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Journal du droit des jeunes

2010/3 (N° 293)


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La violence des jeunes dans un quartier n’est pas chaque fois un phénomène pathologique. Savoir admettre un certain degré, une certaine forme de violence (par exemple verbale) peut constituer une prévention secondaire qui en évite l’aggravation. La violence peut aussi constituer un moyen de communication et elle se produit surtout chez les jeunes privés d’autres moyens de communiquer leurs sentiments, leur malaise.

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Les manifestations violentes des jeunes choquent parce qu’elles sont considérée comme illicites et partant scandaleuses. Par contre, il nous arrive d’accepter plus ou moins volontiers des violences lorsqu’elles sont considérées comme légales et licites. Sont ainsi considérées comme permises les violences commises par et au nom des États envers des individus, des communautés représentant une menace pour ses intérêts.

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Sont considérées comme illicites, illégales et devant par conséquent donner lieu à la prévention ou à la punition, des violences commises par les individus ou par des petites groupes d’individus sans référence à une idéologie considérée comme valable.

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Jouissent enfin d’un statut ambigu des actes dangereux considérés comme illicites et condamnés par les uns à un certain moment, ils pourront apparaître comme légitimes et héroïques, voire exaltés par d’autres, en d’autres lieux, en d’autres temps. Mentionnons ici à titre d’exemple, les résistants qui, pour lutter contre l’occupant s’attaquent aux infrastructures d’un État soumis à la dictature de l’envahisseur, ou plus récemment, les forces de l’ordre défonçant les portes d’une église dans un pays à majorité catholique pour en chasser les « illégaux »…

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Mentionnons aussi la façon dont la police procède fréquemment aux fouilles des appartements de prétendus coupables.

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Pour des raisons obscures, la violence illicite, elle aussi, est souvent exaltée par la littérature et les médias : des recherches innombrables ont été consacrées aux problèmes de telles médiatisations (surtout à la T.V.) en tant que facteur de risques. Les résultats sont controversés et contradictoires : pour les uns de telles images de guerre et de terreur, et plus encore des émissions où le spectateur juvénile n’arrive pas à faire la part du réel et de l’imaginaire, augmentent la probabilité d’un passage à l’acte chez les jeunes plus fragiles et susceptibles par ailleurs de perdre le contrôle d’eux-mêmes.

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Pour d’autres au contraire la publication de scènes violentes et horribles peut jouer un rôle exécutoire et déculpabiliser plus d’un jeune qui se croit seul et anormal à être en proie à de tels fantasmes. On trouve aussi l’illustration de la violence, pourtant interdite, dans les sports, tant au niveau des joueurs qu’au niveau des spectateurs et des supporters.

Causes et facteurs de risque de la violence des jeunes

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Il est bien connu : dans une communauté ou dans un quartier, la violence des jeunes a émergé pour des causes socio-politiques et psychologiques.

Urbanisme et démographie

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Pour les plus démunis, l’espace est triste et il manque un tissu urbain polymorphe et structuré. Ainsi aux États-unis, la violence a lieu dans les centres de grandes villes négligés et abandonnés tant par les pouvoirs publics (insalubrité), que par les habitants. En France, la violence se cantonne surtout dans les banlieues, les grands ensembles qu’on a pu comparer à des bidonvilles en dur.

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La démographie elle-même de ces ghettos, cités-dortoirs, devient un facteur de violence : c’est aussi la pyramide d’âges : la classe des jeunes tient une place numériquement trop importante, (c’est l’une des raisons pour laquelle les villes du tiers monde sécrètent la violence).

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Ces problèmes démographiques sont corollaires d’une disparition de convivialité, voire d’une rupture entre les générations.

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Bien des parents travaillent très loin de leur domicile, éloignés de leurs enfants toute la journée. On voit moins de violences chez les enfants de petits boutiquiers stables, tenant échoppe comme autrefois, que chez les descendants des populations transférées.

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Quant aux adultes au chômage, ils sont le plus souvent démoralisés, peu aptes à donner aux jeunes une image attrayante du monde. Par ailleurs, les membres de la famille entraînés dans les trafics de drogue montrent concrètement que la violence et le mépris de la légalité peut payer plus et mieux que l’obéissance aux lois.

