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Journal du droit des jeunes

2011/6 (N° 306)


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C’est en ma qualité de psychanalyste travaillant en pédopsychiatrie depuis très longtemps que j’ai été conduit à m’intéresser au cas des enfants de sans-papiers qui, depuis quelques années, ont été conduits dans les centres de rétention avec leurs parents.

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Comme c’est connu en France, on a employé des méthodes contestées dans le monde entier, par lesquelles on allait chercher les enfants des sans-papiers à l’école. La chasse aux enfants, c’est comme cela que s’appelle un livre de témoignage et de recherche que nous avons publié avec la philosophe Angélique del Reye [1][1] La chasse aux enfants. L’effet miroir de l’expulsion..., dans lequel nous avons essayé de comprendre les incidences psychopathologiques d’une telle réalité sociale pour les enfants des sans-papiers retenus dans les centres de rétention, mais surtout les incidences sur les autres enfants.

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Nous sommes partis de l’hypothèse que, pour les autres enfants, il ne pouvait pas ne pas se passer quelque chose au point de vue de leur équilibre psychologique quand ils voyaient ou ils savaient que des copains de classe pouvaient être recherchés par une autorité légale.

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Comme champ de recherche, nous nous sommes intéressés à ces centaines d’établissements en France dans lesquels, avant l’arrivée de la police pour chercher les enfants, existait une crainte créant un état anxiogène dans la population des élèves. Les directeurs, les enseignants, les parents d’élèves avaient préparé des plans d’extraction des enfants de sans-papiers au cas où la police viendrait les chercher.

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Nous nous sommes dit qu’un tel état au quotidien pour les autres enfants, ceux qui sont témoins, est un drôle d’état… un état d’urgence qui, pour les enfants les plus fragiles, peut être aussi aggravant dans un équilibre instable. Notre recherche visait à savoir comment une attitude autoritaire, violente envers les enfants avait des incidences pathogènes, représentait une agression envers l’ensemble des enfants.

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Cette étude a duré deux ans. Effectivement, la première chose que nous pouvons constater, c’est que ce n’est pas banal, le fait de considérer qu’une salle de classe, du point de vue du développement psychosociologique de l’enfant, fonctionne forcément comme un organisme. Il y a une unité organique dans une salle de classe. Ce n’est quand même pas rien de penser qu’on peut extraire ou menacer d’extraire un élément de cet organisme. La menace a d’ailleurs la même importance que l’extraction.

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Les influences sont multiples. Une salle de classe, une cour de récré fonctionnent comme ce que le psychiatre anglais Winnicott appelait « un espace transitionnel ». Il faut savoir que, dans l’évolution psychologique de l’enfant, le « Moi » en tant qu’entité isolée par rapport à l’autre n’est pas du tout établi et que le développement de la personnalité de l’enfant se fait à travers des transferts, des projections, introjections multiples dans lesquels c’est un travail d’ensemble, dans lequel tous les éléments sont nécessaires.

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C’est absolument aberrant, du point de vue de la santé mentale, de penser que nous pouvons procéder à une agression directe envers ces enfants sans influencer les autres.

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La première influence directe : on a constaté les cas de cauchemars, de nervosité, d’insomnie… Mais les premiers éléments constatés nous permettaient de voir qu’on se trouvait face à un message double blind, double message contradictoire parce que, pour l’enfant, dans une démocratie, la figure du policier devrait être une figure rassurante. Désormais, pour ces centaines, ces milliers d’enfants qui savaient que les autorités de l’école préparaient quelque chose pour se défendre de la police, cela devenait très déstabilisant. La figure du policier apparaît comme une de celle dont il y a peut-être lieu de se méfier dans le cas où il n’y avait pas d’agression directe. Et, dans le cas où il y a eu des agressions directes de la police qui est venue chercher des mômes avec la famille, cela devenait beaucoup plus grave.

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Ce que je peux témoigner, c’est que, de la part d’une autorité démocratique, il existe une attitude d’agression qu’on veut croire qu’elle s’adresse directement aux enfants de sans-papiers qui sont illégitimement enfermés. Mais la vérité est que cette agression se dirige vers l’ensemble des enfants scolarisés en France.

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Pour les enfants enfermés dans les centres de rétention, nous nous trouvons dans la fabrication artificielle d’une situation perverse dans laquelle un droit légitime de vie – ils viennent avec leurs parents, parfois ils sont nés en France, ils ne font rien d’autre que d’exister – va les entraîner dans un camp de rétention, avec les policiers, l’humiliation de leurs parents, etc.

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Il n’y a pas besoin d’être Freud pour se rendre compte des conséquences de vivre l’humiliation d’un père ou d’une mère. Les témoignages sont une multitude. Pour eux, on est en train de provoquer des traumatismes irréversibles par une injustice totale, puisqu’ils n’ont commis d’autre délit que d’exister. C’est contre leur humanité, contre l’humanité, que cette agression est aujourd’hui exercée dans les pays du Nord, et dans la France en particulier.

Notes

[1]

La chasse aux enfants. L’effet miroir de l’expulsion des sans-papiers, La Découverte, 2008. Voy. égal. l’interview de M. Bensayag, JDJ, n° 265, mai 2007, pp. 8-10.

Pour citer cet article

« Témoignage de Miguel Benasayag, psychanalyste et philosophe », Journal du droit des jeunes, 6/2011 (N° 306), p. 35-35.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2011-6-page-35.htm
DOI : 10.3917/jdj.306.0035


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