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Journal du droit des jeunes

2010/3 (N° 293)


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Approcherait-on d’une période prérévolutionnaire ? Depuis quelques mois, on voit apparaître des états généraux partout : social, enfance, et maintenant ceux de l’école. Bizarrement, la jeunesse semble très concernée par ces affaires, pourquoi ?

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Mais parce que la jeunesse est fourvoyée, ma bonne dame !

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« Les jeunes d’aujourd’hui aiment le luxe, méprisent l’autorité et bavardent au lieu de travailler. Ils ne se lèvent plus lorsqu’un adulte pénètre dans la pièce où ils se trouvent. Ils contredisent leurs parents, plastronnent en société, se hâtent à table d’engloutir les desserts, croisent les jambes et tyrannisent leurs maîtres. Nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l’autorité et n’ont aucun respect pour l’âge. À notre époque, les enfants sont des tyrans.

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Le professeur, dans un tel cas, craint ses élèves et les flatte, les élèves n’ont cure de leurs professeurs, pas plus que de tous ceux qui s’occupent d’eux ; et, pour tout dire, les jeunes imitent les anciens et s’opposent violemment à eux en paroles et en actes, tandis que les anciens, s’abaissant au niveau des jeunes, se gavent de bouffonneries et de plaisanteries, imitant les jeunes pour ne pas paraître désagréables et despotiques ».

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Qui a dit cela ? Non, ce n’est pas Luc Chatel, ouf !. Ni non plus Jean-Marie Le Pen, fervent défenseur des valeurs d’un passé révolu. Mais c’est Platon à travers les mots de Socrate, tiré de La Républiquedans une discussion plus large sur la dégénérescence des régimes politiques et des hommes de l’aristocratie (prise ici en son sens étymologique de gouvernement des meilleurs) jusqu’à la tyrannie en passant par la timocratie (le gouvernement de ceux qui recherchent les honneurs), l’oligarchie (le gouvernement de la minorité puissante, en général les « riches ») et la démocratie (le gouvernement du peuple). Le philosophe ne croyait pas si bien dire…

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On aurait pourtant juré que les mots étaient directement sortit de la bouche de Jean-Paul Brighelli[1][1] Jean-Paul Brighelli, enseignant, et auteur du livre..., chantre de la pédagogie… répressive, si tant est que ces deux termes puissent être compatibles ! Il affirme dans Marianne Webdu 15 février 2010 : « la violence des jeunes diffère de celle des adultes en ceci qu’elle est primitive, et non secondaire. Elle est instinct de prédation — naturelle en quelque sorte, diront les écolos quand ils seront arrivés au pouvoir ».Et il rajoute avec verve : « Des petits morveux crânent en classe parce qu’ils savent que leurs parents interviendront ? Interdisons à nouveau aux parents d’entrer dans les établissements scolaires. Fermons-leur les conseils de classe, de discipline et d’administration (franchement, en quoi y sont-ils compétents ?) ».

Embastillons les élèves !

A l’heure ou le gouvernement annonce des états généraux de la sécurité à l’école, il est intéressant d’aller jeter un œil sur la réalité de la situation outre-Atlantique et observer ce que le déploiement de force et de technologie pour sécuriser l’école, peut produire.

L’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU) dénonce les dérives sécuritaires qui sont à l’œuvre dans les établissements scolaires américains et où entre 1974 et 2002, le nombre d’exclusions est passé de 1,7 millions par an à 3,1 millions. Le Texas consacre un budget de 60 millions de dollars à l’emploi d’agents de sécurité scolaire, tandis que la ville de New York emploie 5 200 agents de sécurité plus 200 officiers de police armés, contre 3 000 conseillers d’éducation…

Au Texas, depuis 2008, les enseignants sont même autorisés à porter des armes au cours. L’ACLU affirme notamment que la majorité des jeunes interpellés pour des « troubles ou des perturbations »finissent en prison ou exclus pour ces motifs. L’acharnement à la tolérance zéro prônée par une bonne part des États américains ne montre pourtant pas des résultats fructueux. Au Texas, 80% des personnes incarcérées ont dû abandonner leurs études et, inversement, l’ACLU relève que le fait de stopper des études multiplie par trois le risque d’aller en prison. À New York, en Floride et en Virginie, environ 55% des mineurs sortant de prison récidivent dans l’année qui suit.

