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Journal du droit des jeunes

2010/8 (N° 298)


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J’ai été invitée pour témoigner de la passionnante aventure professionnelle et relationnelle d’une équipe éducative, d’un voyage d’humanité et de créativité au « pays » des familles, d’une pratique innovante de placement « à domicile » qui bouscule les codes de la protection de l’enfance, tant sur la place accordée aux parents que sur les postures adoptées par les professionnels de l’ASE.

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Le « placement hors les murs » (PHOM), dont la mise en œuvre sur le terrain n’est pas un long fleuve tranquille, s’efforce de mettre en acte le droit de l’enfant à vivre dans sa famille.

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Il s’agit d’une démarche inédite de coéducation avec des parents très fortement précarisés qui cumulent de multiples difficultés fragilisant l’exercice de leur parentalité au quotidien (enfance carencée, vécu de placement, ruptures familiales, parcours de vie cahotique, précarité financière, isolement social, souffrance psychique, difficultés éducatives…) et dont les enfants, pour une majorité d’entre eux, étaient placés en foyer éducatif ou en famille d’accueil avant le PHOM.

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Tout l’intérêt de ce dispositif d’accueil, c’est de restituer aux parents la place d’acteurs centraux dans l’éducation et la protection de leurs enfants. Les travaux conduits par I’ODAS en 2008 et 2009 sur la place des familles dans la politique de protection de l’enfance [1][1] Organisée par l’association Jeunesse et droit et Yci-même...[2][2] Voy. Les Cahiers de l’ODAS, « La place des parents... ont montré que l’évolution engendrée par les lois de 2002 et de mars 2007 était lente à se traduire en actes et en résultats sur le terrain et souligné la panne de représentation des usagers de la protection de l’enfance et la difficulté à faire vivre des modalités de participation des familles au dispositif.

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Lancé de façon empirique et expérimentale en avril 2005 et pérennisé l’année suivante au sein même de la mission ASE du Conseil général de l’Aube, le PHOM, c’est :

  • un dispositif de placement à domicile ;

  • une recherche-action qui permet de concilier interventions pragmatiques au sein des familles et réflexion conceptuelle, méthodologique et éthique sur cette pratique inédite de placement ;

  • un espace de créativité et d’expérimentation de nouvelles modalités de travail avec les parents et les enfants dans le champ de la protection de l’enfance.

Mon propos d’aujourd’hui est d’exposer notre pratique, l’intérêt et la richesse de ravailler ainsi en grande proximité avec les familles, de soutenir et d’optimiser leurs compétences au quotidien, mais aussi de mettre en exergue les dérives que ce type d’interventions peut engendrer, les écueils à éviter et les conditions exigeantes à respecter pour que ces pratiques soient bien-traitantes pour les enfants et leurs parents.

I - La dynamique de travail « PHOM »

1 - Genèse du dispositif de placement hors-les-murs, contexte d’émergence de l’innovation

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Assistante sociale de formation, j’ai travaillé dix ans en polyvalence de secteur puis comme cadre socioéducatif à l’ASE de l’Aube depuis 1998. Début 2004, j’étais dans un état de burn out, consciente de participer à la violence institutionnelle faite aux familles et aux enfants, démotivée par rapport à mon travail, en perte de sens, très critique par rapport aux pratiques de placement « classique ».

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Je constatais les effets pervers et très aléatoires des placements longs qui désaffilient l’enfant de son système familial, compromettent son inscription dans sa généalogie, démobilisent les parents et ne permettent pas de travailler sur les difficultés qui ont justifié la séparation.

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À la suite d’une formation à Nîmes en 2004 sur le service d’adaptation progressive en milieu naturel (SAPMN)[3][3] Voy. not. J.-P.Cocco, « Le SAPMN ou l’imagination au... et le placement éducatif à domicile, le PHOM a pu se mettre rapidement en œuvre dans l’Aube grâce au feu vert de l’institution pour expérimenter immédiatement cette démarche inédite de coéducation. Elle a été soutenue par la grande liberté d’action lais sée à l’équipe pour cheminer, bricoler et innover, l’énergie créative de quel ques travailleurs sociaux et l’adhésion sans réserve des magistrats.

