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Journal du droit des jeunes

2011/6 (N° 306)


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Il faut souligner d’emblée la pauvreté de la littérature scientifique internationale traitant des effets psychopathologiques de l’enfermement des mineurs demandeurs d’asile ou en situation irrégulière.

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Cette question concerne cependant, outre les pays de l’Union européenne, les États-Unis, le Canada, l’Australie et Hong Kong. Le phénomène de criminalisation des demandeurs d’asile se constate dans tous les pays précités qui ont tous mis en place des mesures fortement restrictives à l’accueil des étrangers.

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Cependant, l’Australie se différencie nettement des politiques européennes actuelles. Cette nation a en effet adopté en matière d’immigration une politique qui se veut si résolument dissuasive que, depuis 1994, la durée maximale de détention qui était de 273 jours a été modifiée, et les migrants peuvent désormais demeurer en centre de détention pour une durée indéterminée, qui se compte en années. La durée moyenne de détention des mineurs est en Australie, de 20 mois.

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Les principaux articles scientifiques rigoureux traitant des effets pathogènes de l’enfermement sont donc parus dans des revues de psychiatrie australiennes et néozélandaises. Les auteurs britanniques, peu nombreux à étudier ce sujet, font également référence à leurs confrères australiens et leurs propres études, effectuées sur un échantillon réduit de mineurs détenus sont à analyser avec beaucoup de prudence.

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Les conditions d’enfermement des migrants en Australie sont le parfait exemple de ce que nous devons à tout prix éviter dans notre pays : très nombreuse population, détenus vivant très longtemps ensemble dans une grande et dangereuse promiscuité, souvent à l’écart des villes, voire en plein désert… D’après ces études, l’environnement propre à la détention, dont la durée apparaît comme un élément clairement aggravant, contribue directement à la détresse psychologique ou s’avère un facteur retraumatisant.

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Plusieurs auteurs ont décrit chez les enfants des symptômes de l’état de stress post traumatique (ESPT), dépression, anxiété et troubles du sommeil avec des tableaux mixtes et non une seule catégorie nosographique. Sont notés plus spécifiquement chez les adolescents ces mêmes symptômes d’ ESPT, mais également une forte proportion de passage à l’acte autoagressifs dont de nombreuses tentatives de suicide sur un mode opératoire particulièrement violent. Les facteurs de risque apparaissent multiples, tels que le fait d’assister à la détresse parentale, être séparé de ses parents, être témoin ou avoir traversé soi-même des événements traumatiques, ainsi que le temps pris pour que soit enfin déterminé le statut définitif. Quelle que soit la qualité de ces études, il reste cependant difficile de distinguer les effets psychopathologiques résultant de l’enfermement des mineurs de ceux dus à un traumatisme psychique antérieur à la détention.

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De même, est-il nécessaire pour nous de faire la distinction entre les mineurs arrivant pour la première fois en France et qui se retrouvent placés en zone d’attente et ceux qui après avoir vécu dans notre pays, sont, avec leurs parents, passibles d’une reconduite à la frontière et se retrouvent en centre de rétention administrative.

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Je vais évoquer ici plus spécifiquement les mineurs étrangers isolés dont le premier lieu d’accueil en France sera la zone d’attente. On les différencie généralement en les catégorisant : les exilés qui fuient les zones de guerre, les mandatés qui sont envoyés par leur famille vers l’Eldorado occidental, les exploités aux mains de trafiquants…

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Or ce qui les rassemble, c’est qu’ils se sont tous, à un moment donné de leur parcours, trouvés dans une situation de dépendance absolue à leur environnement, ou d’impuissance radicale rappelant celle du très jeune enfant.

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Ce qui les caractérise, c’est la répétition de l’absence de liberté, c’est le fait qu’ils sont encore et toujours à la merci de plus forts qu’eux : passivité traumatogène et soumission mortifère.

Le trauma antérieur à la migration

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Les exilés demandeurs d’asile ont été victimes de conflits armés, persécutions, violences intentionnelles organisées qui, chez la plupart d‘entre eux, ont laissé des traces traumatiques. Une revue exhaustive de la littérature scientifique sur les mineurs isolés étrangers de Huemer rapporte plusieurs recherches comparant mineurs réfugiés non accompagnés et mineurs réfugiés avec leur famille.