En matière de droits de l’homme et de droits de la défense (rappelons que les États-Unis n’ont pas ratifié la Convention internationale des droits de l’enfant), les États-Unis ont encore des progrès à faire, l’ACLU indique que 32% des jeunes incarcérés sont handicapés, 45% sont des Afro-américains, et au Texas 80% des comparants devant la justice n’ont pas eu l’assistance d’un avocat.

Accessoirement, on peut ajouter que plus les établissements scolaires sont pauvres et surpeuplés, plus on compte d’équipements de sécurité (portiques détecteurs de métaux, agents de sécurité armés…).

En France, la circulaire Sécurisation des établissements scolaires et suivi de la délinquancedu 22 octobre 2009 (circulaire n° 2009-137 du 23-9-2009) engage à une collaboration étroite entre établissements scolaires et police…

Voir le site http://www.aclu.org

Que répondre à de tels propos qui révèlent bien son amour du métier et sa conscience de l’acte éducatif ?

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M. Brighelli, professeur de son état, non seulement ignore le concept de pédagogie et l’assimile à une acception réactionnaire de l’éducation ; mais en plus semble parfaitement imperméable aux idées démocratiques.

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Philippe Meirieu, a, quant à lui une interprétation très différente de la démocratie, dont l’école devrait être l’un des piliers. Il fait remarquer à juste titre que si l’école s’est démocratisée depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la démocratisation de la réussite scolaire, elle, ne s’est pas réalisée.

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Face à constat d’échec, les Brighelli et consorts, ont tôt fait de revendiquer le retour à une école « qui humilie, assujettit et sépare ».réduite à des caractéristiques traditionnelles : une classe, des cours, un enseignant, des exercices d’évaluation sous formes de tests calibrés, du soutien pour ceux qui ont des difficultés et l’exclusion en bout de course pour ceux qui n’y arrivent pas. Or l’éducation, c’est bien plus que cela…

La finalité de l’Éducation nationale

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Les débats actuels sur « l’échec à l’école » s’élaborent essentiellement sur une conception culpabilisante renvoyant à la responsabilité individuelle de l’élève et/ou des parents. L’accent est mis sur « l’échec scolaire », davantage que sur « l’échec de l’école » en tant qu’institution. Et « quand un système ne veut pas toucher à ce qui génère l’échec au cœur de son dispositif et qu’il cherche néanmoins à combattre cet échec ou prétend le combattre, il empile des structures parallèles marginales qui sont susceptibles de réparer les dégâts que l’on continue à commettre ».

Bientôt une loi contre les tee-shirts ostentatoires ?

C’est pour un tel motif qu’une élève a été exclue durant trois jours du collège Claude-Bernard de Villefranche-sur-Saône (Rhône), selon L’Humanité(19/02/2010). Elle portait un tee shirt « Palestine libre ». Commentaire du journal « Après la loi de 2004 qui réglementait le port de signes religieux ostentatoires dans le milieu scolaire, peut-être pourrait-on suggérer d’adapter la législation aux tee-shirts ».

Racontant l’anecdote, le quotidien communiste explique « le professeur d’histoire-géographie avait, dans un cours précédent, fait l’éloge d’Israël et repris à son compte et devant les élèves toute la rhétorique justifiant la colonisation de la Palestine. Le lendemain, Z. revient en cours avec son tee-shirt. Son professeur pousse des cris d’orfraie et la somme de le cacher ou de prendre la porte. Elle choisit de quitter la salle. Plus intéressant encore, le professeur s’est sans doute senti contraint d’expliquer « politiquement » son geste ». Le CCPP [collectif caladois pour le peuple palestinien] rapporte ainsi qu’il s’en serait « pris aux défenseurs de la cause palestinienne, les taxant de charlots et de charlatans ».

La direction a motivé ainsi la sanction à l’égard de l’élève : « Considérant que les faits commis, à savoir l’acte de prosélytisme et le départ d’un cours sans autorisation avec refus d’obéissance, constituent une faute justifiant une sanction, une exclusion provisoire est prononcée à l’encontre de Z. ». Et l’enseignant ? On peut supposer que sa « liberté pédagogique » lui permet de défendre une cause sans autoriser les élèves d’en débattre en affichant leur conviction et qu’il ne peut être sanctionné. Deux poids, deux mesures !

Délit d’opinion

Ces faits sont à rapprocher du jugement du tribunal correctionnel de Bordeaux condamnant à 1 000 euros d’amende une militante de la Ligue des droits de l’Homme pour incitation à la haine raciale et au versement d’un euro de dommages et intérêts à la Chambre de commerce France-Israël et à l’association Avocats sans frontières.

