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Journal du droit des jeunes

2010/9 (N° 299)


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La mondialisation a produit ces dernières décennies un « backlash politique » et une « involution morale » lit-on en ouverture du dernier ouvrage de Hugues Lagrange [1][1] Le Seuil, 350 pages, 20 euros.. Ces deux phénomènes se déclinent, au Nord, par la montée des nationalismes, la fermeture des frontières, le développement d’une idéologie sécuritaire et le reflux de la liberté ; au Sud, par une « retraditionnalisation des mœurs » dans l’arc arabo-musulman et, plus largement, dans les pays d’origine des migrants (Afrique, Asie). Dès lors, au Nord, une moindre volonté ou compétence d’accueil et de socialisation des migrants du Sud ; et, au Sud, une moindre volonté ou compétence à s’intégrer dans les pays du Nord.

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Telle serait la toile de fond de « la nouvelle question sociale » qui permettrait en particulier d’expliquer les « dérives persistantes » (émeutes, délinquance, échec scolaire…) qui affectent certains quartiers populaires en France. Cette « nouvelle question », l’auteur en présente, suivant les pages et l’enjeu de sa démonstration, deux versions :

  1. une version modeste : au-delà des conditions économiques et sociales, lesdites dérives proviendraient d’un excès d’autorité à l’intérieur de certaines familles et d’un déficit d’autonomie des femmes et des adolescents ;

  2. une version plus ambitieuse : ce n’est pas la « désaffiliation sociale » qui ferait problème dans les quartiers, ou pas seulement, mais des formes de « suraffiliation » à des liens locaux et à des emprises familiales. En clair, au-delà du social, il y aurait aussi du « culturel ».

Quelle que soit la version proposée, on ne peut qu’être d’accord avec l’auteur. Qu’il y ait des formes dures d’exercice de l’autorité paternelle dans certains quartiers, c’est indéniable. Et qu’il faille promouvoir l’autonomie des femmes et des jeunes pour améliorer certaines difficultés, c’est louable et judicieux. Par ailleurs, qu’il y ait du culturel en plus du social, nul ne va là contre, et l’on pourrait d’ailleurs ajouter qu’il y a aussi du « familial », du « psychologique », de l’ »affectif », du « pédagogique », etc., qui (se) joue dans les quartiers (…comme ailleurs). Dans les deux cas, la thèse est entendue. D’où vient alors que l’on ressente un malaise à la lecture de cet ouvrage ?

Quelle est exactement cette « dimension culturelle » ?

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D’abord, de ce que H. Lagrange semble persuadé qu’il apporte une vision éclairante et « inédite », qui aurait été occultée par les intellectuels et par les politiques, à savoir la « dimension culturelle ».

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Ainsi, Lagrange serait le premier à montrer qu’il n’y a pas « une » immigration, mais plusieurs.

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Qu’une prime « éducation familiale » peut peser sur les destins scolaires des enfants.

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Que les différents courants migratoires ne partagent pas toujours – entre eux et avec la société d’accueil – les mêmes valeurs ni n’ont la même conception des rapports de couple ou de générations, voire s’opposent sur les idées de liberté et d’autorité.

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Et que, dès lors, les réponses qui ne favorisent qu’une seule logique (d’assistance) sociale sont insuffisantes et ratent en partie leur cible, car il est nécessaire d’intégrer dans les politiques mises en œuvre ces différents aspects.

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En fait, l’on ne sait trop comment prendre la posture de Lagrange, qui prétend inédite une vision en réalité déjà ancienne et largement partagée. Car connaît-on un seul sociologue travaillant sur les quartiers populaires qui n’ait relevé l’importance des aspects… appelons-les « socioculturels » ou « psychofamiliaux » pour ne fâcher personne ?

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Pareillement, n’a-t-on pas depuis longtemps intégré dans les politiques à destination des quartiers ou de leurs habitants des actions visant à favoriser le « vivre ensemble », en particulier tournées vers les enfants et vers leurs mères, dont on sait qu’elles peuvent être l’une des clés de l’amélioration de certains aspects de la vie dans ces quartiers. Nous disons bien : « l’une » des clés.