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L’organisation des appartements, même s’ils ne sont pas surpeuplés dans le sens ancien du terme, est telle qu’un enfant et un jeune n’y trouvent pas leur place. Les adolescents n’ont pas le droit de s’inviter les uns chez les autres et se retrouvent tout naturellement entre eux dans les rues du quartier.

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L’inadéquation entre l’enseignement et les besoins réels des jeunes favorisent l’absentéisme scolaire, empêchent l’école de suppléer à la carence des relations familiales constructives en offrant aux adolescents la présence d’autres adultes significatifs.

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Ainsi les jeunes des quartiers sensibles restent livrés à eux-mêmes. Les maisons des jeunes, l’animation organisée à titre préventif pour lutter contre l’émergence des violences rejettent trop souvent les jeunes qui en auraient le plus grand besoin et se contentent plutôt d’apporter leur aide à d’autres jeunes, connaissant d’autres modes d’expression que la violence.

Facteurs économiques

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La discordance entre le discours social rempli de tentations, qui fait croire que tout est possible pour tout le monde (voyages à l’étranger, machines électroniques, voitures, motos, etc.) et les possibilités réelles des jeunes de banlieues leur inspire des frustrations insurmontables. Les grandes surfaces où tous ces biens sont étalés au grand jour frôlent parfois la provocation au vol et à la rapine pour les jeunes démunis.

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Il existe des facteurs spécifiques à certains sous-groupes de jeunes qui, pour des raisons complexes (par exemple parents transplantés, nomades, immigrés, plus pauvres encore que les autres), se trouvent d’emblée désignés comme pouvant ou voulant être violents : dès leur plus jeune âge, les gestes les plus innocents de tels enfants seront traduits par le voisinage, les commerçants, les différents gardiens en terme de signes d’alerte d’une violence future. Ces enfants, considérés très tôt comme mauvaise graine par les populations plus respectables des lieux, auront tendance à former des bandes où ils pourront trouver l’importance qu’on leur refuse ailleurs.

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Ces petites bandes, rejetées, marginalisées deviennent ensuite facilement le terreau des violences. Dans ces conditions, on comprend que l’introduction des drogues, le recrutement de petits dealers, de caïds, sera chose aisée. Comment ne pas rêver à la Mercedes et au cigare du grand frère du petit voisin, trafiquant et mafieux notoire ?

Causes occasionnelles

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Les facteurs occasionnels sont souvent imprévisibles. La violence dans les quartiers obéit aux lois de la chrono-biologie : ainsi, au cours du nycthémère [1][1] Alternance d’un jour et d’une nuit et correspondant..., elle apparaît surtout vers le soir. Une des raisons en est la peur de l’endormissement : la plupart des jeunes sont si peu convaincus de leur identité qu’ils ont peur de relâcher leur vigilance et d’accepter le sommeil réparateur. Il est exceptionnel de voir une bataille de rue entre bandes d’adolescents à 7 heures du matin

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Au cours de l’année, la violence revient avec les beaux jours et, avant tout, lors des étés particulièrement chauds et étouffants. La meilleure prévention en serait de ne jamais laisser les jeunes dans le béton pendant les mois d’été, mais les envoyer dans la nature, en vacances. À l’opposé, les hivers durs, tout en provoquant la montée de l’alcoolisme, ne semblent pas donner lieu à des violences de groupe. La pluie, elle aussi, est un facteur puissant de lutte contre la violence.

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Parmi d’autres facteurs occasionnels, mentionnons :

  • les fêtes ;

  • les travaux publics : poussière, palissades, destruction de maisons.

Il est moins aisé d’apprécier le rôle des facteurs politiques - à la fin du septennat de Valéry Giscard d’Estaing, on a assisté à une montée très nette des violences, malgré des quadrillages policiers. Dans les mois qui ont suivi mai 1981, les violences ont drastiquement baissé malgré une baisse certaine de la vigilance policière. Puis, progressivement, elles ont retrouvé le niveau précédent. Il est difficile de juger dans quelle mesure certaines lois ont contribué à la montée ou à la diminution des violences.