Les faits ? Elle a été interpellée dans un hypermarché de la banlieue bordelaise alors qu’elle venait d’apposer un autocollant sur une bouteille de jus de fruit provenant d’Israël. L’objet du délit indiquait « boycott apartheid Israël », et comportait un dessin représentant un mur avec mirador stylisé sous la forme d’un code barre avec dans une tache rouge le code 729, qui désigne les produits en provenance de l’État hébreu.

Bien qu’elle ait dénié devant le tribunal toute intention antisémite, et rappelé que son combat contre la colonisation des territoires occupés était semblable à la campagne qui avait été engagée dans les années 80 contre les produits en provenance d’Afrique du Sud, le tribunal a quand même retenu que l’incitation à la haine était bien présente, assimilant ainsi la critique de la politique d’expansion coloniale à un comportement raciste.

La militante a décidé de faire appel et son comité de soutien déclare « Nous n’acceptons pas l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme qui est systématiquement utilisé contre les militants soutenant la cause palestinienne ».

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Philippe Meirieu, explique également : « Nous sommes dans une phase qu’on pourrait appeler de libéralisme-autoritaire ou technocratique qui développe simultanément une forme de liberté d’entreprendre systématique sans véritablement se préoccuper des effets de cette liberté. Devant les effets que cette liberté produit, le besoin de mettre en place un système de contention autoritaire pour sepréserver contre les ennemis qu’elle a elle-même secrétés se ressent ».

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Il n’a pas tort. L’Éducation nationale fonde son action sur la nécessité de produire des futurs travailleurs, bien formatés et inscrits dans une logique compétitive, en miroir avec le marché du travail qui lui-même doit correspondre à l’économie de marché. Dans un tel système, guidé par des besoins économiques, chacun n’aura pas la même place. Soyons clairs, il faut une « fine fleur qui pense », dirige, encadre, et réprime si nécessaire. La « masse » n’est intéressante qu’en tant que machine de production.

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L’idéologie sous-jacente de l’école n’est plus, en ce sens, l’émancipation et le bien être des futurs adultes tels qu’avaient pu l’imaginer les penseurs de l’école républicaine ou ceux des pédagogies nouvelles, mais la sélection d’une élite et d’une main-d’œuvre conformes aux attentes du système marchand. Ainsi, une obligation de résultat va devenir très vite un outil de pilotage des écoles. Cette obligation de résultat, dans un contexte libéral, conduit à une perversion du système à plusieurs niveaux.

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Il permet la mise en concurrence des établissements les uns avec les autres : à qui obtiendra les meilleurs résultats et par un lien de cause à effet pervers, attirera les professeurs les plus cotés (les autres seront des feignants) et les parents les plus « riches » (entendons là, capital économique et culturel.)

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Toujours dans ce positionnement d’obligation de résultats, les parents, contrairement aux propos tenus par Jean-Paul Brighelli dans Marianne, sont loin d’être associés à l’éducation scolaire de leurs enfants. Ils ont, comme le dit Meirieu, une « vocation consumériste ».Les associations de parents d’élèves, sont, elles aussi, prises au piège de cette obligation et sont loin d’être associés aux processus décisionnels de l’institution scolaire.

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Il ne reste plus aux parents, que le choix de retirer leur enfant de la « mauvaise » école pour les replacer dans une « bonne » école. Là encore, une fracture s’étend entre ceux qui auront le « capital culturel » suffisant pour « déplacer » leur enfant. Cette division est d’autant plus visible dans les collèges et lycées en périphérie des centres urbains, accueillant beaucoup d’enfants issus de l’immigration et pour lesquels, l’entrée en seconde peut effectivement occasionner un choc pour ceux chez qui l’acculturation scolaire ne pourra se faire, entraînant une sorte d’« exclusion de l’intérieur ».

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Parallèlement, on accusera les parents de ne pas s’investir dans la scolarité de leurs rejetons sans même envisager que ces derniers auraient peut-être besoin, non d’un stage de responsabilité parentale, mais un accompagnement à la compréhension du système scolaire. Des expériences menées dans d’autres régions, comme le Québec, démontrent qu’une collaboration étroite entre le corps enseignant et les parents, contribue à une prise en compte globale de la problématique scolaire, favorable à la réussite de la relation parents/enfants/enseignants et, par voie de conséquence, aux résultats scolaires et aux problèmes de comportement. Philippe Meirieu insiste d’ailleurs sur l’importance de ne pas dissocier la culture parentale, l’école et les politiques publiques. N’en déplaise au professeur Brighelli !

