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Journal du droit des jeunes

2009/6 (N° 286)


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L’homme qui raconte son histoire dans ce livre est un père de famille condamné à une peine d’un an de prison avec sursis pour « attentats à la pudeur avec violence ou menaces » sur la personne de sa fille. Il crie sa vérité et explique comment s’est construite une vérité judiciaire qui pourrait bien n’être qu’une erreur judiciaire ou, pire, un dysfonctionnement ordinaire de la justice. Son récit - qui se lit comme un roman - décrit le processus judiciaire : le rôle joué par une psychologue d’un service SOS-Enfants et par les experts successifs.

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Sur quelles bases ont-ils travaillé ? Comment les enquêteurs ont-ils utilisé leurs conclusions ? Les méthodes et a priori des uns et des autres se sont-ils influencés, voire parasités ? Le second axe repose sur le rôle du tribunal pour enfants et l’évolution de ses relations avec sa fille âgée de quatre ans et demi au début de ce drame, relations brutalement interrompues, sur le conseil de l’équipe SOS-Enfants. Depuis lors, il se bat pour maintenir un lien. Cette expérience l’amène à une série de réflexions sur les institutions avec un regard de père, d’intellectuel, de citoyen en butte à une violence que l’on imagine pas devoir subir un jour. Autant qu’un témoignage, ce livre se veut donc un essai politique sur la manière dont, en même temps qu’elle met à mal un certain nombre de nos valeurs démocratiques, notre société maltraite des enfants en prétextant leur intérêt.

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François Ost recommande que cet ouvrage soit mis au programme des facultés de criminologie, de psychologie et de droit… Il ne s’agit en effet pas d’un simple plaidoyer pro domo : l’auteur a pu objectiver les relations entre la justice et les psychologues. À partir de l’ensemble de son dossier pénal, Yves-Hiram Haesevoets et Paul-Henri Mambourg jaugent et jugent le travail de leurs confrères. Le lecteur pourra en consulter l’intégralité en annexe de l’ouvrage.

Préface de l’ouvrage par François Ost

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Cher Monsieur Sereno,

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Je ne vous connais pas. Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Votre manuscrit m’est parvenu par l’intermédiaire d’un ami commun. « Serais-tu disposé à en rédiger la préface ? », me demandait-il. À vrai dire, je n’ai pas accepté d’emblée ; il me fallait lire le texte avant de décider.

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Je l’ai lu, d’une traite, un week-end d’octobre. J’ai réfléchi, et puis j’ai accepté, sans savoir exactement ce que j’allais écrire, ni pourquoi c’était à moi qu’on s’était adressé pour le rôle de préfacier. Et voilà que je prends la plume dans une chambre d’hôtel à Montréal : la distance rapproche n’est-ce pas ? Et le décalage horaire a le don d’éclaircir les idées. Ici, le monde semble plus jeune, plus nouveau.

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Mais enfin, pourquoi ce livre m’était-il échu ? Pourquoi cette bouteille lancée à la mer devait-elle atteindre mon rivage ? Parce que je suis juriste ? Mais nous savons, vous et moi, qu’un quatrième degré de juridiction n’existe pas en Belgique (à moins d’introduire un recours à Strasbourg devant la cour européenne des droits de l’homme) ; et puis il y a cette fameuse « autorité de la chose jugée », qui clôt les débats au moins sur cette scène officielle.

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Parce que je suis philosophe ? Allons ! vous n’attendez tout de même pas de moi une sorte de jugement dernier qui vous absoudrait pour l’éternité, ou un verdict d’acquittement de la conscience universelle rendu je ne sais quel tribunal de la raison.

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C’est que l’histoire, votre histoire, continue. Tant qu’il y a de la vie…, n’est-ce pas ? Une page, très noire, se tourne. Et maintenant il y a ces pages blanches que vous remplissez. Le dernier mot de l’histoire n’est pas écrit. Un jugement est rendu, mais le sens, lui, reste suspendu. En attente, non d’un verdict final, mais de reprise.

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Pourquoi écrivez-vous, me demandais-je ? Précisément parce que le dernier mot n’est jamais dit. Ecrire était d’abord une manière de « tenir le choc » ; une façon de détourner l’attente, interminable, de signifier l’adversité, dire la frustration, dériver la colère, encaisser les coups, en écrivain que vous êtes. Il fallait, d’urgence, troquer la confusion des sentiments contre la clarté de l’analyse. Parier sur la raison au beau milieu du déchaînement des passions.

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Ensuite – mais c’est le plus intime, j’y reviendrai – vous écriviez pour prolonger le dialogue brutalement interrompu avec celle dont nous ne connaîtrons jamais le prénom – ainsi le veut la loi – cette petite fille arrachée à votre affection à quatre ans et demi ; celle que vous appelez Sophie – tout un symbole, ce désir de sagesse. Ces pages accumulées à son intention formeraient comme un capital patiemment constitué, dont un jour elle hériterait et percevrait l’intérêt. C’est que, elle aussi, aura besoin à un certain moment de « se repasser le film », et elle sera sans doute soulagée de comprendre qu’elle n’a pas abattu son père le jour où… Vous vous féliciterez, alors, d’avoir suivi le conseil de Lise Thiry, l’amie fidèle des jours les plus sombres, qui vous répétait : « Ne te laisse pas envahir par la haine. La haine salit. Pense d’abord à ta fille et à son avenir ».

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Et puis, c’est évident, vous écrivez pour témoigner. Vous écrivez pour ces pères, nombreux, entraînés comme vous dans le tourbillon diabolique du déchirement du couple, des vrais-faux discours des enfants, de la ronde des expertises et des interrogatoires – cette série infinie de banalités tragiques. En leur nom, vous interpellez ces psychologues, travailleurs sociaux, policiers, juges, experts en tous genres qui, à un titre ou l’autre, interviennent dans le cours de ces procédures relatives à des enfants réellement ou prétendument abusés.

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En résulte ce livre qui prend la forme d’une analyse authentique et scrupuleuse des étapes du long calvaire qui, de la première convocation à SOS-Enfants de Mons-Borinage le 1er février 2001 vous a conduit à un arrêt de condamnation prononcé par la cour d’appel de Liège le 25 mai 2005, en passant par de brefs moments d’espoir comme cette ordonnance de « non-lieu » délivrée par la chambre du conseil le 7 janvier 2004 et une décision d’acquittement du tribunal correctionnel de Liège le 4 novembre 2004.

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Cinq années de cauchemar, sans un moment de répit, entre convocations au siège de SOS-Enfants, audiences au tribunal de la jeunesse pour arracher quelques heures de droit de visite, démarches de toutes sortes en vue de faire reconnaitre votre innocence, interrogatoires de police, audiences correctionnelles, interviews psychologiques. Progressivement, et en dépit de tous vos efforts, comme dans Le Procès de Joseph K., le citoyen innocent est transformé en accusé, sommé de reconnaitre son forfait. Le citoyen ordinaire est censé endosser progressivement l’habit du prévenu, puis celui du coupable – ce coupable standard que le dossier fabriquait au fil des mois et des expertises.

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Mais voilà : vous résistiez au vertige de cette glissade ambiguë ; vous ne vous résigniez pas à devenir ce méchant père que désignait la bonne conscience collective. Il est significatif de noter que votre affaire a commencé un mois très exactement après qu’éclate le scandale d’Outreau (je veux dire le scandale du prétendu réseau pédophile ; plus tard éclatera le second scandale de l’erreur judiciaire monumentale dont chacun se souvient. À ce propos avez-vous lu le livre, très utile, de la plume de deux magistrats français, Antoine Garapon et Denis Salas, Les sorcières de Salem ? L’ouvrage analyse tout le développement de l’affaire d’Outreau à la lumière de la pièce homonyme d’Arthur Miller, lui-même inspiré par une sombre affaire de sorcellerie qui ensanglanta la Nouvelle Angleterre au XVIIe siècle, au départ du témoignage fantasmé de quelques gamines…).

