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Journal du droit des jeunes

2011/4 (N° 304)


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Avant tout, un mot de la vie de Korczak, que certains d’entre vous peuvent encore ignorer. Je l’ai connu en Pologne, encore enfant, en tant qu’auteur de livres pour enfants et en tant que médecin d’enfants. À cette époque tout le monde savait à Varsovie que Korczak travaillait surtout avec des enfants pauvres, réputés difficiles, avec des enfants du prolétariat juif et polonais.

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Les termes de pédopsychiatre, de psychiatre pour enfants, de psychopédagogue, etc. n’étaient pas encore inventés. On savait simplement que le « Vieux docteur » veillait à la santé du corps, à l’éducation, à l’instruction, qu’il était aussi sensible à la souffrance morale qu’à là souffrance physique de l’enfant. Lui-même se disait volontiers éducateur, tout en détestant le mot pédagogue.

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Il créa son célèbre orphelinat deux ans avant la Première Guerre mondiale. En 1939, alors que les nazis envahissent la Pologne, il crée, pour ses 240 orphelins, un véritable havre de paix au milieu de l’enfer du ghetto de Varsovie. Le 4 août 1942, le quinzième jour de l’extermination massive de la population du ghetto, il refuse d’abandonner les enfants pour passer du côté aryen de Varsovie et il partit avec eux vers les chambres à gaz de Treblinka.

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Korczak est issu d’un milieu juif assimilé, appelé également « l’intelligentsia ». Son grand-père était médecin de campagne dès la première moitié du XIXe siècle, fait exceptionnel pour un juif. Son père était un avocat notoire à Varsovie où il est décédé après un long séjour dans un hôpital psychiatrique alors que Henryk n’avait que 16 ans. Cette maladie réputée psychiatrique eut une très grande influence sur la destinée de Korczak : il croyait, bien à tort, à l’hérédité implacable des maladies mentales et des troubles du comportement ; il était convaincu de courir un grand risque : donner naissance à des enfants « anormaux », psychiquement atteints ; hanté par la peur de la folie pour lui-même et pour ses enfants, il renonça à se marier. Par ailleurs, adepte plus ou moins conscient de la morale judéo-chrétienne, incapable de dissocier la sexualité de la procréation, il s’abstint de toute vie sexuelle. Janusz Korczak apparaît aujourd’hui comme un cas tout à fait exceptionnel de sublimation réussie. Il a mis tout ce qu’il y avait en lui d’amour ou comme on dirait actuellement d’énergie libidinale, dans son amour pour les enfants des autres.

Le médecin-éducateur

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Korczak commença à travailler avec les enfants des bas quartiers dès l’âge de dix-huit ans : il traînait dans les bouges, dans les rues misérables, sur les bords de la Vistule, il se mêlait aux petites bandes d’enfants et participait peut-être à quelques petits coups durs. Dès cet âge, il prit comme sujet de ses premiers récits les enfants de la rue.

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Ses études médicales terminées Janusz Korczak [1][1] « Janusz Korczak » du nom d’un héros de roman polonais... se spécialisa en pédiatrie à Paris et à Berlin. De retour à Varsovie, il devint médecin adjoint à l’hôpital pédiatrique juif et pédiatre très connu dans les milieux bourgeois juifs et même chrétiens. En 1912 il abandonna son poste hospitalier et son cabinet privé, pour prendre la direction de l’orphelinat qu’il mit trois ans à réaliser et à construire selon ses idées sur les besoins des enfants. Il resta directeur, médecin-chef et éducateur de cet orphelinat de 1913 à 1942 avec deux interruptions pour « faire » les guerres de 1914-1918 et de 1920.

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Sa vie s’est complètement amalgamée à celle des orphelins dont il avait la charge. Il habitait au dernier étage du grand bâtiment blanc, rue Krochmalna. Il y écrivait, il y passait ses jours et ses nuits ; n’en sortant que pour les vacances, l’enseignement en faculté, pour prendre soin de la « Petite Revue » (cf. plus bas) et pour enregistrer des émissions à la radio. En effet J. Korczak a été, bien avant Winicott un des premiers sinon le premier médecin-pédiatre à réaliser des causeries à la radio : sous le pseudonyme « Vieux docteur », il racontait des contes de fées aux enfants et il donnait aux parents des « conseils » pédagogiques.

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Ces causeries tenues entre 1932 et 1939 étaient très populaires en Pologne, à cause de l’amour des enfants dont elles étaient remplies et aussi à cause de l’humour qui en rayonnait : ne pas se prendre au sérieux était une des qualités majeures de Korczak, même si souvent il faisait seulement semblant. Le recueil de certaines de ces émissions fut publié en 1939 sous le titre significatif de : « Pédagogie drolatique ».

L’écrivain-éducateur

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Je ne ferai que mentionner ici les activités littéraires de Korczak ; il écrit sept livres et plusieurs nouvelles pour enfants, tous extrêmement populaires dans la Pologne d’avant-guerre. Même les enfants non juifs, antisémites ou pas, raffolaient de ces livres considérés comme les meilleurs du genre.

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Certains d’entre eux ont été traduits en vingt langues [2][2] Le plus connu « Roi Mathias » traduit en français par.... Dans le cadre de ces activités, Janusz Korczak a accompli, une œuvre extraordinaire et toujours actuelle : en 1924, il créa et devint rédacteur en chef du premier hebdomadaire au monde à grand tirage (près de 150.000 exemplaires) écrit non seulement pour les enfants, mais par les enfants.

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La rédaction, les correspondants, les articles de cette « Petite Revue » étaient assurés uniquement par les enfants et par les adolescents. C’est donc très différent de ce qu’on appelle « la presse enfantine » où les adultes essayent encore trop souvent de régler leurs problèmes financiers et psychologiques sur le dos de leurs jeunes lecteurs.

