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Journal du droit des jeunes

2011/6 (N° 306)


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Il est question de savoir comment définir un parent. Les enfants n’arrivent pas ex nihilo sur terre. Il y a donc la question des parents. Être parent ne s’apprend pas. Ce qu’il faut mettre en lumière, en tant que psychiatre libéral exerçant à Strasbourg, c’est l’incidence de ces situations traumatiques sur des générations, sur les enfants qui sont des victimes forcées de ces situations. Je voulais revenir d’emblée sur le terme de « ZAPI » : « zone d’attente », cet euphémisme est insupportable en soi, « attente » de quoi ? « Zone de suspension », plutôt, zone d’improbable ou d’incertitude... pourquoi pas « salle d’attente » ? Ou « camp d’attente des personnes obligées » ? On pourrait l’appeler CAPO et pas ZAPI...

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Il ne s’agit pas de comparer la situation actuelle à cette période, mais les effets des signifiants sur le psychisme de chacun d’entre nous, sur celui des parents et, par conséquent sur celui de leurs enfants. Tout ce qui va toucher les parents va toucher les enfants.

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On l’a vu avec beaucoup de tension chez Monsieur Mahon. Tout à l’heure, il a pris conscience que les enfants en ZAPI pouvaient avoir peur. Qu’est-ce qui, dans l’histoire d’un enfant, détermine la peur ou la sécurité ? Qu’est-ce qui, dans l’histoire de chacun d’entre nous qui avons été des enfants, a été déterminant pour en appeler à un avenir d’adulte « sécure » ?

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Je fais le pari qu’un passage en ZAPI aura des effets incalculable et un coût sur la santé pour le pays qui aura à prendre en charge ces problèmes de santé.

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Ces gosses qui arrivent chez nous arrivent dans un système de rétention traditionnel, historique ; ils auraient pu arriver dans un camp où on parqua jadis les républicains espagnols, comme à Rivesaltes (Pyrénées-Orientales) qui a « accueilli » les Juifs et les tsiganes sous le gouvernement de Vichy, les militants du FNL algérien, puis les harkis et qui servit encore de centre de rétention administrative pour étrangers jusqu’en 2008. Quel est le sens de la permanence de la rétention dans notre pays, de cette « tradition d’accueil » que nous sommes capables de mettre dans le même lieu les stigmatisés de la société ?

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Devant l’humiliation des parents, les jeunes se sentent disqualifiés. On a ainsi observé un sentiment d’humiliation des enfants qui n’ont pu rejoindre leur père par regroupement familial avant 1975. On a observé un sentiment d’humiliation et de disqualification chez les pères. On a observé jusqu’à aujourd’hui que beaucoup de filles portent le voile pour protéger la cohésion des familles d’origine étrangère. Ces filles travaillent pour soigner le père.

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Cette humiliation imposée aux parents entraîne chez la plupart de mes patients, en réaction pour se protéger, un sentiment de conformisme, un sentiment manichéen qui va les empêcher d’interpréter la réalité. Ils vont être privés de notre capacité de polysémie. Ils vont voir le monde comme le bien s’opposant au mal, un peu comme l’Occident en ce moment ; ils vont devenir occidentaux. Cela va entraîner des obsessions.

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Ce que j’ai observé, c’est que la souffrance des gens qui subissaient des traumatismes était quasi identique à la souffrance des internés des camps de concentration. De l’observation clinique, on retient que les traumatisés ne viennent jamais à l’heure aux rendez-vous. C’est l’une des conséquences que l’on constate, comme tout à l’heure cette jeune fille qui confondait 11 et 21 jours. La transformation du rapport au temps est un des handicaps entraîné par ces situations. Ces personnes victimes de la rétention resteront toujours prisonnières du temps, ne pourront jamais venir à l’heure au cabinet du psychiatre.

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D’ailleurs, nous avons créé des consultations sans rendez-vous. C’est alors que le rapport à la clinique de l’internement nous convoque.

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La pire des conséquences, c’est que ces gosses ne puissent développer aucun symptôme, qu’en apparence ils aillent bien… et ce serait le plus grave. Car, que plus rien n’apparaisse, qu’ils soient les meilleurs enfants, les meilleurs élèves, alors que l’effet de ce traumatisme n’est pas calculable et on ne peut que le mesurer sur plusieurs générations sans aucun doute.

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Les cauchemars, le manque de sommeil, la difficulté de garder un rapport au temps posent de nombreux problèmes. Une fois que l’enfermement a pris fin, la question est de savoir comment on soigne.

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Au niveau de la langue, le traumatisme a empêché plusieurs témoignages, ces gens ne demandent qu’une chose c’est de se taire. Il n’y a pas de clinique, il faut prendre en compte le contexte dans lequel on exerce. Je cherche à ce que le silence ne soit pas culpabilisant, il doit devenir apaisant.

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La question que je pose pour terminer, c’est qu’une fois qu’on est parvenu à les sortir de cette ornière de la rétention, comment fait-on pour les soigner ? Je me pose régulièrement cette question, car je constate qu’à Strasbourg, pour ceux qui ont vécu des situations comme les jeunes que l’on vient d’entendre, il est impossible d’avoir un rendez-vous chez le spécialiste. Une fois sur deux le spécialiste refuse un premier rendez-vous au bénéficiaire de la couverture maladie universelle (CMU).

Pour citer cet article

« Témoignage du docteur Georges Yoram Federmann, psychiatre à Strasbourg », Journal du droit des jeunes, 6/2011 (N° 306), p. 32-33.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2011-6-page-32.htm
DOI : 10.3917/jdj.306.0032


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