas surpris par l’interpellation qui considèrerait que cela stigmatise une approche « réductrice ». Dire que la TCC (thérapie cognitive et comportementale) se limite au comportement sans envisager celui-ci comme symptomatique d’une problématique que vit la personne… c’est reconnaître ne pas avoir lu le projet éducatif (…) ; nous disons tout le contraire.

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Pour moi, la TCC est plus une affaire de « forme » que de « fond » vis-à-vis du travail avec les mineurs que nous voudrions accompagner dans le cadre du projet d’accompagnement de mineurs condamnés pour des actes de violences/ agressions sexuelles. Imaginer que la TCC réduit les mineurs à des positions d’objet est particulièrement…« réducteur » ; il s’agit d’une vision d’adulte de la place qui est la leur. Ne sous estimons pas, dans ce domaine comme dans d’autres, la capacité des mineurs eux-mêmes à formuler des demandes, à suggérer les formes d’aide dont ils pensent avoir besoin. Ce qui n’empêche en aucun cas les intervenants d’intervenir en suggérant d’autres voies, en expliquant leur intérêt spécifique, leur complémentarité

46

Pour nous, il s’agit « d’enclencher » quelque chose de l’ordre du regard, de l’analyse portée sur soi-même, de trouver une médiation qui permette aux mineurs de mettre des mots… l’organisation des mots, l’écart entre les mots et le sens qui leur est donné… Tout ça viendra en son temps et si le mineur était capable d’une démarche aussi aboutie, il faut parier que le passage à l’acte aurait pu être différé, sublimé… mais pas agi !

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Là encore, il faut appréhender deux dimensions :

  • celle du temps : le temps de la psychanalyse n’est pas le temps de la TCC, comme le temps du soin n’est pas le temps de l’intervention judiciaire. Il faut noter que le mandat d’un établissement intervenant dans un cadre judiciaire est limité dans le temps, le plus souvent sur des échéances courtes (quelques mois pour ce qui nous concerne). Il me semble donc que la complémentarité des deux approches est ici tout à fait justifiée : la TCC permet parfois d’amorcer la réflexion cognitive, l’élaboration… et, autant que faire se peut, elle peut faire le lien avec des thérapies psychanalytiques qui (du fait de leur durée) sous tendent une continuité après placement dont nous ne pouvons (ni la mesure judiciaire) être garant ;

  • celle de la demande : à défaut d’avoir la capacité (quand ils nous sont confiés) d’interroger leur histoire et de la mettre en lien avec leurs actes d’aujourd’hui, certains adolescents sont néanmoins demandeurs de changements : ils veulent ne pas récidiver, ils demandent à contrôler des pulsions, ils veulent des réponses immédiates (parce qu’ils en sont là au moment où ils sont accueillis et que leur désir de « normalité » passe par un contrôle des conduites et des comportements). La TCC est alors une médiation intéressante, sous réserve qu’elle n’exclue pas les apports spécifiques et la compréhension que pourrait faire émerger une démarche psychanalytique.

Notons que la justice invite les mineurs à une telle recherche d’immédiateté (avec comme message subliminal que la volonté se suffit à elle même, renforçant donc parfois le sentiment chez ces mêmes mineurs qu’ils sont inaptes, incapables…) : la multiplication des présentations immédiates, des jugements à délai rapprochés qui stigmatisent l’acte commis en faisant l’impasse sur l’histoire personnelle, sur le « parcours » (si cher aux intervenants éducatifs). De la même façon, le traitement actuel de la récidive et l’échelle des peines attenantes privilégie le théorème de l’action/réaction et il faut craindre que cette justice là, en stigmatisant l’action et non le sens de l’action, mette à mal la légitimité de l’intervention éducative (c’est l’objet des débats autour du rapport Varinard). Comme disait le président Sarkozy lors d’une intervention télévisée : « … il faut arrêter de penser, il faut agir ! », comme si les deux étaient incompatibles…Cette « pensée » là est déclinée telle quelle dans le rapport Varinard. Mais cessons là les digressions !

