2001
Journal Français de Psychiatrie
Appel à l’ordre
Alain Harly
[*]
J’ai reçu comme bien
d’autres un Appel aux
psychothérapeutes daté de mai 2000 émanant du Syndicat national des
praticiens en psycho-thérapie.
Cet Appel invite à
rejoindre ce syndicat dans un moment estimé d’historique. Ce qui lui donne
cette qualité serait l’imminence d’une réglementation de la profession de
psychothérapeute : en effet, une proposition de loi a été déposée par le député
Jean-Michel Marchand et ce syndicat en revendique et l’esprit et la
lettre.
Ce texte nous donne d’abord quelques éléments historiques qui
font valoir la participation active du snppsy (créé en 1981) aux travaux qui, suite à
la création du titre de psychologue en 1985, avaient pour objectif le décret
d’application qui verra le jour en 1990.
Ce décret met en place des commissions préfectorales d’homologation afin de
prendre en compte le statut de certains praticiens qui n’avaient pas suivi le
cursus universitaire classique.
Le snppsy croit
pouvoir faire aujourd’hui le constat que ces commissions n’ont pas
véritablement joué leur rôle dans la mesure où de nombreuses demandes de «
psychothérapeutes très reconnus » n’ont pas obtenu satisfaction malgré les
recours et conclut à « un rejet des psychothérapeutes par les représentants des
psychologues ».
On estime aussi qu’il y a lieu de prendre acte d’une différence
essentielle de « par les caractéristiques épistémologiques de la construction
et de l’acquisition de leurs savoirs » tant avec la psychologie que la
psychiatrie.
Quant à la psychanalyse, on se plaît ici à souligner comment
elle participe de cette même opposition, et que tout comme elle, la formation
des psychothérapeutes ne se fait pas dans le cadre universitaire, que le
savoir, le savoir-être et le savoir faire […] sont transmis selon des modes
spécifiques par des groupements de professionnels.
Ce syndicat se positionne dans une action politique
professionnelle et milite au plan français et au plan européen pour la
reconnaissance d’un titre spécifique de psychothérapeute légalement reconnu,
avec une formation spécifique.
Sur le plan européen, le projet de création d’un « Certificat
européen de psychothérapie » retient son attention, mais il dénonce le
privilège accordé aux formes universitaires d’acquisition de savoirs aux dépens
des formes de transmission du savoir-être et des savoir-faire.
Dans le même esprit, ce syndicat s’est totalement opposé en
1999 à la proposition de loi Accoyer soutenue par le
rpr relative à l’usage du titre de
psychothérapeute, qui se proposait de réserver ce titre aux titulaires des
diplômes de docteur en médecine qualifié en psychiatrie ou de troisième cycle
en psychologie. Cette proposition a été rejetée.
Par contre, des contacts avec des représentants des partis
politiques de la majorité ont ouvert d’autres perspectives. Le député vert
Jean-Michel Marchand s’est vivement intéressé à la proposition de loi du
snppsy portant sur la reconnaissance
du titre de psychothérapeute, et l’a déposée à l’Assemblée nationale le mardi
28 mars 2000.
Le snppsy estime
qu’une réglementation légale est souhaitable pour mettre fin à des abus et
permettre que l’ensemble des psychothérapies soient reconnues dans leur
spécificité et leur complémentarité. Il s’agit donc de confirmer et d’encadrer
les fonctions d’une profession de santé non médicale. La proposition envisage
un diplôme de psychothérapie et une habilitation. La formation serait confiée à
des écoles agréées et pour une part à l’Université.
Voilà en résumé le contenu de cet appel qui espère un large
appui pour cette proposition et qui répond, d’après les rédacteurs, à une
sensibilité mutualiste.
J’ai eu aussi la curiosité de lire en son entier la proposition
de loi et en particulier pal’exposé des
motifs où l’on retrouve certes les éléments donnés dans l’Appel, mais aussi une mise en perspective qui ne
manque pas d’intérêt.
J’en retiendrai ici quelques points qui m’ont spécialement
interrogé.
– L’existence de la profession : dans l’exposé des motifs, on
s’attache à comptabiliser les professionnels de la psychothérapie (plusieurs
milliers nous dit-on) sans que l’on puisse saisir comment se fait ce calcul et
surtout comment ce comput serait un argument d’existence même de la
profession.
On glisse aussitôt sur la question de la
tva qui s’applique aux
psychothérapeutes non médecins et non psychologues : être taxé est ici un autre
signe de l’existence mais sur un mode jugé comme discriminatoire.
À mon sens, la question qui se pose n’est pas celle de
l’existence de la profession mais de celle d’un acte. Comment peut-on garantir
un acte ? Il y a une impossibilité logique à ce qu’une réglementation puisse
garantir un acte. On peut seulement, quelquefois mais pas toujours, apprécier
après-coup si un acte a été thérapeutique.
