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Journal du droit des jeunes

2010/5 (N° 295)


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Bernard De Vos est éducateur de formation, il a travaillé en hébergement avec des enfants présentés comme «borderline » et a exercé la fonction de direction d’un service d’action en milieu ouvert à Bruxelles. Il est à l’origine de projets pilotes notamment :Solidar’Citéet connaît un engagement dans les secteurs d’Aide à la jeunesse et des centres de jeunes.

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Marie Califice : Quelle est selon vous la place laissée aux familles dans le travail de protection des mineurs ?

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Bernard De Vos : Nous avons la fâcheuse habitude dans le secteur socio-psycho-médico-éducatif d’utiliser des termes qu’on croit analogues qui pourtant ne le sont pas : comme « suivi », « guidance », « soutien », « supervision », « venir en appui à… ».

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Si nous faisons un suivi, nous sommes derrière la famille et nous voyons où elle va. Une guidance, nous sommes devant et nous tirons. Un soutien, en dessous nous supportons. Une supervision, au dessus et voyons cela d’en haut. Venir en appui, nous sommes contre. Bref, l’usage de ces mots n’est pas anodin, cela induit la position, la posture que nous allons prendre dans la relation.

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Un terme qu’on emploie régulièrement c’est « l’accompagnement » : étymologiquement compagnare qui signifie « partager son pain » ; le pain étant l’essentiel.

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Nous avons du mal à partager le pain, l’essentiel avec les familles ; nous savons où nous voulons les amener, nous adoptons des « attitudes condescendantes ».

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Je préfère l’usage du terme « accompagner » ; accompagner dans les difficultés les familles, accompagner dans un cheminement chaotique. Tout le monde connaît un cheminement chaotique. On sait que les repères sociaux sont complexes, et ont évolué en peu de temps. L’institution majeure qui marque fort la vie des enfants, l’école, est en crise.

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En gros, c’est complexe de cheminer et s’il y a une institution qui a été bouleversée au cours de ces dernières années, c’est la famille.

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M.C. : Justement, nous voulions aborder avec vous la question des mutations, de l’évolution de la famille et ses conséquences…

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B.D.V. : La famille connaît une évolution depuis une petite cinquantaine d’années : l’exode des campagnes vers les villes. La conception de la famille a dès lors fortement changé ; on passe de la famille élargie à la famille nucléaire. La famille se réduit pour entrer dans de plus petits espaces urbains. Après ce premier gros déménagement des familles vers les villes ; on connaît une autre évolution flagrante sans doute liée au mode de vie.

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Le modèle de la famille est en complète mutation : apparaissent la famille monoparentale, des couples homosexuels qui ont des enfants, la famille recomposée… Nous devons nous adapter à cette évolution. Le phasage avec cette transformation devrait idéalement se faire progressivement.

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Certains ont plus de mal que d’autres pour des raisons d’accès à la compréhension du monde : les personnes qui peuvent prendre de la distance à travers la culture, la littérature, à travers une série de biens « immatériaux » prennent part à cette évolution. D’autres qui n’ont pas la chance d’avoir une instruction suffisante, qui n’ont pas accès à philosophie, la littérature, à la culture qui permet de comprendre, vivent sur le bord du chemin. Ces évolutions, ils les subissent. L’idée de dire qu’il faut soutenir ces familles me semble aberrante, il faut les accompagner faire en sorte de les aider à comprendre les enjeux de société.

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M.C. : Quelles sont les conséquences directes de cette évolution des familles ? Connaît-on plus de difficultés ?

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B.D.V. : Cette évolution des familles va aussi avec l’évolution du principe même de l’autorité qui traverse toute la société. Le temps où l’autorité du pater familias, du père de famille incontestée et incontestable jusqu’à quelques dizaines d’années, l’autorité qui vient d’en haut, n’est plus une autorité qui est acceptable, c’est une autorité qui est remise en question. Mai 68 a été un moment important à ce titre, l’autorité aujourd’hui est une autorité négociée.

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Il y a encore un travail énorme à faire pour appréhender cette évolution. De nouveau, si l’on a la capacité de prendre de la distance. C’est un travail qui requiert un certain recul, l’accès à des outils d’analyse afin de comprendre l’enfant qui n’écoute plus. Si mon enfant est impertinent, quelle est l’attitude éducative la plus adéquate ? Si pour toute réponse, je lui donne deux claques, la situation empire, il ne vient plus, le fossé se creuse, il fugue et les autorités viennent me l’enlever.

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M.C. : Existe-il de bons ou de mauvais parents ?

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B.D.V. : Des mauvais parents, je n’en ai jamais rencontrés ; des parents dépassés qui ne comprennent pas l’évolution, qui ne comprennent pas pourquoi leurs enfants ne leur obéissent plus. Cela se cumule avec d’autres précarités, la précarité culturelle, intellectuelle et la précarité pure, la précarité financière qui ne permet pas de se consacrer totalement à ses enfants. Comment faire pour nourrir mes enfants, payer le loyer, etc. L’éducation est importante mais hélas n’est pas prioritaire. Ils connaissent un stress permanent qui ne permet pas d’avoir cette priorité.

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Venir dire que l’on va soutenir cela n’est pas pertinent. Il faut de nouveau accompagner, être de proche en proche. Le constat que je fais c’est que malheureusement les dispositifs d’aide, et principalement les dispositifs d’aide spécialisée sont bien trop peu perméables à la rencontre avec ce public qui est en grande difficulté.