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Votre formation de romaniste oriente votre attention vers les mots et tournures de phrases utilisés par les uns et les autres : les inflexions rhétoriques, les glissements sémantiques – ces petits riens langagiers si révélateurs d’une attitude, d’un ton, d’un préjugé – ainsi lorsqu’un policier passe insensiblement du « je » au « nous », semblant ainsi épouser désormais le point de vue de la première psychologue, l’accusatrice, également présente à l’entretien.

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Je ne sais – je l’espère pour vous – si ce livre atteindra le grand public ; c’est que votre écriture est toujours retenue, et l’émotion dissimulée sous la rigueur des analyses ; nous sommes ici aux antipodes du voyeurisme larmoyant de certaines émissions télévisées dites de « réalité ». En revanche, j’affirme que votre livre devrait être mis au programme des Facultés de criminologie, de psychologie et de droit, en qualité de témoignage de toute première importance. Bien entendu le propos est partial, au sens d’unilatéral ; comment pourrait-il en être autrement ? Unilatéral, mais d’une lucidité sans failles et reposant sur des pièces officielles que chacun pourra étudier à loisir, de sorte que votre dossier, banalement ordinaire, hélas, prend soudainement valeur de paradigme.

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Du reste, votre écriture ne se limite pas à la déconstruction d’une enquête. A plus d’une reprise on sent poindre l’auteur de fiction sous la plume de l’analyste ; ainsi, lorsque vous évoquez la figure de Médée et sa tragique résolution de priver de ses enfants le père honni. À d’autres moments, c’est le philosophe qui s’exprime, ainsi lorsqu’au chapitre 7 vous vous livrez à une belle méditation sur l’impartialité et la vérité (véracité, vraisemblance, vérification, certitude, certification, certificat…).

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Mais l’essentiel du propos, j’y reviens, tient dans le décryptage méticuleux de la procédure, mi-psychologique, mi-juridique, qui, sur la base de la seule parole d’un enfant de quatre ans et demi, finit par aboutir à un arrêt de condamnation pénale. Comme vous n’êtes pas affligé de paranoïa, ce n’est pas un complot que vous dénoncez ; seulement une somme de petits dysfonctionnements ordinaires qui, se renforçant les uns les autres, conduisent, des années plus tard, à un verdict de culpabilité.

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On peut ramener à trois les griefs que vous formulez à l’égard de ce système qui, selon vous, se serait « auto-déterminé ».

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Le premier tient dans le caractère très généralement unilatéral de l’enquête et de l’instruction (à quelques notables exceptions près : le non-lieu et l’acquittement en première instance). Tout se serait passé comme si, en application de l’« effet Rosenthal », devait forcément se vérifier ce qu’on avait décidé de trouver. Il fallait nécessairement un père abuseur dès lors que l’enfant, dont la parole était sacralisée à l’époque, se disait abusée. Ainsi le témoignage de l’institutrice de Sophie, qui vous était favorable, ne sera pas retenu, comme si l’instruction devait être menée à charge exclusivement. Sans doute la justice continuait-elle à sacrifier au principe essentiel du contradictoire, dans ses formes et procédures, mais on peut se demander ce qu’il reste de ce principe lorsque ne sont retenus, sur le terrain, que les éléments accablants, ne laissant, en face, qu’un père dont l’impuissante indignation semble encore témoigner contre lui ?

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C’est que, et voilà le deuxième grief, dans ce type de procès, l’intervention des psychologues est vraiment décisive et souvent marquée par une confusion des rôles et des genres préjudiciable à l’établissement de la vérité. Le thérapeutique, bien nécessaire au demeurant, suppose immédiateté, empathie et compassion, là où la justice requiert au contraire médiateté, distanciement et impartialité. Chaque intervention est nécessaire et légitime en son genre, mais les problèmes commencent lorsque la logique de la première déborde sur la seconde. Le risque est réel, dans ces conditions, que, privée de son nécessaire bandeau, la justice n’ait plus d’yeux que pour une des parties. Ainsi vous dénoncez la psychologue, madame Cardon, attachée à SOS-Enfants de Mons-Borinage, omniprésente à tous les stades de la procédure comme une muette accusatrice, depuis l’entretien du 1er février 2001 jusqu’à devenir la thérapeute de Sophie, en passant par d’innombrables tests, interrogatoires et autres entretiens en tous genres.

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Son rôle fut d’autant plus décisif que, par un nouveau dysfonctionnement, ses analyses initiales seront, sans beaucoup de vérifications additionnelles, reprises à leur compte par divers experts aux stades ultérieurs de la procédure. Chacun de ceux-ci renforçait tour à tour la crédibilité du témoignage initial, parfois à grand renfort d’outils « scientifiques », tel ce rapport auto-validé par la grille STV (Statement Validity Analysis – cela fait tellement plus sérieux en anglais !), que vous soumettez à une critique en règle.

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Votre troisième angle d’attaque, constitutif d’une troisième vague de griefs, porte sur le fonctionnement concret d’institutions subsidiées par la Communauté française de Belgique : SOS-Enfants et Espace-rencontres (lieux destinés à ménager des rencontres, encadrées par un personnel qualifié, entre des pères dans votre situation et leurs enfants). C’est à un véritable audit que vous vous livrez, au bénéfice, si on peut dire, de votre longue expérience de terrain. A propos des institutions Espace-rencontres, vous procédez même à une évaluation comparée, dès lors que, après avoir fini par être déclaré persona non grata à celui de Mons, vous avez été accueilli, fort bien dites-vous, à celui de La Louvière. Alors que, dans le premier, toutes les rencontres se déroulaient sous le poids d’une lourde présomption de culpabilité, à La Louvière, en revanche, les intervenants ont toujours réussi à suspendre leur jugement, donnant ainsi plus de chances de réussite au difficile rapprochement du père et de l’enfant.

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Comme il est difficile, en effet, de prendre au sérieux l’espace de doute que la société doit précisément entretenir tant que la certitude de la culpabilité n’est pas établie ! Tout contribue à l’anéantir, au contraire : dès que l’enfant a parlé, qu’un intervenant embraye et que la grande machine sociale compassionnelle (et aussi secrètement vengeresse) s’est mise en route, il reste peu de choses de la capacité de douter. On en vient alors à dénier au coupable désigné jusqu’à l’exercice légal de ses droits – ainsi de l’usage, pourtant parfaitement légal en ces circonstances, de votre autorité parentale partagée à l’égard de Sophie. La mère prenait seule désormais les décisions relatives à l’éducation de l’enfant : elle était changée d’école sans vous prévenir, ou soumise à une thérapie basée sur l’hypothèse de la culpabilité du père sans que, de la moindre façon, vous ayez voix au chapitre.

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Tout cela est, sous votre plume, à la fois très concret, comme il se doit, et en même temps parsemé de réflexions plus larges qui universalisent le propos. J’ai déjà évoqué les considérations relatives à la vérité et l’impartialité. A d’autres moments vous relevez comment la « fiction » d’une décision de justice s’avère hautement performative (efficace), dès lors qu’elle transforme en un instant votre identité sociale et s’accompagne d’un cortège de conséquences désastreuses.

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Et puis surtout – l’interrogation court en filigrane et ne manque certainement pas d’être la plus douloureuse – vous vous demandez sans cesse pourquoi Sophie a bien pu raconter cela, qui, à vos yeux, ne cessera d’être une contre-vérité ? Si ce qu’elle a dit n’est pas la vérité, est-ce pour autant un mensonge ? On ne « ment » pas à quatre ans et demi, et tout d’abord parce que, à cet âge, la frontière qui sépare la réalité de la fiction demeure très floue, sans parler du fait que le sens moral n’est pas vraiment fixé à ce stade du développement de l’enfant.

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Mais ceci ne vous satisfait pas encore, et vous creusez plus loin, invoquant alors la thèse des « fausses allégations » : ces propos que peuvent tenir de très jeunes enfants qui sont écartelés dans des conflits de loyauté, et qui, au cours de ces parties qui les dépassent, cherchent à soutenir le parent le plus faible, ou tout simplement le plus proche au quotidien.