– Les associations professionnelles : on affirme que
l’organisation de la profession fondée sur le système associatif est un effet
de la non-réglementation. Cependant, on évoque aussi le besoin de liberté des
professionnels et l’intérêt d’un syndicat comme le
snppsy. Pour contrer les
inconvénients de la non-réglementation, on apprend que le
snppsy avait pris l’initiative dès
1995 de mettre en place un processus de normation du service psychothérapique.
On estime que ce manque de réglementation comporte bien des dangers, la dérive
sectaire par exemple. Les rédacteurs remarquent pourtant que le travail
accompli à l’intérieur des syndicats a contribué à une autorégulation.
Que les pratiques thérapeutiques soient sujettes à la dérive,
on peut en convenir, mais il s’impose aussi de se demander si une
réglementation ne le serait pas tout autant. C’est en tout cas ce que nous
apprend l’histoire pour ce qui concerne la psychanalyse : sa réglementation et
son encadrement ont toujours généré une dégradation de la pratique.
Nous serions, par contre, tentés d’encourager ce mouvement
d’autorégulation dont les rédacteurs constatent eux-mêmes les effets
bénéfiques.
La garantie attendue d’une réglementation et d’un titre
officiel nous paraît bien illusoire en regard de la diversité des pratiques qui
se réclament de la psychothérapie. Et n’est-ce pas ce que l’on peut attendre de
mieux d’une société civilisée, qu’elle produise par elle-même ses propres
régulations ? Ne serait-ce pas l’idéal de la loi de pouvoir se passer d’elle,
dans la mesure où chacun y participe par un questionnement personnel et
collectif ?
– Définition de la psychothérapie et du psychothérapeute : la
brève définition donnée de la psychothérapie s’inspire d’un discours
néo-freudien où il y aurait bien des choses à redire. Mais disons seulement ici
combien on imagine mal comment toutes les psychothérapies (il y en aurait 250
types selon certains et jusqu’à 400 selon d’autres…) pourraient s’y
reconnaître. C’est d’ailleurs un glissement itératif de ce texte de passer de
la pluralité des psychothérapies à un terme générique,
la psychothérapie, qui apparaît comme
bien abusif.
La définition du psychothérapeute est encore plus indigente. On
y oppose la notion d’écoute globale à une approche simplement
symptomatique.
Si l’on peut s’accorder sur la nécessité de dépasser une
approche purement symptomatique, ce global de l’écoute laisse songeur. Il ne
serait pas inutile de reprendre à ce sujet la notion freudienne d’attention
flottante, qui n’a rien à voir avec une saisie totalisante du sujet dans ses
dires et ses allures.
Et du côté de la formation, on propose une formation originale
basée sur une psychothérapie personnelle approfondie, une solide formation
qualifiante, pratique et expérientielle, dispensée par l’Université et des
instituts de formation agréés, une supervision continue de leur pratique, un
contrôle de la compétence par les pairs.
Une lecture trop rapide pourrait nous donner l’idée que nous
retrouvons-là les standards de la formation analytique, à ce détail près que
les écoles analytiques qui se prévalent d’une éthique freudienne ne sont pas
dans une demande d’agrément. Leurs légitimités ne passent pas par une
habilitation administrative ; c’est l’expérience renouvelée et incertaine,
c’est la nécessaire invention dans la singularité de chaque cure qui fondent
son application, non une réglementation qui dans ce cas ne saurait produire
autre chose qu’une véritable stérilisation de l’expérience, mais une
application des lois mêmes de la parole.
– La contribution spécifique de la psychothérapie dans le champ
sanitaire et social : voilà un paragraphe bien plus copieux où le rédacteur
semble mieux inspiré. Il est vrai que nous voyons ici se déployer la capacité
de « la psychothérapie » à répondre clairement aux besoins de nos sociétés et
ceci à tous les niveaux où ils s’expriment : l’individu, l’insertion
professionnelle ou sociale, le citoyen, la famille, la santé publique.
À n’en pas douter « la psychothérapie » et le psychothérapeute
sont voués aux services des biens, et l’on voit mal comment une politique
soucieuse d’apporter la félicité à ses citoyens pourrait s’opposer à elle !
D’ailleurs, on nous indique que dans le domaine de l’entreprise et dans celui
du commerce les techniques issues de « la psychothérapie » font déjà des
miracles !
– Psychothérapie et autres professions de santé : dans les
professions de santé, la place de « la psychothérapie » s’impose dans la mesure
où elle traite les troubles de l’individu. Il est ici fait appel à la maison
commune au service du public.
« La psychothérapie » par la voix de ce syndicat revendique une
autonomie, c’est-à-dire d’être reconnue en tant que telle à côté de la médecine
et de la psychologie. On fait valoir la place essentielle et complémentaire qui
lui revient dans le traitement des malaises de notre époque, alors que quelques
lignes plus haut, on valorisait les techniques pour favoriser l’insertion dans
l’entreprise et les objectifs de production. De même pour le commerce où l’on
s’inspire des techniques de « la psychothérapie ». Il y a là une contradiction
qui échappe aux rédacteurs, à moins qu’elle ne soit un indice parmi d’autres
des ambiguïtés de cette proposition.
