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Journal du droit des jeunes

2010/5 (N° 295)


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Pour Joseph, David et Sarah par Véronique. Pour Livia et Amos par Anja. À Lomé Ollier, sœur de Manille, plus jeune collaboratrice de Mortibus, emportée le 30 décembre 2009 par un cancer.
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Cela se passe au début de 2005 : Aïcha, enceinte de sept mois et maman d’un petit garçon de trois ans, comparaissait devant le tribunal administratif de Strasbourg qui confirmait la décision de reconduite à la frontière prise par le préfet de Moselle.

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Au sortir de l’audience, Aïcha s’écroulait sur le trottoir, victime d’un malaise. Hospitalisée en service de gynécologie pour surveillance, c’est à l’hôpital de Hautepierre (banlieue « chaude » de Strasbourg) que je la rencontre pour la première fois.

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Le périple qui l’a menée jusqu’à cette chambre d’hôpital mérite d’être raconté brièvement, tant il est symptomatique de l’absurdité et des effets morbides et parfois mortifères de certaines pratiques et « logiques » contradictoires de nos administrations.

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Déboutée de sa demande d’asile, Aïcha a été cherchée dans le foyer qui l’hébergeait par les policiers de la Police de l’air et des frontières, placée en garde à vue à Forbach pendant deux jours.

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Puis, sur une même journée, elle a été emmenée par les services de police de Forbach à Metz, puis de Metz à Paris à l’Ambassade de Mauritanie, puis à Calais au centre de rétention. Un jour plus tard, à quatre heures du matin, elle prendra la route, en fourgon de police, pour se présenter au tribunal de Strasbourg à 10h00, menottée.

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Pendant toute cette folle équipée son fils de trois ans, Ali, ne l’a pas quittée.

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Quel a pu être l’impact pour cet enfant de ce périple absurde ? Quelle image at-il de ce monde d’adultes, comment at-il intégré ce qui arrivait ?

« Pourquoi je ne peux pas aller à l’école ? » « Pourquoi on rentre pas à la maison » ?

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Ce sont là les premières questions qu’il pose à Véronique Dutriez (qui dirige alors une permanence d’accueil depuis 1997) dans la chambre de l’hôpital où il est hébergé avec sa maman. Très vite il ajoute « maman est triste et pleure tout le temps ».

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Nous sommes dans un coin de la pièce et il est venu s’asseoir sur les genoux de Véronique pour écouter l’histoire de « Biboundé le pingouin », de feu mon ami Stanislas Tomkiewicz (décédé en 2003).

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Tout en écoutant l’histoire il ne quitte pas sa mère des yeux, inquiet de ce qui se passe avec le médecin qui s’entretient avec elle. Peut-il intégrer le fait qu’un médecin soit systématiquement bienveillant ?

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Quand la douleur est si forte qu’Aïcha ne peut retenir ses sanglots, il quitte les genoux de Véronique pour venir lui prendre la main dans un geste protecteur, comme l’aurait fait un compagnon. Ali, adorable petit bonhomme qui oublie d’être un enfant et doit exercer le métier de « parent » de sa mère.

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Transférée dans un autre hôpital de la région qui n’accepte pas les enfants (et pour cause, c’est un service de psychiatrie), Aïcha est obligée de se séparer de son fils.

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Je veux saluer l’incroyable courage de cette femme qui fera totalement confiance aux militants associatifs venus la soutenir lorsqu’ils lui proposeront de confier Ali à une famille d’accueil mobilisée au pied levé. Tout en lui expliquant les raisons de ce « plan » élaboré pour les protéger, elle et son fils, je ne peux m’empêcher de me demander si j’aurais eu moi-même le courage de confier mon enfant à des inconnus ?

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Merveilleuse surprise pour Ali que ces quelques jours passés au foyer de Sandra et Paul qui l’ont accueilli avec tant de respect, de pudeur et de générosité.

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Je suis convaincu que cela a été le premier espace dans la vie d’Ali où il a réellement pu être enfant. Il lui était enfin permis de ne plus se sentir responsable de sa maman. Quel souffle, quelle respiration dans la vie de ce petit garçon !