Un dénominateur commun : le nazisme !

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Après ce rappel de la vie de Korczak j’en viens à ce qui l’a toujours illuminé : l’amour de l’enfant. Cet amour apparaît également comme le centre de la vie et de l’activité du célèbre directeur de l’École orthopédagogique de Chicago, Bruno Bettelheim, et de Joe Finder qui travaille depuis 30 ans au Centre Familial de Jeunes (C.F.D.J de Vitry), foyer de semi-liberté pour adolescents très difficiles situé dans la banlieue ouvrière de Paris [3][3] Joe Finder, ancien directeur du centre familial de....

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Tous les trois ont animé, par cet amour, leurs méthodes, leurs théories et leur pratique thérapeutique et éducative. Tous les trois se sont heurtés d’une manière ou d’une autre au monde créé par les nazis. Korczak a vécu le ghetto de Varsovie et mourut dans une chambre à gaz ; Bettelheim a saisi, dans un camp de concentration, des phénomènes inconcevables dans le monde de l’université ou de la psychanalyse individuelle. Finder a vécu caché pendant des années et ses parents ont connu un sort identique à celui de Korczak.

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Le spectacle de la haine, de la cruauté, provoque-t-il chez certains un besoin d’aimer si intense, que l’amour de l’enfant devient l’essentiel de leur motivation professionnelle et personnelle ? L’apprentissage de la souffrance la plus extrême qu’on puisse infliger à des humains exalte-t-il les possibilités de sublimation et dynamise-t-il des motivations inconscientes ?

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Mais Korczak, Bettelheim, Finder, n’ont pas connu que la haine et la misère, au contraire, tous les trois ont eu une enfance heureuse. C’est peut-être cette chance qui leur a permis une distanciation, une résistance aux frustrations aussi indispensables que l’amour pour comprendre et pour supporter les emportements, les révoltes, les troubles de ces jeunes souvent écorchés vifs.

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En effet, un amour trop intense pour l’enfant et l’adolescent pourrait nous déranger et faire poser à juste titre des questions inquiètes ; est-il authentique, est-il sincère, ne cache-t-il pas de motivations sombres et inavouables ?

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Un tel retour anxieux sur soi-même est plus vif chez Finder que chez ses deux illustres prédécesseurs. Serait-ce, comme il aime à le dire, à cause de sa nature plus perverse ou bien est-il plus acharné encore à mieux se connaître, pour pouvoir mieux s’accepter, pour mieux faire profiter les enfants de cet amour qui, à lui seul, ne suffit pas, tout en étant une condition indispensable de toute éducation ?

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Que représente au fond l’amour de l’enfant ? Altruisme illuminé ? Pédophilie ? Maturation insuffisante de sa sexualité infantile ? Projection de son enfance ? Besoin de domination métamorphosé en un excès d’humanisme ? Anna Freud ne prétend-elle pas qu’un excès de générosité témoigne d’un sadisme bien sublimé ?

Entre la richesse et la pauvreté…

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Quoiqu’il en soit, l’amour peut se manifester dans le domaine matériel et affectif. On connaît, dans certains milieux riches ou aisés des parents qui croient pouvoir remplacer l’absence d’affectivité réelle par un comblement matériel : leurs enfants, qu’on appelle « gâtés » ont des jouets à ne plus savoir qu’en faire, des trains électriques qui transforment leur chambre en gare, des ours plus grands qu’eux-mêmes…

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Quand ils sont malheureux, les parents s’étonnent et disent : « mais on a tout fait pour eux, on leur a tout acheté et malgré cela ils deviennent toxicomanes à seize ans... ». Ces parents ne veulent ou ne peuvent pas comprendre que richesse et objets ne comblent pas un vide affectif et spirituel.

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À l’opposé, dans certaines maisons de rééducation d’inspiration « chrétienne » et sado-masochiste, on disait : « Qui aime bien, châtie bien », le vrai amour doit être exclusivement spirituel et seuls, la pauvreté et le dénuement forment le caractère. Ces maisons pour enfants pauvres rivalisaient entre elles en sobriété, en pauvreté, en misère. Les responsables tenaient à peu près ce discours : « Nous, on aime les enfants, on les aime en Dieu, on leur montre notre amour par des prières, sans jamais les gâter avec des vulgaires objets matériels : il faut qu’ils apprennent à être heureux dans la pauvreté ».

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Ce n’est pas un hasard, si le premier exemple concerne les enfants de la bourgeoisie, le deuxième, les enfants du tiers monde, du quart état, du prolétariat, les enfants des pauvres. Salazar, le dictateur du Portugal était un des porte-parole de cette morale : en refusant des crédits pour humaniser les hôpitaux publics il a déclaré : « Les hôpitaux pour pauvres doivent rester misérables et inconfortables ; si les pauvres oubliaient qu’ils sont pauvres, l’ordre social serait bouleversé ». Cet homme avait, au moins, le mérite d’être sincère et de mettre ses paroles en accord avec ses actes…

… le simple bien-être

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Certains théoriciens d’origine aisée, qui ont connu dans leur milieu les enfants gâtés matériellement, mettent en avant d’autres arguments pour justifier la disette dans les maisons de rééducation : « si nous comblons tant soit peu les jeunes gens, ils vont être complètement perdus et ils ne sauront pas se débrouiller dans la vie quand ils quitteront l’institution ».

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Korczak, Bettelheim et Finder à Vitry ont pris carrément le contre-pied de ces théories : ils pensent que, lorsqu’on travaille avec des enfants qui ont vécu dans un dénuement affectif et matériel, parler d’amour sans leur offrir des gratifications matérielles n’est que pure hypocrisie.

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Certes, les manifestations matérielles de l’amour varient selon l’époque et selon le pays : les photos des enfants confiés à Korczak montrent combien leur mise était modeste, et leur existence pauvre. Cependant, par rapport à l’existence des autres orphelins qui vivaient à ce moment là en Pologne, l’orphelinat juif de la rue Krochmalna à Varsovie et l’orphelinat catholique de Bielany dans la banlieue de Varsovie, où Korczak était conseiller pédagogique et médical, apparaissaient comme de véritables havres de bien-être. On disait d’un orphelin ou d’un « cas social », qui entrait dans un de ces orphelinats qu’il avait de la chance. Plus tard, en 1939-1942 dans l’enfer du ghetto, assurer le bien-être matériel aux enfants, c’était tout simplement leur donner à manger.

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Il est remarquable que, pendant ces deux ans, la mortalité dans la Maison de Korczak était de beaucoup inférieure à celle qui régnait dans la population infantile du ghetto. Je ne puis fournir de chiffres, mais je garde quelques souvenirs : aucun des enfants de Korczak n’est mort de faim et très peu sont morts de typhus qui pourtant sévissait dans toute la ville et qui emportait des milliers de gens par jour.

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Korczak a pu leur assurer au milieu de la misère et de la mort qui régnaient dans le ghetto un minimum de nourriture et d’hygiène. Il leur a offert également des divertissements réservés d’habitude aux enfants de riches, comme par exemple le théâtre : une semaine avant la déportation à Treblinka, les enfants jouent une pièce de Rabindrana Tagore, rêve d’un enfant qui doit mourir et qui devient heureux après sa mort. Était-ce déjà une « action pédagogique » pour préparer les enfants aux chambres à gaz ?

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Gratifications matérielles, mais aussi gratifications intellectuelles. Korczak refusait toute ségrégation dans l’éducation et ouvrait aux enfants l’accès à la culture : c’était là aussi une manifestation d’amour.

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Les enfants allaient dans les écoles du quartier : il n’a pas voulu créer une école à l’intérieur de l’orphelinat pour ne pas séparer ses enfants des autres, de ceux « réputés normaux ». Mieux encore, il a offert aux orphelins une aide scolaire, d’habitude - et encore aujourd’hui - réservée aux petits cancres des parents bourgeois. Il tenait à faire acquérir à ses élèves la connaissance parfaite de la langue polonaise, assez mal maniée par les enfants du prolétariat juif dont elle n’était pas la langue maternelle ; le polonais était censé ouvrir l’accès à la culture polonaise, occidentale et moderne.

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Certains reprochaient à Janusz Korczak cette manière d’agir disant qu’il demande trop d’argent, qu’il abuse de la charité publique et que ces enfants ne méritent pas tous ces efforts et… ce luxe. Cependant dans l’orphelinat les enfants dormaient dans des dortoirs à quinze ou vingt, ils avaient tous la boule rasée à zéro, et ils assuraient eux-mêmes le ménage, les courses et l’entretien de la maison. Personne ne dirait aujourd’hui en France qu’ils étaient comblés matériellement.

L’accès à la culture : une manifestation d’amour

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Mais, même avant 1939, le bien-être matériel, une nourriture correcte, des chaussures de bonne qualité, n’étaient guère offerts ou proposés aux orphelins de la Russie tsariste et de la Pologne des colonels. De telles gratifications semblent modestes en France en 1980, mais à l’époque les enfants pauvres avaient souvent une seule paire de chaussures qu’ils mettaient les jours de grandes occasions (fêtes, communions, enterrements), pour marcher le reste du temps pieds nus ou en savates ; cependant les enfants de l’orphelinat de Korczak étaient habillés à peu près comme tout le monde dans les classes populaires et portaient même des vêtements individualisés. La punition par privation de nourriture, si classique à l’époque et pas encore disparue aujourd’hui, était impensable dans les maisons du « Vieux docteur ».

Des camps de la mort à la théorie sur la psychose infantile

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Bettelheim : autre pays, autre époque.

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Le bien-être matériel prend chez lui un tout autre sens que chez Korczak. Rappelons que Bettelheim était docteur en philosophie, psychanalyste à Vienne, emprisonné en 1936 dans un camp de concentration ; avant 1940 les camps nazis n’enfermaient que des détenus parlant allemand et, tout en étant déjà meurtriers et atroces, ils n’étaient pas encore devenus ces usines de « mort en masse » où les nazis ont introduit des millions d’esclaves de l’Europe de l’Est.

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Dans un camp de concentration, véritable laboratoire d’horreur, Bettelheim s’est rendu compte que certaines conditions de vie arrivent à briser la personnalité de pratiquement tout le monde. Il étudia cette machine infernale, fabrique des morts-vivants, brisant l’amour propre des prisonniers et toutes leurs résistances, détruisant tout le respect d’eux-mêmes et faisant disparaître jusqu’à l’amour de la vie. Il constata que la résistance à ces entreprises de destruction et de déshumanisation dépendait des qualités que la psychanalyse semblait ignorer.

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Sorti du camp, émigré en Amérique où il trouva un bien-être matériel et moral, il élabora la théorie de « situations extrêmes » capables de transformer n’importe qui en ce qu’on appelait « musulman » [4][4] Mot difficile a traduire, signifie moribond, mort-vivant,... aux camps nazis.

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Bettelheim pense qu’il est d’autant plus facile de détruire un être humain que celui-ci est moins résistant. Plus on est fragile, plus la « situation extrême », peut paraître banale à un observateur mieux défendu, mieux armé pour supporter les stress de la vie.

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Il a appliqué, d’une manière analogique affective et intuitive, cette théorie à ce qu’on appelle les « psychoses infantiles », c’est-à-dire, aux enfants qui ont une allure de morts-vivants, qui refusent de vivre, qui refusent de parler, qui refusent de communiquer et qui s’emmurent eux-mêmes dans une espèce de vie végétative qui ressemble à la mort relationnelle et psychique.