La finalité des élèves

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Alors que vont devenir ces enfants estampillés graines de crapule, irrécupérables ? Comment réagissent-ils à cette école qui ne tient pas compte de qui ils sont et d’où ils viennent ?

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Laurent Saadoun et Béatrice Mabillon-Bonfils[2][2] B. Mabillon-Bonfils et L. Saadoun, « L’invention de..., émettent l’hypothèse que l’échec scolaire et ses effets connexes sont les symptômes d’une rupture du pacte républicain induisant une violence de l’institution, du fait, d’une part de l’absence de prise en compte de la pluralité des trajectoires des élèves ; d’autre part, à l’instar de Philippe Meirieu, du fait de la soumission de l’école à la régulation marchande.

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En 1956, alors qu’il était nommé vice-recteur de l’université de Porto Rico, Ivan Illich[3][3] Ivan Illich (1926-2002) est notamment l’auteur de l’ouvrage... affirmait déjà, que l’école, inventée pour réduire les inégalités, ne remplissait pas ce rôle. Son postulat est que l’école apprend aux gens que toute promotion sociale doit passer par elle, et leur inculque la notion de hiérarchie. De fait, l’école permettrait rarement l’ascension sociale. Elle trompe les plus démunis en leur promettant les bienfaits d’une éducation obligatoire, en les décourageant et les dissuadant de prendre en main leur propre éducation. Elle disqualifie famille, loisirs, politiques, comme moyens d’apprentissage, et crée une séparation artificielle entre ce qui est scolaire et ce qui ne l’est pas, classé comme dénué de tout intérêt éducatif.

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Les élèves d’aujourd’hui, ont saisi ce paradoxe, d’autant plus lorsqu’ils subissent la violence de la disqualification sociale de leurs parents.

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Il ne s’agit bien sûr ni de jeter le discrédit sur la profession enseignante qui elle aussi est victime de la marchandisation du service public, ni d’excuser les actes intolérables de certains élèves (agressions physiques ou dégradations…), mais de prendre simplement la mesure d’une institution en crise qui produit une bonne part de cette violence.

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Des pédagogues tels que, Deligny, Tosquelles, Korsack, Manonni, Freinet, Oury… ont déjà réfléchi à ses questions, mais nous savons désormais que les pédagogies nouvelles ne font plus recettes. Imaginez, elles permettraient de reconnaître des capacités à chaque enfant, d’aider à la construction critique de leur réflexion et permettrait leur inscription dans la vie citoyenne active, quelle affreuse idée !

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M. Chatel annonce des états généraux de l’école, pourquoi pas ? Erreur ! Il s’agit d’états généraux de la sécurité à l’école avec comme perspective qu’il « faut qu’on aborde aussi bien la question du racket à l’école, que la question des jeux dangereux dans les cours de récréation […], la question des sanctions à l’école […]. Imposer une « tolérance zéro pour ce type d’acte » et le gouvernement a déjà mis des moyens et il n’est pas nécessaire de revoir à la hausse le personnel au sein des établissements » [4][4] http://tempsreel.nouvelobs.com/depeches/politique/....

Notes

[1]

Jean-Paul Brighelli, enseignant, et auteur du livre La fabrique du crétin Biographie disponible surhttp://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Paul_Brighelli.

[2]

B. Mabillon-Bonfils et L. Saadoun, « L’invention de la déscolarisation : l’école face au pluriel », Sociétés Revue des sciences humaines et sociales, n° 78, avril 2002, p 39 à 54.

[3]

Ivan Illich (1926-2002) est notamment l’auteur de l’ouvrage qui fit grand bruit à l’époque « Une société sans école » (Seuil, 1971).

Plan de l'article

    1. Que répondre à de tels propos qui révèlent bien son amour du métier et sa conscience de l’acte éducatif ?
  1. La finalité de l’Éducation nationale
  2. La finalité des élèves

Pour citer cet article

Malet Jessie, « Quand l'institution véhicule la violence… », Journal du droit des jeunes, 3/2010 (N° 293), p. 37-39.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2010-3-page-37.htm
DOI : 10.3917/jdj.293.0037


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