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Ainsi, le PHOM est en premier lieu l’histoire d’un enthousiasme partagé et d’une chaîne de confiance. La synergie entre les instances judiciaires, administratives et techniques a permis que s’ouvre, au sein même du service public de protection de l’enfance, un espace de créativité rendant possible cette révolution du placement.

2 - Une nouvelle façon de concevoir la protection d’un enfant, un pari sur les compétences familiales

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Jusqu’à présent, on ne savait protéger un enfant en danger qu’en le séparant de sa famille jugée « pathogène », qu’en le mettant à distance de ses parents « défaillants » pour le confier à des spécialistes de l’éducation (familles d’accueil ou foyers éducatifs). Faut-il rappeler que c’est dans le champ du placement que la parentalité est la plus « démissionnée », « confisquée » et combien s’avère périlleux pour les parents l’exercice au quotidien de leur autorité parentale dans un contexte de séparation imposée.

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Dans le PHOM, l’enfant, bénéficiaire d’une mesure d’accueil administratif ou de placement judiciaire, est confié à l’ASE, mais les parents bénéficient à son égard d’un droit d’hébergement quotidien à leur domicile et restent les acteurs centraux de sa prise en charge.

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L’enfant est maintenu dans son cadre de vie habituel et c’est l’équipe éducative qui intervient de façon soutenue, non plus dans un espace institutionnel en substitution des parents, mais au sein même de la famille, en soutien actif et concret sur les différents moments de la journée et domaines du quotidien où ils sont en difficulté.

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En cas de problèmes ponctuels à la maison, en situation de crise passagère pouvant compromettre la sécurité physique ou psychologique de l’enfant, ou quand une « respiration dans le vivre-ensemble » s’avère nécessaire, un accueil relais peut être mis en place hors du domicile (en premier lieu chez une personne ressource de l’entourage familial ou à défaut, au Centre départemental de l’enfance ou chez une assistante familiale).

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L’appellation « Hors les murs », retenue à l’origine du projet, venait signifier cette révolution des pratiques de placement, ce nécessaire mouvement des professionnels hors de l’enceinte des établissements pour intervenir, quand cela était possible, là où se posaient les difficultés, c’est-à-dire au domicile même de l’enfant en danger afin de le protéger et de soutenir ses parents démunis, en grande difficulté dans sa prise en charge au quotidien.

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L’équipe pluridisciplinaire (une responsable socioéducative, 2 éducateurs spécialisés, 3 assistants sociaux, une psychologue à 1/3 temps et 6 TISF à temps partiel) met en acte avec conviction et créativité cette nouvelle façon de travailler avec les parents.

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Notre vision systémique nous amène à considérer que c’est en prenant soin de sa famille qu’on peut le mieux protéger un enfant.

3 - Cadre conceptuel et objectifs du PHOM

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Au niveau théorique, l’équipe se réfère à certains concepts de l’analyse systémique, de la thérapie familiale (2ème cybernétique), des thérapies brèves.

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Elle s’appuie notamment sur les travaux de Guy Ausloos concernant la compétence des familles [4][4] La compétence des familles, Érès, 1996. et ceux de Guy Hardy sur l’aide contrainte et les stratégies d’intervention favorisant les processus de changement au sein des familles [5][5] « S’il te plaît, ne m’aide pas », Éd. Érès-Jeunesse....

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Nous nous inspirons également des différents travaux, notamment ceux des Québécois, sur les besoins et le développement de l’enfant et les compétences parentales afférentes.