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Malaise ensuite, car la dimension culturelle, chère à l’auteur, à la fin du livre, nous échappe toujours. Reprenons la thèse : il existerait une dimension culturelle, transmise par les familles, qui empêcherait la socialisation des jeunes vivant dans les quartiers ; plus précisément, de certains jeunes, à savoir les descendants de familles africaines sahéliennes qui seraient moins bons à l’école et commettraient plus d’actes délinquants.

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Qu’est-ce donc qui leur serait ainsi légué, qui serait fortement contrasté avec les normes dominantes et que personne n’aurait jamais vu ? Des « dispositions et orientations morales » et une « référence identitaire », note l’auteur. Certes, mais encore.

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L’on cherche, donc, et ce n’est qu’à la page 156 que l’on avance sur le sujet. À cet endroit en effet, l’on apprend que les différences de réussite scolaire s’expliqueraient par les différences liées à la prime éducation donnée par la famille à l’enfant : différences dans la distribution des gratifications (bonbons, fessées ?), dans le rapport au temps, dans la réflexivité et dans l’émulation. La traduction de ces éléments encore un peu obscurs est fournie, non par H. Lagrange, mais par une personne qui fait de l’accompagnement scolaire depuis trente ans dans le quartier du Val Fourré à Mantes-la-Jolie et qui explique que les enfants habitant en ZUS seraient moins bons en modélisation, narration et temporalisation… ainsi, auraient-ils « plus de mal à fabriquer des objets en pâte à modeler ».

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Le commentaire de H. Lagrange suit : ce n’est pas que les parents se désintéressent des enfants dans les familles africaines, c’est qu’il y a « une plus grande fragmentation des étapes éducatives ».

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Et, comme s’il anticipait notre moue prudente, voire dubitative, il poursuit : dans ces familles, « La place des stimulations, des jeux comme les Duplo ou Lego, est inexistante. La narration, qui est très fréquente dans les traditions africaines a disparu, notamment du fait que les grands-parents ne sont pas là, sans parler des griots. Les problèmes de déficit d’attention, souvent mentionnés par les enseignants de l’école élémentaire, pointent des difficultés qui sont très liées aux conditions de vie, à l’entassement, à la télévision toujours allumée, à l’absence de lieux propices et de moments réflexifs… ».

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J’ignore si un sociologue s’est un jour penché sur les effets de l’absence de Duplo ou de Lego dans les familles pauvres (pardon… dotées d’un autre héritage culturel). En revanche, j’affirme que les conditions de vie, la surpopulation, la promiscuité, l’indigence des loisirs, le manque d’intimité et les difficultés de communication intrafamiliale, les sociologues les ont évoqués et analysés depuis longtemps. Toutefois, je ne vois pas en quoi cela serait spécifique aux familles africaines sahéliennes, ou même aux migrants ?

Africanité versus européanité ?

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Malaise, enfin, car l’auteur insiste pourtant et tente mordicus de démontrer que les familles africaines sahéliennes sont porteuses d’une culture qui présenterait le « contraste maximal avec les normes dominantes », soit avec nos valeurs et nos façons de vivre en France. Contraste d’autant plus prégnant qu’un séparatisme social et culturel a eu comme effet une « africanisation » de certains quartiers et un isolement de ces familles.

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La culture en question ? Un terme la résume, si l’on veut être concis : le patriarcat, soit le pouvoir des hommes et la soumission des femmes.

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Cela fait-il une « culture » ? Pourquoi pas, si l’auteur y tient. Mais le moins que l’on puisse dire est qu’elle est largement partagée à travers le monde, d’une part, depuis la nuit des temps, d’autre part… et que l’on ne saisit toujours pas en quoi elle serait spécifique aux familles africaines sahéliennes.

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Et c’est là que H. Lagrange a, selon nous, un vrai problème. Dire que « Les systèmes de rôles dans ces familles (africaines) contrastent nettement avec les normes européennes courantes… » est recevable à titre d’hypothèse, encore serait-il utile d’étudier les différences à l’intérieur de nos communautés autochtones de ce point de vue : a-t-on réellement partout en France, sur tous les territoires et dans tous les milieux, la même vision des rapports hommes-femmes ?