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Cette question-là, aucune expertise psychologique, ni aucune décision du tribunal ne pourra la trancher. C’est entre Sophie et vous qu’il faudra la débattre un jour. Non sans doute pour établir la « vérité » de ce qu’elle a dit, ou de ce que vous avez fait ou pas fait, dans un passé maintenant de plus en plus éloigné. Tout cela devient si minuscule, si dérisoire, avec le temps qui passe. Elle aura changé, vous aurez changé, et aucun de vous deux ne vous réduirez à cela.

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C’est que, si la chose jugée est tenue pour vraie (res iudicata pro veritate habetur – quelle lucidité, quand même dans ce « comme si » !), la chose vécue, quant à elle, reste toujours en attente de sens. Un sens que seuls vous et elle lui donnerez.

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Il est deux heures du matin maintenant ; la télévision de ma chambre d’hôtel, précédée par la rumeur dans la rue, m’apprend que Barack Obama sera le quarante-quatrième président des Etats-Unis.

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The dream is alive… tout est toujours possible.

Avertissement de l’éditeur de l’ouvrage

Comment « Jeunesse et droit », qui assure depuis plus de vingt ans la promotion des droits de l’enfant, en vient-il à publier l’écrit d’un homme définitivement condamné pour « avoir abusé de sa propre fille » ? La « Vérité judiciaire » n’imposait-t-elle pas, au-delà de toute autre considération, de laisser dans les tiroirs ce plaidoyer pro domo désormais bien inutile ? La question traversera l’esprit du lecteur respectueux de l’institution autant qu’elle a pesé sur la décision de l’éditeur de passer à l’acte.

La « Vérité judiciaire » est résumée en ces termes par la cour d’appel s’appuyant sur des « présomptions graves, précises et concordantes » : « les éléments du contenu du témoignage et de l’entretien d’expertise permettent également de rejeter l’hypothèse de fabulation ou d’allégation par suggestion et de conclure en la validation du témoignage de l’enfant se rapportant à un vécu expérientiel des faits sexuels décrits par l’enfant et reprochés au père ». Cet arrêt était déjà inscrit dans les rapports des experts, en dépit de la voix du prévenu qui évoquait l’hypothèse d’une aliénation parentale bien orchestrée.

Le condamné crie son innocence et ce n’est pas faire injure à la cour de rappeler qu’en première instance d’autres juges – ni plus mal formés, ni plus ni moins aveuglés – avaient considéré, en se basant sur les mêmes expertises, que le doute devait bénéficier au prévenu, la crédibilité du récit de l’enfant (quatre ans au moment du « dévoilement ») n’étant pas validée par tous les critères qui doivent être retenus au cours de l’analyse de ses allégations. La « Vérité judiciaire » s’imposera ad vitam à l’auteur, comme à chacun, sauf révision du jugement dont on sait la quasi impossibilité d’y parvenir.

Ce n’est pas faire injure non plus à la justice que de rappeler que les faits ont été jugés peu de temps après le désastre judiciaire d’Outreau qui révéla le dévoiement du « dévoilement ».

Outre qu’il s’agit d’un écrit de qualité, il nous a paru nécessaire de publier cet ouvrage qui décrit par le menu le procès et le processus de démolition de la relation de l’enfant avec son père et la privation qui s’ensuivit de l’affection de son géniteur.

Editions Jeunesse et droit - ISBN 978-2-93017-667-3 - 22 euros - www.droitdesjeunes.com


Annexe

Comment priver un enfant de son père

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Par Marcello Sereno

La confidence

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L’enfer a commencé le 18 janvier 2001, mais je ne savais pas encore qu’il s’agissait de l’enfer. J’imaginais juste qu’il s’agissait d’une de ces agaceries ou vexations que Victoire, la mère de Sophie, multipliait à mon égard depuis que nous nous étions séparés dans le déchirement, trois ans plus tôt. Ce jeudi-là, comme tous les quinze jours, j’avais pris la route en début d’après-midi pour aller chercher à l’école maternelle ma fille, alors âgée de quatre ans et demi. Une corvée de cent trente kilomètres à parcourir par mauvais temps, mais la perspective joyeuse de voir Sophie courir à ma rencontre et sauter dans mes bras, avant d’entamer avec elle un week-end où nous ne verrions pas le temps passer. J’en profitais toujours pour m’entretenir quelques minutes avec l’institutrice de cette charmante école de village, regarder les travaux des enfants exposés dans la classe, demander à Sophie le nom de ses amis ou si cette méchante Manon dont elle m’avait parlé lui avait encore une fois tiré les cheveux. C’étaient pour moi les seuls moments où j’avais accès directement à l’autre versant de sa vie, celui qu’elle arpentait dans l’univers de sa maman. Car le reste du temps, silence-radio.

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J’avais connu Victoire dans l’orbite de l’université. À quelques années de distance, nous y avions accompli les mêmes études. Nous fréquentions les mêmes cercles, partagions de nombreux centres d’intérêt, la littérature en particulier, et le goût de la fête, et le plaisir de la danse. Notre relation avait duré près de quatre ans, dont deux de vie commune, passionnée, houleuse, passionnante, destructrice. Nous nous étions séparés peu avant le premier anniversaire de Sophie. C’est moi qui avais pris cette décision, alors même que j’étais encore amoureux, avec le sentiment que je n’avais pas le choix, qu’il fallait que je me préserve de Victoire.

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Au moment de la séparation, mon ex-compagne était retournée vivre dans sa région natale, non loin de chez ses parents, avec le bébé. Moi, j’avais loué un appartement avec une jolie chambre pour Sophie. Et le manque s’y était installé avec moi. Manque de cette enfant qui me rendait heureux en toutes circonstances, même quand je devais me lever la nuit parce qu’elle s’était réveillée en pleurant, et dont à présent la voix ne résonnait plus dans la chambre vide. Manque aussi d’une femme que j’avais aimée jusqu’à la souffrance, mais qui s’estompait, celui-ci, à mesure que je m’apaisais, que je reprenais conscience qu’il vaut mieux vivre seul que dans la violence d’un couple qui se déchire.

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Il devait être seize heures, ce jour-là, quand j’ai garé ma voiture au bord du chemin qui s’arrête devant l’école, à l’entrée d’un pré. Quelques enfants jouaient dans la cour de récréation, en attendant que leurs parents viennent les rechercher. Sophie n’était pas parmi eux. Quand je me suis approché des salles de classe, une institutrice est venue à ma rencontre, l’air étonné. On ne m’avait pas averti ? Sophie n’était pas venue à l’école aujourd’hui. Elle était restée chez sa grand-mère, parce qu’elle était malade.

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Si j’avais su que je pouvais m’arrêter chez la grand-mère, du côté de Mons, je me serais épargné, aller-retour, près de trente kilomètres de route mouillée !

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On aurait quand même pu me prévenir ! Et Sophie, qu’est-ce qu’elle a ? Est-ce grave ? Est-ce que vraiment je ne compte pour rien, si on ne juge pas utile de me signaler qu’elle est malade ? J’ai repris la route en sens inverse.

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La mammy se dit désolée. Elle croyait que Victoire m’avait averti : Sophie est malade, une pneumopathie. On doit lui faire une radiographie des poumons le lendemain matin. Elle me tend un certificat médical. A-t-on besoin de certificat quand on est un père attentif à la santé de sa fille ? Je repose avec dédain ce document sur la table de la salle à manger. Si je l’avais emporté avec moi, j’aurais conservé la trace de ce qu’on ne peut qu’appeler un certificat de complaisance, mais sur le moment, la justification m’a paru plausible. Depuis qu’elle avait souffert d’une bronchiolite à l’âge de six mois, Sophie était fragile, en effet. J’ai gobé l’explication, même si elle paraissait en forme, ce soir-là. Son papy avait été un médecin réputé, que son épouse avait secondé comme infirmière puis comme secrétaire. Dans cette famille, le discours médical, avec ses mots savants, ne pouvait faire qu’autorité.

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Je n’étais pas là pour me disputer, du reste, mais pour partager une heure ou deux avec ma fille. Je l’ai prise dans mes bras, nous avons commencé à parler. Un moment, nous nous sommes retrouvés dans la cuisine, où j’ai assis Sophie sur la table. C’est là qu’elle m’a dit, en me regardant de ses grands yeux complices :

  • Maman ne veut pas que j’aille chez toi, parce que tu as fait des lichettes sur ma prune.