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Selon l’une de ces recherches, 25 % des non-accompagnés avaient eu à subir un trauma extrême (tels qu’avoir été témoin du meurtre de leurs parents, dormir dans la rue, ou avoir été kidnappé et vivre avec des groupes rebelles) contre 6 % pour les mineurs accompagnés, et 63 % des isolés avaient été confrontés à quatre événements traumatiques ou plus.

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Il ressort de ces différentes études que parmi les mineurs réfugiés, les non-accompagnés présentent un taux sensiblement plus élevé de troubles post-traumatiques, dépression et symptômes anxieux, les filles y étant plus vulnérables que les garçons. Il apparaît de surcroît que les plus âgés parmi ces mineurs isolés montrent plus de symptômes que les plus jeunes.

Le voyage migratoire

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Les mineurs non accompagnés ont le plus souvent été contraints au départ par la guerre, une catastrophe majeure, leur famille ou des trafiquants. Ils n’ont véritablement choisi ni l’éloignement de la terre natale, ni la séparation d’avec leur famille, ni le moment de cette séparation, ni bien souvent leur réelle destination.

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Ces mineurs arrivent en France au terme d’un voyage le plus souvent périlleux. Bien souvent, il a d’abord fallu trouver un passeur et lui verser des sommes importantes, paiement auquel la famille restée au pays a le plus souvent contribué de manière conséquente. Cette dette à rembourser pèsera très lourdement sur l’avenir de ces jeunes migrants. Elle fait d’eux des débiteurs, des êtres liés avant même leur départ. Elle pèsera psychologiquement comme une injonction à réussir dans le pays d’accueil, leur interdira le déshonneur du retour immédiat, les contraindra à travailler doublement, pour assurer leur subsistance en France et pour envoyer régulièrement de l’argent au pays. Elles les fera persister à vouloir entrer dans un pays qui les refuse.

La dépendance, l’insécurité et l’abandon

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Une fois les sommes exigées réunies, il faudra partir, souvent de façon précipitée avec un ou plusieurs passeurs en remettant sa vie entre leurs mains.

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Traversée des mers sur des embarcations de fortune sans eau ni nourriture suffisantes avec le risque permanent de la noyade, franchissement par voie terrestre de montagnes enneigées, avion… Dépendance absolue envers ces passeurs qui seuls, ont le pouvoir - et les papiers réels ou falsifiés du jeune - et peuvent tout exiger, risque de mort, risque d’être abusé sans jamais pouvoir compter sur la protection de quiconque…

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La destination, quelle est-elle ? L’ont-ils choisie, ceux qui croyaient rejoindre une sœur en Suède et se retrouvent à Marseille ? Ce choix du pays d’arrivée, capital depuis l’entrée en vigueur de la Convention de Dublin, ne leur est pas souvent offert…

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Et voici la terre étrangère. Choc culturel de l’arrivée : langue souvent totalement incompréhensible, température et climat inconnus, visages étrangers, lumières, odeurs et sons nouveaux, étrangeté et absence de repères. Solitude absolue du moment de l’abandon : combien de jeunes patients nous racontent cet instant où ils se retournent et constatent que leur passeur a brusquement disparu…

Bureau de la PAF et zone d’attente

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Ces enfants et adolescents viennent la plupart du temps de pays où la police a souvent représenté pour eux une force répressive et non protectrice. Le premier contact avec la police aux frontières (PAF) risque alors d’être perçu comme effrayant… et de provoquer méfiance et angoisse chez ces enfants avant même l’échange des premières paroles.

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Après les pertes simultanées de toutes les enveloppes psychiques contenantes : enveloppe groupale, enveloppe culturelle… voici la phrase du non-sens, dite dans une langue qu’ils sont supposés comprendre, mais qui n‘est pas la leur, phrase que les systémiciens entendent comme un double lien « Vous êtes libres de partir… » Mots clairs et précis contredits par le contexte : cette porte, là, qui donne sur le territoire français, leur est fermée.. « Vous n’êtes libres que de repartir… »

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Ils vont attendre, que l’on veuille bien leur dire où ils seront autorisés à se rendre. On va d’abord leur dire qui ils sont : mineurs ou majeurs. On va leur dire leur âge. Faute de papiers, radio du poignet…

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Ils vont attendre, sans rien comprendre à ce qui leur est dit, ni aux subtilités des méandres administratifs. Ils vont attendre, enfermés, dans la violence, le bruit harcelant des haut-parleurs, le bruit des réacteurs, près des pistes de l’aéroport. Attendre avec d’autres, qu’ils ne connaissent pas, tout aussi angoissés qu’eux…

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Ils vont attendre sans savoir quoi, la décision d’un médecin radiologue, la décision d’un juge. Ils vont attendre sans savoir combien de temps durera cette attente. Ils ne peuvent rien anticiper, rien décider pour eux-mêmes. Cette soumission, cette passivité obligée sous peine de représailles (la mise à l’isolement) sonne comme une répétition de la passivité traumatique : ne pas comprendre, avoir peur et ne rien pouvoir faire.

