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Journal du droit des jeunes

2011/8 (N° 308)


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« La première fois que j’ai eu à mendier, je me suis sentie profondément humiliée. Je n’osais pas regarder les gens en face, j’avais honte. Bientôt, j’ai remarqué qu’il y avait trois sortes de passants. Ceux qui ne donnent jamais rien. Ceux qui, même s’ils ne donnent que 10 centimes, avaient pitié de moi. Puis les pires, ceux qui montraient leur mépris en jetant leurs sous dans mon escarcelle. Va donc travailler !, criaient-ils. Comme si j’avais cette option ».

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Loredana est une frêle jeune femme de 22 ans. De beaux cheveux longs, petit t-shirt noir de chez Nike. Il est difficile de se l’imaginer, il y a deux ans à peine, mendiante Rom parmi les autres, assise par terre dans les gares et stations de métro de Bruxelles. Une mère adolescente qui, son enfant sur les genoux, sollicitait d’une voix plaintive l’aumône. Histoire classique de beaucoup de Roms sur notre territoire. En 2001, elle quitte la Roumanie avec sa famille dans l’espoir d’obtenir des soins pour son père handicapé. Sa jambe artificielle doit être remplacée et de surcroît, il a le diabète et une hépatite.

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Mais la Belgique n’est pas terre promise. La demande d’asile est rejetée et la famille de nouveau condamnée à vivre dans l’illégalité. Aucune possibilité de travail. Pas d’assurance maladie ni de soutien financier. Le cercle vicieux.

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À dix-sept ans, Loredana est enceinte de son premier enfant, Isabella. Dans la culture Rom, se marier très jeune et avoir des enfants tôt n’est pas exceptionnel et encore moins un scandale. On emmène l’enfant dans sa quête quotidienne. « Bien sûr qu’une maman ne veut pas cela. Mais quelle alternative avais-je ? La laisser seule ? Quand je le pouvais, je la laissais avec ma mère ou ma belle-mère, avec qui nous partagions une chambre. Mais la plupart du temps, tout le monde devait aller mendier si nous voulions manger le soir. À la naissance de ma deuxième fille, l’aînée avait deux ans et demi. Il m’était difficile de les emmener toutes les deux et j’ai dû laisser mon aînée seule, si jeune ». (Soupir)

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Mais où était son mari ? Ne pouvait-il s’occuper des enfants ? « Mon mari allait tous les jours à l’abattoir d’Anderlecht dans l’espoir de trouver du travail. Lorsque la chance lui souriait, il pouvait travailler quelques heures, au noir, bien entendu. Cinq à six euros de l’heure, pas plus. Trois fois par mois, c’était déjà beaucoup. Les employeurs ont l’embarras du choix parmi les immigrés clandestins, n’est-ce pas. Mais l’espoir ne l’a jamais quitté, même s’il a dû mendier souvent. Rentrer à la maison avec vingt euros en poche était rare. Le plus souvent, je récoltais entre 10 à 13 euros. Tout notre argent allait aux soins des enfants. Les couches-culottes, la nourriture qui coûte très cher. Nous avons eu souvent faim parce qu’il ne restait plus rien après ».

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Avec la police, Loredana jouait au chat et à la souris. Dans notre pays, faire la manche est interdit, mais la police patrouille pour prévenir les abus. Mendicité agressive, les réseaux qui utilisent des enfants mineurs, ce genre de chose. « J’ai toujours été sur mes gardes. Ils sont rarement en uniforme. Dès que je voyais un flic, je courais aussi vite que je pouvais. Mais ils criaient tellement fort que j’étais glacé sur place par la peur. J’ai été plusieurs fois emmenée au commissariat et gardée près de six heures. Entre-temps, mon bébé pleurait de faim. Je donnais mon argent aux policiers pour qu’ils aillent acheter de la nourriture, mais il y en avait qui refusait de le faire. Ils n’étaient pas tous comme ça. Il y en avait de très gentils qui m’expliquaient, le regard triste, qu’ils étaient obligés de m’arrêter et de m’emmener au commissariat. Je n’ai jamais été frappée, mon mari bien ».