  • Qu’est-ce que tu racontes, ma chérie ?

  • C’est vrai…

Malaise. La mammy s’est éclipsée dans une autre pièce. Je ne comprendrai jamais pourquoi je n’ai pas accordé plus de crédit à ce que Sophie me disait. Sans doute parce que ses propos ne cadraient pas avec l’accueil courtois de sa grand-mère dont l’attitude ne manifestait ni angoisse, ni émotion particulière. Sans doute parce que la confidence qu’elle me faisait dans un sourire se rapportait pour moi à quelque chose d’inimaginable et, littéralement, d’insensé.

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Que ce serait-il passé si j’avais enfin pris Sophie au sérieux, quelques minutes plus tard, quand, pour la deuxième fois, elle a tenté de me reparler de ce qui la préoccupait ? Si, au lieu de lui dire : « Mais enfin, Sophie, tu sais bien que je n’ai jamais fait ça », coupant ainsi court à tout autre épanchement, j’avais interpellé la grand-mère pour exiger des explications ? Si j’avais embarqué ma fille d’autorité pour la conduire chez un pédiatre ou je ne sais quel spécialiste des enfants ? Aurais-je réussi à enrayer la machine infernale qui s’était déjà mise en marche sans que je m’en doute ? Ces questions, je me les suis posées cent fois aux moments les plus noirs. Mais peut-être n’y avait-il déjà plus rien à faire.

43

Pour l’heure, je m’attarde encore un peu auprès de Sophie. Elle me demande si je veux bien regarder avec elle la vidéo de ses dernières vacances. À la Noël, avec sa mère, Bill, le compagnon de Victoire à cette époque, et les trois enfants de ce dernier, elle a passé une semaine dans les Pyrénées où Bill possède une maison. Elle sait que je n’aime pas mêler les deux univers. Je sens qu’elle a très envie de partager ces moments avec moi. Alors, surmontant mes réticences, j’accepte pour lui faire plaisir. Elle se blottit contre moi dans le divan du salon pour regarder en ma compagnie les images d’un quotidien qui ne m’appartient pas, mais dont je dois bien admettre qu’il est le sien.

44

(… ) La nuit était tombée. Il fallait que je reprenne la route. Quand je l’ai embrassée pour lui dire au revoir, Sophie s’est mise à pleurer : elle voulait venir avec moi. Et c’est moi-même, pauvre imbécile, qui lui ai dit que ce n’était pas possible, qu’elle était malade, qu’elle ne pouvait pas sortir, que le lendemain, un médecin lui ferait passer une radio. Elle avait un gros chagrin, ne voulait pas que je m’en aille. Pour la consoler, je lui ai demandé si elle avait déjà été à la radiographie, si elle savait comment cela se passait : - Ne bougez pas, respirez ! Ne bougez pas…

45

C’est devenu un jeu, elle en a ri.

46

Je l’ai assurée que je reviendrais la semaine suivante, qu’alors elle serait sûrement guérie et qu’elle pourrait m’accompagner pour tout le week-end, comme d’habitude.

47

Sept ans plus tard, en juin 2008, au moment où ce récit s’achève, elle n’a toujours pas remis le pied dans ma maison.

Qui cherche trouve

48

Le 2 février 2001, le parquet reçoit un signalement relatif à ma fille qui émane du service SOS-Enfants, représenté par la psychologue Cardon et l’assistante sociale Sibiès. Un mois plus tard, le 9 mars 2001, il fait appel à un expert judiciaire.

A Madame Troikar, psychologue, sont assignées les missions suivantes :

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  • prendre connaissance du dossier répressif ;

  • assister à l’audition de l’enfant ;

  • dire si l’enfant présente des séquelles ou des signes révélateurs d’abus sexuel sur le plan psychique ; dans l’affirmative, donner un avis sur leur évolution ;

  • décrire la personnalité de l’enfant, son équilibre psycho-affectif, ses relations avec son milieu familial, afin d’apprécier la crédibilité de ses dires ;

  • relever tous éléments ou composantes psychologiques qui pourraient se révéler contributifs par rapport aux faits dont nous sommes saisis, par rapport au comportement de l’enfant et à la dynamique de sa personnalité ;

  • s’entretenir avec toute personne qu’elle jugera utile ;

  • dresser de ses constatations un rapport motivé.

Une demande parfaitement cohérente que j’ai découverte en allant consulter mon dossier au greffe du tribunal, en avril 2002. Je me souviens de mon émotion quand une employée m’a tendu, par dessus le comptoir derrière lequel elle se tenait, la liasse épaisse qui me semblait renfermer mon destin. C’était dans une salle vétuste, étroite, où des tables étaient alignées en enfilade le long d’un mur parallèle au comptoir.

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Chacun se cherchait une petite place pour y étaler ses documents. Il y avait là des avocats et des particuliers. Les premiers se distinguaient non seulement par leur toge, mais aussi par leur aisance. Les seconds me semblaient tout aussi tendus que moi. Éprouvaient-ils eux aussi la sensation de n’être pas à leur place ? Qu’on soit prévenu ou partie civile importe peu dans ces cas-là. Pour les gens ordinaires, la justice et ses usages demeurent intimidants.

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Je tournais fébrilement les pages du dossier, essayant d’abord de comprendre comment il était organisé.

52

Quand je suis tombé sur le rapport de Madame Troikar, quelle n’a pas été ma stupéfaction en découvrant, passés quelques préambules, son premier chapitre, consacré au « contexte familial de cet enfant ». L’experte s’y livrait à une description de ma famille uniquement à partir de ce que Victoire lui en avait conté !

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Non seulement le procédé est douteux en soi, mais la présentation opérée par Victoire s’avérait en outre particulièrement tendancieuse. Elle évoquait en effet « une famille fort repliée sur elle-même », dont les enfants seraient immatures sur le plan affectif. Qui plus est, certains des éléments qu’elle mettait en avant étaient de purs et simples mensonges, comme le « fait » que ma sœur (à l’égard de laquelle elle va jusqu’à employer l’expression « très infantile ») vivait encore chez nos parents – alors qu’elle achève de payer la maison qu’elle occupe depuis près de vingt ans ! De toute évidence, le portrait dressé par Victoire tendait à donner l’image d’une famille potentiellement incestueuse. Quand mon père est mort, peu après la naissance de Sophie, Victoire a pu constater que plus de deux cents personnes ont tenu à lui rendre un dernier hommage. Des parents, des amis, des voisins, des camarades d’usine, des connaissances plus ou moins proches. Peut-on voir là le signe d’une famille « repliée sur elle-même » ? Je me suis senti insulté par ces mots, qui niaient toute la richesse des réseaux de relations que, chacun de son côté, moi compris, tous les membres de cette famille s’étaient tissés au fil des ans. Grâce à leur immaturité affective, peut-être ? Par ailleurs, lorsque Madame Troikar signalait, d’après ce que Victoire lui avait déclaré, que « Monsieur Sereno est sicilien » (sicilo-wallon eût été plus juste, mais passons), je me suis demandé quelle image mentale cette dame attachait à la sicilianité, et en quoi cette qualification de type ethniciste méritait davantage d’être notée que le fait, par exemple, que je suis un intellectuel belge et un écrivain de langue française, ce qui n’apparaît nulle part dans son document ?

Mais soyons méthodique

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Dans l’introduction de son rapport, Madame Troikar énumère les tâches qu’elle a réalisées pour accomplir sa mission, en mentionnant les dates où elle a effectué les différentes étapes de son travail, qui s’est étalé sur l’espace de trois semaines environ, entre le 29 mars et le 19 avril 2001, assez vite après l’enclenchement de l’affaire :

  • étude du dossier

  • audition de Sophie (par la police, mais Madame Troikar y assistait en même temps que Madame Cardon) ;

  • examen psychologique de Sophie ;

  • entretien avec la maman ;

  • entretien avec la psychologue Cardon ;

  • analyse de l’audition de Sophie ;

  • analyse de l’examen psychologique ;

  • rédaction du rapport.