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L’objectif du PHOM est de concilier protection de l’enfant et soutien intensif à la parentalité, de clarifier la question de la place de l’enfant en vérifiant la capacité de ses parents à (re)devenir, avec un soutien éducatif personnalisé, bien-traitants et protecteurs à son égard.

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La finalité du PHOM est de restaurer les parents dans leur dignité et leur capacité à gérer en autonomie l’éducation de leur enfant, de leur permettre de s’affranchir, dans la mesure du possible, de la tutelle des services sociaux et du dispositif de protection judiciaire ou administrative.

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Nos stratégies d’intervention systémique visent à

  • impulser un processus de changement au sein de la famille en prenant appui sur les compétences de chacun de ses membres, en stimulant et en développant les capacités d’autosolution du système familial ;

  • soutenir et responsabiliser les parents dans leur fonction éducative, développer leurs potentialités à partir d’un projet d’intervention coconstruit avec eux et d’un travail en réseau mobilisant leurs propres ressources, celles de leur famille, de leur entourage, les partenaires, les dispositifs de droit commun et les services de proximité au bénéfice de l’enfant ;

  • prendre appui sur les savoir-faire des parents pour travailler avec eux ce qui fait danger, carence ou souffrance pour l’enfant ; déterminer ensemble les actes de la vie quotidienne relatifs à l’éducation de leur enfant qu’ils peuvent assumer et les domaines et moments de la journée où ils ont besoin d’être étayés ou relayés. À ce titre, le PHOM s’inscrit bien dans une dynamique de coédu-cation entre l’équipe ASE et les parents ;

  • renverser nos positionnements professionnels en passant d’une logique d’expertise à une pratique du temps partagé, du « faire avec, être avec » la famille dans le concret des difficultés quotidiennes ;

  • instaurer une relation de respect, de confiance et d’humanité avec des parents stigmatisés par le signalement, l’échec des mesures précédentes et disqualifiés par la « sanction » du placement, en revalorisant leurs savoir-faire, en les confortant dans leurs capacités à trouver leurs propres solutions pour répondre de façon appropriée aux besoins de leurs enfants.

4 - La pratique « PHOM »

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Notre capacité d’accueil est d’environ 30 enfants. La fréquence et l’intensité des interventions PHOM nécessitent en effet un équivalent temps plein d’éducateur pour quatre à six enfants. Les TISF [6][6] Technicien(ne)s de l’intervention sociale et famil... viennent renforcer l’étayage éducatif, matériel et organisationnel proposé aux parents.

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L’action éducative porte sur tous les actes de l’éducation du mineur : conditions de vie matérielles, sécurité physique et affective, santé et développement de l’enfant, éducation et socialisation.

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Si ces actes usuels d’éducation incombent aux parents, ceux-ci sont soutenus de façon intensive par les professionnels (présence si nécessaire sur les temps de levers, toilettes, repas, couchers, jeux, rendez-vous médicaux, contacts avec l’école, la crèche, sorties culturelles…).

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Si les parents sont, à certains moments, dans l’impossibilité d’assumer certains domaines du quotidien, nous pouvons être amenés à nous positionner temporairement dans une logique de substitution.

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Le soutien à la parentalité mis en place dans le cadre du PHOM ne se limite pas au seul étayage des fonctions éducatives des parents, mais s’élargit à d’autres champs. Nous intervenons dans des familles aux conditions de vie très précaires, fragilisées par un cumul de « handicaps » : pauvreté, problèmes de santé, de logement, isolement social, absence de moyens de locomotion, de formation, d’emploi.

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L’intervention peut donc viser tous les domaines du quotidien susceptibles de compromettre l’équilibre familial et les conditions de vie de l’enfant : appui et conseils pour la gestion du budget (attribution d’un soutien financier ponctuel si nécessaire), médiation des conflits, travail sur la communication intra-familiale, accompagnement dans les démarches administratives, juridiques, de soins pour l’enfant ou les parents, parfois de formation et d’insertion professionnelle, etc.