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Mais, d’ajouter que ces normes européennes – à savoir « la famille restreinte, bilinéaire et plus égalitaire entre les sexes » – « prévaut depuis plusieurs siècles, sinon depuis toujours dans certaines régions » (de chez nous, l’on suppose…), c’est pour le coup faire preuve d’une ignorance pour le moins très surprenante.

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Pour ne considérer que ma famille maternelle bretonne – autochtone autant que faire se peut, blanche, assurément – ma grand-mère servait son mari à table avant de se servir elle-même ; de 15 ans son aîné, il lui a fait 10 enfants ; les garçons ont entrepris des études, mais pas les filles ; les grands frères flanquaient des roustes à leurs petites sœurs et si ma grand-mère levait le ton, mon grand-père lui fichait une beigne et la mettait dehors sous la pluie… et en Bretagne, il pleut souvent.

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Dès lors, la soumission des femmes, le pouvoir des maris et « l’asymétrie des rapports entre les sexes » ne sont bien évidemment spécifiques ni aux migrants ni, parmi eux, aux Africains, fussent-ils sahéliens.

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L’auteur n’en démord pourtant pas : dans ces familles africaines, poursuit-il, quelques pages plus loin, cette asymétrie « … renforce un rapport de domination d’un sexe sur l’autre, qui existe aussi en Europe, mais qui est ici d’une autre nature ».

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D’une autre nature ? Et laquelle ? Et qu’est-ce que cela peut bien signifier ? Il l’explique : « La domination des hommes sur les femmes (c’est-à-dire dans les familles africaines)… s’appuie sur l’expérience de vie. Une telle différenced’âge (i. e. entre l’époux et l’épouse) fait souvent des femmes des jeunes filles soumises à leurs vénérables maris. Elle réduit l’autonomie de décision chez les femmes et, partant, affaiblit toute construction éducative reposant sur une autorité équitablement partagée ». Décidément, je ne vois pas que cela ait été différent chez mon grand-père breton…

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Et H. Lagrange continue, des pages durant, traquant cette « dimension culturelle », particulièrement forte chez les sahéliens. Ainsi, à propos du type d’autorité qui sévirait dans ces familles : « Pour dire les choses simplement, chaque enfant obéit à ses père et mère, non par un sentiment raisonné fondé sur les compétences qu’il leur reconnaît, mais par respect de ceux qui l’ont protégé et nourri, par affection ». Vraisemblablement, mais en quoi cela serait-il spécifique aux familles africaines et même migrantes ? J’ai bien le sentiment que c’est à peu près le type d’amour que me voue ma petite fille de trois ans.

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Ce qui caractériserait encore ces familles, si l’on rassemble des propos disséminés sur plusieurs pages est non pas un manque de pères mais des « pères hypertrophiés », qui ont des « comportements durs envers les femmes »… car « ils tentent de se guérir du mépris qu’ils ressentent en France en reportant leurs frustrations sur leurs propres femmes », etc. Chassez le « social »… et il revient au galop !

Pour conclure

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C’est à une étrange opération que Hugues Lagrange s’est livré dans cet ouvrage qui, heureusement, a d’autres intelligences. À constater des comportements machistes et une soumission des femmes dans certaines familles de certains quartiers, et à être manifestement horrifiés par eux, il a tout simplement « oublié » que ces comportements étaient largement répandus, y compris hors des quartiers dits sensibles et chez des gens riches et bien portants.

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Alors, décidément non, les familles africaines sahéliennes ne sont pas les seules familles patriarcales et il n’y a pas que chez elles que les maris soumettent leur femme. Ces phénomènes traversent les cultures, les territoires et les temps : du pays Léonard [2][2] Communauté de communes du Finistère regroupant l’Ile... dans l’entre-deux guerres aux rives du Sahel, notamment.

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Que la rudesse des hommes et l’aliénation des femmes soient préoccupantes et que l’on souhaite y mettre fin, c’est une proposition louable, mais en aucune façon inédite ni même originale. Encore une fois, maints dispositifs dans les quartiers populaires (de l’alphabétisation à la parentalité, pour faire vite) ont tenté d’y pourvoir, avec certes plus ou moins de succès. En revanche, que ces phénomènes contribuent à l’entrée en délinquance et au moindre succès scolaire de certains enfants, est une hypothèse intéressante, mais dont la démonstration n’a pas été établie dans cet ouvrage.

