Accueil Revues Revue Numéro Article

Journal du droit des jeunes

2011/3 (N° 303)


ALERTES EMAIL - REVUE Journal du droit des jeunes

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 37 - 38 Article suivant
1

On ne naît pas parent, on le devient.

2

Mais comment se former à être parent ? Faut-il prendre des cours pour réussir l’éducation de ses enfants ? Certains n’hésitent pas à répondre par l’affirmative. Des sites web, des émissions de télé-réalité, des formations, des écoles de parents foisonnent. Certains proposent du coaching pour aider les parents à s’en sortir quand ils « craquent ». C’est un créneau porteur. Un peu comme s’il fallait préconiser des injonctions éducatives, voire thérapeutiques aux adultes souffrant de la carence parentale.

3

Il a fallu créer ce néologisme de « parentalité » pour exprimer une tendance issue d’une nouvelle idéologie : il faudrait éduquer les parents pour régler les problèmes créés par les enfants.

4

Pourtant, plus qu’à des parents démissionnaires ou incompétents qu’il faudrait éduquer ou rééduquer, on a surtout affaire à des parents débordés. Juste un chiffre, 40 % des mères des cités défavorisées élèvent seules leurs enfants et assurent tout : les tâches domestiques, le travail à l’extérieur de la maison, l’autorité du père manquant, dans des conditions sociales et résidentielles difficiles et précaires.

5

Élever ses enfants est une fonction délicate dans toutes les sociétés et quelle que soit la situation sociale. Mais quand s’ajoutent autant d’obstacles, sans parler des ruptures identitaires, la tâche est insurmontable. On ne peut alors combler par des cours ces déficits de savoir-faire. Il faut au contraire, devant ces désorganisations familiales, mettre en place des groupes de paroles basés, non pas sur un formatage instrumentalisé par des experts, mais sur un échange d’expériences dans lequel les enfants ont aussi leur « maux » à dire.

6

Quels sont les questions créés par les démarches de « parentalité » ? J’en vois au moins deux : on pense qu’il faut « traiter » de façon prophylactique les populations « à problème », on croit pour ce faire qu’il faut les isoler les unes des autres.

7

Concernant la première question, il existe des méthodes tentant de proposer un autre type de démarche. Par exemple, depuis 1999, les « réseaux d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents » (REAPP) ont pour finalité de les soutenir dans leur rôle éducatif. Ils s’appuient sur la mise en relation des parents entre eux et avec les intervenants sociaux. Cet échange doit se faire dans la confiance mutuelle, chacun parlant de ses réussites et de ses échecs et puisant dans les témoignages des élément enrichissant leur connaissance des alternatives pour tenter de les résoudre.

8

Reste la deuxième question : est-il souhaitable de proposer des dispositifs en groupes homogènes (les parents entre eux ou seulement en face de professionnels) ?

9

Il n’y a pas si longtemps, dans les années 1970 et 1980, j’ai fait partie de ceux qui avaient tendance à mettre en place des actions uniquement en direction des jeunes, considérant qu’il était nécessaire qu’ils se conscientisent, car victimes de l’éducation répressive de leurs parents. Ces actions « pour » les jeunes (cf. les spectacles forum du type Théâtre de l’Opprimé) servaient, sans jamais prendre en compte le point de vue des adultes à chercher « la » solution pour qu’ils puissent « renverser l’oppression » de leurs géniteurs.

10

Devant les évolutions sociétales, on est arrivé à se dire que cette façon de voir les choses était erronée, qu’il y avait surtout une crise de l’autorité et qu’il fallait s’occuper des parents.

11

Mais certains continuent aussi parallèlement (et dans cette logique très euclidienne, les parallèles ne se rencontrent jamais), à « traiter » les jeunes, tentant de les « formater ». Ainsi s’est développée une tendance lourde du théâtre-forum devenant « théâtre éducatif », livrant des messages.

12

Depuis quelques années, nous proposons des dispositifs d’assemblée théâtrale qui tentent de sortir de ces impasses. Des jeunes adolescents, regroupés en ateliers, témoignent et, par l’intermédiaire des mises en situation, révèlent un milieu familial conflictuel, avec un déficit de parole et une violence excessive, accentués par le contexte socio résidentiel.