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Aujourd’hui, Ali est devenu grand frère. Sa petite sœur est née début mai 2005. Depuis deux autres enfants sont arrivés au monde. Ce sont aussi « les enfants de Véronique », d’une certaine manière, puisqu’elle nous a quitté tragiquement le 16 novembre 2005.

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Le comportement « protecteur » vis-à-vis des parents s’observe souvent chez des enfants, parfois même très jeunes. Les tout petits captent très précisément les fêlures, les douleurs, les limites des parents ; et les rôles sociaux et familiaux sont alors inversés car ils assument de fait des fonctions parentale et « maternante ».

Réanimer le parent

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Je me souviens des deux jeunes enfants, 6 et 8 ans, d’une jeune femme angolaise qui, lors d’une consultation, s’étaient employés à démonter le bureau dans lequel se passait l’entretien.

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Leur maman était complètement prostrée, incapable de réagir et s’exprimait dans un chuchotement. Devant l’absence totale d’énergie de leur maman, leur vitalité débordait et nous avions du mal à les contenir. C’était comme s’ils essayaient de « masquer » le déficit vital de leur mère, sans doute pour la protéger, en extériorisant à l’excès un dynamisme qui lui faisait cruellement défaut, comme pour mimer et ré-insuffler de la vie, pour « réanimer psychiquement » leur maman.

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Nous avons pris soin de nous adresser à eux comme à des adultes, en leur expliquant précisément ce qui se jouait dans ce bureau pour leur maman, nous leur avons dit les difficultés inouïes dans lesquelles leur maman se débattait et l’importance de leurs rôles à ses côtés. Ils nous ont écoutés avec gravité et c’est presque avec soulagement qu’ils ont pu se mettre à dessiner et à jouer calmement ensuite.

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Avoir mis des mots sur les difficultés, les faiblesses, la fragilité de la maman mais aussi son courage, a permis à ses deux enfants de lâcher prise pendant quelques instants et les a autorisés sans doute à rester des enfants.

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Mais en les autorisant à « lâcher prise », ne nous étions-nous pas engagés à ne plus les lâcher ?

La présence indispensable de l’enfant

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Dans les parcours d’exil, les enfants suivent leurs parents, bien souvent sans connaître les raisons, les motifs du départ. Lorsque la famille arrive en France, l’école étant obligatoire, les enfants sont amenés à être socialisés rapidement, ils ont accès à la langue française et évoluent dans un milieu « protégé » où ils sont comme tous les autres enfants.

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Souvent, alors, apparaît un décalage avec les parents qui eux se débattent avec les structures administratives pour faire reconnaître leur statut de réfugiés, associatives et caritatives afin d’assurer la vie quotidienne de la famille.

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L’accès de l’enfant à la langue française le met alors en position de devenir le « traducteur » de ses parents face à leurs interlocuteurs. Ainsi Alexis se retrouve « coincé » entre son père et sa mère, moldaves, qui lui demandent de traduire leur histoire aux bénévoles de la permanence d’accueil.

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Alexis a 13 ans et va au collège. Ses résultats sont bons et il travaille avec enthousiasme et intérêt. Très vite, au fil des rencontres, nous sentons une irritation chez Alexis qui se trouve manifestement très mal à l’aise dans le rôle qu’il est censé tenir.

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Nous prenons conscience qu’il rate systématiquement les cours du lundi matin, jour de notre permanence, pour pouvoir accompagner ses parents. De plus, il nous apparaît très vite que les parents comprennent un petit peu notre langue et qu’il est possible de communiquer, même sommairement.

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En fait la présence de leur fils est indispensable pour les parents car c’est lui le maillon fort de la famille et ils se reposent entièrement sur lui pour en quelque sorte gérer les difficultés de la famille.

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Comment un jeune adolescent peut-il se construire quand il est amené à prendre en charge malgré lui toutes les difficultés et les blessures de l’histoire de ses parents ? Qui pourra l’aider face à ses propres questions, ses doutes ?