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Le travail est rythmé chaque mois par des entretiens systémiques, réunissant la responsable socioéducative, les parents et les intervenants, qui permettent d’acter le travail réalisé par la famille, les intervenants et ce qui a été fait en commun, les microréussites de chacun, les compétences acquises, la dynamique familiale, mais aussi les difficultés rencontrées, afin de réactualiser le projet éducatif et les objectifs de travail pour le mois suivant.

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L’intervention PHOM permet donc un soutien global et intensif auprès de l’ensemble de la famille, favorisant l’implication de tous dans un processus de changement, dans la recherche active, l’expérimentation et la mise en actes de solutions éducatives et organisationnel-les alternatives au bénéfice de l’enfant confié et d’un mieux-être de tous.

5 - Le travail collectif

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Dès la première année de fonctionnement du dispositif, nous avons constaté l’isolement social de nombre de parents, la faiblesse de leur réseau relationnel, amical ou familial.

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Nous avons d’emblée pressenti, au vu de la grande proximité relationnelle au quotidien avec des enfants et des parents fragilisés, le « risque » d’un investissement massif des familles à notre égard qui pourrait rendre difficile la séparation en fin de mesure et l’effet pervers possible de ne créer autour d’elles qu’un réseau « institutionnel » ne leur permettant pas de s’affranchir de la « tutelle » des services socioéducatifs.

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C’est la raison pour laquelle dès 2007, nous nous étions fixés comme objectif de développer le travail collectif.

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Nous voulions créer du lien social en impulsant une dynamique de groupe avec les familles afin de favoriser l’entraide mutuelle, les échanges d’expériences et permettre la coconstruction de réponses entre parents sur des problématiques communes liées à l’éducation de leurs enfants.

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Cette méthodologie (peu pratiquée sur le terrain) se réfère au concept du « pouvoir d’agir des usagers » (empowerment). Elle repose sur des conceptions éthiques proches de celles qui nous animent dans le PHOM, c’est-à-dire avoir une perception positive des personnes, leur reconnaître des compétences, le droit à être entendues et à mieux contrôler leur vie et par là même les interventions qui les concernent, créer une solidarité collective qui permette d’acquérir des compétences partagées et de résoudre les problèmes communs au groupe.

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Dans cette configuration de travail, le travailleur social doit également accepter une position d’humilité, plus insécurisante que dans la relation duale avec une famille, la confrontation à l’imprévu, à la force et au pouvoir du groupe.

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Nous étions persuadés de l’intérêt d’utiliser, dans le cadre du dispositif PHOM cette méthodologie spécifique d’intervention collective. Il s’agissait de stimuler les capacités des parents à coconstruire des réponses concernant les problématiques éducatives auxquelles ils étaient confrontés (l’autorité, les problèmes de sommeil, la jalousie entre frère et sœur…), mais aussi développer leurs compétences relationnelles, sociales et citoyennes, améliorer leurs rapports aux autres et à la sphère publique et institutionnelle, les aider à sortir de l’invisibilité de l’exclusion, les encourager à faire entendre leurs voix et leurs droits.

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Face au constat de solitude et d’isolement de la plupart des parents et enfants suivis, nous avons dans un premier temps suscité les occasions de rencontre et organisé des sorties récréatives ou culturelles regroupant plusieurs familles (fête de Noël, pique-nique, troc de vêtements et de jouets, séjour autogéré en gîte rural avec plusieurs familles…).

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Ces temps collectifs, toujours très chaleureux et appréciés de tous, ont permis que des affinités se créent spontanément entre les enfants et entre certains parents !

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Partager avec les familles un moment convivial, hors du contexte de travail quotidien, les mobiliser pour l’organiser avec nous, nous retrouver ensemble dans le plaisir de l’échange, faciliter la création de liens nous semblait contribuer à la socialisation des enfants et à l’instauration d’un contexte relationnel avec les parents rendant possible un travail de groupe.