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La privation de liberté est susceptible chez les mineurs déjà traumatisés qui semblent ne pas aller trop mal, voire aller bien, d’aggraver de manière dramatique ou de précipiter une décompensation. L’enfermement, que certains de ces mineurs ont déjà vécu dans les geôles terrifiantes du pays qu’ils ont fui, peut être le facteur déclenchant de reviviscences traumatiques sans que personne ne le voir ni ne le comprendre… Il peut engendrer des passages à l’acte auto ou hétéro-agressifs : attaquer son corps, attaquer l’autre mais être actif, enfin…

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Les voici, ces jeunes adolescents que l’on se plait à décrire « hypermatures » et « débrouillards » sans voir que cette hyper maturité n’est qu’une stratégie de survie. Que cette débrouillardise, ces facultés d’adaptation extrêmement rapide, cette façon d’investir l’environnement comme s’ils étaient adultes alternent sans cesse avec des sensations de vide et de déréliction…

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Je terminerai par une citation d’Hannah Arendt extraite de son ouvrage « Le système totalitaire » : « Ce qui rend la désolation si intolérable, c’est la perte du moi, qui… ne peut… être confirmé dans son identité que par la présence confiante et digne de foi de mes égaux ».

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Sommes-nous capables de figurer cette présence confiante, sommes-nous dignes de foi pour ces enfants ? Et surtout : sont-ils nos égaux ?


Bibliographie

  • Arendt A : Le système totalitaire. Paris, Points Seuil.1972.p 229.
  • Hodes M. Psychopathology in refugee and asylum seeking children. In : Rutter M, Bishop D.V.M., Pine S., Stevenson J, Taylor E., Thapar A. editors. Rutters child and adolescent psychiatry. Blackwell ; 2008, p 474-486.
  • Hodes M. The mental health of detained asylum seeking children. European child and adolescent psychiatry 2010,19, 621-623.
  • Huemer J., Karnik N. S., Voelkl-Kernstock S., Granditsch E., Dervic K., Friedrich M. H., Steiner H.. Mental health issues in unaccompanied refugee minors. Child and adolescent psychiatry and mental health, 2009, 3(13),1-10.
  • Mares S., Newman L., Dudley M., Gale F. Seeking refuge, losing hope : parents and children in immigration detention. Australian Psychiatry, 2002, 10(2), 91-961.
  • Momartin S., Steel Z., Coello M., Aroche J., Silove D., Brooks R. A., Comparison of the mental health of refugees with temporary versus permanent protection visas, Medical Journal of Australia, 2006, 357-361.
  • Newman L. K., Franz, Steel Z., The child asylum seeker : psychological and developmental impact of immigration detention, Child and adolescent psychiatric clinics of North America, 2008, 17, 665-683.
  • Robjant K., Hassan R., Katona C., Mental health implications of detaining asylum seekers : systematic review, The British journal of psychiatry, 2009, 194, 306-312.
  • Robjant K., Robbins I., Senior V., Psychological distress amongst immigration detainees : a cross-sectional questionnaire study, British journal of clinical psychology, 2009, 48, 275-286.
  • Steel Z., Momartin S., Bateman C., Hafshejani A., Silove D., Psychiatric status of asylum seeker families held for a portraite period in a remote detention centre in Australia, Australian and New Zealand journal of public health, 2004, 28, 23-32.
  • Steel Z., Silove D., Brooks R., Momartin S., Alzuhairi B., Suslijk B. A., Impact of immigration detention and temporary protection on the mental health of refugees, The British journal of psychiatry 2006, 188, 58-64.

Notes

[*]

Psychologue clinicienne référente mineurs isolés étrangers, service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent et psychiatrie adulte, service du Pr Marie Rose Moro, hôpital Avicenne 125 rue de Stalingrad 93009 Bobigny.

Plan de l'article

  1. Le trauma antérieur à la migration
  2. Le voyage migratoire
  3. La dépendance, l’insécurité et l’abandon
  4. Bureau de la PAF et zone d’attente

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