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Journal du droit des jeunes

2010/4 (N° 294)


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Le scandale a éclaté aux quatre coins du monde : des congrégations religieuses ont commis, tout au long du XXème siècle, les pires actes de violences à l’égard d’enfants qu’elles avaient sous leur protection. Les États-unis, le Canada, l’Australie ont été concernés. L’Irlande a courageusement reconnu la lâcheté dont sa société avait fait preuve pendant des décennies, en ignorant ce qui se passait dans ses institutions religieuses.

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La France semble avoir été épargnée. Du moins, pouvait-on le penser, jusqu’à ce qu’une poignée d’anciennes pensionnaires du Bon Pasteur commence à parler. Dans un recueil de témoignages publié en août 2009[1][1] « Enfances volées - Le Bon Pasteur- Nous y étions »,..., elles révèlent ce qui se passait derrière les hauts murs de ces établissements et qui était jusque là resté caché, faisant tomber sur cette communauté un éclairage des plus effroyable.

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La réhabilitation des jeunes filles de mauvaise vie, les couvents de la Madeleine s’en sont fait une spécialité. C’est depuis le XIXème siècle, qu’ils ont appris à les gérer, tant en Irlande qu’en Grande Bretagne. L’amalgame fut même fait très vite entre celles qui se prostituaient, celles qui étaient victimes de viols et celles qui avaient une sexualité trop précoce.

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Ces institutions, placées sous la direction des Sœurs de la Miséricorde, fonctionnaient avec une discipline de fer. Leurs pensionnaires, invitées à faire pénitence, étaient surtout contraintes à travailler sans rémunération dix heures par jour, sept jours sur sept, dans de véritables laveries industrielles.

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Quelques années avant de fermer son dernier établissement, ce qui se fera en 1996, cette congrégation vendit une partie de ses bâtiments de Dublin à un promoteur immobilier. Les travaux qui sont entrepris mettent à jour les restes enterrés de 155 pensionnaires.

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Le scandale éclate. La presse s’empare de l’affaire. D’anciens pensionnaires se mettent à témoigner et révèlent les incessants abus sexuels, psychologiques et physiques qu’elles ont subis tout au long de leur jeunesse. Rapidement, on s’aperçut que ces pratiques avaient concerné toutes les institutions gérées par des religieux.

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Les garçons subissaient des viols chez les Frères chrétiens. Une victime rapporte à la télévision nationale RTE : « Noël était un jour béni : c’était le seul jour où on était sûrs de ne pas être violés ». Quant aux filles, elles étaient continuellement soumises aux humiliations et insultes chez les Sœurs de la Miséricorde.

Soulever le voile

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En 2001, le réalisateur Peter Mulan tourna un film de fiction décrivant le quotidien de ces établissements pour femmes. Deux conseillers veillèrent à la conformité de ce qui est montré : une ancienne pensionnaire et une religieuse. « The Magdalene sisters » obtiendra le Lion d’or de Venise. Le quotidien pontifical Osservatore Romano s’indignera de ce long métrage qu’il traitera de « brûlot anticlérical ».

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Le 20 mai 2009, la commission d’enquête qui avait été nommée par le gouvernement irlandais neuf ans plus tôt, rendit un rapport implacable de 2 600 pages qui ne laisse aucun doute : ce sont plus de 30 000 enfants qui ont été victimes de violences et d’abus sexuels commis dans des institutions sous administration catholique entre les années 1930 et 1990.

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Quelques 12 000 personnes ont reçu depuis une indemnisation, en moyenne 65 000 euros chacune, à condition de renoncer au droit d’intenter une action en justice contre l’Église et l’État.

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La société qui s’indigne aujourd’hui était aussi celle qui acceptait alors ces internats. Ce sont les familles ou les prêtres qui y adressaient les enfants. On ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec les villages voisins des camps de concentration nazis qui n’ont « rien vu » et ni n’ont « rien su » de ce qui s’y passait.

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En Irlande, aussi, les victimes n’étaient pas crues, quand elles parlaient. « Les enfants n’étaient pas écoutés, ou on ne les croyait pas », dénonce le rapport. « Tout au plus, les coupables d’abus étaient renvoyés, mais rien n’était fait pour remédier au mal subi par l’enfant. Dans la pire des hypothèses, l’enfant était puni ou qualifié de pervers, et donc durement puni ».

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Mais, tout cela s’est passé en Irlande. Heureusement, notre pays a été épargné par de telles horreurs. Voire…

Bis repetita placent [2][2] Proverbe latin : « les choses répétées plaisent ».

