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Journal du droit des jeunes

2009/5 (N° 285)


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Aujourd’hui, adopter un enfant en France est de plus en plus difficile :

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Nous devrions nous en réjouir ; il y a de moins en moins d’enfants à adopter à l’étranger, de moins en moins d’enfants abandonnés sur le territoire français mais, et c’est une réalité bien difficile pour ceux qui la vivent, le nombre de couples en attente d’adoption ne cesse de croire.

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Les facteurs qui engendrent ces phénomènes sont multiples mais ne seront pas développés ici. Mon propos est de tenter de poser un regard critique sur le projet de loi dans ce qu’il pourrait représenter de précipitations, de surplus de souffrance pour les parents et les enfants.

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Et voilà que revient, encore une fois, le projet de « faire adopter » les enfants de l’ASE.

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Je parle volontairement de manière abrupte et directe car c’est de cela que ça parle et c’est cela que ça risque de faire : des prises de décisions abruptes et directes pour le bien « supposé » de certains (les parents adoptifs et les enfants « délaissés ») au détriment « confirmé » de certains autres (les parents de naissance « défaillants »).

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Sait-on encore que l’adoption, c’est trouver une famille pour un enfant qui n’en a pas ? Et non l’inverse ! Aujourd’hui, n’est ce pas l’enfant à tout prix : l’enfant dû aux parents qui n’en ont pas ?

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Aurait-on troqué le droit de l’enfant pour le droit à l’enfant ?

Il nous faudrait donc des enfants à faire adopter ?

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Du côté de l’adoption internationale, on commençait à se laisser aller, comme bien des pays, à quelque chose qui ressemble à du troc : « Tu me donnes tes enfants abandonnés et moi, je te fais une école ».

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La France, résistant jusque là à toutes ces pressions, va-t-elle rester campée encore bien longtemps sur ses valeurs humanistes largement dépassées aujourd’hui que tout est marchandisé ?

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En serait-il de même pour l’adoption d’enfants français ?

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Pour satisfaire « le droit à l’enfant » ne glisserions-nous pas, là aussi, du côté du renoncement aux valeurs humanistes, en allant regarder, sans toutes les précautions qui s’imposent, du côté du « vivier » de l’ASE...

Voilà qu’on se préoccupe des enfants délaissés !

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La ministre nous dit qu’ils « ont besoin d’amour et de stabilité pour bien grandir ».

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Pourquoi tant de sollicitude, là, maintenant ?... Et tant de simplicité, d’idées lumineuses pour que, décidément, il n’y ait plus d’enfants délaissés.

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La vie d’un petit d’homme n’est pas un long fleuve tranquille même dans les eaux que la ministre, et bien d’autres, semble penser tranquilles, de l’adoption.

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Un enfant, quoi qu’on en pense, est inscrit dans sa filiation de naissance et attaché à ses parents, sauf dans de rares exceptions... même lorsqu’il y a maltraitance.

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Que va-t-il en être de ces liens silencieux et ténus que tout travailleur du social, digne de ce nom, connaît bien et essaie de préserver, souvent contre vents et marées, avec le peu de moyens (matériels et politiques) dont il dispose aujourd’hui ?

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« Ce sera au cas pas cas, il n’y a pas d’objectifs chiffrés » : nous dit la ministre.

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Je ne sais pas vous, mais moi, j’ai du mal à le croire ça dans le contexte actuel ou tout n’est plus que chiffres et performances.

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Bien sur que si ! Demain il faudra satisfaire les candidats à l’adoption (qui sont aussi des électeurs) et il faudra « faire du chiffre », avec l’adoption des enfants délaissées comme avec le reste...

Pourquoi faire une loi par-dessus celle qui existe déjà ?

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Faire qu’un article 350 soit demandé après un an de délaissement alors que la loi le prévoit déjà ne cache-t-il pas le désir (à peine avouable aujourd’hui, mais qui le sera demain si nous ne réagissons pas) de passer au systématisme du prononcé de l’abandon pour déclarer, coûte que coûte, ces enfants adoptables ?