Madame Troikar a procédé à l’examen psychologique de Sophie le jour où elle s’est entretenue avec sa maman. Elle a entamé ses analyses et la rédaction de son rapport le lendemain de sa rencontre avec sa consœur Cardon. Il faut souligner que son dossier ne contient pas la moindre trace de mon propre point de vue, puisque l’experte n’a pas jugé utile de me rencontrer. Mes lettres de protestation auprès du Service d’aide à la jeunesse et de Monsieur Lelièvre [1][1] Défenseur des enfants en Communauté française de Belgique... n’y figurent pas, ni, évidemment, l’expertise psychologique à laquelle je ne serai soumis que plus tard. Rappelons en outre que je n’ai pas encore été entendu par le commissaire Wileux, qui ne m’auditionnera que l’année suivante, on a vu dans quelles conditions.

Que trouve-t-on dans ce rapport ? [2][2] Muriel Troikar, Rapport d’expertise de Sophie, adressé...

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D’abord une présentation du « contexte familial » de Sophie puis une analyse des différents tests auxquels elle a été soumise dans le cadre de son « entretien psychologique » : C.A.T., dessin de la famille, autoportrait. Pour répondre à la question d’un éventuel abus sexuel, l’experte s’interroge sur le « contexte du dévoilement » avant de présenter une « synthèse du dossier répressif » basée exclusivement sur les déclarations de la maman et de Madame Cardon à la police.

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Vient ensuite un résumé de son entretien avec Victoire. J’y lis (page 7.) que je suis intelligent et que je peux être manipulateur. Je découvre également une foule de choses sur moi-même dans la synthèse que la psychologue Troikar a rédigée de son entretien avec la psychologue Cardon, et notamment ceci, qui me paraît édifiant : « Monsieur Sereno serait un peu infantile et présenterait un côté paranoïaque ». Quel discernement ! Et quelle aubaine que ce mode conditionnel (« serait »), qui permet de se démarquer formellement des choses qui sont dites sans qu’on soit obligé d’interroger leur pertinence ni de signaler si on les prend effectivement en compte ou non. Vient enfin (pages 8 à 11), la pièce maîtresse de ce rapport, à laquelle se référeront abondamment les défenseurs de Victoire et les juges qui me condamneront en appel : l’analyse de l’audition de Sophie par la police, à partir d’une grille connue sous le nom de Statement Validity Analysis. Cette procédure a été décisive dans mon cas, dans la mesure où elle a permis à l’experte de conclure qu’il convenait d’accorder une « grande crédibilité » aux dires de ma fille lorsque celle-ci a déclaré : « Papa, il me lèche la prune ».

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Statement Validity Analysis est une procédure développée par des chercheurs et des praticiens canadiens, américains et européens, traduite en français par le professeur Hubert Van Gijseghem, psychologue, expert judiciaire et professeur à l’université de Montréal. Cette technique consiste à définir un cadre d’entretien approprié pour recevoir la parole du mineur victime et à évaluer la crédibilité des propos du mineur, lors de trois phases distinctes.

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L’enfant est d’abord interrogé par une méthode dite non suggestive afin de limiter son préjudice pour obtenir une déclaration la plus exhaustive possible et la plus éloignée de toute influence. L’entretien contient sept étapes (…).

59

Une analyse systématique du contenu est effectuée ensuite. Une grille de validation établie sur un ensemble de critères permet une analyse approfondie du contenu de l’audition, sur la base de dix-neuf éléments de validation. Ces critères sont autant de caractéristiques spécifiques permettant de distinguer les vraies des fausses allégations d’abus sexuels. Ces critères sont par exemple la structure logique du témoignage, la mention des détails, les corrections spontanées et l’expression de doutes.

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Enfin, une « liste de vérification » permet d’évaluer tous les aspects liés au témoignage autres que son contenu. Cette liste de vérification comprend onze critères [3][3] D’autres auteurs citent dix-huit critères. servant à évaluer tous les aspects liés au témoignage de l’enfant, tels que le niveau de son langage, le vocabulaire employé, son comportement, sa gestuelle [4][4] Rapport du groupe de travail sur le thème des « allégations....

Le rapport de Madame Troikar est-il conforme à la mission qui lui a été commandée ?

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Laissons parler Haesevoets (page 7 de sa lecture de mon dossier) : « En tant qu’experte, Madame Troikar a la possibilité de « s’entretenir avec toute personne qu’elle juge utile ». Pour quelle raison juge-t-elle utile d’entendre la mère (Madame Lammère) et Madame Cardon (psychologue SOS Enfants), et ne juge-t-elle pas utile d’entendre le père ? Alors qu’elle s’intéresse à la personnalité de Monsieur Sereno (le père), elle ne tente pas de s’entretenir avec lui et se laisse plutôt influencer par l’opinion forcément subjective de Madame Lammère concernant son ex compagnon. L’objectivation de cette experte devient alors univoque et non contradictoire. Sans vérification et sans le moindre esprit de contradiction, elle se contente de ce que lui rapporte Madame Lammère (qui ne vit plus avec lui depuis des années) au sujet du père. L’experte ne se demande pas si Monsieur Sereno n’a pas évolué psychologiquement depuis la séparation, ni même si l’opinion de son ex compagne a jamais correspondu à la réalité. »

62

Les remarques de Mambourg à ce propos abondent dans le même sens, mais il étend son questionnement à l’ensemble du contexte familial de Sophie : « La psychologue (Madame Troikar) raconte l’histoire de la famille à partir du récit unique de la mère : aucun entretien avec le concubin, ni avec le père, ni avec la belle-mère[5][5] En réalité, Gioiella n’est pas encore présente dans..., ni avec la grand-mère, aucune rencontre avec les enfants du beau-père. Sur le plan éthique, il y a là une omission fondamentale : l’expert ne répond pas à la question posée de « décrire la personnalité de l’enfant, son équilibre psycho-affectif, ses relations avec son milieu familial, afin d’apprécier la crédibilité de ses dires ». (…) Les conclusions de l’expert ne font que répéter les déclarations de la maman sans à aucun moment prendre en compte aucun élément complémentaire. »

63

N’y vont-il pas trop fort tous les deux ? Après tout, quelles que soient les négligences de l’experte par rapport au contexte familial dans lequel s’inscrivent les déclarations de Sophie, n’a-t-elle pas eu recours, pour étudier ses propos, à une grille d’analyse dont la validité scientifique paraît bien établie ?

64

Dans l’ouvrage de synthèse que j’ai déjà cité à plusieurs reprises, une sommité comme Van Gijseghem recommande cet outil, dont il estime qu’il est un des plus fiables et que lui-même utilise régulièrement pour ses propres expertises. [6][6] Hubert Van Gijseghem, op. cit., pp 143-145.

65

Haesevoets, toutefois, ne partage pas totalement cet avis : « L’experte se réfère à la grille de validation SVA comme à l’unique outil validé. Pourtant, cette grille n’a jamais été validée scientifiquement auprès d’une population d’enfants aussi jeunes que Sophie. (…) Dans ce cas précis, les déductions élaborées à partir de cette grille sont sujettes à caution », déclare-t-il (page 9 de sa lecture). Il est le seul cependant à mettre ainsi l’instrument en cause. Ni Mambourg, ni Geubelle ne font de remarque spécifique à ce propos.

66

Retenons donc, même si l’unanimité ne se fait pas à son propos, que cette grille SVA est un outil relativement fiable, plutôt plus performant que beaucoup d’autres, qui permet de recueillir de façon systématique des indices relatifs à la crédibilité d’un discours. Admettons-le en gardant toutefois en mémoire deux éléments primordiaux.

67

Le premier, on vient d’en parler, concerne le contexte. Au moment où elle entame son analyse et où elle doit attentivement peser le pour et le contre pour donner une juste interprétation de ce qu’elle lit (car en matière de langage, rien n’est jamais mécanique), Madame Troikar n’a qu’une vision partielle de la situation d’énonciation, due à la manière unilatérale dont elle a recueilli ses informations.