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Nous avons encouragé les parents à venir nous rencontrer seuls et surtout à permettre à Alexis de continuer sa scolarité de la manière la plus sereine possible.

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La famille, déboutée de sa demande de statut de réfugié, a été régularisée en raison de l’état de santé du papa qui a été autorisé à séjourner en France pour pouvoir se soigner.

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Quel peut être l’impact symbolique de cette situation sur un adolescent qui voit la parole de ses parents déniée par les autorités administratives qui ne reconnaissent que la maladie pour permettre le séjour sur le territoire français ?

Le « double lien »

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C’est sans doute aussi le cas de Victoria, élève dans un collège de la région, très appréciée des ses camarades et de ses professeurs. Elle est arrivée chez nous car elle a suivi sa mère et sa sœur sur la route de l’exil depuis la Moldavie.

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Déboutée de sa demande d’asile, la maman de Victoria se trouve admise au séjour pour raison médicale. Malade, ne pouvant se soigner dans son pays d’origine, les autorités françaises lui permettent donc de rester en France pour se soigner.

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Pendant dix-huit mois, la famille essaie de se reconstruire une nouvelle vie, la maman trouve du travail, les deux filles vont à l’école et réussissent brillamment.

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Mais (faut-il dire « hélas » de manière cynique ?) l’état de santé de la maman ne justifie plus son maintien sur le territoire français. En clair, la maman, soignée, va mieux, donc est appelée à retourner dans son pays d’origine avec ses enfants.

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N’est-ce pas exactement l’organisation légale d’un « double lien », psychologiquement parlant, pour un enfant nécessairement obsédé par le risque de devoir tout abandonner à nouveau car la santé de sa maman s’est améliorée ?

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Au fond de soi, comment ne pas espérer la guérison la plus lente possible ?

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Comment peut-on faire le choix entre une maman en bonne santé et une vie sécurisante en France, puisque les deux sont incompatibles ?

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Ce sont les professeurs de Victoria qui nous ont sensibilisés à la situation de cette adolescente car elle ne pouvait participer au voyage scolaire en Italie. Ce voyage était la concrétisation d’un travail sur l’histoire de l’Europe et son avenir, mené sur toute l’année scolaire et dont Victoria était une des chevilles ouvrières.

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Sa maman n’étant plus en situation régulière, Victoria n’avait plus droit au « document de circulation pour étranger mineur » qui lui permettait de quitter la France et d’y revenir en toute légalité. Victoria a finalement pu partir car le préfet a, de manière dérogatoire, accepté de lui délivrer le précieux document, suite à de nombreuses interventions. Mais aux yeux de l’administration, l’intérêt de l’enfant n’avait jamais été pris en compte, ni son implication dans un projet pédagogique majeur, la cohérence de son parcours scolaire exemplaire.

Un défi difficile à relever

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Je vois Lomé dans un Centre médico-psycho-pédagogique (CMPP) de la région. Elle est suivie dans le cadre d’une thérapie psychomotrice. C’est une enfant généreuse qui présente incontestablement une immaturité affective se traduisant par un mutisme relatif et une lenteur à la compréhension ainsi que par des difficultés relationnelles avec les adultes. Elle présente aussi des troubles du graphisme avec beaucoup d’inhibition et de réticence qui imposent de veiller aussi à l’équilibre de sa maman extrêmement perturbé.

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Sa maman nous a été adressée avec sa fille par le pédiatre et l’histoire clinique de cette jeune mère montre qu’elle dispose d’une énergie rare qui lui a permis de mener à bien une grossesse compliquée suivie par un épisode dépressif.

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Cette femme a dû essuyer le départ du géniteur qui vit en Allemagne et qui constitue une attache affective incontestable pour Lomé.

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Cette situation qui voit les parents vivre respectivement en France et en Allemagne contre-indique absolument le retour de la maman au Togo puisque, à ce moment-là, l’enfant serait séparée de manière durable de l’un des deux de ses parents, alors qu’aujourd’hui le père peut exercer des visites, irrégulières certes, mais qui existent.