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Bettelheim postule que ces enfants entrent dans un tel état parce qu’ils ont été victimes de « situation extrême » au moment où ils ont été les plus fragiles, c’est-à-dire dans les premiers mois de la vie. Il en tire comme conclusion thérapeutique le projet de créer un milieu qui, telle « l’épée de Graal », arrive à guérir le mal qu’un autre milieu a commis [5][5] Le roi Graal, héros des épopées celtes souffrait d’une....

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Un tel projet de réparation se cache dans le cœur de tout psychothérapeute, tant soit peu affectif, qui espère guérir par la parole le mal fait par la parole, qui pense guérir par l’amour le mal fait par la privation d’amour.

Pour pouvoir donner, il faut avoir été comblé

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Bettelheim considère que la suppression de toute privation matérielle est la condition nécessaire sinon suffisante pour guérir le mal causé par les frustrations. Sur cette base il créa sa fameuse « École orthogénique » ou tous les désirs matériels des enfants sont comblés d’avance ou sur demande : chaque enfant possède une chambre avec salle de bains, les jouets qu’il désire et même ceux qu’il ne désire pas. Il a le droit de casser tous ces jouets. Dans tous les recoins, il y a des armoires pleines de bonbons, de chocolats, de friandises… leurs portes restent toujours ouvertes les enfants n’ont même pas à se donner la peine de voler…

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Alors qu’au C.F.D.J de Vitry les garçons se sentent encore suffisamment frustrés pour cambrioler régulièrement l’arrière-cuisine à la recherche des fromages crémeux et d’autres charcuteries…

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Bettelheim peut se permettre une telle profusion de biens matériels qui nous semble parfois exagérée parce qu’il vit dans la société de consommation la plus riche du monde, alors que la Pologne d’entre-deux-guerres était encore un pays en voie de développement ; de plus, étant donné l’absence de sécurité sociale aux États-Unis, les enfants qu’il soigne ont tous des parents suffisamment aisés pour payer un prix de journée qui correspond à peu près à celui d’un service hautement spécialisé dans les Hôpitaux de Paris (environ 600 F par jour en 1968) [6][6] Ce qui devrait correspondre à +/- 150 euros de nos....

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Beaucoup reprochent à Bettelheim ces dépenses et cette « surgratification » matérielles. Je pense au contraire que le traitement et les soins des enfants psychotiques ou caractériels méritent autant de peine et d’argent qu’une sciatique ou une tumeur du cerveau : mais dans notre société, le biologique prime encore le psychologique et le relationnel.

À Vitry, la vraie richesse : les activités !

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Le C.F.D.J. de Vitry crée avec Joe Finder comme éducateur en 1950 se situe à mi-chemin entre ces deux expériences : beaucoup plus riche que Korczak et ses orphelins, mais beaucoup plus pauvre que Bettelheim aux États-Unis. Finder y fait de son mieux dans la banlieue parisienne ouvrière de cette fin de siècle.

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La cuisine est familiale, plutôt qu’institutionnelle et on y mange selon la qualité de la cuisinière une « cuisine bourgeoise » plus ou moins bonne ; en semaine comme les jours de fête, l’équipe comme les invités de marque partagent sans exception avec les garçons la table et les menus ; ceux-ci profitent même, s’ils le désirent, de café après le repas, théoriquement réservé aux adultes. En 30 ans, deux cuisinières de grande qualité et de grand cœur ont sérieusement contribué à la psychothérapie tant individuelle que de groupe…

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Les garçons sont habillés comme les jeunes vivant dans leur famille, il n’y a aucun moyen de les distinguer quand ils se promènent dans la rue ; ils reçoivent leurs vêtements non pas directement de la D.D.A.S.S. [7][7] Ancêtre de l’Aide sociale à l’enfance, à l’époque sous..., mais de leurs parents ou du Foyer ; on va les acheter avec eux, à moins qu’il ne préfèrent recevoir de l’argent pour en acheter eux-mêmes. Tous les ans un crédit spécial trouvé parfois au dernier moment (en 1979 : 300 F par garçon) permet de procurer à chacun un cadeau de Noël.

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Trois jeunes dorment dans chaque chambre : en 1950 ceci paraissait du luxe et le paraît encore par rapport aux dortoirs de Boscoville au Québec ; mais nous connaissons déjà d’autres foyer de semi-liberté en France et en Suisse où les chambres sont plus belles et individuelles. Le mobilier est simple, d’autant plus qu’il doit être renouvelé fréquemment, mais il n’est pas question de dormir sans draps, même si on est énurétique. La décoration est faite par les garçons eux-mêmes.

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La vraie richesse du C.F.D.J. qui le distingue radicalement des institutions analogues n’est ni dans la nourriture, ni dans les vêtements, ni dans l’habitat qui, avec le temps semble de plus en plus modeste, mais dans le matériel destiné aux nombreuses activités de la maison : il est d’un très haut niveau technique, souvent ultra-moderne et coûteux : les garçons de Vitry ont à leur disposition des appareils de photo professionnels, deux appareils cinéma, une table de montage 16 mm, plusieurs appareils vidéo et pour ceux qui aiment la musique, un piano, le plus souvent hors d’état de marche, une batterie, des guitares, etc.

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Toutes ces merveilles audio-visuelles, souvent à la pointe du progrès sont achetées avec des crédits hors prix de journée et parfois par Joe Finder lui-même. Elles permettent l’impression d’un journal, l’enregistrement de disques et surtout une production continue, depuis 30 ans, de dizaines de milliers de photos, depuis 20 ans de films et depuis 10 ans de bandes vidéo en noir et blanc et en couleur… Joe Finder n’hésite pas à confier à un jeune un appareil photo (un Nikon, car on n’a pas d’Instamatic…), voire une caméra de cinéma et il ne sera jamais puni s’il le casse ou s’il l’égare.

Des gadgets de luxe… ?

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Beaucoup de bons amis, psychologues, psychiatres, spécialistes de bon sens, disent : « C’est de la folie ce que vous faites : tous vos garçons sont issus de la pauvreté et ils vont retourner dans un monde de pauvreté, de chômage et de difficultés matérielles graves ; en les familiarisant avec vos gadgets de luxe, vous allez en faire des loupés socialement, des aigris, des paranoïaques, des revendicateurs, des inadaptés, etc. ».

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Il est certes beaucoup mieux quand les enfants sont nés dans la m…, de les y maintenir pour les habituer précocement à la vie qui sera la leur et qui leur est destinée dans le système social en vigueur… Joe Finder a choisi, à tort ou à raison, le parti inverse : on s’adapte d’autant mieux aux conditions de vie difficiles et aux duretés de la vie, qu’on a été comblé, gâté dans son enfance et dans sa jeunesse.

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Il rejoint sur ce point les idées de Bettelheim qui s’est aperçu que souvent les gens les plus choyés dans la vie ont le mieux résisté aux privations et aux cruautés du camp, alors que ceux qui ont été frustrés affectivement et matériellement ont manqué d’énergie pour résister aux frustrations complémentaires si graves que leur infligeait le régime concentrationnaire.

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En plus des sports (judo…) du cinéma, de la télévision, le C.F.D.J. propose aux garçons (encore que trop rarement à mon avis) des manifestations culturelles destinées habituellement à la bourgeoisie, c’est-à-dire le théâtre, visite de musées, invitations de personnalités qui peuvent raconter leurs expériences, voyages dans de bonnes conditions.

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L’organisation des vacances est tous les ans un grand souci de l’équipe : mer, montagne, étranger ou alors cheval, randonnées, et là aussi nourriture abondante et abondance encore plus grande de tournages, de présentations publiques, etc.

Pourquoi fuguer ? Ailleurs c’est plus mal qu’ici !

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Bref, Joe Finder pense que certaines gratifications, même si elles sont à elles-seules, incapables de guérir l’abîme de frustrations dont ces adolescents ont été victimes, restent une condition sine qua non d’une évolution positive.

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Pour éviter les fugues, cette peste qui hante presque toutes les maisons de rééducation, il ne sert à rien d’élever des murs de plus en plus hauts ni de mettre des barbelés sur ces murs et des chiens derrière ; il faut au contraire créer des conditions telles que le jeune n’ait pas envie de fuguer et qu’il se sente comme chez lui.

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En 30 ans au C.F.D.J. aucune fugue et moins de cinq départs volontaires contre l’avis de l’équipe… Les portes sont toujours ouvertes, on rentre et on sort comme dans un moulin. Si les garçons ne s’évadent pas, c’est parce qu’ils ont davantage que le minimum matériel nécessaire, c’est parce qu’ils pensent que « c’est encore plus mal ailleurs », comme dit une des affiches qui recouvrent les murs du Foyer.

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Signalons pour terminer que l’argent nécessaire pour « combler » ainsi les garçons ne vient guère de la D.D.A.S.S. et que le prix de journée est nettement inférieur à celui de certains hôpitaux psychiatriques où, les conditions de vie restent misérables, voire ignobles.

La relation éducative doit-elle être neutre…

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Les gratifications matérielles sans amour ne font que reproduire une situation, si bien connue dans certaines familles riches, et on connaît leurs effets néfastes, quel que soit le luxe offert pour combler l’absence de l’essentiel.

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Doit-on, peut-on et comment, offrir aux jeunes l’affection et l’amour dont ils ont été privés ? Actuellement en France, surtout dans les milieux intellectuels, le mot amour est très mal vu, tout comme le terme « dévouement ». Ce phénomène n’est pas malsain : les œuvres éducatives étaient encore naguère tellement remplies de bonnes dames patronnesses, de punaises de sacristie de toutes confessions, de bourgeoises en quête de bonne conscience, d’hypocrites qui portaient le mot « amour » à la bouche et un fouet à la main.

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Actuellement, pourtant, dans les milieux éducatifs, la réaction contre ces pratiques va trop loin et on finit par dire : « Nous, nous sommes éducateurs, c’est un métier comme les autres ; il y en a qui se font tourneurs, nous on se fait éducateurs ; il y en a qui réparent les voitures, nous on répare les garçons ; tout ça c’est pour améliorer le fonctionnement du système capitaliste et parler d’amour ici n’est que pure hypocrisie ».

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Certains de ceux qui prennent en charge des gens plus nantis, par exemple dans un cadre libéral, ont poussé l’attitude de neutralité bienveillante jusqu’aux limites extrêmes. Quelques-uns tiennent à peu ce discours : « Il ne faut pas mélanger torchons et serviettes ; j’aime ma femme, ma maîtresse, mon amant, mon mari ; mais les patients, c’est du boulot ! Je suis un miroir et une scène : rien ne m’intéresse en dehors du langage ; pour montrer mon indifférence, je prends des honoraires maximums ».

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Entraînent-ils plus que les autres des suicides chez leurs patients ? Mais le suicide n’est-il pas un aboutissement correct, lorsqu’il exprime la vérité et le Désir du sujet ? Je pense qu’un patient volontaire et autonome économiquement a une chance au moins théorique de leur échapper, par exemple en changeant de thérapeute.