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Comme beaucoup de congrégations religieuses, l’ordre de Notre Dame de la Charité du Bon Pasteur a été, au XXème siècle, l’une des principales institutions accueillant des filles et des adolescentes en difficulté. Né à Angers en 1838, il va très vite se diffuser à travers la France et même l’Europe, avec pour vocation première de « sauver les filles ».

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La loi du 5 août 1850 organise des « maisons pénitentiaires » réservées aux jeunes filles qui ne doivent plus être détenues avec des majeures. Très vite, l’État se tourne vers le Bon Pasteur, pour la prise en charge de ces adolescentes et jeunes adultes dont il ne sait que faire.

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Elles sont enfermées au titre du droit de correction paternelle que possèdera tout père de famille jusqu’en 1935, ou bien parce qu’elles ont été condamnées à de la prison ou encore parce qu’elles ont été acquittées en raison de leur manque de discernement, mais la justice a décidé de les interner malgré tout en maison de redressement.

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Il s’agit d’éteindre leur révolte et de les soumettre. Qu’elles soient considérées comme dangereuses, car délinquantes, ou en danger, car perdues ou difficiles, elles sont enfermées au même endroit. On veut faire d’elles soit de bonnes ménagères, soit des religieuses, conformément au texte de la loi de 1850 qui sera longtemps appliqué à la lettre : ces jeune filles devaient être « élevées en commun, sous une discipline sévère et appliquées aux travaux qui conviennent à leur sexe ».

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Les « Bon Pasteur » fonctionneront jusqu’aux années soixante, le relais étant ensuite pris tant par des équipes du ministère de la justice (ce qui ne s’appelait pas encore la Protection judiciaire de la jeunesse mais l’Éducation surveillée) ou du monde associatif [3][3] « Filles de Justice - Du Bon Pasteur à l’éducation....

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Cinquante ans après, ce que racontent d’anciennes pensionnaires est hallucinant. Elles n’ont pas vécu toutes les mêmes choses, chacun des établissements ayant chacun ses propres pratiques. Mais, toutes vont dans le même sens.

Soulever le voile

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Elles se sont tues toutes ces années, gardant leur vécu pour elle comme une blessure à la fois indélébile et indicible. Elles osent témoigner et ce qu’elles révèlent dépasse l’entendement.

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Que se passait-il donc derrière ces hauts murs ?

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L’enfant ou l’adolescente qui franchissait la porte d’entrée entrait dans un univers où toute compassion et toute tendresse étaient bannies. Si les religieuses demandaient à ce que soit fourni un trousseau de vêtement, celui-ci disparaissait aussitôt. Après une fouille destinée à confisquer tout objet personnel, la nouvelle venue devait se déshabiller et revêtir l’uniforme maison : une robe bleue qu’elle ne quitterait plus.

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Le régime qui lui est alors imposé est des plus strict : lever à 5h30 pour la prière, puis nettoyage à quatre pattes des couloirs empuantis d’humidité, des salles de classe et de travail. Classe pour les plus jeunes, travail pour les plus âgées.

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À partir de 14 ans, les pensionnaires produisent à l’atelier : confection de blouses ou de vêtements pour les bébés, nettoyage, lavage et repassage de draps, travaux de couture. Guère de rémunération pour ce travail : un témoin affirme avoir perçu au bout de 4 ans et demi de ce travail un pécule de 4,57 •…

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Pour parfaire leur formation professionnelle, certaines filles étaient envoyées comme bonnes dans des familles riches. Des cas de viols par les patrons furent traités par la mise en accusation de l’adolescente traitée d’aguicheuse et de vicieuse.

Lavage de cerveau…

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Face à de tels traitements, on a du mal à imaginer que les adolescentes aient pu se laisser toutes faire passivement. On pense à la puissance des sectes qui peuvent pousser leurs adeptes jusqu’au suicide. On retrouve effectivement certaines de leurs méthodes.

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Il y a d’abord l’emploi du temps chargé : se lever tôt et s’adonner à une activité tout au long de la journée ne permet plus une pensée autonome. Il y a ensuite cette abolition de tout ce qui peut être à dimension personnelle : les vêtements, les objets, l’espace intime…

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Il y a encore des règles de vie totalement grotesques qui habituaient à se plier et donc à s’habituer à l’incohérence : il ne fallait jamais être ni seul ni à deux, seuls les regroupements à trois étaient acceptés (car quand on est à deux, c’est le diable qui fait le troisième, selon les sœurs !).

