Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-86586-797-8
44 pages

p. 14 à 16
doi: 10.3917/jfp.012.0014

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no12 2001/1

2001 Journal Français de Psychiatrie

Appel à l’ordre

Alain Harly  [*]
J’ai reçu comme bien d’autres un Appel aux psychothérapeutes daté de mai 2000 émanant du Syndicat national des praticiens en psycho-thérapie.
Cet Appel invite à rejoindre ce syndicat dans un moment estimé d’historique. Ce qui lui donne cette qualité serait l’imminence d’une réglementation de la profession de psychothérapeute : en effet, une proposition de loi a été déposée par le député Jean-Michel Marchand et ce syndicat en revendique et l’esprit et la lettre.
Ce texte nous donne d’abord quelques éléments historiques qui font valoir la participation active du snppsy (créé en 1981) aux travaux qui, suite à la création du titre de psychologue en 1985, avaient pour objectif le décret d’application qui verra le jour en 1990.
Ce décret met en place des commissions préfectorales d’homologation afin de prendre en compte le statut de certains praticiens qui n’avaient pas suivi le cursus universitaire classique.
Le snppsy croit pouvoir faire aujourd’hui le constat que ces commissions n’ont pas véritablement joué leur rôle dans la mesure où de nombreuses demandes de « psychothérapeutes très reconnus » n’ont pas obtenu satisfaction malgré les recours et conclut à « un rejet des psychothérapeutes par les représentants des psychologues ».
On estime aussi qu’il y a lieu de prendre acte d’une différence essentielle de « par les caractéristiques épistémologiques de la construction et de l’acquisition de leurs savoirs » tant avec la psychologie que la psychiatrie.
Quant à la psychanalyse, on se plaît ici à souligner comment elle participe de cette même opposition, et que tout comme elle, la formation des psychothérapeutes ne se fait pas dans le cadre universitaire, que le savoir, le savoir-être et le savoir faire […] sont transmis selon des modes spécifiques par des groupements de professionnels.
Ce syndicat se positionne dans une action politique professionnelle et milite au plan français et au plan européen pour la reconnaissance d’un titre spécifique de psychothérapeute légalement reconnu, avec une formation spécifique.
Sur le plan européen, le projet de création d’un « Certificat européen de psychothérapie » retient son attention, mais il dénonce le privilège accordé aux formes universitaires d’acquisition de savoirs aux dépens des formes de transmission du savoir-être et des savoir-faire.
Dans le même esprit, ce syndicat s’est totalement opposé en 1999 à la proposition de loi Accoyer soutenue par le rpr relative à l’usage du titre de psychothérapeute, qui se proposait de réserver ce titre aux titulaires des diplômes de docteur en médecine qualifié en psychiatrie ou de troisième cycle en psychologie. Cette proposition a été rejetée.
Par contre, des contacts avec des représentants des partis politiques de la majorité ont ouvert d’autres perspectives. Le député vert Jean-Michel Marchand s’est vivement intéressé à la proposition de loi du snppsy portant sur la reconnaissance du titre de psychothérapeute, et l’a déposée à l’Assemblée nationale le mardi 28 mars 2000.
Le snppsy estime qu’une réglementation légale est souhaitable pour mettre fin à des abus et permettre que l’ensemble des psychothérapies soient reconnues dans leur spécificité et leur complémentarité. Il s’agit donc de confirmer et d’encadrer les fonctions d’une profession de santé non médicale. La proposition envisage un diplôme de psychothérapie et une habilitation. La formation serait confiée à des écoles agréées et pour une part à l’Université.
Voilà en résumé le contenu de cet appel qui espère un large appui pour cette proposition et qui répond, d’après les rédacteurs, à une sensibilité mutualiste.
J’ai eu aussi la curiosité de lire en son entier la proposition de loi et en particulier pal’exposé des motifs où l’on retrouve certes les éléments donnés dans l’Appel, mais aussi une mise en perspective qui ne manque pas d’intérêt.
J’en retiendrai ici quelques points qui m’ont spécialement interrogé.
– L’existence de la profession : dans l’exposé des motifs, on s’attache à comptabiliser les professionnels de la psychothérapie (plusieurs milliers nous dit-on) sans que l’on puisse saisir comment se fait ce calcul et surtout comment ce comput serait un argument d’existence même de la profession.
On glisse aussitôt sur la question de la tva qui s’applique aux psychothérapeutes non médecins et non psychologues : être taxé est ici un autre signe de l’existence mais sur un mode jugé comme discriminatoire.
À mon sens, la question qui se pose n’est pas celle de l’existence de la profession mais de celle d’un acte. Comment peut-on garantir un acte ? Il y a une impossibilité logique à ce qu’une réglementation puisse garantir un acte. On peut seulement, quelquefois mais pas toujours, apprécier après-coup si un acte a été thérapeutique.