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À partir de mars 2009, nous avons mis en place un groupe de soutien à la parentalité et à la citoyenneté pour renforcer la dynamique de changement impulsée au sein de chaque famille.

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Les réunions mensuelles de travail collectif avec l’ensemble des parents font désormais partie intégrante de la méthodologie de travail PHOM, en complémentarité au travail personnalisé mené pour chaque situation.

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Ce sont les parents qui proposent les thèmes qu’ils souhaitent aborder (santé des enfants, accidents domestiques, droit de la famille, de la consommation, sexualité, besoins de l’enfant, jeux vidéo…). Des associations ou intervenants spécialisés viennent répondre à leurs questions et échanger avec eux (juristes, planning familial, puéricultrice…). Certaines séances sont animées par un parent qui prépare son intervention devant le groupe.

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Nous avons mené également une réflexion collective sur les grandes règles et les petites règles éducatives (Guy Ausloos), les besoins de l’enfant et la façon de garantir sa sécurité physique, affective et psychologique, ce qui a abouti à l’élaboration d’un tableau sur le développement de l’enfant, outil très interactif dont les familles se sont saisies avec intérêt.

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D’autres espaces collectifs sont proposés aux parents :

  • un atelier d’activités manuelles et artistiques pour stimuler la créativité, construire des objets et des jeux à partir de matériaux de récupération ;

  • un atelier d’esthétique pour apprendre à prendre soin de soi, accéder à un mieux-être, se « renarcissiser » ;

  • un atelier théâtre proposé par des comédiennes professionnelles à des parents suivis par différentes équipes, auquel participent trois mamans et un assistant social PHOM, qui permet un travail sur le corps, l’imaginaire, l’improvisation et qui doit aboutir à une représentation publique d’une création sur le thème de la parentalité.

Les deux premiers ateliers sont animés par des TISF de l’équipe.

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Notre objectif actuel est d’amener les familles à sortir de « l’entre-soi » PHOM pour oser s’aventurer dans la sphère publique, vers les dispositifs de droit commun, les organismes de formation, les cafés de parents, les maisons vertes, les centres sociaux.

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Nous avons à jouer, du fait de la confiance que nous accorde les familles, un rôle de « passeurs » pour les encourager dans ce mouvement toujours insécurisant pour elles.

II - Les atouts du PHOM, conditions d’une pratique socio-éducative bientraitante dans le cadre d’un dispositif de placement à domicile

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Il me paraît important d’insister sur la méthodologie de travail rigoureuse et l’exigence éthique mises en acte dans le PHOM. Ce sont, me semble-t-il, des conditions sine qua non pour éviter toute dérive totalitaire pouvant être assimilée à un retour de la « police des familles » que dénonçait Jacques Donzelot dans les années 1970 [7][7] La police des familles, postface de Gilles Deleuze,..., et observée actuellement dans certains dispositifs de ce type.

1 - Une révolution copernicienne dans nos postures professionnelles

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Il s’est agi pour nous - et ça n’a pas été un long fleuve tranquille ! - de déconstruire nos anciens schèmes de pensée, nos certitudes, nos croyances sur les familles, de changer radicalement notre vision des choses, de renverser nos positionnements professionnels en passant d’une logique d’expertise à une pratique du temps partagé, du « faire avec, être avec » la famille dans le concret des difficultés quotidiennes.

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Pour rendre possible « l’être-ensemble » dans l’intime familial et dans un contexte d’aide contrainte, il a été nécessaire d’instaurer une relation de respect, de confiance et d’humanité avec les parents, de prendre en compte leurs valeurs (sous réserve qu’elles ne compromettent pas la sécurité de l’enfant), leur « carte du monde », d’adopter une position basse malgré la mesure de placement, puisque nous nous invitions sur leur territoire.