« La psychothérapie » se confirmerait comme une profession
autonome dans la mesure même où elle n’est pas enseignée à l’Université. Autre
conséquence : on affirme l’indigence de la formation des psychologues
cliniciens dans ce domaine. Et de toute façon, dans la mesure où « la
psychothérapie » exige un travail sur soi, il ne saurait se faire à
l’Université.
Comment entendre ceci où l’affirmation se prévaut de la
différence tout en revendiquant une reconnaissance ? Nous serions en tout cas
tentés d’y noter la structure d’un discours qu’à force d’insister sur un pathos
de la différence, ne rêve que d’une instance sans faille, d’un ordre enfin qui
nous soulage de la douleur d’exister.
– Instance éthique et déontologie. Comme souvent les deux
notions sont mises en contiguïté. La réglementation est appelée ici dans la
mesure où l’autorégulation est jugée insuffisante.
Disons fermement que l’éthique ne saurait être une instance ;
elle est un questionnement, certainement pas une morale ni une police. C’est
bien pourtant l’esprit de cette proposition de loi qui nous apparaît comme une
régression et un appel à l’ordre, dans la mesure où elle fait surgir la
nécessité d’un réglementation là où il aurait été souhaitable d’avancer dans un
questionnement qui prenne en compte les fondements même de la loi, soit ceux-là
mêmes de la parole.
– Psychothérapeutes et psychologues : on y rappelle que les
psychologues sont officiellement reconnus en France depuis la loi de juillet
1985 et que les commissions mises en place ensuite ont rejeté les candidatures
des praticiens n’ayant pas les diplômes universitaires. On y voit la preuve de
la différence essentielle entre la formation de psychothérapeute et celle de
psychologue clinicien. On souligne d’ailleurs que le psychologue clinicien
n’est pas formé pour conduire des relations de longue durée avec un individu
qui explore les profondeurs de la psyché.
C’est un argument bien spécieux qui confond, là encore, l’acte
et la profession. Si l’on peut concevoir dans nos sociétés que certaines
professions demandent pour leur exercice un réglage social qui passe par une
habilitation, ce n’est pas nécessairement le cas pour toutes.
L’enseignement donné par l’Université pour la formation des
psychologues cliniciens est certes inégal. Il laisse le futur professionnel
devant bien des énigmes, que l’expérience et le travail pourront lever
partiellement. Il nous semble cependant que le jeune psychologue a reçu des
outils qui lui permettront de ne pas être tout à fait démuni devant les
questions qui vont se poser à lui. Cela certainement ne suffit pas pour que
puisse s’engager une écoute au long cours, mais il s’agit là d’une autre
démarche.
Cette démarche qui n’est pas à notre sens un travail sur soi,
mais bien plutôt un travail « hors de soi », si l’on veut, un travail qui
justement vient répondre à un appel, un travail qui éprouve le sujet sur
l’illusion de son soi individualisant, un soi qui fuit sa propre
division.
Pour conclure : l’opposition de « corps » qui est faite tant
dans l’appel aux psychothérapeutes que dans l’exposé des motifs de la
proposition de loi entre la psychologie, la médecine et « La psychothérapie »,
procède d’une erreur de jugement : on y confond ce qui relève de la profession
et ce qui relève de l’acte. Il s’ensuit un enchaînement de contradictions et
d’ambiguïtés où l’effort pour faire tenir ce corps de métier échoue. L’appel à
la réglementation vient dire l’échec d’une définition qui pourrait assurer sa
propre consistance.
Si l’hypothèse de l’inconscient est son point d’appui, la
psychanalyse trouve dans la psychiatrie, dans la psychologie et dans bien
d’autres disciplines encore des données précieuses pour ses propres avancées
doctrinales. Si l’expérience de la cure est toujours singulière, elle ne
s’oppose pas pour autant à l’universalité. Une part du savoir produit par cette
expérience peut se transmettre et constituer un corpus. Cela peut se faire dans
la mesure où l’expérience révèle que l’inconscient est lui-même structuré et
qu’il peut se proposer comme un savoir lorsqu’il est compris.
Les quelques analogies formelles qui sont faites dans ces
textes entre la psychanalyse et « la psychothérapie » ne sauraient en aucune
manière autoriser leur amalgame : toute l’histoire d’une psychanalyse
freudienne s’y oppose. Si cet abus a pu se faire, c’est que l’on espère donner
un peu de sérieux à cette proposition qui, de fait, en est particulièrement
dépourvue.
Pour finir, nous serions tenté de faire une autre proposition :
si lesdits psychothérapeutes trouvent si valorisant de s’identifier aux
psychanalystes, pourquoi alors n’iraient-ils pas un peu plus loin en prenant le
risque de faire une psychanalyse ? Ainsi les véritables mobiles de leur action
deviendraient sans doute évidents à certains et l’écart ouvert entre leur désir
et leur moi pourrait leur faire apparaître combien « cet appel à l’ordre »
n’était qu’un symptôme, au demeurant bien coûteux, dont les conséquences
n’auraient pu qu’ajouter au malaise de la civilisation.
[*]
Psychanalyste.