NDLR

Je rejoins tout à fait la critique de Véronique le Goaziou. J’y ajouterais toutefois un autre élémpent, récemment rappelé dans une interview de Hakim El Karoui[3][3] « Notre société ressemble à celle de l’Ancien régime »,..., ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin lorsqu’il était premier ministre dans laquelle il explique le décalage de vingt ans entre les immigrations d’Afrique du Nord et subsahariennes, ce qui fait que les « noirs » sont plus aisément la cible des préjugés, alors que les « beurs » sont en voie « d’assimilation ». Il omet toutefois d’y ajouter la stigmatisation de l’islam, qui demeure l’élément culturel d’une partie de ces populations particulièrement attaqué sur le terrain politique et médiatique : « Nous n’intégrons pas les immigrés, nous les assimilons. Du coup, plus le système fonctionne, plus les différences s’estompent parce que les immigrés sont devenus des Français comme les autres. Ce modèle crée de l’anxiété parce qu’on voit toujours ce qui va mal et jamais ce qui fonctionne. Or, lorsqu’on observe globalement les populations issues de l’immigration, on se rend compte qu’en termes de réussite scolaire, de mariages mixtes, de comportements démographiques, de progression sociale, les évolutions sont positives ».

À la question du journaliste « Pourquoi la France doute-t-elle de son modèle d’intégration ? », il répond :

« Je fais le parallèle avec la situation des juifs français au XIXème siècle : c’est au moment où ils se posaient la question de l’assimilation que les attaques antisémites ont été les plus fortes. Je crois que c’est la même chose aujourd’hui pour les enfants d’immigrés issus d’Afrique du Nord : c’est précisément parce qu’ils sont en train d’être assimilés qu’ils concentrent autant d’attention et de haine. On se focalise sur les échecs et la haine de certains. Mais ils sont minoritaires, et on oublie la majorité.

Ayons confiance en nous. Nous ne nous rendons pas compte du chemin parcouru ces dernières années. Souvenez-vous des revendications de la « Marche des beurs » au début des années 1980 : les marcheurs réclamaient la fin des ratonnades et une carte de résident de dix ans. Aujourd’hui, leurs enfants veulent l’égalité : ils ont assimilé les valeurs de la République. Prenez les PME des secteurs innovants, la diversité n’est même plus un sujet ! Même chose dans la jeunesse : la société métissée est une évidence pour les jeunes.

Mais, évidemment, tout n’est pas rose : la ghettoïsation de certains territoires - très riches, d’un côté, très pauvres de l’autre - fait peser un risque sur l’ensemble du processus d’intégration. C’est un point sur lequel il faut une politique très volontariste pour lutter contre l’enfermement social et culturel. La politique du logement doit empêcher la concentration d’immigrés, quitte à être directif. Partout où ils vivent, les immigrés doivent être minoritaires. C’est la clé de leur assimilation ».

JLR

Notes

[1]

Le Seuil, 350 pages, 20 euros.

[*]

Sociologue, chercheuse associée au CNRS ;verolgm@orange.fr.

[2]

Communauté de communes du Finistère regroupant l’Ile de Batz, Mespaul, Plouénan, Plougoulm, Roscoff, Saint Pol de Léon, Santec et Sibiril.

[3]

« Notre société ressemble à celle de l’Ancien régime », Le Monde, 10-11 octobre 2010.

Plan de l'article

  1. Quelle est exactement cette « dimension culturelle » ?
  2. Africanité versus européanité ?
  3. Pour conclure

Pour citer cet article

Goaziou Véronique le, « Mon grand-père breton : un quasi " Africain sahélien " ! À propos du dernier livre de Hugues Lagrange, « Le déni des cultures » », Journal du droit des jeunes, 9/2010 (N° 299), p. 8-10.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2010-9-page-8.htm
DOI : 10.3917/jdj.299.0008


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