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Journal du droit des jeunes

2010/7 (N° 297)


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Il est très heureux que Christian Demonchy ait relevé la référence à la pédagogie Freinet dans le rapport issu de la commission présidée par Alain Bauer, et à laquelle j’ai participé avant de présider le comité scientifique des « États généraux de la sécurité à l’école : comprendre, prévenir, agir ». J’en suis d’autant plus heureux qu’ancien responsable national de ce mouvement, ayant moi-même pratiqué pendant près d’une douzaine d’années cette pédagogie avec des classes d’adolescents « difficiles », celle-ci reste pour moi une des voies importantes pour sortir de l’ornière scolastique dans laquelle notre école s’est enfoncée au point de faire un triomphe aux délires antipédagogiques les plus nauséabonds.

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Il est vrai que l’audition des enseignants de l’école Freinet de Mons-en-Barœul a été impressionnante de calme, de simplicité, de certitude étayée par la recherche la plus exigeante. Il est vrai sans aucun doute que le partage de valeurs communes a été pour beaucoup dans la réussite de cette expérience.

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Nous étions cependant loin d’un débat idéologique, mais bien plutôt au cœur du « comment faire », ce que Freinet appelait justement le « matérialisme pédagogique », c’est-à-dire tout autre chose qu’une pédagogie imaginaire.

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Je suis d’accord avec Christian Demongy quand il dit à quel point il faut se méfier de ceux qui attendent d’une idéologie « républicaniste » toutes les solutions. Il suffirait que l’école soit nommée « de la République » pour que magiquement règne l’égalité, le respect, le vivre-ensemble. Plus sûrement encore il y a aussi ce conservatisme étrange qui entend remettre au « grand soir » toutes les solutions concrètes, impossibles bien sûr à mettre en œuvre dans une société capitaliste. D’où l’immense mépris conservateur pour le « pédagogisme », ce conservatisme transcendant d’ailleurs le classique clivage droite-gauche.

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La pédagogie Freinet est née d’une idéologie sans doute en partie dépassée maintenant, qui voulait que de l’école naisse le « vrai prolétaire » (voir à ce sujet les impressionnantes et parfois décapantes mémoires de Baloulette Bens-Freinet), grâce à l’appui des « éducateurs prolétariens ». Elle voulait créer un mouvement de masse, émancipateur. Ce qui n’a pas été le cas.

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Plus loin, la pédagogie Freinet a d’abord été celle de l’école rurale, du temps où le peuple était paysan, ce qui correspond tant à l’histoire personnelle de Célestin. Mais elle s’est heurtée très vite à de grandes difficultés dans les écoles urbaines, difficultés liées entre autres à la « violence » : il faut relire à cet égard les pages indépassées de Fernand Oury dans « De la classe coopérative à la Pédagogie Institutionnelle »[1][1] « De la classe coopérative à la pédagogie institutionnelle »,.... Ce n’est pas par hasard si la pédagogie Freinet institutionnelle a été d’abord une réflexion sur la loi en groupe, mais aussi - qui a souvent surpris ceux qui la voyait comme une idylle pédagogique - une réflexion pour travailler avec des enfants difficiles.

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L’impact de cette pédagogie a été et reste d’ailleurs important dans l’éducation spécialisée. Les éducateurs qui ont tenté de réfléchir concrètement au problème pratique posé par la violence ont d’abord été des pédagogues et des psychologues issus de plus ou moins loin de ce courant pédagogique : Oury, Pain, Lafitte, ou moi-même.

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Il y a dans le texte de Christian Demonchy quelques éléments très discutables. D’abord sur le plan factuel : le travail de la commission a été ouvert à toutes les sensibilités pédagogiques, dans un esprit de liberté qui a d’ailleurs beaucoup surpris. Il en a été de même aux États généraux, il n’est que voir les vidéos encore en ligne sur le site du ministère [2][2] Les vidéos :http://les-etats-generaux-de-la-securite-a-l-ecole.education.gouv.fr/..... Aussi les « Freinet » ne sont pas en ce sens arrivés comme un OVNI au milieu d’un champ de betteraves mais bien comme les porteurs d’expériences repérées comme efficaces. De même, la lettre de mission était très claire : tout faire pour éviter les exclusions qui détruisent, tout faire pour mieux intégrer les parents - en particulier de classes populaires - à l’école, y compris en temps scolaire et en évitant que ces parents ne soient présents que pour se faire reprocher les frasques de leur progéniture. Est-on dans la « pénologie » nouvelle en ce sens ?

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Je voudrais ensuite faire quelques remarques sur le plan du fond, en ce qui importe à une publication criminologique. Pédagogie et criminologie ont beaucoup à se dire, pour une raison très simple, qui s’appelle la prévention et qui est leur champ commun, traversé par un même pragmatisme. La criminologie n’est pas qu’affaire de champ pénal : elle est affaire de protection de victimes potentielles, et ses meilleures avancées actuelles montrent par exemple – je pense ici aux méta analyses de Lypsey et Derzon ou de Denise Gottfredson - que ce sont les stratégies basées sur l’école qui sont les plus efficaces dans la prévention de la violence.

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Ces analyses montrent que ces stratégies impliquent des valeurs partagées, des équipes stables, des enseignants bien formés et ce que les Québécois appellent globalement une « communauté juste » c’est-à-dire justement régulée, intégrative et non excluante. Nous retrouvons là bien des messages de Freinet, et que ceux-ci, grâce à la mission Bauer et grâce aux États généraux soient mieux audibles, même autrement, même ailleurs là où ne l’attendait pas forcément, est en soi réjouissant.

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Il va de soi que tout reste à faire, mais que l’on parle de nouveau de former les enseignants, qu’on admette l’importance de la pédagogie est un pas. Ce pas est d’autant plus aisé à franchir si l’on admet qu’au-delà du message idéologique et politique dont était porteur Freinet, la recherche internationale - québécoise, anglo-saxonne mais aussi latino-américaine par exemple - démontre largement maintenant les succès du travail en équipe et de la pédagogie coopérative, ou plus loin collaborative. Il y a sans doute derrière cela une vision de l’homme, de l’enfant, de l’autorité. Elle est aussi au centre de la réflexion criminologique au niveau international.

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Bref, loin de s’exclure l’un l’autre, le pédagogue et le criminologue ont beaucoup à se dire. La « violence » n’est pas bien sûr le seul problème de l’école, mais c’est une topique où paradoxalement le progrès est possible.

Notes

[**]

Professeur à l’Université de Bordeaux 2, président du comité scientifique des états généraux de la sécurité à l’école. Contact :debarberic@aol.com

[1]

« De la classe coopérative à la pédagogie institutionnelle », Aïda Vasquez, Fernand Oury. Matrice/CEPI 2000.

[2]

Les vidéos :http://les-etats-generaux-de-la-securite-a-l-ecole.education.gouv.fr/. Pour les documents, voy. réf. en notes 1 et 2.

Pour citer cet article

« Réaction d'Eric Debarbieux », Journal du droit des jeunes, 7/2010 (N° 297), p. 45-46.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2010-7-page-45.htm
DOI : 10.3917/jdj.297.0045


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