48

Les partenariats ponctuels que nous nouons avec les CMP (centres médico-psychologiques), les EPSM (établissements publics de santé mentale) et autres services ouvrent les mineurs à d’autres approches, à d’autres analyses. Mais il ne faut pas sous-estimer l’expérience de ces mineurs qui ont croisé moult psychologues, moult psychiatres, qui ont le sentiment qu’on a cherché à leur faire du mal, à leur faire dire des choses, à leur tirer les vers du nez… Là encore, il s’agit pour eux d’expériences qui les ont mis en situation d’objet (quelquefois sous prétexte d’une injonction pénale ou d’une volonté de soin) et non de sujet. C’est du moins la façon dont ils ont vécu ou disent avoir vécu ces expériences. Ne pas entendre leur sentiment à ce sujet serait les considérer comme des objets : « Je sais ce qui est bon pour toi » ».

Comment réconcilier les éducateurs avec l’accompagnement de mineurs en grande difficulté :

49

Bernard Lecointe a fait son mémoire en 2003 sur cette question dans le cadre du CAFDES (certificat d’aptitude aux fonctions de directeur d’établissement social).

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Sortir des schémas classiques, pouvoir changer de représentations, sortir du dispositif convenu qui entend placer le professionnel en position de décideur, ce qui induit une position haute : « Il faut rompre tous rapports de force entre le jeune et les éducateurs. Le rapport de dominé à dominant,… rendre les activités suffisamment attrayantes pour qu’ils puissent s’y intéresser spontanément ».

De cette approche découlent toute une série de questions :

51

Comment adapter un travail éducatif au public accueilli ?

52

Comment tenir compte des référents, des codes des jeunes afin de communiquer adéquatement ?

53

Comment accompagner des jeunes « institutionnalisés » qui ont endossé une carapace pour se protéger du groupe ?

54

Comment accompagner ces jeunes qui ont connu des ruptures successives ?

55

Quelles sont les limites d’acceptation des professionnels mis à l’épreuve dans la relation ?

56

Quelle place laisser aux émotions, aux sentiments ?

57

Quelles sont les possibilités de régulations ?

58

Quels outils et quelles compétences requiert la spécificité d’un tel accompagnement ?

59

Comment travailler la mise en mots des émotions ?

60

Qu’est-ce qui existe au sein de l’association pour favoriser la prise de recul ?

61

Comment aborder ou entendre les questions qui touchent à ce point à l’intime ?

62

Comment échanger avec d’autres professionnels sur les questions liées à la sexualité ?

63

Que nous renvoient ces questions par rapport à notre propre histoire ?

64

Que puis-je accepter ou non ? Quelles sont mes zones d’acceptation ? Avec qui en parler mes collègues, ma hiérarchie ?

65

Est-ce le jeune qui doit s’inscrire dans un cadre prédéfini ou les professionnels évoluer avec les jeunes ?

66

Comment un jeune qui n’a pas encore les compétences sociales requises peut-il se conformer à un cadre ?

67

Comment travailler avec d’autres professionnels qui partageraient une philosophie de travail différente ?

68

On questionne aussi le pari d’une relation visant à « abolir » la relation « dominant/ dominé » :

69

« Les préjugés ne sont pas l’apanage des mineurs qui arrivent dans un établissement, c’est un fait. Pour nombre d’entre eux (je fais référence aux quelques 210 accueils réalisés depuis 2001) l’internat est synonyme de violences, parfois d’agressions et de maltraitance. Leur position est donc le plus souvent la fuite… ou l’agression : se montrer fort et intouchable avant d’être, à nouveau, la victime potentielle de pairs. Et quoi de plus « impressionnant » que de passer pour un déjanté, pour un fou, en adoptant et en multipliant des conduites « extra » ordinaires de violences, d’agressions, de mises en danger.

70

Les adultes ne sont pas exempts de préjugés : les réunions éducatives, les synthèses, les régulations ou la supervision sont autant de temps qui peuvent permettre de pointer ces préjugés, de les relativiser, de resituer le jeune (donc ses comportements, actes, postures attitudes) dans le sens de son histoire, de rechercher une « logique à tout ça ».