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La jeune mère est engagée dans des études de sociologie en troisième année et a commencé un mémoire « sur la réalité des étudiantes étrangères, mère-célibataires ». Elle a aussi la possibilité, en tant qu’étudiante, de pouvoir travailler une vingtaine d’heures comme femme de ménage pour subvenir aux besoins de sa fille et aux siens.

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Sachant que dans sa culture d’origine (mais est-ce tant différent dans la nôtre ?), il est plus important d’être mère que d’être cultivée et d’avoir fait des études pour une femme, notre patiente est donc confrontée à l’obligation d’exercer plusieurs métiers simultanément : femme de ménage, étudiante et mère de famille séparée du géniteur ; ce qui constitue au total un défi que probablement peu de femmes (et d’hommes) pourraient relever.

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Elle a traversé des phases de dépression et de doute avec un sentiment de culpabilité lié à la conviction qu’elle pouvait mettre sa fille en danger. Elle se demande aussi ce qu’elle a pu mal faire pour obliger Lomé à suivre un traitement si spécialisé qui ne peut se dérouler au Togo, sachant que le nombre de psychomotriciennes est insuffisant en France et que le CMPP lui-même qui est spécialisé dans ce type de prise en charge doit imposer à ces nouveaux patients une attente de près de six mois actuellement.

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J’affirme alors, pour favoriser la poursuite du séjour en France de cette mère de famille et de sa fille, que « le traitement concernant Lomé et sa mère doit absolument se faire au CMPP dans des conditions de sécurité qui autorisent la maman à pouvoir continuer à travailler. L’interruption de soins entraînerait des conséquences d’une exceptionnelle gravité, à type de risque dépressif grave en ce qui concerne la maman, avec un risque suicidaire déplacé pour l’instant puisque cette maman très généreuse se sacrifiera d’abord pour sa fille ».

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En ce qui concerne Lomé nous pouvons craindre l’apparition de troubles du langage, de l’écriture et du contact qui peuvent défavoriser gravement sa croissance et sa maturation.

51

Que représente le signifiant « thérapie psychomotrice » pour nous ?

52

Nous battrions-nous pour que ce traitement ait lieu chez nous convaincus de sa nécessité dans l’épanouissement de cette enfant ?

53

Ou considérerions-nous ce traitement comme du luxe dont on pourrait se passer risquant alors de permettre aux autorités locales de décider de « l’obligation de quitter le territoire » suivie du risque de voir appliquer « la reconduite à la frontière » un peu plus tard, en passant en cas d’arrestation par la case Centre de rétention, sis chez nous, à Geispolsheim, à 200 mètres à vol d’oiseau d’un centre commercial ?

Que représentent le signifiant Togo pour nous aujourd’hui ?

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Renvoie-t-il à la beauté et à l’exotisme du continent africain ? Renvoie-t-il à nos projets futurs de vacances ?

55

Réveille-t-il en nous des notions anciennes d’histoire et de géographie en référence à ce que Daniel Pennac a pu dire : « L’histoire c’est mettre la pagaille à la géographie » ?

56

Que reste-t-il de nos cours sur le colonialisme et sur les mouvements de décolonisation ? Cela fait-il référence dans nos esprits à la création de l’état d’Israël en 1948 qui va développer une politique de colonisation à un moment où l’Occident assume tant bien que mal ses décolonisations ?

57

Nous avons bien accueilli en nos murs, adressée par la pédiatre de la famille, une enfant de quatre ans dont la mère, après avoir été étudiante régulièrement, s’est retrouvée en situation irrégulière et a basculé dans la clandestinité.

Que représente le signifiant « clandestin » pour nous en 2008 ?

58

Est-ce que cela renvoie à une époque somme toute assez récente que l’on appelle l’occupation où le fait d’être juif devait absolument être masqué sous peine de mort ?

59

Cela renvoie-t-il à la période de l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne où les réfractaires à l’incorporation de force dans la Wehrmacht devaient absolument rester clandestins, sous peine de mourir ?

