Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-86586-797-8
44 pages

p. 12 à 13
doi: 10.3917/jfp.012.0012

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no12 2001/1

2001 Journal Français de Psychiatrie

Comment les responsables de la santé publique ne voient-ils pas les dangers d’un « titre » de psychothérapeute ?

Gérard Pommier  [*]
Comment les responsables de la santé publique ne voient-ils pas les dangers d’un « titre » de psychothérapeute ?
Quelle est la situation exacte ? Le 7 juin 2000, Claude Dumézil et l’auteur de ces lignes ont été reçus par le docteur Obrecht, conseiller de la ministre de la Santé. Nous avons ainsi pris connaissance des projets actuels, confirmés ensuite par écrit. Le ministère ne souhaite pas réglementer la profession de psychothérapeute au sens du code de la santé public, mais il compte proposer une protection du titre de psychothérapeute, qui assurera une garantie professionnelle aux psychothérapeutes, et cela sans les contraintes de la réglementation. Cette protection impliquera d’avoir validé un cursus et de faire état de compétences, en souscrivant aux trois conditions suivantes :
  1. Une formation de base validée par l’Université et comportant un cursus en psychopathologie (obligatoire) ;
  2. Une formation par des « écoles de psychothérapie » qui devront se conformer à un cahier des charges strict et imposé. C’est « la profession » qui élaborera ce cahier des charges, dont le mot clef est le « travail sur soi », complété par un certain nombre de séminaires. Dans cette définition qui sera faite par « la profession », l’option du ministère est de ne pas suivre l’exemple de l’Allemagne ou de l’Italie, qui ont éliminé la plupart des formes de psychothérapie au profit de celles bénéficiant d’une reconnaissance universitaire ;
  3. Les candidats ayant satisfait aux deux premières exigences seront ensuite validés sur dossier par une commission purement administrative.
La mise en place de ces dispositions comportera une période de transition (surnommée « la clause du grand-père »). On remarque que, comme il n’y aura pas de sélection de ce qui constitue « la profession », l’État ne fera qu’avaliser la situation actuelle, y compris celle des sectes à prétention thérapeutique.
Il a été également précisé que le ministère n’envisageait pas à proprement parler de loi sur les psychothérapeutes, mais qu’il y aurait seulement au plan législatif un texte d’« accrochage simple », c’est-à-dire une loi renvoyant la fonction de psychothérapeute à une réglementation mise en place plus tard par le Conseil d’État.
En pratique, le titre permettra aux institutions de recruter des psychothérapeutes ès qualités plutôt que des psychiatres ou des psychologues. Cela impliquera au niveau institutionnel certains remboursements par la Sécurité sociale. Un remboursement de l’acte psychothérapeutique en général n’est pas envisagé pour le moment, mais la réglementation pourrait s’élargir par la suite. Enfin, à la question de savoir si la psychanalyse sera considérée comme une psychothérapie, il a été répondu qu’il appartiendra aux psychanalystes de savoir s’ils souhaitent être inclus dans ce cadre, la réglementation prévue ne les y obligeant pas.
Quelle leçon tirer de ces informations ? Que des méthodes de suggestion aussi mouvantes que la mode puissent être protégées par l’État pose un grave problème de santé publique. Il faut consulter la liste et les programmes des officines de psychothérapie pour se rendre compte de la dimension de cette imposture. Que l’on lise les fascicules de celles qui se présentent comme les plus sérieuses : l’invraisemblable incohérence de la « gestalt thérapie », de la sophrologie, la prétention « pseudo-scientifique » du conductivisme qui, au milieu de ses méthodes de rééducation, insère des statistiques et des schémas de neurophysiologie pour faire sérieux ! Quant au reste, qu’on en juge : la musique calme les nerfs, c’est connu ! Quelqu’un qui vous fait jouer d’un petit instrument ou écouter des disques est donc un musicothérapeute, et les dj à la mode pourront réclamer un diplôme d’État (à condition de payer pendant quelques années les officines qui disposeront d’un label qualifié). Il y a quelques années, lorsque sont apparues ces multiples « […] thérapies », leurs praticiens n’étaient pas nombreux ni pittoresques. Nous avons sans doute pensé que cela allait se calmer, qu’il s’agissait juste de résistances, et qu’après un moment d’illumination, ces « thérapeutes » finiraient bien par rentrer de Katmandou ou de Californie ! Le « cri primal » a en effet fini par casser les tympans ! Mais les autres thérapies ont continué à s’ajouter les unes aux autres, depuis la gestalt jusqu’aux différentes méthodes de dressage, dont l’une s’appelle même « comportementalisme » ! Les psychanalystes ne se sont pas inquiétés, et ils ont continué leur chemin. Et puis, quand ils se sont retournés, ils ont vu plusieurs dizaines de milliers de ces « thérapeutes », une foule considérable, parmi laquelle certains tenaient de petites pancartes : « Les psychanalystes avec nous ! » D’autres se présentent de manière beaucoup plus menaçante : certaines associations de psychothérapeutes paient actuellement des avocats pour se préparer à attaquer les psychanalystes pour exercice illégal de la psychothérapie, au cas où la loi serait votée. Nous n’avions pas tort de penser que les psychothérapies ne sont que des résistances à la psychanalyse. Mais que va-t-il se passer si ces résistances sont reconnues par un diplôme d’État ?