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Sans oublier le grand classique : l’isolement par rapport à la famille. Les contacts avec les parents se faisaient dans un parloir grillagé de type carcéral, la conversation étant écoutée. Quant à la correspondance, elle était lue avant d’être transmise… « Rien ne laissait transparaître la souffrance vécue à l’intérieur, et, ne comprenant pas ces atrocités, nous nous taisions » (p. 100). On apprenait aux pensionnaires à subir et effectivement à se taire, en l’amenant à se considérer peu ou prou comme fautive, face aux adultes toutes puissantes. Celles qui se révoltaient malgré tout ou tenait tête étaient sûres de subir les pires représailles.

… et agressions physiques

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Car, à ces mécanismes d’abêtissement et d’assujettissement, s’ajoutait une ambiance faite de brutalité et de terreur plus ou moins permanente qui venait banaliser la maltraitance. Ainsi, de l’exemple du traitement de la gale : les filles concernées étaient mises nues et leur corps était brossé avec des brosses en chiendent, puis enduite, malgré les nombreux saignements de pommade noire.

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Cette absence de toute compassion montre bien que la pression n’était pas que psychologique et morale. Des témoignages attestent de véritables passages à tabac, à coup de nerf de bœuf, à califourchon sur le corps de la fautive, pour mieux la cravacher. Sans parler des sanctions disproportionnées : un mois de cachot, pour avoir lors d’une sortie « croiser le regard d’un homme ».

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Les filles qui se déplaçaient en rang à l’extérieur de l’institution avaient pour consigne de baisser les yeux dès que le groupe croisait un homme. Les plus violentes n’étaient pas tant les religieuses que les anciennes qui étaient restées après leur majorité, servant de monitrices. Un peu comme si elles se vengeaient sur les plus jeunes de ce qu’elles-mêmes avaient subi. Ou, tout simplement reproduisaient-elles ce qu’elles avaient vécu, sans savoir agir autrement.

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Ces brimades et ces violences physiques n’avaient qu’un seul objectif : briser toute volonté individuelle et obtenir la docilité. « Avec un peu d’amour, on aurait fait de moi ce qu’on aurait voulu, mais la méchanceté engendre la haine » affirme Michelle Marie Bodin-Bougelot qui a recueilli tous ces témoignages terrifiants.

Maltraitance institutionnelle…

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Stanislas Tomkiewicz publiait en 1991 un ouvrage célèbre « Aimer bien, châtier bien »[4][4] « Aimer mal châtier bien » A. Cautain, Stanislaw Tomkiewicz,..., première étude portant sur les violences institutionnelles qu’il définit comme « toute action commise dans ou par l’institution ou toute absence d’attention qui cause à la personne une souffrance physique, psychologique inutile et/ou qui entrave son développement ultérieur ».

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Parmi les situations étudiées, le « Hameau de l’Abbaye » dirigé par un prêtre, le père Gabriel et accueillant des garçons âgés de 6 à 18 ans élevés sur le modèle de la légion et des parachutistes. Mais aussi une institution de religieuses persuadées de la nécessaire rédemption des jeunes filles qui leur étaient confiées, et qui les élevaient « à la dure ». On comprend facilement qu’il s’agit du « Bon Pasteur », même si bien d’autres congrégations ont pu fonctionner dans la même logique.

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À partir de toute une série d’exemples qui ne se limitent pas à des établissements confessionnels, les deux auteurs distinguent les violences en relief (celles qui regroupent tous les actes violents délibérés) de celles qu’ils définissent comme en creux (abstention d’une intervention qui nuit au développement). Les témoignages rapportés ici rentrent tout à fait dans ces catégories de mauvais traitement en relief (les coups, les humiliations, les privations, l’enfermement, la suppression des affaires personnelles, les fouilles…) et de maltraitance en creux (omission, négligence, manque de soins, fourniture en quantité insuffisante de serviettes hygiéniques).

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Il n’y a pas de doute, Stanislas Tomkiewicz aurait pu aller enquêter…

… chez les bonnes sœurs

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On y retrouve toutes les caractéristiques institutionnelles qu’il a définies comme propices aux dérapages : absence de personnel qualifié (la vocation de bonne sœur ne présuppose pas de compétence automatique à l’intervention auprès d’enfants), la toute puissance de la direction (la mère supérieure ne pouvait être contestée, chacune de ses décisions étant sacrée), un discours justificateur et banalisant les faits (sauver les jeunes filles de la tentation du diable que pouvait représenter leur féminité).

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Si l’on ajoute à ces critères les modalités architecturales (équipements insalubres, dortoirs collectifs…), l’absence de toute écoute bienveillante, la violence éducative élevée au rang de principe (nécessité de redresser l’enfant pour le placer dans le droit chemin) et l’enfermement de l’institution sur elle-même, on avait là tous les ingrédients réunis d’un drame qui allait faire le malheur de générations d’enfants.