Facteurs psychologiques permanents

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Il est rare de voir participer à des actions violentes un adolescent vivant dans un milieu familial harmonieux où les conflits naturels et inévitables se règlent par la parole qui circule aisément. Là où les adultes offrent un exemple d’une vie équilibrée et tendent à apaiser à la fois les angoisses naturelles et les excès de vivacité des adolescents. À l’opposé, la violence des jeunes dans le quartier reflète volontiers, la violence qui règne dans le milieu familial.

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Celle-ci peut être évidente ; les pères avant tout, les parents qui se battent, qui frappent les enfants, considèrant une réponse physique à la moindre agression ou présumée telle comme l’expression de la condition du mâle normal, voire même comme indispensable pour affirmer leur autorité. Les injures et les injonctions sont ici le seul mode de communication aussi bien entre les adultes qu’entre adultes et enfants. Mais cette violence peut également être latente et c’est toute la méchanceté d’un regard et d’un silence qui dévalorise le jeune et qui ne lui permet pas d’exprimer verbalement et en face ce qu’il pense.

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Il n’est ni scientifique, ni pertinent d’opposer la bonne famille nucléaire où les géniteurs naturels sont en même temps les parents présents, à la famille atypique, monoparentale, dissociée, où les rôles de géniteur et d’éleveur sont dissociés : la violence peut naître dans les familles classiques et les familles atypiques peuvent trouver facilement d’autres modes de communication que la violence.

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Mais l’absence de communication devient encore plus grave lorsqu’elle est accompagnée d’une véritable absence d’amour : les enfants non désirés, les enfants martyrisés, les enfants négligés.

Description clinique - Hypothèses de prévention et de traitement

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Bien des auteurs ont su décrire et commenter les passages à l’acte violents des jeunes. Il nous paraît pourtant primordial d’aborder de manière détaillée, les différents aspects des violences rentrées. Elles se manifestent de façon plus ou moins consciente, accompagnées par des signes somatiques évidents : pâleur, sueurs froides, muscles et lèvres serrés, grincements des dents, regard fixe, sourires menaçants, voire troubles fonctionnels gastro-intestinaux… Si pour des raisons diverses, sentiment d’impuissance, crainte de la punition, le jeune des quartiers défavorisés doit renoncer à ce qu’il croit son « légitime besoin de défoulement », il prend « ses cliques et ses claques », et s’en va le cœur rempli de haine et de désir de vengeance.

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Lorsqu’une tension fermente dans une jeune population révoltée, le ressentiment refoulé s’exprime dans un premier temps, par des agressions verbales sans suite. Toutefois sans intervention extérieure psycho ou sociothérapeutique, ce n’est en général que partie remise.

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Nous avons observé aussi de nombreux adolescents plus introvertis renforcer la légion des candidats au suicide. Ceux-là ne parviennent pas à extérioriser leurs tensions. Leur haine se retourne contre eux-mêmes, et se mue en auto-agressivité, moins inquiétante pour l’entourage, mais délétère pour le présent et l’avenir du jeune.

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Certains jeunes, pour se libérer des sentiments d’infériorité et de culpabilité devenus insupportables, se lancent dans les démonstrations de volonté et d’endurance : ils s’infligent des brûlures sur les bras avec des cigarettes, ils défoncent une vitre à coup de poing, imitent les héros des films de karaté en tentant d’écraser une planche avec la main nue…

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Citons quelques exemples de tels comportements d’auto et d’hétéro-agressivité : des adolescents sans casque sur deux roues brûlent à toute allure tous les feux rouges, se faufilent entre les voitures, injuriant les conducteurs. D’autres se livrent à des compétitions, depuis le classique concours d’absorption d’alcools les plus dry jusqu’aux sauts d’une hauteur de plusieurs mètres. Plus dangereux encore, un ou plusieurs jeunes, ne sachant guère conduire volent une voiture et finissent fréquemment par s’écraser contre un arbre ou un mur.