60

Cette patiente élève seule sa fille. Le géniteur a quitté la France pour l’Allemagne.

Que signifie pour nous le signifiant de « mère célibataire » ?

61

Ceci arrive dans un contexte où une responsable administrative importante du département a pu proposer à des associatifs qui soutenaient une maman caucasienne demandant à obtenir un permis de séjour à titre humanitaire pour pouvoir honorer la mémoire de son seul fils mort accidentellement en France et enterré à Strasbourg, d’exhumer le corps pour le renvoyer dans le pays d’origine. Ceci pour justifier le refus de l’administration préfectorale locale d’accueillir cette maman dans le cadre de notre espace politique et de nos frontières.

62

Ceci survient à un moment où la France qui a présidé aux destinées de l’Union européenne, à compter de juillet 2008, a proposé un pacte sur l’immigration. Ce pacte est organisé autour du contrôle de l’immigration légale en fonction des capacités d’accueil de chaque État membre, qui cordonnera l’éloignement des étrangers en situation régulière (le ministre de l’intérieur a imposé un quota de 26 000 reconduites à la frontière ou éloignements en 2008 au lieu de 25 000 en 2007 et les « performances » ne cessent de croître).

63

Cela survient au moment où les premiers charters collectifs et transnationaux sont affrétés. Cela survient au moment où des dizaines de milliers d’africains se noient en Méditerranée alors qu’ils espéraient atteindre les côtes italiennes ou espagnoles.

64

Cela survient au moment où le préfet du Bas-Rhin raye de manière autoritaire certains psychiatres sur la liste des médecins agréés pour examiner les étrangers malades.

65

Cela survient au moment où des autorisations provisoires de séjour sont octroyées pour les étrangers malades… sans autorisation de travailler.

La posture du médecin

66

À la lumière de ces quelques histoires partagées, je ne peux m’empêcher de me demander comment notre société qui est capable de mettre en péril l’équilibre psychique et les repères symboliques de tant d’enfants de l’exil, sera capable de prendre soin de « ses » propres enfants sans « les cannibaliser » ?

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En effet, je suis convaincu que ce que nous faisons subir à ces enfants d’origine étrangère, nous le ferons subir dans 10 ans ou dans 20 ans à « nos propres » enfants. Je suis sensible dans un tel contexte à la manière dont les membres de ma corporation et notamment « les spécialistes » réagissent, protestent, subissent ou laissent faire et filer et finissent par « collaborer ».

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Qui parmi les spécialistes est encore prêt à se mettre dans la peau d’un « médecin de famille » ? Face aux effets de l’exclusion, ne sommes nous pas devenus (et ce ne serait déjà pas si mal) des « urgentistes » ou des « humanitaires » ?

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Nous connaissons pourtant bien l’expression des troubles qui frappent les « marginalisés » dont les étrangers non encore régularisés ou en situation irrégulière font quasi systématiquement partie : honte, désespérance, refus de s’engager dans une relation affective pour ne pas souffrir, dépendance à l’alcool et à certaines drogues, troubles psychologiques ou psychiatriques chroniques, refuge compulsif dans le sommeil, la boulimie ou l’agressivité. On retrouve aussi une impulsivité et des difficultés de symbolisation.

70

L’inaccessibilité du corps médical peut entraîner aussi, en cas de douleur, le recours aux calmants et aux psychotropes illicites plutôt qu’aux soins médicaux dans l’optique d’un traitement continu.

71

De plus l’extrême pauvreté ou la précarisation modifie le rapport au temps, le dévalue ou le surinvestit. On a du mal à imaginer combien la journée d’un chômeur ou d’un « sans-papier » peut être dense de démarches multiples et souvent répétitives ; combien ils peuvent marcher ou emprunter les transports en commun (sans titre de transport) ; combien ils sont obsédés par les comptes à rendre à l’ANPE ou à la préfecture.

