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Journal du droit des jeunes

2010/3 (N° 293)


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Le mardi 2 février 2010, à 13 heures, les enseignants du Lycée Adolphe Chérioux de Vitry se réunissent en assemblée générale et décident de suspendre leurs cours. Le matin, sept jeunes cagoulés, pas scolarisés au lycée, venant de la cité des Grands Champs de Thiais, ont blessé un élève de 3e découverte professionnelle, âgé de quatorze ans, dans l’enceinte du lycée. L’un de ces jeunes était armé et, fort heureusement, a tiré en l’air. En janvier, dans un lycée voisin (Darius Milhaud au Kremlin Bicêtre), un lycéen a été mortellement blessé au couteau par un autre lycéen, dans les couloirs du lycée. C’est, avec l’intime conviction que « cela aurait pu se produire à Chérioux » que les enseignants de Vitry décident d’arrêter les cours et d’emblée de se mettre en droit de retrait

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Interrogée le 15 février dernier sur France Inter, l’auteur affirme sa sensibilité : « Avec la dynamique qu’on a créé dans ce lycée, on a instauré une véritable démocratie directe, et ce qu’on fait, c’est un véritable geste d’amour en direction de nos élèves. Parce que nos élèves ont besoin d’avoir des adultes qui ne les méprisent pas et qui leur disent :« nous, on tient à vous, on veut que vous réussissiez dans vos études, on veut que vous deveniez des citoyens à part entière dans cette France ». C’est un geste d’amour aussi pour les parents qui inscrivent leurs gamins dans ces établissements scolaires. Et c’est un geste d’amour aussi pour l’enseignement public de banlieue, parce qu’il y a des lycées à plusieurs vitesses dans ce pays et il faut le dire. Quand nous poussons ce cri d’alarme, les autorités politiques sont en devoir d’entendre notre cri et ne pas nous dire « je suis un homme de dialogue, je veux ci, je veux ça… ». Non ! On veut une réponse très claire à notre problème et je vous assure qu’on n’est pas jusqu’auboutiste ».

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L’agression du 2 février fait suite à une longue suite d’intrusions. En novembre 2009, par exemple, un « grand frère » a pénétré dans l’enceinte du lycée et dans la salle où se tenait un cours pour casser la figure à des filles d’une classe qui « embêtaient » sa sœur. Le professeur a été jeté à terre. En mai 2009, un élève de terminale plomberie a été extirpé de l’atelier dans lequel il se trouvait, et blessé à l’abdomen par un autre élève, parce qu’il avait incendié sa voiture.

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À cette époque, les enseignants de Chérioux avaient adressé une lettre ouverte aux présidents du Conseil général du Val-de-Marne, du Conseil régional d’Île-de-France, au recteur de l’académie de Créteil pour les alerter sur la situation d’urgence dans laquelle se trouvait ce lycée au cœur d’un invraisemblable imbroglio de compétences : lycée (région) se trouvant dans un parc (département) souffrant d’une pénurie de personnels (rectorat). Un parc de 36 hectares incontrôlables, trois bâtiments dispersés (jusqu’à 5 entrées possibles), 1,6 kilomètres de couloirs, 11 assistants d’éducation pour 1500 élèves !

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Ce lycée polyvalent, comprenant une section d’enseignement général (SEG) et une section d’enseignement professionnel (SEP), classé « sensible », scolarise des jeunes de Vitry, Thiais, Choisy, l’Haÿ Les Roses, le Kremlin Bicêtre, Villejuif, habitant des cités pour la plupart, en conflit plus ou moins larvé. Leur identité se définit d’abord par leur appartenance à leur quartier qu’ils quittent pour venir au lycée.

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Le 2 février, les (très) jeunes des Grands Champs de Thiais sont venus en expédition punitive pour un élève habitant la cité des Pervenches de l’Haÿ les Roses, pour une histoire d’insulte (« Ta mère, la pute »).

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Le lycée est ainsi devenu un lieu où on vient régler ses comptes puisque, c’est un lieu où le jeune est vulnérable (plus facile à atteindre que dans sa cité) et non protégé à cause de la pénurie de personnels d’encadrement.

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À titre personnel, an janvier 2010, j’ai dû intervenir deux fois pour séparer des élèves qui se battaient. La violence endémique touche également les enseignants. Le 12 janvier, un professeur a été expulsé de sa salle de cours et plaqué contre le mur du couloir par quatre jeunes dont deux qui n’étaient pas scolarisés au lycée. Depuis cet enseignant est en arrêt de travail et suivi par un psy. De plus, comme souvent dans ce genre d’établissement, la direction de ce lycée, véritable usine à gaz, est particulièrement déficiente…

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Le 2 février, un bras de fer a démarré entre les personnels du lycée et les autorités rectorales, d’abord, et les autorités ministérielles, ensuite. Une seule revendication a été posée : le doublement des postes d’assistants d’éducation faisant passer l’encadrement de 11 à 22 personnes (un assistant d’éducation pour 65 au lieu de 135 élèves). Cette revendication était basique et modérée.