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Tous ces phénomènes correspondent à la violence individuelle, tout au plus à deux ou quatre. Leur répétition dans un quartier peut être considérée comme un impérieux signal d’alarme, car elle laisse prévoir l’émergence des violences plus collectives. Et pourtant, les responsables locaux restent parfois sourds et aveugles à ce feu qui couve. Ainsi, récemment, les autorités municipales d’un quartier malmené,, interrogés par des médias ont déclaré en toute naïveté : « il y avait, bien sûr, de temps à autre un incident avec tel ou tel voyou, mais rien dans notre Cité, ne laissait prévoir un tel déchaînement de vandalisme collectif ».

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Trop de familles dans l’angoisse du chômage tentent d’ignorer ce qui arrive à d’autres. Elles ne réagissent que lorsqu’elles sont touchées soit dans leur chair, soit dans leurs biens. L’indifférence réelle ou jouée, aggrave les comportements violents.

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Chacun de nous participe quotidiennement bon gré mal gré, à l’amélioration ou à la détérioration de la cité..

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Nous avons pu observer maintes violences collectives. On pourrait présenter leur déroulement en quatre stades :

1er stade :

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Le désir de vengeance ou le sentiment d’injustice envahit ces jeunes de manière insurmontable. À ce moment, un dialogue bien mené permet d’en entrevoir les motifs conscients. Fréquemment il s’agit d’un sentiment de frustration, d’impuissance face à la société indifférente, d’une jalousie sociale, ou encore d’une anxiété bouleversante, comme parfois aussi d’une forte dépression face à un échec ou un deuil…

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Certains adolescents arrivent à peine à expliciter verbalement cette tension qui les empêche de se sentir bien dans leur peau. Un dialogue avec des gens affectivement significatifs ou psychologiquement compétents peut alors exercer une action préventive efficace. Dans bien des cas, la seule peur du gendarme réel ou imaginaire bien intériorisée, parvient à retenir encore la grande majorité de ces candidats à la violence.

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Chacun sait pourtant que la crainte du gendarme n’est que le commencement de la sagesse. La seule intimidation peut conduire, elle aussi, à une amélioration superficielle, mais chaque nouvelle humiliation ou menace a pour conséquences d’accélérer le mûrissement du deuxième stade.

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La destruction des feuilles d’une mauvaise herbe, sans toucher aux racines, ne fait que renforcer la repousse. Ce genre d’intervention ne rassure que le jardinier inexpérimenté. Le fait de menacer un jeune désespéré, au lieu d’essayer avec respect d’approfondir les raisons profondes de sa révolte, augmente son désir de s’affirmer en s’opposant avec violence. L’adulte autoritaire qui sème le vent en vociférant, par exemple « ici des petits voyous comme vous ne feront pas la loi », pousse l’adolescent amer à vouloir prouver le contraire.

2ème stade :

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Le jeune sous l’effet d’une tension intérieure grandissante, agresse verbalement son entourage, sans raison valable. Il recherche plus ou moins consciemment une occasion pour se défouler. Il ressemble à l’ alcoolique qui profite de tout prétexte pour justifier son besoin de boire. Les garçons, voire les filles, rencontrent des compères dans un état d’angoisse similaire. On plaisante et l’on « se monte le bourrichon ». Les adolescents savent que leur nombre les rassure, mais inquiète gravement les braves passants.

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La peur montrée par des gens dans les rues les amuse tout en les angoissant en profondeur. Au fond d’eux-mêmes, ils ont peur de la peur des autres. Ils sont bruyants et provocateurs, mais à ce stade un éducateur de rue bien bâti, capable de leur causer avec humour et cordialité, sans singer leur parler grossier, peut intervenir efficacement. Même des îlotiers bienveillants, calmes et ayant reçu une bonne formation, parviennent à raisonner les plus faibles.

3ème stade :

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C’est le début des passages à l’acte. Ils peuvent avoir lieu au cours d’une rixe provoquée par des garçons en fureur. Il se produit également lorsqu’un dialogue dans la rue a tourné au vinaigre La moindre maladresse, voire un geste de travers, une mimique, une escalade verbale rapide d’un passant dont la tête « ne revient pas », fait éclater la violence physique. Le plus souvent, elle se limite aux coups de poing ou de pied. Plus rare est l’entrée en jeu de barres de fer ou d’armes coupantes (cutters).