71

Mais les préjugés peuvent être tenaces et se manifester par des réponses et des actes anodins, cachés au cœur de l’accompagnement éducatif… Le positionnement des cadres (directeur et chef de service) et du psychologue sont importants : ils ont la capacité de réguler, en temps réel, des situations de ce type par une intervention qui s’adresse tout à la fois, simultanément si nécessaire, aux jeunes et aux adultes. Pointer une situation et en extraire les éventuels préjugés qui peuvent conduire à la perte du sens et/ou du contrôle est une modalité d’intervention nécessaire et qui ne met pas en danger « l’autorité » de l’intervenant, au contraire. C’est une démarche d’apprentissage conjoint ! »

Considérant le profil du public qu’en est-il de la place laissée au thérapeutique ?

72

« Nous avons la conviction que l’effet thérapeutique est inhérent, intrinsèque, indissoluble, inséparable de l’acte éducatif. En conséquence, en déclinant des actes, des scénarios, des propositions éducatives, on souhaite favoriser certains « effets thérapeutiques » qui peuvent (avant ou après) prendre sens dans le programme thérapeutique élaboré par le psychologue et/ou l’équipe qui accompagne le mineur.

73

Pour nous, il est inimaginable de dissocier éducatif et thérapeutique, et c’est bien ce que nous mettons en avant dans le « projet d’accompagnements de mineurs auteurs d’agressions sexuelles », tous les scénarios éducatifs que nous prônons visent à permettre l’émergence de processus thérapeutiques ou à « évaluer » leur impact, leur capacité de transposition… c’est un jeu permanent avec des miroirs et des reflets… la « réalité » ou la « vérité » n’étant pas des notions figées mais en constante mutation, en constante évolution ».

Qu’en est-il du réseau ?

74

Le relais, le réseau dans ce contexte spécifique qu’est la prise en charge collective ou individuelle pour ces jeunes auteurs de violences et/ou d’agressions sexuelles.

75

Trouver des lieux d’échanges de réflexions, de pratiques, d’expériences : nous rencontrons ici une réelle demande.

76

La durée limitée du placement pose des questions d’orientation du jeune vers d’autres structures après le séjour. L’équipe réfléchit à cette question et envisage un projet pour y pallier. Toute cette réflexion serait alimentée et enrichie d’apports d’autres professionnels.

77

Quelles sont les orientations d’accueil possibles au terme du séjour à Morbecque ?

78

Le retour en famille requiert un travail sur le système familial.

79

Réintégrer le jeune « symptôme » du dysfonctionnement du système familial dans ce même système inchangé alors que le jeune lui aura changé, qu’est cela peut engendrer ?

80

Qu’existe-t-il comme expériences ?

81

Comment rencontrer d’autres professionnels pour faire évoluer les questions restées en suspend ?

En guise de conclusion

82

nous citerons Yves-Hiram Haesevoets [9][9] Op. cit. en note 2. :

83

« Transgression, agression sexuelle, exploration ou dérapage ? Beaucoup de questions restent en suspens. Comment considérer les jeunes qui ont commis ces actes ? Quels sont les moyens réels de thérapie, de suivi, d’éducation qui conviennent le mieux à cette problématique ? Est-ce un problème d’éducation sexuelle ou de responsabilité parentale ? Comment aborder la question sexuelle avec ces jeunes ?

84

Comment leur parler positivement de sexualité à l’ère du sida et de la pédophilie ? Quelles sont les frontières sexuelles qu’il est préférable de ne pas franchir ? Qu’en est-il de l’obligation de soins pour les jeunes délinquants ? Devrait-on penser à créer des unités de soins spécialisées ?

85

Cette problématique se situe entre la protection et en même temps la responsabilisation de ces jeunes. Le versant juridique n’est pas adapté et il manque de structures pour accueillir ces jeunes. Les seules mesures qui peuvent être prises par le juge de la jeunesse[10][10] Équivalent belge du juge des enfants. sont des mesures éducatives et de guidance. Mais les juges de la jeunesse n’ont souvent pas d’institutions pour orienter ces jeunes personnes (…).

86

Dans ces situations de transgression sexuelle, il est donc important de confronter le jeune « transgresseur » aux règles qui régissent les rapports humains, la dignité, l’équité relationnelle, la réciprocité et le respect des personnes, mais également de lui proposer une thérapie ou une guidance spécifique pour établir des élaborations normatives en matière de sexualité et l’aider à franchir le cap de son adolescence sans trop d’égratignures ».

87

Toutes ces questions situent l’importance d’envisager ce travail en toute complexité en considérant les aspects psychologiques, sociaux, économiques, éthiques, légaux mais il ne peut en aucun cas se limiter au simple point de vue pénal.