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Puis, nous pourrons passer à six mois car le temps presse : le séjour en famille d’accueil sera enfin déclaré néfaste pour les enfants. Cela permettra, de surcroît, de réelles économies pour le budget de l’ASE.

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Comme cela, discrètement, rapidement, en toute légalité, et presque sans le faire exprès, « la machine » ASE pourrait enfin rendre « ses » enfants adoptables.

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Le rapport Colombani, à l’origine de cette réforme, ne serait-il pas le reflet du positionnement de certains « gens de terrain » ?

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On connaît les conditions de travail de plus en plus difficiles des travailleurs sociaux. Ils peinent chaque jour à tenter de remplir au mieux leur mission de protection de l’enfance dans le respect du droit des parents et des enfants, dans le respect de leur déontologie et de leur éthique.

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Le risque de dérive est grand car nous savons bien qu’il leur sera bien plus facile de « laisser couler » une situation que de se battre jour après jour, semaine après semaine, souvent sans reconnaissance, pour que des parents en difficulté relèvent la tête et reprennent une vie plus ou moins « ordinaire » avec leurs enfants. Ceci, pour que leurs enfants reviennent à leur coté, sous le toit familial ou qu’ils soient, juste à coté d’eux, le temps qu’il faudra à chacun, chez une assistante familiale bienveillante et bien accompagnée.

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Pouvons-nous encore leur laisser le temps de la différence, le droit à la différence ?

Et la personne dans tout cela ?

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Qu’en est-il de l’écoute et du respect du positionnement psychique de l’individu ?

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Qui va aller regarder où en est le parent qui « délaisse » ?

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Délaisse t-il « vraiment » ou est-il rongé pas ses propres problèmes au point de ne pouvoir exercer, d’une manière que nous estimerions appropriée, son rôle de parent ?

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Qu’en est-il de ses enfants « délaissés » que l’on conduira vers une décision d’abandon et qui ne seront pas psychiquement dans une position d’enfants abandonnés ?

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Être déclaré abandonné quand on l’est vraiment, quand on l’est psychiquement, cela peut être thérapeutique mais quand on est à cette place, d’une manière ou d’une autre, pour satisfaire à la loi du chiffre c’est une aliénation terrible...

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Et qu’en sera-t-il de cet enfant qui, même légalement déclaré abandonné, parce qu’il l’est psychiquement, se verra conduire vers l’adoption alors qu’il ne peut pas être adoptable parce qu’il n’est pas psychiquement prêt à faire une place à des parents d’adoption, parce qu’il n’a pas fait le deuil de ses parents biologiques ?

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Il faut absolument comprendre qu’une déclaration d’abandon n’a rien à voir avec une adoption.

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Ce systématisme : délaissement = déclaration d’abandon = adoption, est dangereux.

« Améliorer la résolution des situations de délaissement parental » nous dit le projet de loi

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Si cette phrase ne se trouvait pas bizarrement dans un projet de loi sur l’adoption, cela pourrait vouloir dire : donner les moyens aux travailleurs sociaux de bien faire leur travail et veiller, avant tout et surtout, à ce que notre société ne produise plus autant d’exclusion, de marginalité et de souffrance.

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Qu’en est-il de la solidarité et du soutien des plus vulnérables d’entre nous ?

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N’allons nous pas vers une société qui se veut d’excellence et qui réserve une place de plus en plus restreinte aux « cabossés de la vie » ?

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C’est à nous, individuellement et/ou collectivement qu’il appartient le choix de prendre ou de refuser de prendre ce chemin.

Notes

[*]

Psychologue clinicienne.

Plan de l'article

  1. Il nous faudrait donc des enfants à faire adopter ?
  2. Voilà qu’on se préoccupe des enfants délaissés !
  3. Pourquoi faire une loi par-dessus celle qui existe déjà ?
  4. Et la personne dans tout cela ?
  5. « Améliorer la résolution des situations de délaissement parental » nous dit le projet de loi

Pour citer cet article

Illéra Anne Marie, « Adoption : vers où allons-nous ? », Journal du droit des jeunes, 5/2009 (N° 285), p. 12-13.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2009-5-page-12.htm
DOI : 10.3917/jdj.285.0012


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