2001
Journal Français de Psychiatrie
Comment les responsables de la santé publique ne voient-ils pas
les dangers d’un « titre » de psychothérapeute ?
Gérard Pommier
[*]
Comment les
responsables de la santé publique ne voient-ils pas les dangers d’un « titre »
de psychothérapeute ?
Quelle est la situation exacte ? Le 7 juin 2000, Claude Dumézil
et l’auteur de ces lignes ont été reçus par le docteur Obrecht, conseiller de
la ministre de la Santé. Nous avons ainsi pris connaissance des projets
actuels, confirmés ensuite par écrit. Le ministère ne souhaite pas réglementer
la profession de psychothérapeute au sens du code de la santé public, mais il
compte proposer une protection du titre de psychothérapeute, qui assurera une
garantie professionnelle aux psychothérapeutes, et cela sans les contraintes de
la réglementation. Cette protection impliquera d’avoir validé un cursus et de
faire état de compétences, en souscrivant aux trois conditions suivantes
:
- Une formation de base validée par l’Université et
comportant un cursus en psychopathologie (obligatoire) ;
- Une formation par des « écoles de psychothérapie » qui
devront se conformer à un cahier des charges strict et imposé. C’est « la
profession » qui élaborera ce cahier des charges, dont le mot clef est le «
travail sur soi », complété par un certain nombre de séminaires. Dans cette
définition qui sera faite par « la profession », l’option du ministère est de
ne pas suivre l’exemple de l’Allemagne ou de l’Italie, qui ont éliminé la
plupart des formes de psychothérapie au profit de celles bénéficiant d’une
reconnaissance universitaire ;
- Les candidats ayant satisfait aux deux premières exigences
seront ensuite validés sur dossier par une commission purement
administrative.
La mise en place de ces dispositions comportera une période de
transition (surnommée « la clause du grand-père »). On remarque que, comme il
n’y aura pas de sélection de ce qui constitue « la profession », l’État ne fera
qu’avaliser la situation actuelle, y compris celle des sectes à prétention
thérapeutique.
Il a été également précisé que le ministère n’envisageait pas à
proprement parler de loi sur les psychothérapeutes, mais qu’il y aurait
seulement au plan législatif un texte d’« accrochage simple », c’est-à-dire une
loi renvoyant la fonction de psychothérapeute à une réglementation mise en
place plus tard par le Conseil d’État.
En pratique, le titre permettra aux institutions de recruter
des psychothérapeutes ès qualités plutôt que des psychiatres ou des
psychologues. Cela impliquera au niveau institutionnel certains remboursements
par la Sécurité sociale. Un remboursement de l’acte psychothérapeutique en
général n’est pas envisagé pour le moment, mais la réglementation pourrait
s’élargir par la suite. Enfin, à la question de savoir si la psychanalyse sera
considérée comme une psychothérapie, il a été répondu qu’il appartiendra aux
psychanalystes de savoir s’ils souhaitent être inclus dans ce cadre, la
réglementation prévue ne les y obligeant pas.
Quelle leçon tirer de ces informations ? Que des méthodes de
suggestion aussi mouvantes que la mode puissent être protégées par l’État pose
un grave problème de santé publique. Il faut consulter la liste et les
programmes des officines de psychothérapie pour se rendre compte de la
dimension de cette imposture. Que l’on lise les fascicules de celles qui se
présentent comme les plus sérieuses : l’invraisemblable incohérence de la «
gestalt thérapie », de la sophrologie, la prétention « pseudo-scientifique » du
conductivisme qui, au milieu de ses méthodes de rééducation, insère des
statistiques et des schémas de neurophysiologie pour faire sérieux ! Quant au
reste, qu’on en juge : la musique calme les nerfs, c’est connu ! Quelqu’un qui
vous fait jouer d’un petit instrument ou écouter des disques est donc un
musicothérapeute, et les dj à la mode
pourront réclamer un diplôme d’État (à condition de payer pendant quelques
années les officines qui disposeront d’un label qualifié). Il y a quelques
années, lorsque sont apparues ces multiples « […] thérapies », leurs praticiens
n’étaient pas nombreux ni pittoresques. Nous avons sans doute pensé que cela
allait se calmer, qu’il s’agissait juste de résistances, et qu’après un moment
d’illumination, ces « thérapeutes » finiraient bien par rentrer de Katmandou ou
de Californie ! Le « cri primal » a en effet fini par casser les tympans ! Mais
les autres thérapies ont continué à s’ajouter les unes aux autres, depuis la
gestalt jusqu’aux différentes méthodes de dressage, dont l’une s’appelle même «
comportementalisme » ! Les psychanalystes ne se sont pas inquiétés, et ils ont
continué leur chemin. Et puis, quand ils se sont retournés, ils ont vu
plusieurs dizaines de milliers de ces « thérapeutes », une foule considérable,
parmi laquelle certains tenaient de petites pancartes : « Les psychanalystes
avec nous ! » D’autres se présentent de manière beaucoup plus menaçante :
certaines associations de psychothérapeutes paient actuellement des avocats
pour se préparer à attaquer les psychanalystes pour exercice illégal de la
psychothérapie, au cas où la loi serait votée. Nous n’avions pas tort de penser
que les psychothérapies ne sont que des résistances à la psychanalyse. Mais que
va-t-il se passer si ces résistances sont reconnues par un diplôme d’État
?