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De telles situations sont-elles encore possibles aujourd’hui ? Les mêmes causes produisant les mêmes effets, rien ne permet de l’exclure. Il existe encore des institutions qui fonctionnent à bas bruit, repliées sur elles-mêmes. Les autorités de tutelle savent que tout ne s’y passe pas comme il le faudrait. Mais, fortes de la protection de notables et d’une certaine lâcheté de ceux qui « savent », elles perdurent.

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Les personnels qui y travaillent soit s’intègrent passivement au système en place, soit ils partent écœurés, quand ils ne se font pas licencier, leurs dénonciations passant alors pour de la vengeance.

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Rassurons le lecteur, cela ne peut jamais se passer bien sûr dans son établissement ou service. C’est toujours chez les autres…

Et maintenant ?

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« Après avoir vécu l’indicible, ils se sont murés dans des enclos de silence. Ce silence leur a servi de protection contre l’horreur, la honte ou la culpabilité, mais resté tapi au plus profond d’eux-mêmes, il est demeuré comme une plaie toujours ouverte » écrit superbement le psychanalyste Philippe Grimbert[5][5] « Écrire la vie », Helen Epstein, La cause des livres,....

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La vérité de ces femmes qui rapportent leur enfance massacrée, c’est la souffrance du délaissement vécu alors, tout autant qu’un sentiment de honte et de culpabilité ressentis encore aujourd’hui.

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On est là dans une inversion de la charge de la faute : ce sont les victimes qui se ressentent blâmables. Alors que ce sont elles qui ont subi les pires traitements. Il est à parier que leurs persécutrices auront terminé leur existence, avec la conviction du devoir accompli.

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Mais, ce ne sont pas tant les personnes qu’il faut fustiger que la société qui a permis qu’elles agissent ainsi. Les biographies éclairent non seulement les trajectoires de vie, mais aussi un instant historique. Elles disent ce que toute une époque a produit.

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La mobilisation de l’opinion publique irlandaise a permis une reconnaissance officielle des crimes commis contre des milliers d’enfants : le gouvernement a présenté des excuses, suivi par le pape. Il ne faut pas forcément s’attendre à ce que la France réussisse à opérer la même introspection. Et c’est dommage.

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Il nous reste à entendre avec respect ce que ces femmes disent et réserver notre colère et notre révolte pour les combats à venir, pour que jamais cela ne se reproduise. « Nous n’étions pas là pour être punies, mais pour être protégées » s’indigne Michelle Marie Bodin-Bougelot. « Il a bien fallu grandir et devenir femme. Mais des larmes sont enfouies dans mon cœur de petite fille et le mal est fait. Aujourd’hui je redoute que ce système d’éducation que nous avons subi existe encore » répond en écho l’une de ses compagnes. « Je ne dors pas, car j’attends depuis 41 ans de retrouver cet univers qui hante mes nuits (…) Je suis une petite fille et chaque jour je suis au Bon Pasteur » renchérit l’autre. « Il est difficile d’extérioriser ses sentiments. On passe pour indifférente alors que l’on a toujours peur » termine une troisième.

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Le rideau s’abaisse sur cette scène tragique, mais jamais nous ne devrons oublier.

Notes

[1]

« Enfances volées - Le Bon Pasteur- Nous y étions », Michelle Marie Bodin-Bougelot, 20 • + 3,92 • de frais de port, à commander auprès de l’auteure (2 Plotard 18500 Sainte Thorette). Contacts : http://bonpasteurnotreenfance.xooit.fr

[2]

Proverbe latin : « les choses répétées plaisent ».

[3]

« Filles de Justice - Du Bon Pasteur à l’éducation surveillée (XIXème -XXème siècle) », Françoise Tétard et Claire Dumas, éditions Beauchesne, 2009.

[4]

« Aimer mal châtier bien » A. Cautain, Stanislaw Tomkiewicz, et Pascal Vivet, Seuil, 1991

[5]

« Écrire la vie », Helen Epstein, La cause des livres, p.7.

Plan de l'article

  1. Soulever le voile
  2. Bis repetita placent
  3. Soulever le voile
  4. Lavage de cerveau…
  5. … et agressions physiques
  6. Maltraitance institutionnelle…
  7. … chez les bonnes sœurs
  8. Et maintenant ?

Pour citer cet article

Trémintin Jacques, « L'internationale de la maltraitance », Journal du droit des jeunes, 4/2010 (N° 294), p. 34-36.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2010-4-page-34.htm
DOI : 10.3917/jdj.294.0034


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