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« Au commissariat, les agents téléphonaient à l’Office des étrangers. Sa réponse ressemblait à un jeu de hasard soit on me laissait aller, soit j’étais transférée au 127bis, centre fermé pour les demandeurs d’asile déboutés. Par deux fois, j’ai été renvoyée en Roumanie. Mais je suis toujours revenue. Mon mari et ma famille se trouvaient ici. Je n’aurais pas mieux fait de rester en Roumanie au lieu de toute cette misère ? (soupir) Croyez-moi, en Roumanie, c’est pire qu’ici ».

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Les procès-verbaux se sont accumulés et l’affaire a finalement été portée devant le tribunal. Loredana a été condamnée par défaut à payer une amende de 4.125 euros et à une peine de prison de 18 mois, parce qu’elle avait incité son enfant à mendier. « Le juge a estimé que je négligeais mon enfant en le prenant avec moi pour aller mendier. L’avocat pro deo n’a fait aucun effort pour réfuter cette affirmation. Je me suis retrouvée en prison. Incroyable, non ? Quel délit avais-je commis ? J’ai eu tellement peur. À la longue, j’avais peur de tout. Mon mari venait tous les jours m’apporter notre bébé à la prison, pour que je puisse l’allaiter ne fût-ce qu’une fois par jour. Le reste du temps, je tirais mon lait pour ne pas tomber sans. Et alors l’on juge que je négligeais mon enfant (Essuie ses larmes)/

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Puis sont venus deux avocats qui ont réussi à me sortir de prison. Et c’est grâce à eux que j’ai été acquittée cette semaine. Je leur suis tellement reconnaissante. Sans eux, je n’avais pas l’ombre d’une chance ».

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Loredana est encore très émue lorsqu’elle parle de son emprisonnement. « Ma petite fille de trois ans était fâchée contre moi. Elle venait me rendre visite en prison et, à chaque fois, elle était complètement perturbée. Elle trouvait que je l’abandonnais. Que pouvais-je lui dire ? « Maman travaille ici. Elle ne peut pas rentrer à la maison. Elle gagne des petits sous pour vous ». C’est ce que je lui racontais d’ailleurs, mais à chaque fois, elle se mettait à hurler et demandait si elle pouvait rester avec moi, gagner des petits sous comme moi. (Sanglote très fort). Lorsque j’ai pu quitter la prison, elle est restée encore longtemps terrifiée. Chaque fois que j’allais chez le boulanger, elle était prise d’une peur panique parce qu’elle pensait que je ne reviendrais plus. Ma cadette avait sept mois lorsque l’on m’a mise en prison. Après deux mois, elle ne me reconnaissait plus. Je la prenais dans mes bras, mais ses pleurs devenaient hystériques. Elle préférait ma nièce qui s’est si gentiment occupée d’elle pendant cette période. Il lui a fallu des mois pour retrouver un sommeil tranquille ».

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Loredana va bien aujourd’hui. Grâce à l’intervention des deux avocats, la famille a obtenu l’aide du CPAS et habite un logement social à St-Josseten-Noode, une commune de Bruxelles. Elle attend son troisième enfant. Son regard encore triste s’illumine lorsqu’elle parle de ses deux petites filles. Toute fière, elle montre des photos. Deux jolies gamines aux grands yeux, toutes souriantes et portant de jolies robes colorées. L’aînée a cinq ans, la cadette quatre ans. « Elles vont à l’école », dit-elle fièrement. Et elle, qu’attend-elle encore de la vie ? « Ne plus jamais devoir mendier. Une bonne santé pour mes enfants et que nous puissions continuer à vivre tranquillement ici. Je n’en demande pas plus ».

Notes

[1]

Cet article a été publié dans le Nieuwsblad le 6 juin 2010 ; il est reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteure ; traduction : Odette klaess.

[2]

Journaliste à « Het Nieuwsblad »


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