– Les associations professionnelles : on affirme que l’organisation de la profession fondée sur le système associatif est un effet de la non-réglementation. Cependant, on évoque aussi le besoin de liberté des professionnels et l’intérêt d’un syndicat comme le snppsy. Pour contrer les inconvénients de la non-réglementation, on apprend que le snppsy avait pris l’initiative dès 1995 de mettre en place un processus de normation du service psychothérapique. On estime que ce manque de réglementation comporte bien des dangers, la dérive sectaire par exemple. Les rédacteurs remarquent pourtant que le travail accompli à l’intérieur des syndicats a contribué à une autorégulation.
Que les pratiques thérapeutiques soient sujettes à la dérive, on peut en convenir, mais il s’impose aussi de se demander si une réglementation ne le serait pas tout autant. C’est en tout cas ce que nous apprend l’histoire pour ce qui concerne la psychanalyse : sa réglementation et son encadrement ont toujours généré une dégradation de la pratique.
Nous serions, par contre, tentés d’encourager ce mouvement d’autorégulation dont les rédacteurs constatent eux-mêmes les effets bénéfiques.
La garantie attendue d’une réglementation et d’un titre officiel nous paraît bien illusoire en regard de la diversité des pratiques qui se réclament de la psychothérapie. Et n’est-ce pas ce que l’on peut attendre de mieux d’une société civilisée, qu’elle produise par elle-même ses propres régulations ? Ne serait-ce pas l’idéal de la loi de pouvoir se passer d’elle, dans la mesure où chacun y participe par un questionnement personnel et collectif ?
– Définition de la psychothérapie et du psychothérapeute : la brève définition donnée de la psychothérapie s’inspire d’un discours néo-freudien où il y aurait bien des choses à redire. Mais disons seulement ici combien on imagine mal comment toutes les psychothérapies (il y en aurait 250 types selon certains et jusqu’à 400 selon d’autres…) pourraient s’y reconnaître. C’est d’ailleurs un glissement itératif de ce texte de passer de la pluralité des psychothérapies à un terme générique, la psychothérapie, qui apparaît comme bien abusif.
La définition du psychothérapeute est encore plus indigente. On y oppose la notion d’écoute globale à une approche simplement symptomatique.
Si l’on peut s’accorder sur la nécessité de dépasser une approche purement symptomatique, ce global de l’écoute laisse songeur. Il ne serait pas inutile de reprendre à ce sujet la notion freudienne d’attention flottante, qui n’a rien à voir avec une saisie totalisante du sujet dans ses dires et ses allures.
Et du côté de la formation, on propose une formation originale basée sur une psychothérapie personnelle approfondie, une solide formation qualifiante, pratique et expérientielle, dispensée par l’Université et des instituts de formation agréés, une supervision continue de leur pratique, un contrôle de la compétence par les pairs.
Une lecture trop rapide pourrait nous donner l’idée que nous retrouvons-là les standards de la formation analytique, à ce détail près que les écoles analytiques qui se prévalent d’une éthique freudienne ne sont pas dans une demande d’agrément. Leurs légitimités ne passent pas par une habilitation administrative ; c’est l’expérience renouvelée et incertaine, c’est la nécessaire invention dans la singularité de chaque cure qui fondent son application, non une réglementation qui dans ce cas ne saurait produire autre chose qu’une véritable stérilisation de l’expérience, mais une application des lois mêmes de la parole.
– La contribution spécifique de la psychothérapie dans le champ sanitaire et social : voilà un paragraphe bien plus copieux où le rédacteur semble mieux inspiré. Il est vrai que nous voyons ici se déployer la capacité de « la psychothérapie » à répondre clairement aux besoins de nos sociétés et ceci à tous les niveaux où ils s’expriment : l’individu, l’insertion professionnelle ou sociale, le citoyen, la famille, la santé publique.
À n’en pas douter « la psychothérapie » et le psychothérapeute sont voués aux services des biens, et l’on voit mal comment une politique soucieuse d’apporter la félicité à ses citoyens pourrait s’opposer à elle ! D’ailleurs, on nous indique que dans le domaine de l’entreprise et dans celui du commerce les techniques issues de « la psychothérapie » font déjà des miracles !
– Psychothérapie et autres professions de santé : dans les professions de santé, la place de « la psychothérapie » s’impose dans la mesure où elle traite les troubles de l’individu. Il est ici fait appel à la maison commune au service du public.
« La psychothérapie » par la voix de ce syndicat revendique une autonomie, c’est-à-dire d’être reconnue en tant que telle à côté de la médecine et de la psychologie. On fait valoir la place essentielle et complémentaire qui lui revient dans le traitement des malaises de notre époque, alors que quelques lignes plus haut, on valorisait les techniques pour favoriser l’insertion dans l’entreprise et les objectifs de production. De même pour le commerce où l’on s’inspire des techniques de « la psychothérapie ». Il y a là une contradiction qui échappe aux rédacteurs, à moins qu’elle ne soit un indice parmi d’autres des ambiguïtés de cette proposition.