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Cependant, lorsqu’on applique de tels principes à des enfants ou à des adolescents qui relèvent de l’Aide sociale à l’enfance, qui ont été confiés par le juge, qui n’ont choisi ni le thérapeute ni l’éducateur, mais qui doivent accepter ce qui leur est imposé, on en arrive à de véritables absurdités.

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Un discours apparemment moderne qui se donne même pour révolutionnaire depuis 1968, prône ainsi l’objectivité et la neutralité qui n’est même plus bienveillante, prône le silence et le respect fétichiste de « la Loi » comme la seule voie permettant au jeune à la fois d’exprimer son « véritable désir » et d’accéder à une véritable « autonomie ». Toute gratification ne ferait que maintenir l’assisté dans sa position d’assisté et devrait être interdite.

…ou bien empreinte de sentiments ?

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Ainsi une terminologie moderniste, sophistiquée, faisant frémir de plaisir ceux qui fréquentent les cafés littéraires de la rive gauche, arrive à créer, des situations dignes des anciens bagnes d’enfants du XIXème siècle. Les équipes religieuses ou pénitentiaires imbues par les notions de pêché, de prise de conscience et de rédemption et inspirées par les théories d’un Morel ou d’un Magnan savaient que c’est peine perdue de trop en faire pour ces « petits dégénérés » à qui un excès de gentillesse ne peut que taire tourner la tête.

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Dans un orphelinat ou une maison de correction, toute sœur ou servante qui se permettait une relation amicale et gratifiante ou qui « aimait trop » un jeune était vertement tancée ou chassée pour « manque de réserve », désordre, sinon pour vice…

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Mais aujourd’hui encore dans bon nombre d’institutions on fera de même avec un éducateur ou une infirmière psychiatrique qui cherche à lier une relation personnalisée avec un patient ; seule la rationalisation change : on taxera le contrevenant d’ignorer le contre- transfert, d’introduire le réel dans le phantasme ou vice-versa, d’enfreindre « la Loi » … bref de gâcher le travail.

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Heureusement d’autres psychanalystes (et qui font partie de l’Association mondiale) proclament que la personnalité du thérapeute compte autant que la technique et que l’amour thérapeutique est parfois nécessaire. Les références à l’orthodoxie freudienne des intégristes de la neutralité me semblent abusives : certes Freud interdisait au cours d’analyse des névrosés en clientèle privée baisers et actes sexuels, mais il n’a jamais dit qu’il ne faut pas aimer les malades à condition bien sûr, d’être conscient de ses sentiments contre-transférentiels. Il n’a jamais non plus travaillé avec des adolescents non volontaires pour une cure type et n’a jamais désavoué Aichhorn.

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J’ose penser que ses mânes ne seraient point indignés de ma virulence contre les théories qui veulent bannir tout sentiment de la relation thérapeutique avec les enfants et les adolescents. Il suffit de relire Le petit Hans pour voir combien la sympathie, voire l’amour, de Freud, ce grand-père un peu pervers a fait du bien à cet enfant pas très malade, préoccupé par les affaires du touche-pipi…

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Korczak connaissait l’œuvre de Freud mais il n’était pas psychanalysé lui-même. Il connaissait la misère et les frustrations matérielles et affectives dont les enfants étaient victimes. Il avait lui-même une prodigieuse capacité de sublimer et il donnait largement et sans se poser de problèmes, affection et chaleur à ses enfants. Ce n’est pas un hasard que le titre de son ouvrage magistral soit : Comment aimer un enfant. Certaines de ses pages sont brûlantes d’amour et les survivants de ses pupilles m’ont confirmé sans hésitation l’intensité, l’authenticité de cet amour qui n’empêchait pas les réprimandes, les bourrades, les exigences, voire encore, bien que très rarement, des punitions.

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Korczak pensait que les parents devaient aimer leur enfant et que ceux qui sont payés pour s’en occuper doivent aimer les orphelins et les enfants qui leur sont confiés. Il le pensait d’une manière tellement naturelle qu’il n’avait pas besoin de polémiquer sur ce sujet. Quand des amis le taxaient d’homme admirable, voire de saint qui sacrifie sa vie aux enfants, il répondait simplement que ce n’était pas vrai, qu’il aimait les enfants car cela lui faisait plaisir comme d’autres aiment la bonne chère, l’argent, jouer aux cartes ou aux courses.

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Certaines scènes dans les livres de Korczak montrent la puissance de la relation érotique entre lui et les enfants. Je ne suis pas seul à penser que Korczak était un pédophile sublimé, il aimait les enfants et il n’avait pas peur de manifester son amour par des gestes paternels en les prenant sur ses genoux, etc. Bien entendu, il n’était jamais question d’une sexualisation, même la plus discrète, de cette relation.

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Une longue expérience a appris à Finder que nulle théorie ni système pédagogique ne permettent à eux seuls d’aimer avec oblativité un enfant, ni de la convaincre de l’authenticité de cet amour. Une des affiches de la « Publicité Socio-Educative » qui orne les murs du Foyer illustre ce constat : « Le simulacre de l’amour c’est comme une photo mal fixée : elle noircit à la lumière ». Ce qu’il appelle AAA (Attitude Authentiquement Affective) envers les adolescents est très spontané, voire viscéral.

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Avant de prendre une décision grave, urgente ou banale, il pense toujours : « Que ferais-je si ce gamin était mon propre fils ? ».

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L’attitude envers la nourriture peut servir d’exemple d’application quotidienne de ces principes : la privation de nourriture, punition si fréquente encore dans certaines maisons même sous sa forme mineure et pseudo-familiale de privation de dessert et de friandises est impensable à Vitry : on n’améliore pas un comportement dû à des frustrations anciennes, par des frustrations supplémentaires d’un niveau archaïque. D’ailleurs aucun membre de l’équipe ne supporterait de manger sous les yeux d’un jeune privé de nourriture.

