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Journal du droit des jeunes

2009/7 (N° 287)


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Cette lettre a été rédigée et diffusée par courriel le 5 juin 2009, donc avant la sanction infligée à Alain Refalo, professeur des écoles à Colomiers par l’Inspection académique de Toulouse, pour son refus d’imposer les heures de travail supplémentaire aux élèves en difficulté et pour avoir transformé les deux heures d’enseignement personnalisé en atelier de théâtre pour l’ensemble de sa classe... et surtout de l’avoir fait savoir : « refus d’obéissance, manquement au devoir de réserve et d’incitation à la désobéissance collective ». Cette sanction s’ajoute à celles qu’ont déjà subis Christine Jousset et Erwan Redon à Marseille et Bastien Cazals, directeur dans l’Hérault[1][1] Les sanctions financières prononcées à l’encontre d’Erwan....

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Chers professeurs des écoles,

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Il est inacceptable que vous soyez punis par le Ministre et la hiérarchie de l’Éducation nationale alors que, par votre décision intelligente et responsable, vous n’avez pas voulu être complice de la nouvelle forme de maltraitance constituée par le temps de soutien après la classe, dit aide personnalisée, qui doit être consacré obligatoirement aux apprentissages dits fondamentaux (français, calcul, mathématique).

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Mieux que quiconque, vous savez en effet que, à la fin du temps scolaire, les enfants en difficulté sont épuisés, enfermés dans leurs peurs, échecs, blocages et inhibitions, dans leur anxiété, leurs angoisses... surtout lorsqu’ils se projettent dans le retour à la maison alors que leur milieu familial est en souffrance. Beaucoup le sont déjà au début de l’après-midi ou même, pour les plus fragiles, vulnérables et démunis, dès la fin de la matinée comme le montre l’observation des enfants accueillis dans les écoles de ZEP.

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Seuls les enfants qui vivent au quotidien dans la sécurité affective, sans déficits de sommeil et sans comportements « perturbés » et/ou « perturbateurs », peuvent être suffisamment vigilants, attentifs, réceptifs et disponibles au cours de l’après-midi pour capter et traiter les messages du maître, et ainsi se réaliser pleinement comme élèves. Et encore, pas tous les jours selon les fluctuations de leurs équilibres physiologiques, émotionnels, affectifs, sociaux et cognitifs. Tous ont envie de changer de « planète » à 16h.30. La très grande majorité des enseignants... également.

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Votre refus d’enfermer après la classe les élèves en difficulté dans des situations d’apprentissage formel qui vont aggraver leurs difficultés, est une prise de responsabilité humaniste et civique qui vous honore. Elle montre la voie pour que les enfants en difficulté ne soient pas encore plus épuisés, démotivés... et finalement, au fil des jours, psychologiquement et intellectuellement détruits par la journée la plus longue du monde (six heures de temps contraint).

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« L’addition » quotidienne de l’aide personnalisée aux enfants en difficulté scolaire augmente encore la durée de la journée scolaire la plus longue du monde... en particulier pour ceux qui peinent à mobiliser leurs ressources intellectuelles afin de comprendre et d’apprendre, et aussi pour les enseignants eux-mêmes. Comment peut-on penser qu’une aide après la classe, fût-elle personnalisée, puisse être utile ou efficace pour les élèves dont la fatigue, le manque de vigilance et d’attention, et l’absence de motivation sont évidents à 16h00, souvent dès le début de l’après-midi ou même à la fin de la matinée (c’est évident dans les écoles des ZEP) quand ils sont « installés » dans l’échec scolaire ?

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Les dégâts viennent s’ajouter aux dégâts générés par l’accroissement de la pression intellectuelle et relationnelle avec le poids augmenté au quotidien de la fréquence et de la durée des apprentissages dits fondamentaux, dans le cadre combiné d’une semaine ramené arbitrairement à quatre jours (il faut faire en quatre jours ce qui était fait en quatre jours et demi) et de nouveaux programmes imbéciles.

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Il n’y a plus de temps de décompression et de respiration au cours de la journée alors qu’il est indispensable pour que tous les enfants, surtout ceux qui sont en difficulté, puissent récupérer au moins un peu de leurs fatigues psychologiques et intellectuelles, et restaurer peu ou prou leurs capacités d’attention, de concentration intellectuelle et de traitement de l’information. Il n’y a plus assez de temps pour que les enfants puissent libérer leurs émotions, leurs sensibilités, capacités et intelligences cachées, ainsi que la richesse de leur imaginaire, pourtant évidentes lorsqu’il s’engagent dans les arts plastiques, le chant choral, la narration, la découverte de la nature, les particularités de la vie végétale et animale, l’histoire captivante de nos ancêtres et du monde, les modes de vie dans les différentes cultures humaines...