51

Comme nous y incite Guy Ausloos, nous avons modifié radicalement notre regard sur les familles, que nos formations de travailleurs sociaux et une civilisation judéo-chrétienne traquant la faute nous avaient formatés à considérer comme dysfonctionnelles et incompétentes, alors qu’elles possèdent selon lui le potentiel nécessaire pour changer leurs fonctionnements.

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L’intervenant n’a pas à porter le poids des problèmes des familles, mais à activer leur processus d’autorésolution, leur permettre de comprendre par elles-mêmes plutôt que de leur transmettre sa propre compréhension, leur laisser la responsabilité du changement plutôt que d’en être l’agent (de passive et dépendante, la personne devient de ce fait active et compétente).

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Stigmatisés par le signalement, l’échec des mesures précédentes et disqualifiés par la « sanction » du placement, les parents ont néanmoins grand besoin que les intervenants repèrent et valorisent leurs savoir-faire au quotidien, en les confortant dans leurs capacités à trouver leurs propres solutions pour répondre de façon appropriée aux besoins de leurs enfants.

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Il a fallu aussi beaucoup travailler nos stratégies d’interpellation des parents, nos résonances, la projection de nos propres valeurs, nous expérimenter dans des jeux de rôle, oser nous utiliser comme outil dans le processus de changement pour devenir des « activateurs de compétences » de plus en plus « sécures » au fil des années.

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Pour cela, la formation de Guy Hardy sur l’aide contrainte et l’analyse de pratiques mensuelle nous ont été indispensables.

2 - Une équipe motivée et solidaire

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Au sein du dispositif PHOM, nous avons appliqué l’adage « on est plus intelligents et plus efficaces ensemble » et nous nous sommes efforcés de développer les « compétences » de notre système d’intervention.

57

Nous avons pu cheminer, inventer, résister à l’adversité et au découragement parfois, grâce à une forte dynamique et solidarité d’équipe, la connaissance partagée des situations, l’entraide mutuelle, la confrontation des différents points de vue. Il a fallu créer un climat de travail qui permette à chacun d’oser s’exposer dans sa pratique, de mettre au travail nos résistances, nos impasses, nos contre-transferts, fantasmes et projections sur les familles.

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La réussite d’un tel dispositif exige une grande disponibilité de tous les intervenants, souplesse, tolérance et réactivité par rapport aux aléas du quotidien avec acceptation d’horaires de travail atypiques (tôt le matin si nécessaire, en soirée) et l’implication créative de tous dans la recherche-action.

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Nous avons dû développer notre capacité à nous remettre en question, à accepter le chaos, l’incertitude, l’aventure hasardeuse que constitue la rencontre et le cheminement aléatoire avec chaque famille.

3 - Des instances de régulation

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Compte tenu de notre temps de présence important dans l’intimité des familles, notre proximité relationnelle et émotionnelle avec des parents et des enfants en grande souffrance et le contexte d’aide contrainte, nous nous devons d’avoir une haute exigence et une vigilance éthique permanentes, un questionnement collectif sur la légitimité des actes éducatifs posés, sur nos postures professionnelles et nos stratégies d’intervention.

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Nous avons mis en place à cet effet des instances de régulation :

  • une demi-journée de réunion hebdomadaire, consacrée à la connaissance partagée des situations, à la coordination de l’action des différents intervenants au sein d’une même famille, à la réflexion commune sur les problématiques familiales et sur nos modalités d’interpellation des parents ;

  • une journée de réflexion programmée chaque mois pour travailler notre méthodologie et nos procédures de travail, la création d’outils et l’élaboration de nouveaux projets ;

  • une journée mensuelle d’analyse des pratiques avec une psychologue, thérapeute familiale formée à la médiation et à la thérapie brève.

4 - Des parents acteurs et responsabilisés

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Notre philosophie d’action dans le PHOM est de responsabiliser les familles et de rendre aux parents leur rôle d’acteurs centraux dans la prise en charge de leur enfant.