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Le second est une évidence souvent occultée, mais relevée par le « groupe de travail sur les fausses allégations » dont j’ai déjà cité le rapport : « Compris dans le sens commun, le terme de crédibilité sous-entend le caractère de ce qui est crédible, de ce qui peut ou doit être cru. Or ce qui peut ou doit être cru n’est pas toujours vrai. » Il n’y a pas de relation causale de l’un à l’autre, puisqu’on passe du monde du langage à celui de la réalité.

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Ceci posé, voyons comment Madame Troikar procède avec cette grille SVA. L’experte commence par exposer les fondements de la technique qu’elle utilise : « Cette technique (du SVA) se base sur le postulat qu’un récit basé sur des événements réels sera qualitativement différent d’un récit fabriqué et suggéré, compte tenu des spécificité mnésiques, cognitives et affectives de l’enfant victime d’abus sexuels. Un enfant rendant compte d’événements qu’il a réellement vécus donnera des détails et des données contextuelles qui n’apparaissent pratiquement jamais dans de fausses allégations.

70

Chaque critère de la grille est un indicateur de la validité de la déclaration, ce qui veut dire que sa présence dans une déclaration est considérée comme un signe de véracité. Par contre, son absence ne signifie pas nécessairement que sa déclaration soit fausse. » Notons déjà, à ce stade, que Madame Troikar n’opère pas de distinction entre la crédibilité d’un discours et la véracité de ce qu’il rapporte.

71

La suite de sa présentation sous-entend pourtant une telle distinction : « Il est entendu que, plus une déclaration est caractérisée par un nombre significatif de critères, plus la probabilité que cette déclaration soit basée sur des faits réellement vécus est élevée. »

72

Il n’y pas lieu, ici, d’entrer dans trop d’explications techniques. Le lecteur qui le souhaite pourra, comme je l’ai fait moi-même, consulter l’un ou l’autre ouvrage spécialisé, comme celui d’Yves-Hiram Haesevoets, L’enfant en questions. De la parole à l’épreuve du doute dans les allégations d’abus sexuels[7][7] Bruxelles, De Boeck Université, 2000, pp. 185-201.. Sur une liste de dix-neuf critères communément reconnus, Madame Troikar déclare en pointer six dans l’audition de Sophie :

  1. sa déclaration est cohérente et consistante ;

  2. le rappel des événements se fait de manière assez spontanée, même si on a été obligé de lui poser des questions pour obtenir de plus amples informations (c’est moi qui souligne l’imprécision des termes) ;

  3. elle donne plusieurs détails sur les faits présumés eux-mêmes.

  4. elle donne quelques détails sur l’enchâssement contextuel : « Parfois on est dans le bain et parfois dans le lit » ;

  5. Sophie donne des détails sur l’interaction qu’il y a eu entre elle et le suspect : « Papa, il me lèche la prune » ; « Il donne des bisous, il lèche et met les doigts dessus », « Moi, je suis assise dans le bain en face de papa » ;

  6. un critère fait référence au fait que l’enfant excuse l’abuseur présumé. C’est le cas lorsque Sophie déclare que son père agissait de la sorte car il pensait qu’elle aimait ce qu’il lui faisait.

Pour qu’une déclaration commence à être considérée comme crédible, il faut qu’on y retrouve un certain nombre des critères de validation repris dans le SVA : sept ou huit, selon les auteurs que l’on consulte. On dira alors que la probabilité que la déclaration soit basée sur des faits réellement vécus atteint un taux suffisant pour être prise en considération.

73

Ce quota minimal est dû au fait que n’importe quel discours, par la nature même du langage, sa redondance notamment, est susceptible de correspondre à l’un ou l’autre de ces critères quel que soit son rapport à la réalité. Ainsi, il est assez normal qu’un enfant normalement intelligent soit capable de produire une déclaration « cohérente et consistante », qu’il dise ou non la vérité.

74

Or, Madame Troikar n’en identifie que six. Elle reconnaît qu’il « manque donc un critère de validité dans la déclaration de cet enfant pour pouvoir lui accorder une grande crédibilité. » (Elle devrait dire qu’il en manque deux si elle se référait à d’autres auteurs).

75

Qu’à cela ne tienne. Le SVA comporte en effet une « liste de vérification » qui lui permet d’étayer son analyse. Cette seconde liste comporte elle dix-huit critères. Madame Troikar décèle la présence de sept de ces critères dans la déclaration de Sophie. La concentration d’indices significatifs lui paraît donc suffisante, en définitive, pour qu’elle accorde « une grand crédibilité » aux dires de ma fille.

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La démarche de l’experte peut sembler cohérente et peu susceptible d’engendrer la polémique, dans la mesure où elle se borne à identifier, quasi mécaniquement dirait-on, la présence ou non dans un discours d’un certain nombre de critères. Notons cependant que la grille d’analyse à laquelle elle se réfère fait intervenir des éléments d’ordre qualitatif, sujets à interprétation.

À partir de quel degré de congruence, en effet, un propos devient-il « consistant » ?

77

Où se situe la limite quand on dit que « le rappel des événements se fait de manière assez spontanée », surtout quand on précise : « même si on a été obligé de lui poser des questions pour obtenir de plus amples informations » ?

78

Cette spontanéité apparaît encore plus relative quand on se rapporte au procès- verbal de l’audition de Sophie, retranscrite d’un enregistrement audio. Là encore, pour qu’on perçoive bien le mouvement de l’entretien que le policier a mené avec elle, il convient de citer un large extrait, in extenso, quoi qu’il m’en coûte d’exposer ainsi ma fille (dont les propos sont repris en italiques, ceux du policier l’étant en caractères droits) :

  • Tu sais pourquoi tu es ici ?

  • Pour te parler.

  • Tu peux me parler comme tu veux. Moi, je t’écoute, tu ne dois pas avoir peur. Tu me vois de temps en temps, tu sais que je suis gentil. De quoi tu veux me parler ?

  • De l’école.

  • On a déjà un peu parlé de l’école, qu’est-ce que tu aimes bien faire ?

  • J’aime bien jouer.

  • Avec ta maman, tu joues à quoi ?

  • Elle me chatouille.

  • Tu aimes bien jouer comme ça ? (Signe de tête positif)

  • Et avec ton papa ? (Silence)

  • Tu joues à quoi avec ton papa ?

  • Moi je joue avec mon nounours et lui il tape sur l’ordinateur. Et on jouait au cheval.

  • Au cheval ? Comment tu joues au cheval ?

  • Lui, il se met à quatre pattes et moi sur le dos.

  • Tu aimes bien jouer à ça ?

  • Papa je sais pas, mais…

  • Toi ?

  • Moi j’aime bien, papa je sais pas.

  • Pourquoi tu sais pas ?

  • Parce qu’il me l’a pas dit.

  • Tu es venue me voir. Tu voulais me parler de quelque chose de spécial ?

    (Hésitations – silence- joue avec son nounours).

  • Il y des choses que tu n’aimes pas jouer ? (Silence)

  • Tu ne dois pas avoir peur. Quand tu vois ton papa, tu joues au cheval, tu aimes bien jouer à ça.

  • Oui.

  • Il y a des choses que tu n’aimes pas jouer ?

  • Non. (Silence)

  • Pourquoi tu es venue au bureau de police ?

  • Je sais pas.

  • Tu sais pas du tout de quoi tu pourrais me parler ? Comment ça se fait que Madame Cardon est là aussi ? Comment tu connais Madame Cardon ? C’est qui ?

  • Je la connais parce que une fois je suis allée chez elle.

  • À son bureau ? Tu peux nous expliquer comment ça s’est passé, pourquoi tu es allée dans le bureau de Madame Cardon ?

  • Papa il me lèche la prune.

  • Tu peux nous expliquer comment cela s’est passé ?

  • Parfois on est allé dans le bain et parfois dans le lit

  • Si on te pose ces questions, c’est parce qu’on a envie de savoir, c’est parce qu’on a besoin de savoir pour pouvoir t’aider, pour faire en sorte que cela n’arrive plus. Il est important que l’on sache exactement comment cela s’est passé. Comment ton papa en est-il arrivé à faire ça ? Comment ça s’est passé ? Tu dis que ça s’est passé dans le lit et dans le bain, reprends un peu, tu peux nous expliquer ?