Dès qu’il sera question concrètement d’une protection du titre de psychothérapeute, les psychiatres et les psychologues d’un côté, les syndicats de psychothérapeutes de l’autre, risquent de se disputer un titre avec chacun leur projet de loi et leur député. Pour chacun d’entre eux, le charlatan, ce sera l’autre : pour les psychothérapeutes, les diplômes universitaires ne forment pas à « la relation » (c’est vrai). Pour les psychiatres, en revanche, les psychothérapeutes fonctionnent à la suggestion et se prêtent à la dérive des sectes (c’est vrai aussi). Les uns et les autres ont bien raison, et c’est pourquoi un titre spécifique est inutile! Et l’on pourrait espérer qu’avec la prudence que confère l’exercice du pouvoir, le gouvernement s’abstiendra se fourrer dans ce guêpier ! Mais il existe aussi un autre scénario possible : après avoir démantelé systématiquement la psychiatrie (c’est fait), l’État répartira dans les secteurs de santé mentale des médecins de style dsm 4, qui prescriront seulement des médicaments (cela commence) et des psychothérapies sous-payées et remboursées (c’est le risque).
Dans ces différents cas de figure, nous pourrions – quoi qu’il en soit – nous contenter de nous situer négativement en réclamant du législateur que la psychanalyse soit exclue de ce projet. Ce serait déjà un résultat, car dans la situation présente, les associations psychanalytiques ne sont pas forcément d’accord. Certaines verront peut-être avantage à se déclarer comme psychothérapeutes (les seuls, les vrais) et dans cet état de division, le gouvernement pourrait normaliser la situation en la défaveur des psychanalystes : en effet, si un diplôme de psychothérapeute autorisait à exercer la psychanalyse (rien ne l’empêcherait), les associations actuelles de psychanalystes deviendraient rapidement obsolètes. Et les enseignements de Freud péricliteraient très vite. Par conséquent, s’il était possible de faire en sorte que la psychanalyse soit exceptée d’une protection d’État du psychothérapeute, ce serait déjà un résultat. Mais est-ce suffisant ? En effet, s’il existait un tel statut, et surtout s’il était sanctionné par des remboursements de la Sécurité sociale, il polariserait aussitôt l’intérêt des usagers et de ceux qui sont en formation. À terme, la psychanalyse serait, là aussi, marginalisée.
Nous ne pouvons donc rester à mi-chemin. Il faut montrer clairement la totale inconsistance d’un statut du psychothérapeute. Sans doute certains actes sont-ils psychothérapeutiques, mais aucun statut scientifique ne permet de les définir et encore moins de les sanctionner par un titre. Un acte médical, un air de musique, un voyage à Lourdes, un médicament, une drogue possèdent à des degrés divers des effets psychothérapeutiques. Cela ne mérite pas un diplôme. Le « psychothérapeutique » est un qualificatif, pas un substantif.
Enfin, il y a un problème d’identité de la psychanalyse. L’acte psychanalytique tient son efficacité du désir de l’analyste, tel qu’il se dégage à un moment donné de sa propre cure. Autrement dit, l’acte du psychanalyste est toujours psychanalytique et jamais psychothérapique, qu’il reçoive son patient assis, allongé, une fois, deux fois ou une heure, etc. Les psychanalystes ne sont pas à moitié, ou de temps en temps psychothérapeutes ! De plus, alors qu’ils n’ont pas cette formation, un bon nombre d’associations de psychothérapeutes n’hésitent pas à déclarer qu’il n’y a pas tant de différence entre la « psychothérapie analytique » et la psychanalyse. Et qui les empêchera de s’autoproclamer psychanalystes, comme ils se sont autoproclamés psychothérapeutes ? Si les psychanalystes eux-mêmes ne disent pas clairement que les centaines de versions des psychothérapies n’ont pas d’autre fondement que celui de la résistance et de la suggestion, qui d’autre le fera ? Un tel parti pris aura de grands avantages pour éclaircir les enjeux pour les milliers d’étudiants qui veulent s’orienter et pour ceux qui sont actuellement en formation. S’ils ne voient pas bien les différences et s’ils choisissent le plus facile, c’est peut-être à cause de notre manque de clarté. Par la même occasion, le public retrouverait confiance dans une discipline dont la spécificité s’est diluée dans les dernières années.
 
NOTES
 
[*] Psychanalyste.
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