13

L’originalité de ces actions étant qu’à un autre moment, des ateliers réunissent des parents, qui eux aussi se racontent par le medium du théâtre. On s’aperçoit également à travers leurs témoignages, qu’ils sont en conflit ouvert avec leurs enfants à qui ils parlent peu de leur existence et surtout de leurs difficultés.

14

Lorsque ces deux groupes se rencontrent, lors des séances de théâtre-forum communes, en présence parfois de professionnels, chacun ayant préparé de son côté des « maquettes théâtrales » et en débattant dans l’affirmation de leurs points de vue antagonistes, ils arrivent à rechercher les moyens pour que ces conflits débouchent sur une possible compréhension réciproque.

Une action, des témoignages spontanés

15

Évoquons l’une de ces actions, dans un quartier de Nanterre. Il a émergé lors des deux ateliers (celui des jeunes et celui des parents), sans l’avoir programmé, puisque notre méthode est basée sur des témoignages spontanés, deux « maquettes théâtrales » traitant l’une du mariage forcé, l’autre de la menace de sanction punitive utilisée par beaucoup de parents d’origine immigrée : « si tu continues comme ça on t’envoie au bled ».

16

Dans les deux cas, le point de vue des parents sur « l’intérêt supérieur » de l’enfant (c’est pour le bien de l’enfant qu’on l’oblige à se marier avec quelqu’un de la même culture et de la même religion, c’est aussi pour son bien qu’on le sanctionne lorsqu’il déroge aux règles) va pouvoir, lors du forum commun, se confronter à celui de l’enfant inséré dans une socioculturel marquée par la modernité, estimant ces pratiques injustes, et enfin à celui des professionnels reprécisant la notion de « droit des enfants ».

17

Le débat a aussi permis à tout le monde de comprendre que la menace du bled et du mariage forcé ne permettait pas au jeune d’intégrer la valorisation de ses racines comme fondement de son identité multiple.

18

Cette confrontation des points de vue, aidée par la distanciation et les prises de rôles permet donc la construction commune de la connaissance, bien plus que n’importe quel cours faisant la leçon aux parents.

19

Le théâtre constitue un espace pour arriver à cette cela, un espace de transition et de transaction, ainsi qu’un langage commun dans la confrontation des groupes protagonistes et de leurs arguments.

20

Mais le théâtre n’est pas l’essentiel ! On pourrait employer un autre outil du même type, à condition qu’on se situe dans une démarche « d’Éducation populaire », qui ne s’entend pas comme la transmission de connaissances ou le « traitement » par des experts savants en surplomb d’un peuple ignorant, mais comme une rencontre entre groupes qui échangent et coconstruisent leurs connaissances pour tenter un « mieux vivre ensemble ».

21

Comment appeler ces dispositifs ? Pour en finir avec « la parentalité », je propose un autre concept : « la familiarité ».

22

Une action de familiarité concernera un processus de transformation qui sera :

  • institutionnel (on traite des changements nécessaires dans la famille en tant qu’institution) ;

  • dans la confrontation de groupes protagonistes (parents et enfants ou parents et adolescents) avec des professionnels ou des élus ;

  • dans un langage compréhensif de tous et qui permet à tous d’exprimer les points de vue et de les entendre (on pourrait dire « familier ») ;

  • dans la confiance réciproque, entre jeunes adultes et experts professionnels, et/ou politiques et/ou scientifiques ;

  • dans une démarche solidaire de coconstruction de la connaissance.

La relation jeunes/adultes ainsi redynamisée, permettant d’établir une dialectique complexe issue de la tension entre intérêt supérieur de l’enfant et expression et droits des enfants, est un terrain d’expérimentation qui devrait s’étendre à tous les domaines de la vie collective, à condition de sortir de cette conception allopathique, en surplomb, qui traite les groupes de populations de façon clivée comme des organes indépendants les uns des autres.

Notes

[*]

Sociologue et responsable de la compagnie de théâtre forum « Actif ». Cet article est également paru dans le numéro 17 (janvier 2011) de Résonnances, revue des intervenants de l’action culturelle, « Éducation populaire et politique ».

Plan de l'article

  1. Une action, des témoignages spontanés

Pour citer cet article

Badache René, « Éloge de la familiarité », Journal du droit des jeunes, 3/2011 (N° 303), p. 37-38.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2011-3-page-37.htm
DOI : 10.3917/jdj.303.0037


Article précédent Pages 37 - 38 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback