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Journal du droit des jeunes

2011/6 (N° 306)


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Erwan

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Je m’appelle Erwan, je vais avoir 17 ans, je suis kosovar, ça fait neuf ans que je suis en France. On était à Clermont, on voulait faire une demande d’asile. On était parti à la préfecture à huit heures du matin, on était resté jusqu’à midi. Après, il ya des gens de la préfecture qui sont venus vers nous et nous ont demandé si on avait tous nos affaires avec nous. On a dit « oui ».

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Mon petit frère commençait à avoir faim et, avec mon père on est parti acheter du pain. En revenant, on a vu une camionnette de police, il y avait au moins quinze policiers dedans. On a pas eu le cœur de repartir en laissant toute notre famille là-bas. Je suis entré à la préfecture et j’ai vu ma mère et mes petits frères en train de pleurer. Pendant ce temps-là, les gens de la préfecture rigolaient avec la police. Ils criaient sur ma mère « arrêtez de pleurer, on ne va pas vous tuer ! ».

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Quand ils m’ont attrapé, ils m’ont tordu le bras, bien que je leur disais que je n’allais rien faire. Ils ont ramené mon père, ils nous ont embarqués dans la camionnette, ils ont poussé un de mes petits frères en lui faisant mal au bras. Ils nous ont amené à Nîmes, en centre de rétention.

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Quand ils ont ouvert les portes, ça m’a rappelé la Belgique où on était resté un mois en centre de rétention. Ils nous ont fouillé, ils ont pris les portables, les médicaments de mon père, et tout ce qu’on avait. Ils nous ont amené dans les chambres, après avoir ouvert cinq ou six portes.

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Dans la chambre, on ne pouvait rien bouger, il n’y avait pas assez de lits, on avait peur de dormir dans des chambres séparées. Un moment, un de mes petits frères voulait sortir, aller dehors, enfin dans une cage… tout y était fermé, même en haut. On a sonné pour demander aux policiers si on pouvait aller dehors. Il nous a donné les horaires de quand on pouvait sortir. Je ne savais comment expliquer à mon petit frère qu’on ne pouvait pas sortir… il avait six ans.

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Après, on a regardé la télé puis on est allé dormir. Le matin, quand on est allé manger, il y avait quatre-cinq policiers avec nous pour aller jusqu’à la salle à manger. Une fois qu’on était dedans, ils ont refermé la porte. Quand on a eu fini, on est reparti dans les chambres.

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J’ai vu mes parents, ils allaient très très mal. Pour ne pas les voir souffrir, j’allais dans une autre pièce.

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Après, les policiers nous ont apporté un papier qui nous convoquait chez le juge. Puis il y a un médecin qui a vu mon père et qui a vu qu’il avait vraiment besoin du traitement.

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Il fut comprendre. Un jour avant, j’étais libre et il faut m’imaginer là-bas, avec mes petits frères et mes parents, de savoir qu’on ne peut plus sortir, que même quand on va dehors, on est dans une cage. C’est vraiment quelque chose de très lourd à supporter.

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Un soir, ils nous ont libérés, grâce à la CIMADE, et aussi aux médecins.

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Franchement, je ne voudrais plus jamais revivre ça. Je ne peux jamais retourner dans un truc pareil, c’est vraiment très choquant. Le pire, c’était de voir mes petits frères dans quelle situation ils étaient, de savoir, à l’âge de six ans, qu’on n’est pas libre, qu’on est enfermé. Et puis, voir mes parents qui sont déjà malades et qui voient leurs enfants enfermés, c’est très dur.

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Q. : Combien de jours a duré cette expérience ?

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Deux jours.

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Sultana

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On était libre après deux jours parce que mon père, étant malade, ils ont dit qu’il n’était pas possible qu’ils le gardent plus longtemps.

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Q. : Si j’ai bien compris, toute la famille a quitté le Kosovo et a transité par la Belgique…

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Erwan

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Cela fait neuf ans qu’on est en France. On a été rejetés plusieurs fois et, à un moment donné, on a été obligés de quitter notre appartement et on n’avait pas les papiers. On s’est caché un peu dans la famille, mais après ils ne pouvaient plus supporter sept personnes en plus. Alors, on a décidé de partir. On s’est dit qu’en Belgique, ils allaient peut-être nous accepter.

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On cherchait un futur. On est parti de notre pays pour ne pas subir ce que nos parents ont subi. Pour moi, je n’ai pas un pays. Je suis parti du Kosovo que j’avais sept-huit ans, j’ai passé neuf ans en France, je ne connais même pas mon pays. Mon pays, c’est la France, mais je sais que ce n’est pas le cas. Je voudrais avoir un futur en France, je ne veux pas retourner dans mon pays.

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On est parti en Belgique, on a demandé l’asile. Ils ont vu qu’on a été en France, ils nous ont pris et nous ont mis en centre de rétention où on est resté un mois. Après, on a dû retourner en France, nous remettre à la police française.

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Après, on s’est débrouillé, on s’est fait aider par des gens, pas que des Kosovars, mais aussi des Français. On est parti à Saint-Étienne, on a dormi dehors. Puis on a été à Béziers, puis de Béziers à Clermont.

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Maintenant, on décidé de ne plus bouger jusqu’à ce qu’on aie nos papiers.

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Q. : Quel est votre statut actuellement ?

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Pas très bon…

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Q. : Avez-vous obtenu l’asile politique ?

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Comme mon père est malade, on est passé devant le juge administratif, mais on n’est pas très sûr que ça va marcher. Pour le moment, on attend la carte de séjour pour les soins de mon père, mais la préfecture refuse d’examiner la demande. Pour le moment, on attend.

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Q. : Vous venez d’un pays qui a connu une guerre, le Kosovo ; il me semble que c’est un des critères essentiels pour l’obtention de l’asile. Comment votre famille a-t-elle procédé ? A-t-elle déclaré à l’époque que vous veniez d’un pays en guerre ? Comment cela s’est-il passé ? Si la demande a été refusée, comment cela a-t-il été expliqué » ?

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On l’a fait, mais ça a été rejeté. On avait fait la demande en France, et quand on a été en Belgique, on ne pouvait plus demander l’asile. Ils refusent l’asile parce qu’ils ne croient pas qu’on est du Kosovo. On avait ramené des preuves, tout ce qu’il fallait comme papiers, mais ils ne nous croient toujours pas. Ils disent qu’on est des Serbes. Mais nous, on n’est ni des Serbes ni des Albanais, on est des Roms… on était au milieu quand ils ont commencé à faire la guerre.

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Q. : Vous avez des papiers qui peuvent faire la preuve que vous êtes né au Kosovo ?

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Pas exactement, puisqu’à l’époque de ma naissance, ce n’était pas le Kosovo, c’était la Yougoslavie.

Pour citer cet article

« Témoignage d'Erwan et Sultana, 16 ans et 15 ans, kosovars », Journal du droit des jeunes, 6/2011 (N° 306), p. 27-28.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2011-6-page-27.htm
DOI : 10.3917/jdj.306.0027


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