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Dans une conférence organisée en mars 2003 par l’Institut de la famille de Toulouse, Guy Ausloos donne sa propre définition de la responsabilité à partir du mot anglais « respons/ability » qu’il traduit par « capacité à trouver des réponses ».

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Notre philosophie d’action dans le PHOM est basée sur cette éthique de responsabilisation des parents, qui sont encouragés à mobiliser leurs compétences, à développer leur capacité à trouver des solutions aux problèmes qui se posent à eux, notamment concernant l’éducation et la protection de leur enfant.

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D’emblée, malgré le contexte d’aide contrainte et même si la décision de placement s’impose à eux, les parents sont sollicités sur le choix des modalités de mise en œuvre de ce placement, puis-qu’aucun PHOM à leur domicile ne peut s’envisager sans leur accord. Nous leur proposons d’emblée de relever un défi mobilisateur : rassurer le magistrat ou le responsable ASE en leur montrant qu’ils sont ou qu’ils peuvent redevenir des parents bien-traitants et protecteurs.

66

Tout au long de la mesure, les parents sont encouragés à exprimer leurs conceptions éducatives, les valeurs familiales qu’ils souhaitent transmettre à leur enfant, leur avis sur nos modalités d’interventions, leur désaccord avec nous, avec le juge. Ils sont étroitement associés à l’élaboration du projet éducatif personnalisé redéfini chaque mois. Ils expérimentent, au sein du dispositif, la gestion de conflits sans rupture de la relation.

67

Dans le cadre de cette modalité spécifique de placement, ce sont les parents qui assument de fait, dès la mise en place du PHOM, la prise en charge éducative et matérielle de leur enfant au quotidien (si nécessaire avec soutien financier du service).

68

A contrario, dans les situations de placement « classique », les parents n’exercent leur rôle qu’à temps très partiel, en fonction du droit de visite et d’hébergement qui leur est accordé pour leur enfant. Il est par ailleurs fréquent que les parents rechignent à s’acquitter de leur obligation alimentaire et de la contribution financière aux frais d’accueil fixée par le magistrat, considérant qu’on leur a « rapté » leur enfant.

Conclusion : le PHOM : un espace sécurisant et bienveillant

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Exercer sa parentalité dans un contexte de pauvreté et de précarité permanentes est épuisant pour nombre de parents confrontés au quotidien à une insécurité matérielle, psychique et existentielle pour eux et leurs enfants, comme en témoigne le livre de Marie-Cécile Renoux[8][8] Réussir la protection de l’enfant, Nouvelles perspectives....

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Dans le PHOM, ce sont bien ces familles que nous rencontrons, découragées par la lutte pour la survie au jour le jour, des parents fragiles, ayant perdu toute estime d’eux-mêmes, tout espoir de faire changer les choses pour eux et pour leurs enfants, ne se sentant plus en capacité d’écrire une nouvelle page de leur histoire personnelle et familiale.

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Avant d’accéder à une reprise en main de leur destinée, ils ont besoin d’un soutien intensif, d’une équipe solidaire à leurs cotés, d’un certain « holding » qui leur apporte un sentiment de sécurité qui leur a tant manqué jusqu’à présent. Ils ont besoin de poser leurs valises, de souffler quelque temps dans un espace protégé et rassurant avant de pouvoir « rebondir ».

72

Malgré les contraintes de la mesure, notamment la fréquence des interventions qui leur pèsent à certains moments, les parents apprécient néanmoins les modalités du soutien proposé qui les « rebooste » et leur permet d’expérimenter progressivement la spirale vertueuse des petites victoires, le bénéfice du changement, l’estime de soi recouvrée et la fierté des compétences acquises.