  • Quand on était dans le lit, il était en pantalon avec un t-shirt et… puis je suis allée aux toilettes et il a fait ça.

  • Il a fait ça quand tu es allée aux toilettes ?

  • Non, après, quand je suis revenue.

  • Explique un peu comment il a fait ça.

  • Je reviens sur le lit et il me lèche la prune.

  • Tu peux m’expliquer comment il te touche ?

  • Il donne des bisous, il lèche et il met les doigts dessus.

  • Tu peux me montrer c’est quoi la prune ?

  • C’est pour faire pipi.

  • Ça c’est dans la chambre. Et quand tu prends ton bain, il est comment, lui ?

  • Lui il est dans le bain, il est couché. Il est couché sur le dos. Moi je suis assise dans le bain en face de papa.

  • Tu mets un maillot ?

  • Parfois mais pas tout le temps.

  • Et ton papa ?

  • Papa il est tout nu.

  • Tu peux m’expliquer dans quelle position il te fait ça ton papa ?

  • Dans le lit on est tous les deux assis.

  • Quand tu es dans le lit, tu es habillée ?

  • Je suis habillée.

  • Comment il fait alors, si tu es habillée ?

  • J’ai seulement un truc au-dessus.

  • Ah, d’accord, tu n’as rien en dessous.

  • À ce moment, c’est quand on devait aller dormir… parce que parfois… euh, on se lave pour aller dans le bain avant d’aller dormir ou le matin quand je suis pas tellement habillée.

  • Quand papa te faisait ça, tu sais combien de fois, beaucoup ou une ou deux fois ?

  • C’est depuis que je vais chez lui, à chaque fois que je vais chez lui, il le fait.

  • À chaque fois ? Ca fait longtemps ?

  • Quand je suis allé chez lui la première fois. Je crois que j’étais encore bébé. »

Comme on l’a vu précédemment, la manière dont se déroule l’audition est partie intégrante du processus SVA. Pour que la grille d’analyse puisse lui être appliquée correctement, il faut que cette audition même se conforme à un certain nombre de règles. Du reste, si l’expert y assiste, c’est pour vérifier qu’il en va bien de la sorte.

79

Madame Troikar estime ainsi que « l’audition a été menée de manière appropriée » et que « lors de cette audition, Sophie n’a pas été suggérée pour nous relater les faits présumés ». Ces deux « constatations » font même partie des sept critères qu’elle pointe dans sa liste de vérification.

Dans sa lecture pourtant, Haesevoets, est loin de partager cet avis :

80

« L’agent brigadier de la police communale est-il compétent à entendre les enfants dans ce genre d’affaire ? Quelle formation spécifique a-t-il reçue pour effectuer ce type d’audition judiciaire d’enfant ? Pourquoi avoir choisi un homme pour interroger cette petite fille ?

81

Le fond et la forme de l’audition relèvent de l’amateurisme d’une première audition, ne laissant que peu d’opportunité à l’enfant de s’exprimer plus spontanément sur les faits.

82

Ce policier ne se montre pas très curieux et ne pousse pas l’interrogatoire. Il se contente des quelques réponses de l’enfant sans amplifier l’interrogatoire et consolider les détails périphériques.

83

(…)

84

Dans l’ensemble, et même si le policier a respecté la personne de l’enfant, cette audition est sujette à caution d’un point de vue strictement criminalistique.

85

Techniquement, la liste SVA est inapplicable sur ce type de matériel, d’autant que la méthodologie de l’interrogatoire ne relève pas d’une audition semi-directive et non suggestive appliquée de manière stricte. »

86

La principale irrégularité qu’il épingle, alors qu’elle ne semble pas avoir gêné l’experte désignée par la justice, est la participation de Madame Cardon à l’audition : « La présence de Madame Cardon est-elle justifiée ? Est-elle définie comme la personne de confiance au sens de la loi ? Aucune mention n’est indiquée à ce propos. Madame Cardon ressemble à l’éminence grise de l’enfant, lequel n’a pas le droit de la trahir, en tenant d’autres propos par exemple.

87

Madame Cardon n’est pas sensée intervenir dans le cadre de cette audition, d’autant que le policier dirige toute son audition en faisant référence à Madame Cardon.

88

En se contentant uniquement de ce que l’enfant a rapporté à Madame Cardon, ce policier y perd en objectivité et en neutralité. Il prolonge ainsi l’univocité du questionnement de Madame Cardon, laquelle semble exercer un contrôle sur l’enfant et sur le travail policier.

89

Dans l’absolu, ce policier aurait pu récolter d’autres informations plus pertinentes et utilisables à charge ou à décharge. »

90

Il enfonce le clou en précisant : « La référence à Madame Cardon est une grossière erreur qui influence la pensée de l’enfant et qui l’amène à répéter exclusivement ce qu’elle a rapporté à cette personne. En termes de neutralité et de formalisme, la présence de Madame Cardon, connotée « SOS Enfants », est contestable. Une autre personne de confiance aurait été plus judicieuse. »

91

Mais, pourrait-on lui rétorquer, Madame Cardon n’était présente qu’à la demande de Sophie, comme le précise d’ailleurs le rapport de Madame Troikar. Elle n’est aucunement intervenue dans l’audition. En quoi pourrait-elle donc avoir eu quelque influence que ce soit ?

92

C’est sans doute l’opinion de Madame Troikar quand elle affirme que Sophie « n’a pas été suggérée ». Pourtant, il n’est pas difficile de se rendre compte à quel point la présence de Madame Cardon a été déterminante dans l’entretien. Il suffit de connaître un peu de grammaire. Reprenons le moment décisif de l’audition : celui du « dévoilement ». On sera particulièrement attentif au jeu des pronoms : du « je » au « on » en passant par le « nous » :

  • « Pourquoi tu es venue au bureau de police ?

  • Je sais pas.

  • « Tu sais pas du tout de quoi tu pourrais me parler ? Comment ça se fait que Madame Cardon est là aussi ?

  • Comment tu connais Madame Cardon ? C’est qui ?

  • Je la connais parce que une fois je suis allée chez elle.

  • À son bureau ?. Tu peux nous expliquer comment ça s’est passé, pourquoi tu es allée dans le bureau de Madame Cardon ?

  • Papa il me lèche la prune.

  • Tu peux nous expliquer comment cela s’est passé ?

  • Parfois on est allé dans le bain et parfois dans le lit.

  • Si on te pose ces questions, c’est parce qu’on a envie de savoir (…).

    Tu dis que ça s’est passé dans le lit et dans le bain, reprends un peu, tu peux nous expliquer ? »

Si un enregistrement vidéo de l’audition avait été réalisé comme le recommandent de nombreux spécialistes, on aurait sans doute pu observer un regard du policier vers la psychologue, ou un geste en sa direction. En son absence, pourtant, l’emploi à deux reprises du pronom pluriel « nous » indique sans ambiguïté que ce policier inclut Madame Cardon dans le déroulement de l’audition, même si, par la suite, il tente de minimiser la portée de son « nous » en revenant pour un temps au pronom neutre « on ».

93

Il faut une conception bien étrange, dans le chef de Madame Troikar, du phénomène de l’interaction pour ne pas remarquer un tel élément, qui relève pourtant des données élémentaires de la communication. Dans un tel contexte, comment peut-elle, sans rire, retenir comme un autre critère de vérification le fait que « la déclaration de Sophie est compatible avec celle de sa maman et de Madame Cardon » ?

94

Quand une enfant de quatre ans et demi se trouve confrontée à une telle pression, où trouverait-elle les ressources personnelles pour oser contrarier l’attente de deux adultes, le policier et la psychologue devenue sa thérapeute, qui se présentent à elle comme des amis, alliés de sa mère ? « L’enfant d’âge préscolaire est très suggestible », note Mambourg de manière générale (page 2).