Notes

[*]

Professeur de cours méthodologique sur le métier d’éducateur, les méthodes d’analyse d’intervention éducative ; l’analyse institutionnelle et organisationnelle.

[1]

Cet établissement fait partie du groupement des associations partenaires du secteur médical et médico-social (GAP) ; http://www.legap.fr/Public/association.php ?ID=323

[2]

Psychologue clinicien-psychothérapeute, chercheur indépendant, expert près des tribunaux, formateur, superviseur d’institutions, Commission nationale contre l’exploitation sexuelle des enfants (1996-1998) « Adolescents auteurs d’abus sexuels : délinquance sexuelle ou dérapage ? » ; http://www.one.be/PDF/DIREM/direm_48.pdf

[3]

Jean-Yves Hayez, psychiatre infanto-juvenil, docteur en psychologie, professeur émérite à la faculté de médecine de l’université catholique de Louvain-la-Neuve, ados auteurs d’abus ou pseudo-abus, article écrit en 2008, actuellement inédit, consulatble sur le site du pr hayez.

http://www.jeanyveshayez.net/brut/626-ados.htm

[4]

Laforest S. et Paradis R., Adolescents et délinquance sexuelle, Criminologie, XXIII, 1, 1990, p. 95-116.

[5]

Frémy D., Existe-t-il des caractéristiques cliniques et psychopathologiques des agresseurs sexuels enfants et adolescents ? Psychopathologie et traitement actuels des auteurs d’agression sexuelle, conférence de consensus de l’AFP, John Libbey Eurotext, 2001, 193-202.

[6]

Awad G., Saunders E., Levene J., A clinical study of male adolescent sexual offenders, International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, 1984, 28, 105-115 ; Berger M., Voulons-nous des enfants barbares ? Paris, Dunod, 2008 ; Vizard E., Monck E., Misch P., Child and adolescent sex abuse perpetrators : A review of the research literature, Journal of Child Psychology and Psychiatry, 2006, 36-5, 731 – 756.

[7]

D. Frémy (op. cit., p. 197) soulignait : « … Il faut donc être attentif à rechercher chez le mineur abuseur des symptômes de la série post traumatique et à identifier la part de victimisation qu’ils représentent. Dans cette démarche, il est fréquent de découvrir que l’enfant auteur a lui-même été abusé sexuellement ou maltraité et qu’il s’est engagé dans un processus d’identification à l’agresseur. Il n’a pas eu quittance de ce qu’on lui a fait subir et il calque sa survie sur ce qu’il a vu faire à son agresseur en l’imitant… ».

[8]

Miner M., Factors associated with recidivism in juveniles : an analysis of serious juvenile sex offenders ; Journal of Research in Crime and Delinquency, 2002, 39-4, 421-436.

[9]

Op. cit. en note 2.

[10]

Équivalent belge du juge des enfants.

Plan de l'article

  1. 1 - Des adolescents qui bousculent nos repères
    1. Un accompagnement qui doit tenir compte du domaine éducatif, social et thérapeutique
  2. 2 - Pour mieux connaître les différents visages des adolescents auteurs d’agressions sexuelles
  3. 3 - La ferme de Morbecque et le rôle de l’éducateur dans le prise en charge de jeunes auteurs de violences et/ou d’agressions sexuelles
    1. L’association et la genèse du projet alternatif :
    2. En quoi et comment la prise en charge s’avère particulière
    3. Le public accueilli à la ferme de Morbecque
    4. Concernant la philosophie du projet
    5. Bernard Lecointe répond sur la référence faite à la thérapie cognitive et comportementale
    6. Comment réconcilier les éducateurs avec l’accompagnement de mineurs en grande difficulté :
    7. De cette approche découlent toute une série de questions :
    8. Considérant le profil du public qu’en est-il de la place laissée au thérapeutique ?
    9. Qu’en est-il du réseau ?
  4. En guise de conclusion

Pour citer cet article

Califice Marie, « Une alternative au pénal pour des jeunes auteurs de violences et/ou d'agressions sexuelles », Journal du droit des jeunes, 4/2009 (N° 284), p. 44-53.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2009-4-page-44.htm
DOI : 10.3917/jdj.284.0044


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