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Journal du droit des jeunes

2011/6 (N° 306)


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La première chose, c’est de bien dire lorsqu’il s’agit des enfants qu’on met en prison : « je n’assume pas ça, je ne suis pas d’accord ». Il me semble que l’opinion publique doit savoir que ce n’est pas simplement un règlement administratif comme un autre. C’est la question de savoir que des enfants vont arriver sur le territoire français, sans papiers, chassés par la guerre, par des conflits très graves, amenés parfois par des passeurs qui ont vendu le rêve et l’aventure. La conséquence, c’est que ce sont des enfants qui arrivent dans cette situation et que nous sommes capables de mettre en prison.

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Les conséquences de la prison : j’ai vu des enfants, j’ai participé à des études, j’ai travaillé en particulier avec des Canadiens. Il faut le dire : les effets directs et indirects pour l’avenir sont tragiques, importants, graves, parfois irréversibles. C’est-à-dire qu’il y a l’acte d’être privé de liberté, coupé des liens que l’on peut avoir avec d’autres personnes : les parents, les frères et sœurs, les personnes de confiance qui ont protégé. Les enfants perdent quelque chose de fondamental pour se développer, qui est la confiance dans les adultes et dans le fait que les adultes sont capables de les protéger.

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Cette croyance fondamentale, qui est nécessaire pour grandir, est perdue à jamais, parce que, quel que soit ce qui va se passer après, on saura que cela peut arriver. Contrairement à ce qu’on dit, que les enfants sont la richesse du monde, qu’on aime tous les enfants, des adultes, au nom de la loi ou de règlements, peuvent bafouer cette chose fondamentale du besoin de protection alors que celle-ci est nécessaire pour leur développement.

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Deuxième point : les conditions de détention. Elles ne sont pas adaptées aux enfants. Je pense même qu’on ne cherche pas à les adapter. Elles sont violentes, bien sûr incompréhensibles la plupart du temps par les enfants. Elles exposent les enfants à de nouvelles violences, à des humiliations. Parfois, cette exposition rappelle des choses que les enfants ont vécues, réactivent en particulier des syndromes traumatiques. Ce sont des enfants qui ont pu être torturés, être dans des camps en vivant des choses extrêmement difficiles, avec des pertes, des deuils, des traumas. Dans le parcours qui va les amener jusqu’à la France, dans les camions, en changeant de voiture, cela ne se fait pas sans exposition, sans frayeur. À certains moments, ils peuvent avoir eu peur de mourir. Ils arrivent en France, terre de liberté, et peuvent se retrouver dans des situations qui, même si elles ne sont pas aussi violentes que ce qu’ils ont vécu, leur rappellent et réactivent les souffrances, les syndromes post-traumatiques, les dépressions, les deuils.

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Comme ils ont été fragilisés par des événements antérieurs, les symptômes vont être plus importants. C’est d’ailleurs dans ces cas qu’il m’arrive de voir des enfants, quand ils arrivent à être complètement désorganisés en prison et qu’ils commencent à poser des problèmes à la prison elle-même : ils sont terrorisés, ne mangent plus, etc., et on dit qu’on ne comprend pas ce qui s’est passé.

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Pour comprendre, il faut se dire que ce sont les conditions de détention : le fait d’avoir été confrontés à un adulte en prison, les avances sexuelles, des choses qui leur sont refusées… Bref, toutes ces violences consubstantielles à la prison qui font que, pour un événement même pas très important, ça réactive tous les événements antérieurs. Cela met ces enfants dans des situations où ils ont l’air complètement perdus, désorganisés, incapables de dire ce qui leur arrive, et parfois la souffrance, voire la folie, est un refuge face à cette difficulté extrême.

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La prison est un peu à l’image de ces parcours. Il faut survivre à la prison de la même façon et pouvoir croire que demain il y aura quelque chose d’autre, sachant que la prison coupe les liens avec l’extérieur, avec le peu de famille, avec les gens sur qui on peut compter. L’avenir est ainsi compromis.

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On a du mal à comprendre. On me dit « la prison accompagnée ». Bien sûr, il vaut mieux une prison avec des êtres humains qui sont des professionnels, qui vont essayer d’humaniser ce cadre et ne pas rompre tous les liens, et de témoigner auprès de ces enfants qu’ils restent des humains, des enfants courageux, parce qu’il faut être courageux pour faire des choses comme ça et qu’un avenir est possible.

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C’est quand même très hypocrite parce que ça ne suffit pas pour adoucir la prison et, même si les enfants racontent qu’heureusement il y a eu un personnage, un éducateur ou un gardien qui leur a témoigné une sorte d’empathie, qui leur a dit « je t’admire » ou « c’est incroyable ce que tu as fait », des choses qui les remettent dans une position d’humain qui croit encore qu’on peut grandir et faire un chemin dans notre société, ici ou ailleurs, cela ne suffit pas.

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C’est l’effet même de la prison sur ces enfants qui ne va pas. Il faut modifier, de façon à ce que cette réponse ne soit pas unique, facile, qui nous exonère de toute autre fonction auprès d’eux. Il faudra ensuite traiter les conséquences de la prison, en plus de tout ce qui s’est passé auparavant.

Pour citer cet article

« Témoignage de Marie-Rose Moro, psychiatre d'enfants et d'adolescents, psychanalyste, professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l'Université Paris Descartes », Journal du droit des jeunes, 6/2011 (N° 306), p. 33-34.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2011-6-page-33.htm
DOI : 10.3917/jdj.306.0033


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