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Les enfants apprennent aussi bien le français, ou mieux, au cours de ces temps de diversification et de découverte que dans les situations d’apprentissage formel et explicite de la langue. Bien évidemment, les enseignants le savent. Les professeurs des écoles ont donc raison de proposer l’un ou l’autre de ces champs de découverte et de plaisir au cours de la demi-heure d’aide personnalisée, alors que leurs élèves sont « intellectuellement plus que saturés ».

Les Scandinaves sont horrifiés

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En imposant sans concertation la semaine de quatre jours, l’augmentation délirante du poids des « fondamentaux » et le soutien accordé après la classe aux enfants en difficulté, le Ministre et la hiérarchie de l’Éducation nationale déshumanisent l’école, accroissent les inégalités et injustices sociales, en conduisant un nombre croissant d’enfants à s’enkyster dans « le désamour » pour l’école et son rejet, et ainsi plus ou moins progressivement dans la marginalité sociale.

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Ce « système » aberrant et « concentrationnaire » stigmatise les familles qui cumulent les difficultés personnelles, morales, familiales, sociales et culturelles. C’est une honte pour notre pays... en principe l’un des berceaux des droits de l’Homme. Les étrangers que je rencontre ne comprennent pas ce « système ». On n’aurait pas agi autrement si on avait voulu pérenniser une école à plusieurs vitesses dans laquelle les plus fragiles, vulnérables et démunis ne peuvent même pas passer la première vitesse, et s’engager avec confiance dans le désir de comprendre et d’apprendre faute de pouvoir enclencher les vitesses supérieures qui permettent d’accéder aux différents niveaux des savoirs et des connaissances.

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Aucun pays au monde n’a institué une journée scolaire aussi pénalisante pour les enfants en difficulté dans le cadre d’une semaine qui n’en est pas une : deux jours scolaires (lundi et mardi), un jour non scolaire (mercredi : peut-on encore le justifier par la catéchèse, prévue le jeudi il y a trente ans ?), deux jours scolaires (jeudi et vendredi), et deux jours de week-end. Dans ce cadre, tout le monde sait que le lundi est un jour très perturbé et perturbant (beaucoup d’enfants sont somnolents, en tout cas non vigilants et/ou agités). Quelle illusion et/ou quel manque d’honnêteté de penser qu’une demi-heure supplémentaire d’aide personnalisée après la classe, notamment le lundi, puisse faciliter la maîtrise du français, du calcul et des mathématiques en situation d’apprentissage formel. Tous les enseignants savent que c’est une mission impossible.

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Le tribunal incontournable de histoire retiendra que l’actuel ministre de l’Éducation nationale, ses conseillers patachons et idéologues, et sa hiérarchie vassalisée ont institué un système de maltraitance, de stigmatisation, de culpabilité et d’exclusion implicite qui déshonore notre pays et notre nation.

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Il n’y a jamais eu autant d’inspecteurs d’Académie révoqués qu’en 2008-2009 alors que leur « faute » a été d’entendre et d’essayer de comprendre la décision et le désarroi des enseignants, notamment ceux que l’on dit « désobéisseurs ». Les informations qui « remontent du terrain » montrent toutes qu’il n’y a jamais eu autant d’enfants épuisés et déboussolés, et aussi d’enseignants exténués, stressés, démoralisés et culpabilisés par les échecs persistants des élèves les plus fragiles, vulnérables et démunis. Les lettres qu’ils adressent à leurs édiles, souvent le ou la maire, sont pathétiques et souvent bouleversantes. La porte est béante pour la consommation accrue de somnifères, calmants, psychotropes... des enfants, de leurs parents inquiets ou désespérés et de leurs maîtres... qui perdent confiance dans leurs compétences. Faut-il préciser que les Français sont déjà les plus grands consommateurs de ces molécules !

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Par leur refus, les « désobéisseurs » sauvegardent la dignité de l’école. Merci.

Notes

[*]

Professeur des Universités en retraite, ancien directeur de recherche à l’INSERM, ancien directeur de l’unité de recherche « Enfance Inadaptée de l’INSERM ».

[1]

Les sanctions financières prononcées à l’encontre d’Erwan Redon et de Christine Jousset ont été suspendues par le tribunal administratif de Marseille, tandis que le T.A. de Montpellier suspendait celle infligée à Bastien Cazals. Le recours d’Alain Refalo est à l’examen devant le T.A. de Toulouse. Le ministre de l’Éducation nationale a décidé de se pourvoir en cassation devant le Conseil d’État contre les trois décisions.

Plan de l'article

  1. Les Scandinaves sont horrifiés

Pour citer cet article

Montagner Hubert, « Lettre aux professeurs injustement sanctionnés », Journal du droit des jeunes, 7/2009 (N° 287), p. 25-26.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2009-7-page-25.htm
DOI : 10.3917/jdj.287.0025


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