72

Le plus douloureux étant probablement la mise en route du matin… Qui n’a pas observé devant son supermarché ces sentinelles venant de l’Est, très souvent, postées imperturbablement tristes et dignes durant toute la durée d’ouverture du commerce à tenter de vendre des journaux de rue ?

73

Et à y voir de plus près, il s’agit souvent de personnes dont le statut en Moldavie, en Arménie ou ailleurs était socialement plus élevé.

74

Qui n’a pas été bouleversé par la force de leurs enfants portant parfois à bout de bras la détresse des parents ?

75

Leurs journées sont (dé)organisées, sans travail ni activités, et chacun doit réinventer une vie, nécessairement marquée par le sceau de l’angoisse, des cauchemars, des troubles du sommeil et du sentiment de culpabilité.

76

« Refuser de voir au-delà de la journée qui vous attend, c’est quelquefois nécessaire au maintien de la cohésion de sa personne. Inversement, faire perdurer un statut précaire, faute d’espérer un processus, une évolution, peut également avoir un effet protecteur. Dans les deux cas, le temps est immobile » (Maryse Esterle-Hebidel).

77

On voit que les précarisés peuvent avoir besoin de conserver l’initiative du rapport à leur temps et que « respecter » un rendez-vous peut constituer le sentiment de perdre le dernier bastion d’un libre arbitre quasiment effacé par la précarisation. Aussi, doit-on leur offrir la possibilité de venir au cabinet sans rendez-vous, aussi longtemps que nécessaire.

78

On imagine les difficultés que cela peut représenter dans une pratique de psychiatre libéral (décalage des patients payants, ceux qui avancent le montant de la consultation et ne bénéficient pas du tiers payant), salle d’attente bondée d’une population cosmopolite, cuisine en activité pour servir de café ou de fumoir, etc ;), mais cette adaptation possible associée à une bonne connaissance du fonctionnement des autres partenaires sociaux (éducateurs, juges, travailleurs sociaux, avocats, etc.) permet d’identifier la personne « élue » par le précarisé (souvent la première personne qui a eu de la compassion pour lui et de l’intérêt pour son histoire).

79

Cette « élection » restant définitive tout au long du cursus médico-social, il s’agira pour le médecin de bien l’identifier pour la respecter, et de s’appuyer sur elle pour dynamiser les nombreuses interventions afin d’éviter que chaque intervenant ne travaille isolément, compartimentant la vie, la demande et les réponses données.

80

Au total, il s’agit pour le médecin libéral de sortir de la logique du paiement à l’acte et de rendre au patient sa fonction centrale dans le système de soins. Faisons le pari qu’il évite de l’orienter vers les urgences hospitalières ou Médecins du Monde et qu’il sollicite son propre réseau de correspondants en cas de besoin d’examens complémentaires ou de prescriptions médicamenteuses.

81

Il lui faudra aussi échapper à la tentation de multiplier les actes afin de rentabiliser sa micro-entreprise et de rester maître de son temps selon l’adage qui dit qu’en médecine il n’y a (quasiment) jamais d’urgence, mais uniquement des médecins pressés.

82

Devant le défi posé par ces patients fragilisés, parfois seulement momentanément, pourquoi ne verrait-on pas les médecins spécialistes, s’ils ont été « élus », s’instaurer médecin de famille et fédérateur de l’ensemble des interventions médico-sociales et juridiques.

83

À Strasbourg, nous avons modestement illustré ces objectifs à partir de la collaboration établie avec la « permanence d’accueil des sans papiers », animée par des citoyens bénévoles qui s’appuient sur quelques médecins et avocats dans le cadre de la mise en commun d’un savoir-faire spécialisé restitué aux plus fragiles.

84

Mais j’observe depuis le début de mon exercice professionnel, il y a 30 ans, l’exacerbation d’une dépolitisation de la corporation médicale face à l’évolution du monde. Les médecins se comportent et exercent (généralement bien, là n’est pas la question) comme si ils étaient extérieurs et étrangers à ce monde et indifférents à l’Histoire. Dans la pratique quotidienne, les confrères peuvent vous mépriser si vous sortez de votre domaine d’activité d’élection, la médecine, pour prendre à votre compte le social, le juridique ou le politique. Vous commettez là une véritable faute professionnelle car « la neutralité bienveillante » reste un dogme (religieux) sacré.