73

Nous ne pouvons qu’être admiratifs du savoir-faire de ces parents contre l’adversité, de leur débrouillardise dans un contexte sociétal hostile, de leur créativité, de leur volonté d’être, malgré tout et pour la majorité d’entre eux, des parents dignes, debouts et bien-traitants pour leurs enfants, qui se saisissent du soutien proposé pour leur construire un « futur désirable ».

74

Dans le PHOM, nous vivons une expérience relationnelle et une aventure humaine et éducative avec les familles dont ni elles ni nous ne sortons indemnes. On peut véritablement parler de réciprocité transformatrice, notion évoquée par Christophe Gaignon, thérapeute familial, dans son livre intitulé De la relation d’aides à la relation d’êtres [9][9] L’Harmattan, 2006..

75

Le PHOM s’efforce de mettre en acte une démarche qualitative et bien-traitante pour les enfants et leurs parents.

76

Cet objectif ne peut être néanmoins atteint qu’au prix d’une forte mobilisation de chacun des membres de l’équipe.

77

En effet, cette façon de travailler est très « impliquante » pour les intervenants. Elle nécessite une méthodologie de travail rigoureuse, un très fort investissement auprès des familles, une certaine humilité, de fréquents réajustements, remises en cause, questionnements éthiques dans le cadre d’un processus constant d’évaluation des actes éducatifs posés.

78

Nous sommes fiers de participer à cette révolution en marche dans la pratique des placements.

Notes

[*]

Cadre ASE, responsable du dispositif PHOM, CG10 (Aube).

[1]

Organisée par l’association Jeunesse et droit et Yci-même avec le soutien du Conseil général de Meurthe et Moselle.

[2]

Voy. Les Cahiers de l’ODAS, « La place des parents dans la protection de l’enfance », juin 2010 ;http://www.odas.net/IMG/pdf/Cahiers_de_l_Odas-_place_des_parents_en_protection_de_l_enfance_-_Juin_2010.pdf.

[3]

Voy. not. J.-P.Cocco, « Le SAPMN ou l’imagination au pouvoir », JDJ, n° 205, mai 2001, p. 8-11.

[4]

La compétence des familles, Érès, 1996.

[5]

« S’il te plaît, ne m’aide pas », Éd. Érès-Jeunesse et droit, 2001. Voy. égal. JDJ, n° 271, janvier 2008 : « De la contrainte à la double contrainte ! » ; JDJ n° 284, avril 2009 : « Travailler les compétences à l’aune du signalement et de l’information préoccupante ».

[6]

Technicien(ne)s de l’intervention sociale et familiale.

[7]

La police des familles, postface de Gilles Deleuze, Éd. de Minuit, 1977 ; Éd. poche coll. Reprise, 2005.

[8]

Réussir la protection de l’enfant, Nouvelles perspectives d’accompagnement des familles en précarité, Éd. L’Atelier, 2008.

[9]

L’Harmattan, 2006.

Plan de l'article

  1. I - La dynamique de travail « PHOM »
    1. 1 - Genèse du dispositif de placement hors-les-murs, contexte d’émergence de l’innovation
    2. 2 - Une nouvelle façon de concevoir la protection d’un enfant, un pari sur les compétences familiales
    3. 3 - Cadre conceptuel et objectifs du PHOM
    4. 4 - La pratique « PHOM »
    5. 5 - Le travail collectif
  2. II - Les atouts du PHOM, conditions d’une pratique socio-éducative bientraitante dans le cadre d’un dispositif de placement à domicile
    1. 1 - Une révolution copernicienne dans nos postures professionnelles
    2. 2 - Une équipe motivée et solidaire
    3. 3 - Des instances de régulation
    4. 4 - Des parents acteurs et responsabilisés
  3. Conclusion : le PHOM : un espace sécurisant et bienveillant

Pour citer cet article

Genneret Claire, « Le placement hors les murs », Journal du droit des jeunes, 8/2010 (N° 298), p. 28-33.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2010-8-page-28.htm
DOI : 10.3917/jdj.298.0028


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