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Il est évident qu’on ne peut pas aimer sans prendre son plaisir, qu’on ne peut pas aimer sans érotiser un tant soit peu la relation. Un jour une journaliste, un peu trop enthousiaste, a intitulé un reportage sur le C.F.D.J. : « Guérir la délinquance par l’amour » ; aussitôt certains ont levé les boucliers et traité en toute gentillesse l’équipe d’homosexuels et de pervers. On a suggéré qu’il faut certainement être vicieux pour aimer les enfants et les adolescents.

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Je pense que les professionnels qui, en prétextant des raisons thérapeutiques, refusent toute marque extérieure de tendresse ou d’amour, rationalisent leur absence de sentiments et la sécheresse de leur âme ou la crainte trop forte de leurs pulsions homo-pédophiles mal maîtrisées ; ils craignent de ne plus pouvoir s’arrêter s’ils mettent leur doigt dans l’engrenage. On pourrait se demander s’il ne vaudrait pas mieux que de tels éducateurs fassent plus que garder leur distance : qu’ils changent tout simplement de métier !

Amour = danger. Pour qui ?

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Je vous ai parlé de l’amour comme instrument thérapeutique chez ces trois grands amis des enfants et des jeunes qu’étaient Korczak, Bettelheim et Finder. Il ne faudrait pas croire cependant qu’il suffit d’aimer pour éduquer ; il ne faut pas croire qu’il suffit d’aimer pour soigner, voire pour guérir. Nous savons tous qu’il existe un amour dévorant, qu’il existe un amour réifiant, qu’il existe un amour qui empêche l’enfant d’évoluer.

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Nous savons tous combien il est difficile d’aimer un être en évolution, combien il est difficile d’aimer en se donnant comme but d’arriver à un jour où cet amour ne sera plus nécessaire. Nous savons tous qu’il est difficile d’aimer uniquement pour l’autre et que nous aimons toujours également pour nous ; que nous aimons aimer ; et lorsque cet amour, pour nous, devient plus fort que l’amour pour l’autre, eh bien cela peut donner l’amour mortifère si bien décrit par certains psychanalystes.

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Quels garde-fou construisent donc les trois pédagogues contre cet amour envahissant qui oublie l’autre pour ne voir que soi-même ?

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Korczak se rendait parfaitement compte qu’une certaine forme d’amour peut être dangereuse : c’est l’amour étouffant qui empêche l’enfant de se développer, de grandir, de s’exprime, parce que l’on s’exprime à sa place. Dans ses ouvrages, il n’a pas fait une analyse approfondie de ces sentiments non suffisamment oblatifs, non autonomisants, mais il a écrit des pages pleines d’humour où il ridiculise par exemple la foule des tantes et oncles qui pincent, qui embrassent, qui tripotent l’enfant en y prenant beaucoup plus de plaisir que l’enfant lui-même, qui se fâchent si celui-ci n’est pas content et qui pensent, même s’ils ne le disent pas : « puisque je t’aime, tu dois m’aimer forcément ; puisque je t’aime, tu dois faire tout ce que je veux que tu fasses ».

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Certes, il ne va pas aussi loin dans la théorie que par exemple M. Mannoni, lorsqu’il parle de l’amour dévorant des mères de psychotiques ; mais il a manifestement saisi intuitivement et sans infrastructure psychanalytique toute l’importance du problème.

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Quelle protection propose-t-il ? Le titre d’un autre de ses ouvrages le montre, c’est : « Le droit de l’enfant au respect » [8][8] Réédité aux Éditions Fabert, 107 rue de l’Université,.... On ne peut pas aimer un enfant pour son bien si on ne le respecte pas en même temps. Autant que sur l’amour, Korczak insiste toujours sur la nécessité et sur les modalités de ce respect que tant de parents ont tendance à oublier. Ce respect lui a permis de dire que les enfants, plus d’un quart de l’humanité, sont encore aujourd’hui, quelle que soit leur classe d’origine, une véritable minorité opprimée par les adultes. Ce respect lui a permis de dire, contrairement à toute la psychologie génétique de l’époque, qu’il ne faut pas considérer l’enfant uniquement comme un être de manque en voie de maturation, mais comme un être pour soi, on dirait aujourd’hui « sujet désirant ».

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Le garde-fou de Bettelheim, c’est la psychanalyse. Il a parfaitement compris que l’amour seul n’est pas thérapeutique et ce n’est pas par hasard qu’un de ses ouvrages porte le titre : L’amour ne suffit pas. Il sait mieux que les autres les dangers de l’amour mortifère, mais il n’interdit pas tout sentiment d’amour. Au contraire, en lisant ses ouvrages et les souvenirs de ses collaborateurs, on pourrait dire, d’une manière peut-être caricaturale, que Bettelheim donne l’amour aux enfants et qu’il donne la psychanalyse aux éducateurs. À ceux-là la gentillesse, la tolérance, les gratifications orales et presque jamais d’interprétation ; à ceux-ci des interprétations fréquentes, incisives, parfois féroces.

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On pourrait se demander comment ces éducateurs ont pu accepter ce qui n’était, à la limite, qu’une psychanalyse sauvage : je pense qu’il le faisaient non pas par masochisme, mais parce qu’elle venait d’un homme grand et charismatique comme Bettelheim, parce que c’était un grand honneur de travailler à l’École orthogénique de Chicago et parce qu’ils devaient comprendre que cette psychanalyse « sauvage » des éducateurs, les empêchait d’aimer les enfants d’un amour trop sauvage.

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Joe Finder aime dire qu’un peu d’amour, naïf et empreint de sensiblerie égoïste, éloigne des attitudes éducatives fertiles, tandis que beaucoup d’amour y ramène. L’amour de l’enfant n’implique ni des attitudes naïves, ni une sensiblerie spectaculaire.