Dès qu’il sera question concrètement d’une protection du titre
de psychothérapeute, les psychiatres et les psychologues d’un côté, les
syndicats de psychothérapeutes de l’autre, risquent de se disputer un titre
avec chacun leur projet de loi et leur député. Pour chacun d’entre eux, le
charlatan, ce sera l’autre : pour les psychothérapeutes, les diplômes
universitaires ne forment pas à « la relation » (c’est vrai). Pour les
psychiatres, en revanche, les psychothérapeutes fonctionnent à la suggestion et
se prêtent à la dérive des sectes (c’est vrai aussi). Les uns et les autres ont
bien raison, et c’est pourquoi un titre spécifique est inutile! Et l’on
pourrait espérer qu’avec la prudence que confère l’exercice du pouvoir, le
gouvernement s’abstiendra se fourrer dans ce guêpier ! Mais il existe aussi un
autre scénario possible : après avoir démantelé systématiquement la psychiatrie
(c’est fait), l’État répartira dans les secteurs de santé mentale des médecins
de style dsm 4, qui prescriront
seulement des médicaments (cela commence) et des psychothérapies sous-payées et
remboursées (c’est le risque).
Dans ces différents cas de figure, nous pourrions – quoi qu’il
en soit – nous contenter de nous situer négativement en réclamant du
législateur que la psychanalyse soit exclue de ce projet. Ce serait déjà un
résultat, car dans la situation présente, les associations psychanalytiques ne
sont pas forcément d’accord. Certaines verront peut-être avantage à se déclarer
comme psychothérapeutes (les seuls, les vrais) et dans cet état de division, le
gouvernement pourrait normaliser la situation en la défaveur des psychanalystes
: en effet, si un diplôme de psychothérapeute autorisait à exercer la
psychanalyse (rien ne l’empêcherait), les associations actuelles de
psychanalystes deviendraient rapidement obsolètes. Et les enseignements de
Freud péricliteraient très vite. Par conséquent, s’il était possible de faire
en sorte que la psychanalyse soit exceptée d’une protection d’État du
psychothérapeute, ce serait déjà un résultat. Mais est-ce suffisant ? En effet,
s’il existait un tel statut, et surtout s’il était sanctionné par des
remboursements de la Sécurité sociale, il polariserait aussitôt l’intérêt des
usagers et de ceux qui sont en formation. À terme, la psychanalyse serait, là
aussi, marginalisée.
Nous ne pouvons donc rester à mi-chemin. Il faut montrer
clairement la totale inconsistance d’un statut du psychothérapeute. Sans doute
certains actes sont-ils psychothérapeutiques, mais aucun statut scientifique ne
permet de les définir et encore moins de les sanctionner par un titre. Un acte
médical, un air de musique, un voyage à Lourdes, un médicament, une drogue
possèdent à des degrés divers des effets psychothérapeutiques. Cela ne mérite
pas un diplôme. Le « psychothérapeutique » est un qualificatif, pas un
substantif.
Enfin, il y a un problème d’identité de la psychanalyse. L’acte
psychanalytique tient son efficacité du désir de l’analyste, tel qu’il se
dégage à un moment donné de sa propre cure. Autrement dit, l’acte du
psychanalyste est toujours psychanalytique et jamais psychothérapique, qu’il
reçoive son patient assis, allongé, une fois, deux fois ou une heure, etc. Les
psychanalystes ne sont pas à moitié, ou de temps en temps psychothérapeutes !
De plus, alors qu’ils n’ont pas cette formation, un bon nombre d’associations
de psychothérapeutes n’hésitent pas à déclarer qu’il n’y a pas tant de
différence entre la « psychothérapie analytique » et la psychanalyse. Et qui
les empêchera de s’autoproclamer psychanalystes, comme ils se sont
autoproclamés psychothérapeutes ? Si les psychanalystes eux-mêmes ne disent pas
clairement que les centaines de versions des psychothérapies n’ont pas d’autre
fondement que celui de la résistance et de la suggestion, qui d’autre le fera ?
Un tel parti pris aura de grands avantages pour éclaircir les enjeux pour les
milliers d’étudiants qui veulent s’orienter et pour ceux qui sont actuellement
en formation. S’ils ne voient pas bien les différences et s’ils choisissent le
plus facile, c’est peut-être à cause de notre manque de clarté. Par la même
occasion, le public retrouverait confiance dans une discipline dont la
spécificité s’est diluée dans les dernières années.
[*]
Psychanalyste.