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Nous avons observé également la violence préméditée sous forme d’expéditions dites punitives, prévues d’avance contre une bande rivale, contre un magasin, contre un gardien. Quand le désespoir fait perdre la tête, la violence se lie intimement à un désir inconscient d’autopunition. Souvent, le violent se croit invulnérable (complexe de Zorro). Puis, rapidement sur le chemin du non retour, il en arrive à penser que tout est fichu, qu’il n’a plus rien à perdre. La prévention se trouve alors largement dépassée. Il faudrait savoir s’interposer avec finesse.

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Des sociothérapeutes de terrain ont pu ainsi se joindre discrètement à une jeune foule en furie et entrevoir les moments de réceptivité relative en choisissant avec soin un moment propice, car la colère génère parfois une surdité affective. Une interjection humoristique peut introduire un début de dialogue. Il ne reste qu’un bref moment pour arriver à abaisser la tension au seuil de l’explosion. Des questions simples seront toujours préférées sur les discours moralisants.

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Exemple : Jacques, éducateur de rue, avait su provoquer une hilarité générale dans un groupe courant vers l’exécution d’une expédition punitive.

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Jacques : « Hé, les mecs, y a-t-il quelqu’un qui a pensé à amener un jeu de cartes ? »

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Un meneur : « Pourquoi foutre, espèce de vieux con ? ».

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Jacques : « Pour jouer au 421, quand on se retrouvera tous chez les keufs. Les salauds, ils vont nous laisser crever pendant toute la nuit, et même sans bouffe, pendant 48 heures ».

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Hélas certains travailleurs sociaux et éducateurs de rue pleins de bonne volonté et très courageux n’ont guère appris la bonne manière pour intervenir dans une situation conflictuelle. Ils ont oublié leur propre adolescence et leur tolérance excessive frôle parfois la complicité. Il est aussi rare de disposer d’éducateurs de rue en nombre suffisant qui possèdent les forces morales et physiques et un rayonnement capable de faire cesser le combat dans ces situations périlleuses. D’autant plus que les travailleurs sociaux les plus proches « du terrain » pensent souvent que les jeunes en détresse ne sont pas seuls responsables de la violence.

4ème stade :

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Au cours de la violence et de la contre-violence qui en découle, l’agressivité et le vandalisme atteignent leur paroxysme. Des incendies remplacent les jets de pierre. Aucune attitude apaisante ne peut plus arrêter les groupes de jeunes en crise. Ils paraissent comme atteints de rage. Ils ont alors du mal à distinguer leurs ennemis de leurs amis.

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Un grand déploiement de forces de l’ordre semble seul apte à pouvoir limiter des affrontements sanglants. Sinon, l’impitoyable contre-violence devient inévitable pour mettre fin aux destructions, incendies et autres poursuites sanglantes de stock-cars.

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Il serait utopique d’espérer une métamorphose profonde des conditions de vie et du système socio-politique de notre société. Les états européens, de leur côté, se contentent de mesures symboliques, de déclarations humanistes sans grande suite. Pourtant, ces vingt dernières années, pour réparer les destructions morales et matérielles résultant de cette violence juvénile incontrôlable,. les états ont dû débourser des dizaines de milliards.

Une armée de travailleurs sociaux

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Résignons-nous à proposer des mesures musclées dans le cadre de ce qui paraît actuellement possible, pour compléter les efforts et réalisations en cours, qu’il s’agisse des actions de prévention engagées par les pouvoirs publics, ou de la lutte entreprise par de nombreuses associations 1901 et leurs armées de travailleurs sociaux. Les seules subventions, même plus larges, n’y suffiront pas. Il faut de toute urgence former des intervenants sociaux, hommes et femmes volontaires, diplômés des universités et des établissements de formation en travail social. Pour faire face à la grande criminalité et au terrorisme, l’Etat a su créer des corps d’élite, d’une efficacité grandissante.

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Une future spécialisation parmi les travailleurs sociaux, ceux qui rêvent de payer de leur personne pour secourir les jeunes en détresse pourrait recevoir une formation complémentaire solide en moins d’un an, à condition qu’on ne chicane pas, comme à chaque création d’urgence, sur les moyens financiers, les diplômes et les équipements indispensables.