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On peut aimer les enfants et les adolescents sans renoncer à réfléchir sur ce que l’on fait avec eux. Ainsi, au C.F.D.J., sans rien cacher de son affectivité, tout en proclamant que rien n’est trop beau ni trop bien pour eux, qu’il est là pour comprendre, non pour être compris, pour aimer, non pour être aimé, il ne cesse de veiller au grain, En effet, dit-il, « la mise en pratique quotidienne de l’amour pour l’enfant se heurte fréquemment à une contradiction entre le désir d’amour total et le sens de justice sans oublier ma propre agressivité : même une punition, par le regard peut être entravée par l’attachement à un garçon, alors même que je la sais nécessaire pour lui ; d’autre part, l’amour peut être mis à rude épreuve devant certaines conduites qui heurtent le sens de justice. Il faut ainsi livrer un combat incessant avec soi-même et, face à cet adolescent perdu, l’amour peut sembler une faiblesse ».

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Les garde-fous contre un amour trop dévorant, exclusif et égocentrique, contre les faiblesses, les perversions, les désirs de domination des adultes sont constitués par toute la philosophie et par l’organisation du Foyer C.F.D.J. Jamais personne n’y travaille en situation strictement duelle enfant/adulte au grand cœur ; la supervision analyse non seulement les discours des adolescents mais bien plus celui des adultes.

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Certes, cela ne va pas toujours sans mal : parfois J. Finder surmonte avec difficulté son désir de gratifier les jeunes et découvre dans son attitude « gentille » une susceptibilité, une agressivité mal contrôlées. Il arrive même que cette maîtrise affective devienne excessive et le jeune lui reproche « son indifférence ». D’autres fois, il lui demande de « contrôler » son affectivité, en disant sa peur de remplacer les parents trop possessifs, en insistant sur son but : « L’arbre qui porte les fruits, qui les nourrit de sa sève, il ne lui appartient pas d’en goûter ». (Claudel),

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Pour ne pas étouffer les jeunes par un amour non thérapeutique, J. Finder, comme Korczak et plus que Bettelheim, fait abondamment appel à l’humour. Il fait aux jeunes de véritables cours de « psychologie » pour démystifier son rôle, pour montrer ses limites pour les rendre conscients de ses manipulations. Il insiste dans son langage quotidien sur la réalité sociale en disant par exemple : « Je suis payé pour cela » … Jamais un jeune n’a déclaré que « Joe l’étouffe et l’accable d’une tendresse infantilisante ». Beaucoup se plaignent au contraire : « Joe aime tout le monde d’un amour professionnel au lieu d’aimer que moi-même ». Il pense plus encore que Korczak et Bettelheim que l’adolescent ne peut s’affirmer qu’en s’opposant et que l’on doit non seulement accepter mais favoriser cette opposition.

Notes

[*]

Stanislaw Tomkiewicz, psychiatre et psychothérapeute (1925-2003), ancien directeur de l’unité INSERM 69 à Montrouge, ainsi qu’enseignant à l’Université Paris VIII, il a été médecin-psychiatre du centre familial de jeunes de Vitry (1961-1983), puis du Plessis-Trévise (1985-1991). L’article est la transcription d’une conférence tenue en 1979, publiée dans Travail Social, n°161, 1981, reproduit avec l’aimable autorisation de l’association Les amis de Tom ; www.amisdetom.org

[1]

« Janusz Korczak » du nom d’un héros de roman polonais à la mode était un pseudonyme littéraire. Le vrai nom du Vieux Docteur était Henryk Goldszmidt.

[2]

Le plus connu « Roi Mathias » traduit en français par le Dr Wajdenfeld fut édité en 1978 dans la collection Folio-jeunes chez Gallimard (réédité dans la même collection).

[3]

Joe Finder, ancien directeur du centre familial de jeunes de Vitry, puis du Plessis-Trévise, psychothérapeute.

[4]

Mot difficile a traduire, signifie moribond, mort-vivant, homme qui se laisse aller et qui ne lutte plus…

[5]

Le roi Graal, héros des épopées celtes souffrait d’une plaie purulente, que seule pouvait guérir l’épée qui l’a infligée. C’est Parcifal., Chevalier de la Table Ronde qui apporta cette épée.

[6]

Ce qui devrait correspondre à +/- 150 euros de nos jours.

[7]

Ancêtre de l’Aide sociale à l’enfance, à l’époque sous la responsabilité des préfets.

[8]

Réédité aux Éditions Fabert, 107 rue de l’Université, 75007 Paris. On peut se le procurer auprès de DEI-France (contact@dei-france.org ou de l’Association française Janusz Korczak (AFJK) ; http://korczak.fr

Plan de l'article

  1. Le médecin-éducateur
  2. L’écrivain-éducateur
  3. Un dénominateur commun : le nazisme !
    1. Entre la richesse et la pauvreté…
    2. … le simple bien-être
  4. L’accès à la culture : une manifestation d’amour
  5. Des camps de la mort à la théorie sur la psychose infantile
  6. Pour pouvoir donner, il faut avoir été comblé
  7. À Vitry, la vraie richesse : les activités !
  8. Des gadgets de luxe… ?
  9. Pourquoi fuguer ? Ailleurs c’est plus mal qu’ici !
    1. La relation éducative doit-elle être neutre…
    2. …ou bien empreinte de sentiments ?
  10. Amour = danger. Pour qui ?

Pour citer cet article

Tomkiewicz Stanislas, « L'amour dans la rééducation : Janusz Korczak, Bettelheim, Joe Finder », Journal du droit des jeunes, 4/2011 (N° 304), p. 30-37.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2011-4-page-30.htm
DOI : 10.3917/jdj.304.0030


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