95

Pour peu qu’on examine avec un minimum d’esprit critique chacun des critères retenus par Madame Troikar dans sa liste de validité, on voit qu’ils vacillent sur leur base, avant de s’écrouler comme des quilles au bowling. Que restera-t-il de l’assemblage que l’experte a soigneusement mis en place quand nous aurons tout passé en revue ?

96

Trois quilles au moins sont tombées déjà. D’autres ont tremblé. Lançons une nouvelle boule.

97

Cette quille-ci (critère n° 5 de la liste de vérification) ne nous demandera pas trop d’efforts :

98

« Le contexte du dévoilement semble avoir été spontané et paraît relativement neutre de toute influence. » (C’est moi qui souligne).

« Semble », « paraît », « relativement »…

99

Il me semble, quant à moi, que la pertinence de ce critère paraît bien relative. En le retenant, fût-ce avec des pincettes, et en l’absence de toute vérification, Madame Troikar admet tout simplement qu’elle croit à la parfaite bonne foi de la maman, et à sa capacité à auto-évaluer son pouvoir d’influence sur notre fille.

100

Mais peut-être, dans sa pratique d’expert, a-t-elle souvent rencontré des parents (qui plus est : des parents instruits et bien informés) qui lui confiaient :

101

« Attention, vous devez prendre en compte le fait que, par mon comportement et mes propos depuis de longs mois, j’ai amené mon enfant à subir en sourdine un conflit de loyauté, jusqu’à ce qu’il se démarque de son autre parent, en l’accusant spontanément, juste après avoir répondu à quelques questions bien orientées » ?

Rions, mes frères en voyant la quatrième quille rouler sur elle-même

102

Dans la lecture qu’ils font tour à tour de l’audition de Sophie et de l’expertise de madame Troikar, Haesevoets, Geubelle et Mambourg soulignent encore bien d’autres points. Ainsi quand l’experte note que « les symptômes mis en évidence chez Sophie par sa maman sont compatibles avec un abus sexuel », Geubelle fait remarquer (note 4.10) qu’ils sont peut-être compatibles, mais pas spécifiques d’un abus sexuel : la nuance est d’importance, si l’on songe qu’ils pourraient se manifester aussi chez un enfant souffrant de la séparation de ses parents ; elle devient plus troublante encore lorsqu’on observe de quelle manière cette symptomatologie s’est affinée au fil des déclarations de la mère, comme on l’a vu au chapitre 2.

103

Un autre critère que Madame Troikar met en avant dans la liste de validité du SVA, le tout premier à vrai dire, est que la déclaration de Sophie est « cohérente ». Elle relève par ailleurs, mais dans la liste de vérification cette fois, que le « savoir de cet enfant est (…) conforme à son âge ».

104

Or, ses trois confrères mettent en cause le hiatus manifeste entre les propos de Sophie et la perception du temps que peut avoir une fillette de cet âge (quatre ans et demi).

105

Haesevoets se demande : « Comment une enfant de cet âge peut-elle se rappeler d’événements advenus lorsqu’elle était encore bébé ? ».

106

Le professeur Geubelle, pour sa part, note à propos de la même phrase (« Quand je suis allé chez lui la première fois. Je crois que j’étais encore bébé. ») : « Quelqu’un le lui aurait-il dit ? Cette phrase est un critère de non crédibilité ! » [8][8] Notes du professeur Geubelle au sujet de Sophie. Page...

107

Mambourg est tout aussi catégorique (page 3 de sa lecture) :

108

« La petite Sophie évoquerait que les faits se seraient déroulés entre juin 1997, soit à l’âge d’un an, et janvier 2001. Il est absolument impossible qu’un enfant se souvienne de faits qui se sont déroulés à un an, deux ans ou trois ans. De plus, même à cinq ans un enfant n’a pas de notions de temps précises. » Plus loin, il parle d’une « étonnante mémoire qui ne peut être due ni à sa maturité, ni à son intelligence mais certainement à un récit plaqué de déclarations d’adultes ». Deux autres des critères épinglés par Madame Troikar devraient-ils à leur tour être sévèrement mis en doute ?

On pourrait s’arrêter là, tant la construction édifiée par la psychologue apparaît désormais branlante

109

Mais je voudrais m’attarder sur un dernier point, parce que, davantage encore que les autres, il me paraît révélateur du mécanisme d’occultation de la réalité que notre experte a mis en marche, à son corps défendant sans doute, pour ne pas découvrir, dans son analyse, autre chose que ce qu’elle désirait trouver.

110

Je veux parler du cinquième critère que Madame Troikar dit avoir repéré à partir de la liste de validation du SVA : « Sophie donne des détails sur l’interaction qu’il y a eu entre elle et le suspect : « Papa, il me lèche la prune », « Il donne des bisous, il lèche et met les doigts dessus », « Moi, je suis assise dans le bain en face de papa ». »

111

On pourrait épiloguer sur le fait que, à strictement parler, ce qu’elle appelle « des détails sur l’interaction » se confond peu ou prou avec l’interaction elle-même. Sans ces « détails », il n’y aurait tout simplement pas eu d’accusation.

112

Mais ce qu’il m’importe d’examiner est le troisième exemple qu’elle cite : celui du bain. Le propos qu’elle reproduit n’est qu’une partie de la réponse de Sophie à une question du policier. La suite complète des répliques donne :

  • Policier : Ça c’est dans la chambre. Et quand tu prends ton bain, il est comment, lui ?

  • Sophie : Lui il est dans le bain, il est couché. Il est couché sur le dos. Moi je suis assise dans le bain en face de papa.

Geubelle et Mambourg réagissent tous deux à ce passage de l’audition. Le premier souligne l’« illogisme » que représenteraient des « caresses buccales lorsqu’elle est assise dans le bain » (note 4.12) ; le second parle (page 4 de sa lecture) d’une situation « matériellement impossible ou abracadabrante ».

113

Si l’on me permet cette malice, on pourrait imaginer une sorte d’exercice, comparable aux problèmes de… robinets chers à nos instituteurs d’autrefois.

114

« Étant donné une baignoire dont la longueur intérieure (je l’ai mesurée, par acquis de conscience) fait 1 m 50 ;

« étant donné un homme d’environ 1m 80 adossé à un côté de cette baignoire ;

« étant donné que cet homme de quarante ans passés ne témoigne pas d’une souplesse particulière ;

« étant donné qu’est assise en face de lui, adossée au côté opposé de la baignoire, une fillette haute d’environ un mètre,

« calculez, 1°… »

Mais faut-il en rire ou en pleurer ?

115

La manière dont Madame Troikar reproduit les propos de Sophie me paraît en tout cas emblématique de toute son attitude.

116

En coupant la citation, elle enlève à sa propre vue ce qu’elle ne veut pas voir et encore moins montrer : cette absurdité manifeste, qui aurait pu sauter aux yeux de quiconque, même d’un juge surmené…

117

Ainsi peut-on occulter une phrase comme on supprime un père : en négligeant simplement de l’entendre.

Notes

[1]

Défenseur des enfants en Communauté française de Belgique (nde).

[2]

Muriel Troikar, Rapport d’expertise de Sophie, adressé au procureur du Roi de Mons le 19 avril 2001, paginé de 2 à 14.

[3]

D’autres auteurs citent dix-huit critères.

[4]

Rapport du groupe de travail sur le thème des « allégations d’abus sexuels sur mineur dans un contexte de séparation parentale conflictuelle », France, Ministère de la justice, Direction des Affaires criminelles et des Grâces, octobre 2001, pp. 21-22.

[5]

En réalité, Gioiella n’est pas encore présente dans ma vie à cette époque, ni a fortiori dans celle de Sophie.

[6]

Hubert Van Gijseghem, op. cit., pp 143-145.

[7]

Bruxelles, De Boeck Université, 2000, pp. 185-201.

[8]

Notes du professeur Geubelle au sujet de Sophie. Page 2, note 3.3

Plan de l'article

  1. Préface de l’ouvrage par François Ost

Pour citer cet article

Ost François, « Comment priver un enfant de son père », Journal du droit des jeunes, 6/2009 (N° 286), p. 42-53.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2009-6-page-42.htm
DOI : 10.3917/jdj.286.0042


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