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Un premier établissement expérimental pour ces top models de la sociopédagogie pourrait être animé par des spécialistes d’avant garde qui existent, œuvrent déjà par-ci par-là sur le terrain. Qu’ils s’agisse d’éducateurs, de psychologues ou de psychiatres.

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Il faudrait savoir ne pas se contenter de créer un établissement de formation comme les autres avec accès par des concours traditionnels, même s’il parvient à attirer de par ses objectifs les plus dynamiques, les plus courageux des volontaires.

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On y enseignerait avant tout un travail sur soi-même : mise en œuvre de la disponibilité affective. On y développerait surtout le sens de l’humour, la créativité sous toutes ses formes, comme par exemple, le langage, la musique, la peinture, la vidéo, l’informatique. La séduction par un bon salaire permettrait de proposer aux candidats, une sorte de psychothérapie individuelle de consolidation pour leur fournir la capacité de ne pas accabler les jeunes en difficultés de leurs propres angoisses.

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Des « vieux » comme nous seraient disponibles pour enrichir cette formation exceptionnelle pour en assurer, le cas échéant, une certaine forme de supervision. Cette thérapie de soutien, assurée par un « psy » particulièrement adapté à ce genre de travail, permettrait aux travailleurs sociaux comme aux psychologues bénéficiaires de cette formation de mieux supporter les frustrations de cette périlleuse mission d’apaisement.

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Cet enseignement exceptionnel, pourrait ainsi leur être prodigué pour apprendre à parler et à écouter les adolescents en détresse avec les oreilles de son cœur - de ne plus se sentir vulnérable face aux insultes de ceux qui souffrent - de se débarrasser solidement de ses réactions de prestance.

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Depuis quelques années, la violence des jeunes prend des proportions inquiétantes à un point où une partie des dirigeants politiques organise même un retour aux établissements de « rééducation » de jadis, aussi inefficaces qu’inhumains. Les portes des bagnes pour enfants ne s’étaient pas ouvertes pour les seules raisons humanistes ; les précurseurs des foyers pour jeunes en difficulté, adaptés avant tout aux intérêts à longue échéance des adolescents, comme le grand juge Chazal, avaient su convaincre les responsables de la Nation que l’enfermement des jeunes à la dérive transformait trop souvent des petits délinquants en herbe en futurs criminels.

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Toutefois, le nombre des foyers d’accueil et de soins pour adolescents a diminué en même temps que leur efficacité. Dans les écoles, on craint pour sa sécurité, voire pour sa vie.

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La nécessité de disposer d’un personnel social hautement qualifié s’imposera lorsqu’on aura pris connaissance que tous les palliatifs auront échoué. Il n’est donc pas obligatoire de venir en aide à la vie des braves citoyens qu’après leur décès.

Notes

[*]

Joe Finder, ancien directeur du centre familial de jeunes de Vitry, puis du Plessis-Trévise, psychothérapeute. Stanislaw Tomkiewicz, psychiatre et psychothérapeute (1925-2003), ancien directeur de l’unité INSERM 69 à Montrouge, ainsi qu’enseignant à l’Université Paris VIII, il a été médecin-psychiatre du centre familial de jeunes de Vitry (1961-1983), puis du Plessis-Trévise (1985-1991). Cet article a été rédigé en 1988 et n’a perdu aucunement de son actualité.

[1]

Alternance d’un jour et d’une nuit et correspondant à un cycle biologique de 24 heures.

Plan de l'article

  1. Causes et facteurs de risque de la violence des jeunes
  2. Urbanisme et démographie
  3. Facteurs économiques
  4. Causes occasionnelles
  5. Facteurs psychologiques permanents
  6. Description clinique - Hypothèses de prévention et de traitement
    1. 1er stade :
    2. 2ème stade :
    3. 3ème stade :
    4. 4ème stade :
  7. Une armée de travailleurs sociaux

Pour citer cet article

Finder Joe, Tomkiewicz Stanislas, « Quelques réflexions sur la violence des jeunes dans les quartiers », Journal du droit des jeunes, 3/2010 (N° 293), p. 41-45.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2010-3-page-41.htm
DOI : 10.3917/jdj.293.0041


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