85

Et cette croyance vous permet d’incarner « le bien », depuis Nuremberg, sans qu’on ait jamais eu à vous enseigner l’histoire (de la médecine), le social, le juridique, le politique, la morale et l’éthique à la faculté. Or, ne pas « faire de politique » et rester « neutre », c’est avoir au contraire, selon moi, une posture « hyper-politisée » qui va dans le sens de renforcer les effets du pouvoir en place.

86

Tout se passe comme si les médecins aidés en cela par la société n’appartenaient pas au même monde que leurs patients. Comment parler alors de l’angoisse, des ruptures, des pertes et de la mort avec eux ?

87

Pourquoi se déconnecter de l’Histoire moderne (et faire du révisionnisme par défaut) qui est une source inépuisable d’enseignements qui nous permettrait de favoriser l’accueil inconditionnel de tous les usagers au cabinet (et notamment les plus marginalisés), et de remplir notre mission hippocratique plutôt que de les renvoyer au caritatif (Médecins du Monde) ou aux urgences hospitalières ?

88

À moins, bien sûr, que notre mission politique ne soit effectivement de confirmer le cloisonnement et la discrimination sociale.

89

La profession médicale a été celle qui a adhéré au parti nazi dans la plus grande proportion sans y être contrainte. Les médecins ont élaboré très tôt des lois racistes dont la loi sur la prévention de la transmission des maladies héréditaires (14 juillet 1933) qui conduira à la stérilisation forcée de centaines de milliers d’allemands souffrant notamment d’épilepsie, d’alcoolisme ou de schizophrénie, à partir de 1934.

90

J’utilise volontiers l’image du sourd stérilisé à cette époque pour inviter le lecteur à essayer de s’identifier à lui dans l’impossibilité de témoigner de l’horreur de sa situation. Les enfants d’étrangers en situation irrégulière sont probablement aujourd’hui comme les sourds stérilisés de l’époque, face à plusieurs murs d’incompréhension et d’indifférence.

91

Ajoutons pour compléter ce tableau sordide et éloquent que ce sont les médecins allemands qui ont obtenu le plus de prix Nobel jusqu’en 1933.


Éléments de bibliographie

  • Véronique Dutriez, « Le droit d’ être un enfant », Le Furet, Strasbourg, n° 47- Été 2005.
  • Georges Yoram Federmann, « Médecine et crimes de masse », Mortibus- Critiques du capitalisme incarné, Dompierre, n° 10 et 11, octobre 2009.
  • Georges Yoram Federmann, tiré de l’avant-propos de la réédition intégrale des 4 tomes de la BD Péché Mortel de Béhé et Toff chez Vents d’Ouest, Grenoble, sous presse.

Notes

[*]

Véronique Federmann-Dutriez, psychiatre, ancienne présidente du MRAP de Strasbourg, disparue tragiquement en 2005 ; Georges Yoram Federmann, psychiatre, ayant à examiner les étrangers malades pour les demandes de séjour adressées à la préfecture.

Plan de l'article

  1. « Pourquoi je ne peux pas aller à l’école ? » « Pourquoi on rentre pas à la maison » ?
  2. Réanimer le parent
  3. La présence indispensable de l’enfant
  4. Le « double lien »
  5. Un défi difficile à relever
  6. Que représentent le signifiant Togo pour nous aujourd’hui ?
  7. Que représente le signifiant « clandestin » pour nous en 2008 ?
  8. Que signifie pour nous le signifiant de « mère célibataire » ?
  9. La posture du médecin

Pour citer cet article

Federmann-Dutriez Véronique, Yoram Federmann Georges, « Étrangers : le médecin et les traumatismes de la peur. To go or not Togo. », Journal du droit des jeunes, 5/2010 (N° 295), p. 12-16.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2010-5-page-12.htm
DOI : 10.3917/jdj.295.0012


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