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Le jour même, le lycée s’est déplacé au rectorat de Créteil ; de même, le lendemain, le surlendemain, le sur surlendemain ; au total, cinq fois. Comprenant que la réponse à notre demande n’était pas entre les mains du recteur de Créteil mais entre celles du ministre, dans un geste de défi, les enseignants ont annoncé à la presse (mobilisée et empathique) qu’ils ne se déplaceraient plus au rectorat mais au ministère de l’Éducation nationale, rue de Grenelle.

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Alors qu’aucune d’audience n’avait été formulée, Monsieur Chatel a pris la peine de nous recevoir pour maintenir sa réponse : deux postes d’assistants d’éducation et six postes de « médiateurs de réussite scolaire », belle périphrase pour des postes très précaires de 20 heures hebdomadaires payés au SMIC horaire, avec des contrats d’un an. Par la suite, par deux fois, le directeur de cabinet de Monsieur Chatel nous a reçus. La proposition initiale s’est transformée en quatre postes d’assistants d’éducation. Nous nous sommes également déplacés à l’Assemblée nationale pour rencontrer les présidents des groupes parlementaires pour qu’ils appuient notre revendication. Seul le groupe UMP ne nous a pas reçus.

La querelle du « droit de retrait »

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Finalement, mardi 16 février, les enseignants du lycée Chérioux, après quinze jours d’une bagarre exténuante, ont décidé de suspendre leur droit de retrait pour remobiliser, scolairement leurs élèves à la veille des vacances de février. Dès le début, ils ont insisté de manière inflexible, auprès des médias, pour qu’ils comprennent que ce n’était pas un arrêt de travail ordinaire comme une grève pour des questions salariales, de suppression de postes d’enseignants, ou de retraite… mais qu’il s’agissait d’un « danger imminent » qui pesait de manière récurrente dans le lycée, à cause des intrusions extérieures et de la pénurie de personnels de surveillance.

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Les journalistes ont parfaitement compris les enjeux, grâce aux témoignages accablants des enseignants et des élèves, et ont relayé de manière massive que « les enseignants de Chérioux étaient en droit de retrait ». Le ministère, submergé par cette publicité encombrante autour du droit de retrait, a manié le bâton : les enseignants auront des retraits sur salaire.

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Mais, bizarrement, aucune notification pour « services non faits » n’est arrivée dans les casiers des professeurs, pendant le bras de fer entre le ministre et les enseignants. Mercredi 17 février, alors que le lycée Guillaume Apollinaire de Thiais se mettait, lui aussi, en droit de retrait, à la suite de l’agression d’un élève dans un gymnase, les enseignants de Chérioux ont décidé de suspendre leur mouvement à cause de l’imminence des vacances scolaires.

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Le jour de la reprise, les enseignants ont reçu dans leur casier, de manière individuelle, une lettre de leur proviseur, leur signalant « absences pour services non faits » et donc « retraits de salaire ». Cette lettre a été perçue comme une véritable provocation par les enseignants, d’autant plus que, le matin même, sur RTL, le ministre louait leur « sens des responsabilités ». Le 20 février, ils découvrent que le rectorat de Créteil, et donc le ministère, a mis en place une procédure d’urgence pour faire des retraits sur salaire dès février. On est donc passé de la provocation à l’acharnement d’une administration habitée par la volonté d’abattre le symbole « Chérioux ».

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Révoltés et déterminés, les enseignants ont l’intention de porter l’affaire devant la justice, garante de l’Etat de droit. Si leur lutte peut aboutir à la reconnaissance du droit de retrait dans la fonction publique, cela sera une belle victoire…

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D’une manière générale, c’est d’ores et déjà, une belle victoire. En effet, un lycée de banlieue, par sa détermination et son engagement pour la défense du service public d’éducation dans les quartiers, a ébranlé un ministre qui plus est, porte parole du gouvernement. De plus, l’ensemble de la communauté scolaire, enseignants, vie scolaire, personnels de service, élèves, parents d’élèves, s’est réapproprié une dignité bafouée. Celle-ci est devenue un symbole de solidarité, de lutte sur les bases d’une vraie démocratie directe.

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Tous les jours, au cours d’assemblées générales, réunissant enseignants, élèves et parents d’élèves, ils ont construit un mouvement nourri par la discussion, la responsabilité et une dynamique de groupe incroyable et inédite dans ma mémoire d’enseignante. Le lycée Chérioux ne sera plus jamais le même. Le processus de rénovation du lycée débutera en mars 2010. Mercredi 17 février, jour de la reprise du travail, les enseignants ont eu la joie de serrer la main aux quatre nouveaux assistants d’éducation, fraîchement recrutés.

Notes

[*]

Enseignante en lettres au Lycée Adolphe Chérioux (Vitry s/Seine) ;

Plan de l'article

  1. La querelle du « droit de retrait »

Pour citer cet article

Contrepois Sabine, « Lycée Adolphe Chérioux de Vitry : un conflit pour la réappropriation d'une dignité », Journal du droit des jeunes, 3/2010 (N° 293), p. 35-36.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2010-3-page-35.htm
DOI : 10.3917/jdj.293.0035


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