« La psychothérapie » se confirmerait comme une profession autonome dans la mesure même où elle n’est pas enseignée à l’Université. Autre conséquence : on affirme l’indigence de la formation des psychologues cliniciens dans ce domaine. Et de toute façon, dans la mesure où « la psychothérapie » exige un travail sur soi, il ne saurait se faire à l’Université.
Comment entendre ceci où l’affirmation se prévaut de la différence tout en revendiquant une reconnaissance ? Nous serions en tout cas tentés d’y noter la structure d’un discours qu’à force d’insister sur un pathos de la différence, ne rêve que d’une instance sans faille, d’un ordre enfin qui nous soulage de la douleur d’exister.
– Instance éthique et déontologie. Comme souvent les deux notions sont mises en contiguïté. La réglementation est appelée ici dans la mesure où l’autorégulation est jugée insuffisante.
Disons fermement que l’éthique ne saurait être une instance ; elle est un questionnement, certainement pas une morale ni une police. C’est bien pourtant l’esprit de cette proposition de loi qui nous apparaît comme une régression et un appel à l’ordre, dans la mesure où elle fait surgir la nécessité d’un réglementation là où il aurait été souhaitable d’avancer dans un questionnement qui prenne en compte les fondements même de la loi, soit ceux-là mêmes de la parole.
– Psychothérapeutes et psychologues : on y rappelle que les psychologues sont officiellement reconnus en France depuis la loi de juillet 1985 et que les commissions mises en place ensuite ont rejeté les candidatures des praticiens n’ayant pas les diplômes universitaires. On y voit la preuve de la différence essentielle entre la formation de psychothérapeute et celle de psychologue clinicien. On souligne d’ailleurs que le psychologue clinicien n’est pas formé pour conduire des relations de longue durée avec un individu qui explore les profondeurs de la psyché.
C’est un argument bien spécieux qui confond, là encore, l’acte et la profession. Si l’on peut concevoir dans nos sociétés que certaines professions demandent pour leur exercice un réglage social qui passe par une habilitation, ce n’est pas nécessairement le cas pour toutes.
L’enseignement donné par l’Université pour la formation des psychologues cliniciens est certes inégal. Il laisse le futur professionnel devant bien des énigmes, que l’expérience et le travail pourront lever partiellement. Il nous semble cependant que le jeune psychologue a reçu des outils qui lui permettront de ne pas être tout à fait démuni devant les questions qui vont se poser à lui. Cela certainement ne suffit pas pour que puisse s’engager une écoute au long cours, mais il s’agit là d’une autre démarche.
Cette démarche qui n’est pas à notre sens un travail sur soi, mais bien plutôt un travail « hors de soi », si l’on veut, un travail qui justement vient répondre à un appel, un travail qui éprouve le sujet sur l’illusion de son soi individualisant, un soi qui fuit sa propre division.
Pour conclure : l’opposition de « corps » qui est faite tant dans l’appel aux psychothérapeutes que dans l’exposé des motifs de la proposition de loi entre la psychologie, la médecine et « La psychothérapie », procède d’une erreur de jugement : on y confond ce qui relève de la profession et ce qui relève de l’acte. Il s’ensuit un enchaînement de contradictions et d’ambiguïtés où l’effort pour faire tenir ce corps de métier échoue. L’appel à la réglementation vient dire l’échec d’une définition qui pourrait assurer sa propre consistance.
Si l’hypothèse de l’inconscient est son point d’appui, la psychanalyse trouve dans la psychiatrie, dans la psychologie et dans bien d’autres disciplines encore des données précieuses pour ses propres avancées doctrinales. Si l’expérience de la cure est toujours singulière, elle ne s’oppose pas pour autant à l’universalité. Une part du savoir produit par cette expérience peut se transmettre et constituer un corpus. Cela peut se faire dans la mesure où l’expérience révèle que l’inconscient est lui-même structuré et qu’il peut se proposer comme un savoir lorsqu’il est compris.
Les quelques analogies formelles qui sont faites dans ces textes entre la psychanalyse et « la psychothérapie » ne sauraient en aucune manière autoriser leur amalgame : toute l’histoire d’une psychanalyse freudienne s’y oppose. Si cet abus a pu se faire, c’est que l’on espère donner un peu de sérieux à cette proposition qui, de fait, en est particulièrement dépourvue.
Pour finir, nous serions tenté de faire une autre proposition : si lesdits psychothérapeutes trouvent si valorisant de s’identifier aux psychanalystes, pourquoi alors n’iraient-ils pas un peu plus loin en prenant le risque de faire une psychanalyse ? Ainsi les véritables mobiles de leur action deviendraient sans doute évidents à certains et l’écart ouvert entre leur désir et leur moi pourrait leur faire apparaître combien « cet appel à l’ordre » n’était qu’un symptôme, au demeurant bien coûteux, dont les conséquences n’auraient pu qu’ajouter au malaise de la civilisation.
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NOTES
 
[*] Psychanalyste.
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