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À cela s’ajoute d’autres préoccupations tout à fait respectables mais qui sont à analyser : le respect de l’intimité des familles, le respect de l’éthique du travailleur social. Je me demande ce qui est le plus irrespectueux des familles : les laisser dans leurs difficultés sous le couvert de ne pas être intrusifs et les voir tomber dans l’aide sociale à la première incartade : être confrontées à un placement ; ou bien, pousser un peu la porte, essayer d’avancer avec elles. Proposer un véritable accompagnement : « Il me semble que vous vivez quelque chose de compliqué, comment peut-on arriver ensemble à une situation la meilleure ? ».

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M.C. : Se pose la question de ce qui met le plus en difficulté les familles. Intervention ou non-intervention au nom de l’éthique ?

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B.D.V. : Si on attend, on reporte la difficulté, cela peut aboutir à un placement. Qui dit placement, dit déplacement de l’enfant avec les coûts et les conséquences que cela engendre. Je rappelle, en tant que délégué général, que, selon la convention internationale des droits de l’enfant, le placement est la dernière mesure à prendre, le maintien de l’enfant dans son milieu de vie étant la priorité absolue.

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Outre les tracas, les frais importants en termes financiers, mais surtout en terme de maintien des relations, les conséquences au niveau de l’épanouissement de l’enfant, de son avenir sont préjudiciables. Le placement doit être réservé aux quelques situations où l’on a vraiment tout mis en place au sein des familles et ce, sans succès.

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On place plus qu’avant : il existe une crise du placement qui est inquiétante, mais révèle à quel point nous arrivons peu à faire ce travail d’accompagnement avec les familles.

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L’aide sociale est considérée plus comme une sanction que comme une aide.

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M.C. : Qu’est-ce qui fait que l’accompagnement social est le plus souvent vécu comme une sanction ?

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B.D.V. : Les gens qui connaissent plus de difficultés sont issus de classes populaires. Les travailleurs sociaux, eux, viennent des classes moyennes ou privilégiées. Il y a un effort de compréhension à faire pour comprendre les mécanismes de la façon dont vivent certaines familles qui ont des difficultés multiples.

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Quand certaines familles, submergées par leurs difficultés, se laissent aller ; les travailleurs sociaux peuvent stimuler la famille de façon vécue comme violente : « Secouez-vous ! ».

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L’imaginaire collectif fait qu’un stigmate renvoyant à un autre stigmate, la famille peut se sentir reléguée. « Nous avons des poux, notre enfant est dans l’enseignement spécialisé… ». Bref, un effort de compréhension des conditions de vie des familles en difficultés devrait ramener à des schémas qui sont plutôt les leurs.

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M.C. : Existe-t-il un lien entre précarité et aide sociale ? Comment ne pas stigmatiser les familles ? Notre crainte est de stigmatiser les familles, d’associer aide sociale et précarité…

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B.D.V. : Les personnes qui ont des difficultés sont souvent issues de classes populaires ; il y a du déterminisme socio-économique à l’œuvre dans ce phénomène. Ce n’est pas exclusif mais c’est la majorité. Qu’on arrête de dire que cela touche toutes les familles.

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Même s’il ne faut pas généraliser, par exemple à Bruxelles une famille sur quatre vit à la limite ou en dessous du seuil de pauvreté. Dans ces familles, 75% sont issus de l’immigration maghrébine. Ils vivent des violences, allant de contrôles de papiers fréquents, à un avenir économique souvent bouché, d’être relégués de l’école fondamental à l’enseigenement spécialisé…

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Ces différents facteurs, cumulés à des difficultés financières et un accès à des mécanismes de compréhension du monde qui font souvent défaut, les atouts et ressources pour mener une éducation favorable sont maigres. Il en découle des situations qui mènent ces familles à être dépassées et émarger ainsi à l’aide ou la protection sociale.

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M.C. : Alors aider les familles en quoi cela consiste ?

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B.D.V. : Aider les familles c’est agir aussi sur ce qui fait les difficultés : l’école par exemple peut stigmatiser, l’école peut figer les familles. Si vous connaissez un passif avec l’école, certains messages sont disqualifiants.

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Accompagnons les familles dans les petits gestes du quotidien, que ces familles soient respectées dans leur quotidien. Par exemple : les enseignants peuvent se plaindre en disant que les parents ne viennent pas, alors que ce sont ces mêmes parents qui se réunissent informellement devant l’école au quotidien.

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Venir à leur rencontre, accueillir les parents dans l’école et ne pas les convoquer quand cela ne va pas. Cette démarche permettrait d’enlever du poids, de les aider à ne pas se sentir jugés, évalués. Nous en revenons à une attitude bienveillante d’accompagnement partant des repères des familles et non des nôtres.

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M.C. : L’enfant ne se réduit pas à l’école et à la famille.

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B.D.V. : Je terminerai sur un aspect qu’il est tout aussi important de développer que je nommerai : le troisième milieu, celui des activités extrascolaires et parascolaires, le premier et le deuxième étant respectivement la famille et l’école.

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L’enfant ne se réduit pas à l’école et à la famille. D’autres compétences doivent être mises en œuvres en matière d’expression, de participation, de créativité, il est important que cela soit structuré et encouragé au travers des activités extrascolaires.

Notes

Pour citer cet article

« Rencontre avec Bernard De Vos, délégué général aux droits des enfants en Communauté française de Belgique », Journal du droit des jeunes, 5/2010 (N° 295), p. 31-32.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2010-5-page-31.htm
DOI : 10.3917/jdj.295.0031


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